La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne
Part 2
Ces cours sont aussi nombreux que dans la mieux pourvue de nos Universités modernes. Il n'y a pas moins de soixante-dix chaires: dix de droit canon, dix de «lois», c'est-à-dire de droit civil, sept de médecine, sept de théologie, onze de philosophie, une d'astrologie, une de musique, une de langue chaldéenne, une d'hébreu, quatre de grec, dix-sept de rhétorique et de grammaire. Les juristes tiennent le premier rang, et de beaucoup: ce sont eux qui ont le plus d'élèves et qui reçoivent les plus forts salaires. Un docteur de droit canon touche deux cent soixante-douze florins, tandis qu'un professeur de logique ou de philosophie morale n'en a que cent, un professeur de rhétorique ou de mathématiques soixante-dix.
A côté des professeurs titulaires (_cátedras de propiedad_) qui ont le traitement complet, il y a des professeurs stagiaires, des aspirants (_pretendientes_) qui sont beaucoup moins rétribués et même le plus souvent «n'ont autre chose que l'espérance».
Quelques-uns de ces maîtres sont des hommes de grand savoir, dont le nom est connu dans toute l'Espagne. Mais la plupart se soucient assez peu de faire oeuvre personnelle. Surveillés de près par l'Église, préoccupés surtout de ne rien dire qui soit contraire à la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, ils s'en tiennent aux explications fixées par les programmes et se bornent à lire et à commenter les «ouvrages de texte». A défaut de la gloire, qu'ils n'ambitionnent pas, ils ont la certitude d'être appelés un jour dans un des Conseils royaux, d'obtenir un canonicat ou quelque haute dignité ecclésiastique, ou d'arriver, tout au moins, à la _jubilación_, c'est-à-dire à l'honorable retraite que l'Université assure à ses bons serviteurs[9].
[9] Ce droit à la retraite (après vingt années d'enseignement) avait été garanti aux professeurs titulaires par une bulle du pape Eugène IV (1491).
Pendant la leçon, les étudiants prennent peu de notes: ils écoutent, les coudes sur la table. Plusieurs sortent au milieu du cours; d'autres arrivent des salles voisines: ce va-et-vient continuel provoque naturellement un certain désordre. Quand, par hasard, la leçon se prolonge au delà de l'heure, les auditeurs ne manquent jamais de manifester leur impatience en frottant bruyamment leurs pieds contre le plancher[10]. Beaucoup de maîtres font leur cours au milieu du bruit; quelques-uns, qui sont impopulaires ou qui manquent d'autorité, sont assez fréquemment l'objet de manifestations d'autant plus tumultueuses que l'imposante masse des «juristes» est toujours disposée à prêter son concours aux tapageurs. Il se produit parfois de tels scandales qu'il faut aller quérir le Recteur, et que l'Écolâtre lui-même arrive accompagné de son alguazil, de son procureur fiscal et du greffier de l'Audience ecclésiastique.
[10] Mal-Lara, _Filosofía vulgar_, Centuria décima, fo 380.--Pierre Martyr, _Epist._ 57.
Plutôt que de recourir à ces interventions assez humiliantes, certains maîtres emploient, pour se faire respecter, des procédés quelque peu brutaux. Torres, qui fut professeur à Salamanque, raconte en ses Mémoires que chaque année, dans sa leçon d'ouverture, il intimidait les mauvais plaisants en les menaçant de leur rompre la tête. Et ce n'était pas là une menace en l'air:
«Un soir, dit-il[11], une lourde brute, un garçon de trente ans, étudiant en théologie et en grossièreté, me hurla je ne sais quelle ordure. Voici la récompense que reçut son audace: je pris sur le rebord de ma chaire un énorme compas de bronze qui pesait trois ou quatre livres pour le moins et je le lui jetai au museau. Par bonheur pour lui, et pour moi, il esquiva le coup, sans quoi je lui aurais sûrement fait jaillir la cervelle...--A partir de ce jour-là, ajoute Torres, ce garçon se tint tranquille.»
[11] _Vida, Ascendencia, Crianza... del Doctor D. Diego de Torres_, p. 84.
La leçon finie, tandis que s'écoule bruyamment le flot des écoliers, le maître sort de sa classe et va, ainsi que l'y obligent les règlements, _asistir al poste_, c'est-à-dire «s'adosser au pilier[12]». Appuyé contre une des colonnes du cloître, il attend que les plus studieux de ses élèves viennent lui soumettre leurs doutes ou lui demander sur la matière du cours un supplément d'informations.
[12] _Estatutos hechos por la muy insigne Universidad de Salamanca._--_Nic. Clenardi Epist._, I, 2 (1535).
* * * * *
Pendant ce temps, l'étudiant fraîchement débarqué s'engage imprudemment au travers des groupes qui s'attardent sous le portique; il admire les pompeuses inscriptions dont les murs sont couverts, les fresques où sont représentées Minerve, l'Astronomie, la Justice, l'Occasion et la Fortune; les armoiries de l'Université qui s'abritent sous la tiare pontificale et sont entourées de l'orgueilleuse devise: «Dans toutes les sciences, Salamanque est la première.--_Omnium scientiarum princeps Salmantica docet._» Il monte l'escalier, dont les riches sculptures représentent des chevaliers combattant des taureaux, il pénètre dans la bibliothèque, où sont ouverts sur des pupitres d'énormes in-folios attachés avec des chaînes de fer, il s'égare dans le cloître supérieur et s'arrête enfin émerveillé devant la vieille horloge.
L'endroit est connu: s'ils ne se sont pas encore trahis par leur démarche hésitante et leur air embarrassé, les nouveaux venus se signalent toujours à l'attention des anciens par l'étonnement qu'ils manifestent en face de ce chef-d'œuvre de mécanique.
A peine une victime s'est-elle ainsi désignée que les deux cloîtres se remplissent de cris, d'appels, de vociférations. En un instant, l'étudiant novice est entraîné dans la rue ou dans le _patio_ des Écoles Mineures, et là commence un jeu assez barbare. Tout d'abord, on forme le cercle autour du malheureux: quelques plaisants s'en détachent, le saluent avec d'excessives démonstrations de politesse et lui demandent fort civilement des nouvelles de sa famille, s'il a bien pleuré en la quittant et si on ne lui a pas donné, au moment des adieux, quelques boîtes de raisin sec et quelques pots de confitures[13]. Ils le félicitent ironiquement sur la coupe de sa soutane et sur la qualité du drap et, pour en mieux essayer la qualité, ils en tirent les manches à les arracher; ils admirent la forme élégante de son bonnet neuf, se le passent de main en main, en écrasent les quatre pointes et ne manquent pas, en le remettant sur sa tête, de le lui enfoncer jusqu'aux oreilles. Ils rentrent enfin dans le rang, tandis que le pauvre garçon se dégage et rajuste son col déchiré; et ici il faut donner la parole au héros de Quevedo, Don Pablos de Ségovie:
«Ils étaient plus de cent autour de moi. Ils commencèrent à renifler, à tousser, et, au mouvement de leurs lèvres, je vis qu'il se préparait des crachats. Le premier, un mauvais gamin catarrheux, me visa, en disant: «Voilà le mien!--Je jure Dieu, m'écriai-je, que tu me la...» Une véritable pluie tomba sur moi de toutes parts et m'empêcha de finir ma phrase. Je m'étais couvert la figure avec un pan de mon manteau; tous m'avaient pris pour cible, et il fallait voir comme ils pointaient bien. Quand ils s'éloignèrent, j'étais tout blanc de la tête aux pieds... Je ressemblais au crachoir d'un vieil asthmatique[14].»
[13] El doctor Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivadeneyra, p. 494.
[14] Quevedo, _Vida del Gran Tacaño_, cap. V.
Suárez de Figueroa, dans son _Pasagero_[15], nous rapporte les plaintes d'une autre victime dont, «sous la grêle épaisse des crachats», dans le ronflement odieux des appels de gorge, le beau manteau neuf fut couvert en un instant «des plus horribles expectorations qu'eussent jamais vomies des poumons malades» et se trouva, comme on disait, «passé à la neige».
[15] _El Pasagero, Alivio III_, fo 106.--Dans le _Don Quichotte_ de d'Avellaneda (chap. XXV), la même mésaventure arrive à Sancho, tombé aux mains des étudiants de Saragosse.
Plusieurs jours de suite, le nouveau venu doit subir ce répugnant supplice du _gargajeo_. Quand il a échappé à un premier groupe de persécuteurs, d'autres mettent la main sur lui, l'étourdissent de leurs sifflets et de leurs huées, dansent des rondes autour de lui, le poussent dans une classe vide, le hissent dans la chaire avec une mitre en papier sur la tête[16] et l'obligent à prononcer un discours.
[16] C'est ce qu'on appelle _hacer de Obispillos_ (Aleman, _Alfarache_, liv. III, part. II, ch. IV.)
Il n'échappe à ces brimades qu'en achetant au prix de quelques dîners des protections efficaces; il finit par convier un certain nombre de camarades à un banquet[17], dont la tradition a fixé le menu: du mouton, des perdrix, et la moitié d'un poulet pour chaque convive. Au dessert, on confère au nouveau le titre d'ancien et on lui en décerne pompeusement les lettres patentes.
[17] Ce repas de bienvenue se nomme _la patente_ (_Alfarache, loc. cit._).
CHAPITRE III.
LA VIE DES ÉTUDIANTS: ÉTUDIANTS RICHES ET ÉTUDIANTS PAUVRES; _pupilos_, _camaristas_ ET _capigorrones_.
Voilà le _novato_ sacré étudiant: pour lui commence cette vie universitaire qui, suivant la route qu'on a choisie, mène à tout ou ne mène à rien, mais qui pour tous est si pleine et si joyeuse que ceux qui l'ont connue en regrettent toujours l'indépendance et les plaisirs.
Quelle que soit sa fortune et quels que soient ses goûts, le nouvel écolier est certain de ne pas manquer de compagnons. Dans cette grande république que forme l'Université[18], les antiques Constitutions ont voulu que tous les étudiants soient égaux: pour effacer les distinctions de classes, elles ont imposé à tous le même costume. «Tous, sans exception, dit le voyageur Monconys, ils sont vêtus de long comme des prêtres, rasés, et le bonnet en tête, qu'ils portent non seulement dans l'Université, mais encore par toute la ville et en tout temps, hors de la pluye: car pour lors on peut porter le chapeau. Il ne leur est pas permis de porter aucun habit de soie ni de se servir d'aucune vaisselle d'argent[19].» A les voir de loin, en effet, on ne distinguerait guère le fils d'un grand seigneur du fils d'un médecin de village ou d'un marchand: toutes les soutanes se ressemblent et les plus respectables sont les plus vieilles, parce qu'elles attestent que leur possesseur n'en est pas à ses débuts. Mais cette égalité n'est qu'apparente; si le vêtement est uniforme, si, aux yeux de cette Université démocratique, tous les étudiants ont les mêmes obligations et les mêmes droits, dans la vie extérieure, les différences de condition s'accusent à chaque instant.
[18] «La república llamada Universidad» (_Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca_).
[19] _Voyage fait en l'année 1628_ (_Journal des Voyages de M. de Monconys_, IIIe partie, Lyon, 1666).
Pour le jeune gentilhomme l'existence est régulière et facile: tout y est disposé pour lui épargner les préoccupations matérielles, pour lui ménager à propos les satisfactions de vanité qui sont si douces à cet âge, pour rappeler aux autres et à lui-même la supériorité de son rang.
Le matin, quand il s'éveille, toute sa maison est déjà sur pied: le barbier et les pages attendent à la porte de sa chambre pour venir le raser et l'habiller au premier signal; les valets de chambre brossent et nettoient ses vêtements; dans les écuries, les laquais étrillent et harnachent les mules. Lorsque arrive l'heure du cours, il monte sur une bête de prix caparaçonnée de velours et tout un cortège l'accompagne aux Écoles. Dans la salle où il doit se rendre, il trouve sa place gardée par un domestique uniquement chargé de ce soin; on y a d'avance apporté son portefeuille ou _vade-mecum_ et son écritoire. La leçon finie, il rencontre à la porte son _pasante_ ou répétiteur, qui se tient à ses côtés, tandis qu'il cause avec les maîtres et docteurs ou avec des camarades de sa condition, et l'empêche de se mêler aux mauvaises compagnies. Puis, il va rejoindre sa suite qui l'attend au coin d'une rue et il rentre chez lui dans le même équipage qu'il était venu. Après le déjeuner, il quitte une table abondamment servie pour aller jouer aux boules ou à l'_argolla_, le jeu à la mode, qui ressemble à notre croquet. Il travaille un peu, fait quelques lectures, revoit avec son précepteur quelques règles de la grammaire latine qu'il importe de ne pas oublier, retourne au cours au milieu de l'après-midi, et enfin, le soir venu, il repasse les leçons du jour ou s'entretient avec le gouverneur de sa maison, l'_ayo_, qui est toujours un personnage de bonne famille et de mœurs recommandables[20].
[20] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, Conde de Olivares, Embajador de Roma, á D. Laureano de Guzmán, ayo de D. Gaspar de Guzmán, su hijo, cuando le embió á estudiar á Salamanca, á 7 de Enero de 1601_, cité par La Fuente, _Historia de las Universidades_, 1885, t. II, p. 429 et sq.
Les jours de congé apportent quelques distractions à cette existence un peu sévère; mais ces plaisirs restent des plaisirs de gentilhomme: ils ne vont point sans quelque solennité et le jeune seigneur, déjà réservé à de hauts emplois, est gardé par le sentiment précoce de sa dignité des fréquentations douteuses et des amusements vulgaires.
A côté de ces fils de Grands d'Espagne ou de _títulos_ de Castille, on voit briller aussi des jeunes gens d'origine plus modeste, fils de bourgeois enrichis par la banque ou le négoce, à qui la vanité de leurs parents assure un train presque aussi magnifique. «Car, ainsi que dit Cervantes, c'est l'honneur et coutume des marchands de faire étalage de leurs richesses et de leur crédit non en leurs personnes, mais en celles de leurs enfants, et c'est pourquoi ils les traitent et les rehaussent à tout prix, comme s'ils étaient des fils de prince[21].» Mais la grande majorité des étudiants de Salamanque vit sans faste et plutôt pauvrement.
[21] _Coloquio de los perros._
Nous avons vu que ceux d'entre eux qui ne trouvaient pas asile dans les Collèges s'installaient le plus souvent dans les maisons des _pupileros_ ou «bacheliers de pupilles». Or, on y était très médiocrement logé, dans des chambres étroites et fort mal aérées. De plus, malgré les Règlements qui les obligeaient de donner chaque jour à chacun de leurs hôtes une livre de viande ou de poisson[22], à Salamanque comme dans d'autres Universités, les «bacheliers» imposaient de rudes épreuves aux robustes appétits de leurs pensionnaires. Les romans picaresques sont remplis des plaintes de leurs victimes, d'imprécations contre leur avarice et leur rapacité.
[22] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._
On connaît, par les descriptions de Don Pablos de Ségovie[23], la maison du licencié Cabra[24], dit _Vigile-Jeûne_, et l'on sait quelles sortes de repas on faisait à sa table:
«Après le _Benedicite_, on apporta dans des écuelles de bois un bouillon fort clair... les maigres doigts des convives poursuivaient à la nage quelques pois orphelins et solitaires. «Rien ne vaut le pot-au-feu, s'écriait Cabra à chaque gorgée; qu'on dise ce qu'on voudra, tout le reste n'est que vice et gourmandise!»--Alors entra un jeune domestique qui ressemblait à un fantôme, tant il était décharné: on aurait pu croire qu'on lui avait enlevé sur le corps la viande qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat, à l'aventure: «Comment! dit le maître, voilà des navets! Pour moi, il n'y pas de perdrix qui vaille un bon navet! Mangez, mes amis; je me réjouis de vous voir à l'œuvre!» Il découpa le mouton en si menus morceaux que tout disparut dans les ongles ou dans les dents creuses. «Mangez, mangez, répétait Cabra; vous êtes jeunes et votre appétit fait plaisir à voir!» Hélas! quel réconfort pour de pauvres diables qui bâillaient de faim!
[23] Quevedo, _El Gran Tacaño_, ch. III.
[24] Il paraît que Quevedo l'avait peint d'après nature: le personnage s'appelait D. Antonio Cabreriza (_Biblioteca de Autores Españoles_, t. XXIII, p. 489). Ce type fut bientôt célèbre et passa en proverbe. Dans l'intermède intitulé _El Doctor Borrego_, au maître avare qui leur reproche leur appétit: «Insatiables gloutons! Un œuf en quatre jours!... Je ne sais comment vous échappez à mille apoplexies!» Les domestiques répondent: «Nous partons, _licencié Cabra_!» (_Intermèdes espagnols_, traduits par Léo Rouanet, p. 243.)
«Il ne resta bientôt plus dans le plat que quelques os et quelques morceaux de peau: «Cela, c'est pour les domestiques, nous dit le maître; car il faut bien qu'ils mangent et nous ne pouvons pas tout avaler. Allons, cédons-leur la place, et vous autres, allez prendre un peu d'exercice jusqu'à deux heures, si vous voulez que votre déjeuner ne vous fasse pas du mal.»
Le docteur Cañizares, chez qui Estevanille González[25] avait pris pension, ne traitait pas mieux ses élèves. Un oignon, un peu de pain moisi formaient chez lui le fond du repas: une fricassée de pieds de chèvre y passait pour un régal extraordinaire[26].
[25] _Vida de Estebanillo González._
[26] Voir aussi ce que dit Vicente Espinel du _pupilage_ de Gálvez à Salamanque (_Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón: Descanso XII_).
Guzmán d'Alfarache[27] ne se louait pas davantage des _pupileros_ et de leurs menus: «un bouillon plus clair que le jour et si transparent qu'on aurait pu voir courir un pou au fond de l'écuelle», des œufs achetés au rabais pendant la bonne saison et conservés cinq ou six mois dans la cendre ou dans le sel, une sardine par personne; pendant l'hiver, une tranche de fromage «mince comme des copeaux de menuisier»; pendant l'été, quatre cerises ou trois prunes comptées exactement, «parce que les fruits donnent la fièvre», voilà de quoi devait se contenter cette «faim invétérée, cette faim d'étudiant, _hambre veterana y estudiantina_», qui dans toute l'Espagne était passée en proverbe.
[27] Mateo Aleman, _Vida y Hechos de Guzmán de Alfarache_, lib. III, part. II, cap. IV.
De toutes parts s'élève contre les maîtres de pension le même concert de malédictions et de plaintes. Des couplets d'étudiants nous montrent des tablées de pauvres diables dévorant des yeux la soupière où fume le brouet noyé d'eau chaude[28], et serrant des deux mains leur ventre maigre «où les boyaux chantent de faim[29]». Ils nous parlent encore du pain «dur comme le ciment», des portions si adroitement coupées qu'on voit le jour au travers et qu'au moindre souffle elles s'envoleraient au plafond, du vin mesuré dans un dé à coudre, baptisé et rebaptisé tour à tour par le marchand, le _pupilero_ et le dépensier[30].
[28] _La sopa de añadido_, comme on dit à Salamanque. (Mal-Lara, _Filosofía vulgar_, Lérida, 1621, fo 237.) Cf. _ibid._, _Centur._ V. 93; _Centur._ VII, 88; _Centur._ X, 59.
[29] _Cancionero_ de Horozco, p. 5: «las tripas cantan de hambre.» (_La vida pupilar de Salamanca que escribió el auctor á un amigo suyo._)--Cf. Bartolomé Palau, _La Farsa llamada Salamantina_ (1552), publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, dans le _Bulletin Hispanique_ d'octobre-décembre 1900, v. 474 et sq.
[30] _Ibid._--Cf. _Floresta Española_ (1618), IV, 8.
Il faut évidemment tenir compte de l'habituelle exagération de ces sortes de morceaux; mais ce qui prouve bien que les maîtres de pension abusaient par trop de leur monopole, c'est qu'au bout d'un certain temps l'Université ne se soucia plus de faire respecter les privilèges qu'elle leur avait d'abord assurés. Dès lors, bien des écoliers s'empressèrent de se dérober à une tutelle importune: ils s'allèrent loger dans les maisons de la ville où ils étaient sûrs de jouir d'une honnête liberté et ils prirent eux-mêmes la direction de leur petit ménage.
Mais là encore ils couraient grand risque d'étre exploités. Les servantes d'étudiants ne passaient point pour des modèles de probité ni de vertu; elles avaient toujours quelque amant pour qui elles écrémaient le potage et détournaient les plus belles tranches du rôti; Guzman d'Alfarache en essaya cinq ou six à la file dont la probité lui parut douteuse et la propreté incertaine[31]. Plus d'une ressemblait sans doute à la vieille dont parle Quevedo, qui demandait à Dieu de lui pardonner ses larcins en disant son chapelet au-dessus de la marmite: un beau jour, le fil du rosaire se rompit et les grains tombèrent dans le potage: «Cela fit le bouillon le plus chrétien du monde.--«Des pois noirs! s'écria un étudiant, sans doute ils viennent d'Ethiopie?»--«Des pois en deuil! répliquait un autre, quel parent ont-ils donc perdu?»--Un autre se cassa une dent en y voulant mordre.» Plus d'une fois, cette estimable vieille prit la pelle à feu pour la cuiller à pot et distribua ainsi des morceaux de charbon au fond des écuelles. Il n'était point rare qu'on trouvât dans la soupe des insectes, des éclats de bois, des paquets d'étoupes ou de cheveux; les convives avalaient tout, sans fausse délicatesse: «Cela tenait tout de même de la place dans l'estomac[32].»
[31] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, part. II, lib. III, cap. IV.
[32] _Gran Tacaño_, cap. III.
Les fournisseurs ne valaient pas mieux que les servantes; les bouchers, par exemple, ne se faisaient pas faute de vendre de la viande pourrie; quelquefois, les écoliers s'indignaient et se faisaient eux-mêmes justice: pendant l'hiver de 1642, ils promenèrent par les rues attachée sur un âne, en la rouant de coups et en l'assommant de boules de neige, une femme qui avait ainsi manqué de les empoisonner[33]; mais le plus souvent leurs estomacs complaisants se résignaient aux pires nourritures[34]; ils étaient dans l'âge heureux où l'on supporte allégrement ces petites misères: «car, ainsi que le dit le bon maître Vicente Espinel, l'insouciante jeunesse sait tourner les chagrins en joie: les pires épreuves ne sont pour elles que sujets de rires et d'amusement[35].»
[33] _Memor. Histór._, XVI, 244.
[34] Aussi nous dit-on que les apothicaires étaient plus nombreux à Salamanque que partout ailleurs. Laguna parle d'une certaine Clara, «famosa clystelera de Salamanca» qui avait des recettes à elle pour «enxugar los infelices vientres de aquellos pupilos infortunados que jamás se vieron llenos sino de viandas pestilentiales.» (_Dioscórides_, p. 498.)
[35] _Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón, Descanso XII._
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Tous ces étudiants, les _pupilos_ qui vivent chez les maîtres de pension, et les _camaristas_[36] qui habitent en chambre garnie, forment ensemble la grande corporation des _manteistas_, ainsi appelés du nom de leur grand manteau. Au-dessous d'eux sont les _capigorristas_ ou _capigorrones_, dont la vie est bien plus dure.
[36] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, lib. III, part. II, cap. IV.
Leur nom leur vient de leur costume qui n'est pas tout à fait pareil à celui des autres écoliers: ils ont comme eux la soutane de laine noire, mais ils portent sur les épaules, au lieu de l'ample _manteo_, une cape d'étoffe grossière (_capa_ ou _bernia_), et sur la tête, au lieu du bonnet carré, la _gorra_, qui est une espèce de casquette[37]. On les reconnaît aussi à leurs gros souliers ferrés, qui leur font la démarche lourde, et c'est pourquoi les latinistes les appellent dédaigneusement la bande _de calceo ferrato_[38].
[37] Covarrubias, _Tesoro_, aux mots: _capigorrista_, _gorra_, _bernia_.
[38] Covarrubias, _Tesoro_, au mot: _çapato_.
Ce sont les valets d'étudiants, étudiants eux aussi, inscrits comme leurs maîtres sur les registres de l'Université, mais qui ne sont pas naturellement traités avec les mêmes égards.