La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne
Part 3
Au mois d'octobre, quelques jours avant l'ouverture des cours, sur les routes qui mènent à Salamanque, derrière les mules de louage qui portent les écoliers[39] et leur mince bagage enveloppé de serge verte[40], on voit, trottant à pied dans la poussière, des jeunes gens pauvrement vêtus. Ils accompagnent dans la grande cité universitaire des camarades plus fortunés et vont les servir pendant toute la durée de leurs études. Fils de petits marchands ou de laboureurs, instruits des premiers éléments par quelque curé charitable, ils sont, eux aussi, attirés par la grande renommée des Écoles et ils ont pris le seul moyen qui leur fût offert de tenter la fortune et d'essayer de s'élever au-dessus de leur condition. Ils seront logés, habillés et nourris, et leur métier ne sera pas bien pénible: aller aux provisions, balayer le logis, brosser les bonnets et les manteaux, voilà quel sera à peu près tout leur office[41]. Le temps ne leur manquera pas pour travailler et ils pourront suivre, s'il leur plaît, les mêmes leçons que leurs maîtres. Ceux-ci, du reste, les traiteront avec douceur: des études communes ont bien vite rapproché les distances et le valet passe assez tôt au rang de confident, quelquefois de conseiller et presque d'ami[42]. Mais aux heures de disette, qui ne sont pas rares, la vie devient presque insupportable pour ces malheureux: pendant les nuits d'hiver, on grelotte dans les galetas mal clos, et, quand les maîtres eux-mêmes souffrent de la faim, les domestiques jeûnent. Comment compulser Galien ou Bartole, quand les dents claquent de froid et qu'il faut par raison démonstrative «persuader à son estomac qu'il a dîné[43]?» On se décourage, on cesse de fréquenter les Ecoles ou l'on n'y reparaît qu'à de longs intervalles, allant d'un cours à l'autre au gré de sa fantaisie, passant de la théologie à la médecine ou au droit canon, et recueillant ainsi de droite et de gauche quelques bribes d'un inutile savoir. Pour quatre valets tombés dans une riche maison où l'on peut manger tous les jours et dormir toutes les nuits, où l'on profite en même temps que le jeune maître des leçons du répétiteur, où l'on s'assure pour l'avenir de puissantes protections[44], il y en a cent que l'excès de misère finit par détourner pour toujours des études.
[39] Ils vont souvent deux et quelquefois trois sur la même mule. (Juan de Mal-Lara, _Filosofía Vulgar_, 1621: _Centur._ X, 25).
[40] _Don Quichotte_, IIe partie, ch. XIX.
[41] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivadeneyra, p. 495 _a_.
[42] _Ibid._
[43] _El Gran Tacaño_, cap. III.
[44] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán..._ (1601).--Cf. aussi le début de la nouvelle de Cervantes, _Le Licencié Vidriera_.
Sans doute, il y a des exceptions, des exceptions infiniment rares qu'on a toujours citées pendant deux siècles dans les pays d'Universités et qui, encore exagérées par la légende, ont sans doute décidé de bien des vocations et soutenu bien des courages. C'en est une que ce Juan Martínez Siliceo qui, venu à Salamanque comme simple valet, arriva, à force d'intelligence et de zèle, on peut dire héroïque, à attirer sur lui l'attention du haut personnel des Ecoles, réussit à obtenir la _beca_ si enviée du Grand Collège de San Bartolomé et devint plus tard précepteur de Philippe II, archevêque de Tolède et cardinal. C'en est une autre que ce Gaspar de Quiroga qui, un peu après, trouva le moyen de poursuivre dans la même Université le cours complet des études théologiques, sans avoir pour exister d'autre pécule que le _real_ quotidien que lui avait assuré pour sa vie entière la libéralité de la reine Jeanne: en 1593, il était, lui aussi, cardinal et archevêque de Tolède, ses rentes s'élevaient à deux cent mille ducats, et il continuait tous les jours à toucher son _real_ «qui lui était, disait-il, plus précieux que tout le reste[45]». Il fallait pour réussir de la sorte, avec des mérites extraordinaires, une chance miraculeuse. Les pauvres _capigorristas_ n'en demandaient pas tant: un office d'avocat ou quelque prébende eût abondamment comblé leurs désirs; mais, pour presque tous, cette ambition même était chimérique. Les uns, lassés de lutter contre la misère, s'éloignaient tristement de l'Université et regagnaient le _pueblo_ natal à peu près comme ils en étaient venus; quant aux autres, les plus nombreux, incapables de se détacher de Salamanque, mais dégoûtés pour toujours d'une domesticité qui ne leur rapportait rien, aimant mieux, puisqu'il fallait ne pas manger, souffrir la faim en liberté qu'en servage, ils reprenaient leur indépendance et allaient se perdre dans la bande tumultueuse qu'on voyait grouiller de jour et de nuit sur les places et dans les rues de la ville, la bande des étudiants qui avaient mal tourné.
[45] Clemencin (éd. de _Don Quichotte_, t. III, p. 129).
CHAPITRE IV.
LES ÉTUDIANTS QUI TRAVAILLENT ET LES ÉTUDIANTS QUI S'AMUSENT.
A Salamanque ainsi qu'ailleurs, comme il y a des étudiants riches et des étudiants pauvres, il y a de bons et de mauvais étudiants.
Du bon étudiant on ne nous parle guère: sa vie est régulière et calme et son histoire est vite contée. Il est naturellement assidu aux cours et aux offices; il visite souvent ses maîtres, le curé de sa paroisse, les supérieurs des couvents voisins; son divertissement est d'assister, les jours de fête, aux tragédies latines qui se jouent dans le préau du Collège Trilingue et d'écrire des vers pieux pour les concours qui s'ouvrent chaque année en l'honneur du Très Saint-Sacrement[46].
[46] Mateo Luján de Sayavedra (Juan Martí), _Segunda parte de la Vida del pícaro Guzmán de Alfarache_, cap. VI.
La grande majorité des écoliers ne se contentent pas de ces plaisirs austères: ils se soucient beaucoup moins de commenter les _Súmulas_ ou les _Institutes_ que de jouir de leur liberté et de leur jeunesse. C'est une opinion bien établie parmi eux qu'une heure de travail par jour doit suffire[47]. Ils vivent donc, pour la plupart, dans une oisivité qui ne leur pèse guère. Les cartes et les dés, les quilles et la pelote[48], les longs bavardages sur le marché de la _Verdura_ ou sous les galeries de la place de Saint-Martin, les promenades aux bords riants du Tormès qui fuit entre les peupliers, les flâneries sur le vieux pont romain, aux pieds du légendaire taureau de granit, les sérénades sous les balcons des jolies filles, les combats avec les jaloux qui viennent troubler les concerts, les bruyantes mêlées où l'on se casse les guitares sur la tête[49], tous ces joyeux passe-temps remplissent agréablement les journées.
[47] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.
[48] Mal-Lara, _Fil. Vulg._, _Cent._ VII, fo 307.
[49] Mateo Luján de Sayavedra, _op. cit._, VII.
Pour ces jeunes gens pleins de feu les bagarres ont surtout un attrait toujours nouveau. Ces qualités dominantes de leur race: le culte exagéré du point d'honneur et le goût des excentricités dangereuses, ne les portent que trop aux rixes sanglantes et aux coups de main; les vieilles traditions de la vie universitaire développent encore chez eux cette humeur belliqueuse.
S'ils veulent s'épargner, au début, des familiarités blessantes, les nouveaux venus doivent avoir le verbe haut et le ton agressif, marcher droit à qui les regarde un peu fixement et tirer au moindre propos l'épée que presque tous ces étudiants au costume pacifique dissimulent sous leur long manteau: on ne se fait respecter qu'à ce prix[50]. Aussi les duels sont-ils fréquents, surtout au commencement de l'année, et, comme les amis des combattants résistent rarement à l'envie de soutenir leurs champions, presque toujours ces duels se terminent par une bataille générale.
[50] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.
D'autres fois, par les belles nuits d'été où l'on se couche tard et où l'on sent le besoin de dépenser le trop plein de sa force, une troupe «fait partie» d'en aller attendre une autre au coin d'une rue et l'on s'allonge joyeusement de grands coups d'estoc, sans motif le plus souvent, pour le seul plaisir de donner et de recevoir des coups. Enfin, à Salamanque comme à Paris, c'est un devoir pour les écoliers de rosser de temps en temps le guet, c'est-à-dire l'alguazil et son escorte, «n'y ayant pas, dit-on, d'amusement plus savoureux que de faire résistance aux gens de justice[51]».
[51] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivad., p. 495 _b_.--_El Pasagero_, fo 106.
Ces prouesses aventureuses sont un usage si bien établi que la juridiction universitaire renonce à peu près à les réprimer: elles entrent en quelque sorte dans le programme d'une vie normale d'étudiant. Presque dans chaque chambre on voit accrochées au mur, au-dessus du lit, l'épée, la rondache et la casaque de buffle qui s'endosse, le soir, par-dessus la soutane. Le jeune Espagnol qui va suivre les cours de l'Université oublie rarement d'emporter dans son bagage un bouclier, un baudrier et une bonne rapière signée de quelque armurier en renom, de Tomás de Ayala, de Sebastián Hernández ou de Sahagún le Vieux. «Le bel équipage, dit l'un d'eux, pour aller écouter des leçons de philosophie!»--«Les dieux que nous allions servir, dit un autre, ce n'étaient ni Minerve, ni Mercure, c'était Mars, et c'était aussi Vénus.»
On peut supposer en effet que les femmes tiennent quelque place dans les préoccupations de cette jeunesse «bouillante, fantasque, libre, emportée, amie du plaisir[52]». L'amour et la galanterie font encore plus de tort aux bonnes études que le goût des rixes et des bagarres. Tandis que les écoliers pauvres, se contentant de succès faciles, mais peu flatteurs, courtisent les servantes d'auberge et les cuisinières qui les aident à vivre[53], les étudiants fortunés aspirent d'ordinaire à des conquêtes plus glorieuses. Certains s'éprennent de jolies filles de Salamanque, en quête d'épouseurs, qu'ils ont rencontrées à l'église, à la promenade ou dans quelque partie de campagne: les familles indulgentes favorisent les rendez-vous, et il arrive plus d'une fois que le jouvenceau se laisse prendre et se trouve un beau matin marié à une coquette[54].
[52] Cervantes, _La Tía Fingida_.
[53] Mateo Aleman, _Alfarache_, part. II, lib. III, cap. IV.
[54] C'est la sottise que commet Guzman d'Alfarache à l'Université d'Alcalá.
D'autres, moins naïfs ou plus raffinés, passent agréablement leurs après-midis dans les couvents de femmes où la règle n'est pas trop austère. Ils apportent sous le manteau quelques menues friandises[55]: des sucreries, des boîtes de confitures sèches, des flacons de ce vin _del Santo_, le plus réputé de Castille, que récoltent sur leurs coteaux arides les moines de l'Escurial; tout en faisant honneur à la collation, on devise pendant de longues heures avec les nonnes et leurs invitées: et les conversations qui s'engagent là, autour du brasero, dans la solennité des grands parloirs, roulent quelquefois sur des sujets assez brûlants. On y discute volontiers des questions de morale galante; l'on se demande, par exemple, ce qui vaut le mieux, en amour, de la possession ou de l'espérance, et les jeunes religieuses ne sont pas les dernières à dire leur mot[56]. De telles libertés nous paraissent aujourd'hui étranges et même choquantes: elles étaient presque admises autrefois et Mlle de Montpensier nous raconte sur les nonnes de Perpignan, ville alors tout espagnole, des histoires bien plus singulières[57]. L'autorité ecclésiastique n'intervenait guère que lorsqu'il s'était produit quelque éclat fâcheux[58]. Or, les petits manèges des _galanes de monjas_ ne tiraient généralement pas à conséquence: c'était pour l'ordinaire un amusement platonique, assez semblable au commerce de galanterie de nos précieux et de nos précieuses, mais qui devait paraître plus savoureux aux âmes hardies parce qu'il scandalisait les esprits simples[59] et frisait l'impiété.
[55] Mateo Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del pícaro Guzmán de Alfarache_, VI.
[56] _Ibid._
[57] _Mémoires_, III, p. 440.
[58] C'est ainsi qu'en 1564 un édit de l'évêque de Lérida constate que «han sucedido de la conversación de los estudiantes y otras personas algunos peligros y escándalos» et fait défense aux étudiants âgés de plus de quatorze ans de pénétrer dans les couvents de femmes sous peine d'excommunication. (D. Jaime Villanueva, _Viage literario á las Iglesias de España_, XVII (1851), pp. 277, 278.)
[59] Voir les protestations indignées de Guzman d'Alfarache, _op. cit._, VI.
Pour ceux, plus nombreux, qui ne se contentent pas de ces idylles romanesques et un peu perverses, ils n'ont que trop d'occasion de satisfaire leur goût pour les réalités. Malgré les terribles menaces des règlements universitaires, Salamanque est remplie d'aimables personnes d'abord engageant et de vertu peu farouche. Elles sont logées pour l'ordinaire dans la ville basse, aux bords du Tormès et en ce quartier des tanneries où la fameuse Célestine exerça, dit-on, son métier. On peut les rencontrer le matin aux offices où elles ne manquent guère; elles se tiennent, l'après-midi, sur leur balcon, exposant aux regards un visage fardé et une gorge fort découverte; le soir venu, on va les retrouver à la taverne; parfois même on réussit à les introduire dans les pensions ou dans les Collèges, et ce sont alors des fêtes inoubliables, dont l'inquiétude double le plaisir.
On voit parfois apparaître d'autres étoiles plus brillantes, étoiles parties on ne sait d'où, qui souvent ont déjà jeté quelques feux en Italie ou dans les Flandres et qui disparaîtront aussi brusquement qu'elles sont venues[60]. Ces belles étrangères ne se montrent pas en toutes les saisons: elles viennent à Salamanque au moment où les vacances viennent de finir et où les étudiants ont encore la bourse pleine, de même qu'elles vont à Séville pour l'arrivée des galions. Elles louent une maison sérieuse et de belle apparence; elles n'en sortent que rarement et toujours en pompeux équipage. A leur côté marche quelque duègne ou quelque tante d'emprunt, vénérable matrone, dont la mante sombre, les larges coiffes blanches, le chapelet à gros grains et la longue canne en jonc des Indes ne peuvent inspirer que le respect; un vieil écuyer va derrière, à qui sa golille empesée, sa rapière et son baudrier donnent des airs de gentilhomme. On voit tout de suite qu'une telle proie n'est point pour ces «jeunes corbeaux qui s'abattent sans discernement sur toute espèce de chair[61]», pour ces chétifs _vade-mecum_[62] qui ne peuvent réunir pour une sérénade que quatre «musiciens de voix et de guitare», une harpe, un psalterion et quelques joueurs de sonnailles[63]. Il faut pour la conquérir autre chose que ces maigres présents dont se contentent les pauvres filles, limons, oublies, «pastilles de bouche», bijoux en argent doré, dentelles de bas prix venues de Lorraine ou de Provence. Elle ne cède qu'aux colliers de perles, aux belles guipures de Hollande, aux chaînes d'or de cent ducats. Quand elle a pris, comme dit Cervantes, «à ses appeaux» quelqu'un de ces beaux galants, riches comme des «Péruviens» et qui savent jeter les doublons par les fenêtres, de ceux qu'on appelle à Salamanque les _Generosos_[64], elle a vite fait de le dépouiller et elle s'envole vers d'autres cieux,--à moins qu'intervenant à propos le Corregidor ne confisque un bien mal acquis et ne condamne l'aventurière à demeurer tout un jour sur une des places de la ville, attachée à une échelle, coiffée du bonnet pointu, exposée aux risées du petit peuple.
[60] Cervantes, _El Licenciado Vidriera_.
[61] Cervantes, _La Tía Fingida_.
[62] Ce surnom des étudiants leur vient de leur portefeuille, ou _vade-mecum_.
[63] _Cencerros_, colliers de grelots, qui faisaient l'accompagnement.
[64] «Cierto caballero..., mozo, rico, gastador, enamorado..., de los que llaman Generosos en Salamanca.» (_La Tía Fingida._)
* * * * *
En de tels passe-temps, les écoliers, riches ou pauvres, ont vite épuisé leurs ressources. Quand la bourse est à sec, quand, au risque d'être excommunié par le _Juez del Estudio_, on a vendu ou engagé meubles, livres, habits et bonnets, tout ce qui peut s'engager ou se vendre[65], on n'a plus qu'à adresser aux parents des appels désespérés et l'on attend avec angoisse le retour des muletiers qui servent de courriers et de commissionnaires[66]. Si les parents impitoyables ne répondent que par de bons conseils, si l'_arriero_ n'apporte au lieu des ducats espérés qu'une douzaine de saucisses et un sac de pois, on flétrit solennellement la barbarie des pères en brûlant à la flamme d'une chandelle la lettre décevante, et tous les camarades entonnent en chœur le chant traditionnel qui s'appelle la _Paulina_: «Parents cruels et féroces, parents, nouveaux Nérons, pères qui n'envoyez pas la portion quotidienne, puissiez-vous souffrir, chaque semaine, notre faim de chaque jour, et, comme brûle ce papier, puisse l'argent que vous nous refusez se changer en charbon dans vos coffres. Amen[67]!»
[65] _Cortes_ de Valladolid (1542 et 1555), _Cuaderno_ gothique, fo 1703, _a_ et _b_.
[66] _Relación primera de la Vida del Escudero Marcos de Obregón, Descanso_ XII.--Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivadeneyra (_Novelistas posteriores á Cervantes_), I, p. 495 _a_.--Bartolomé Palau, _La Farsa llamada Salamantina_ (1552), publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, v. 564 et sq.
[67] Rojas, _Lo que quería ver el Marqués de Villena, Jorn._ III:
«... Vaya la _Paulina_, pues; El candil apropinquad... etc.»
Cf. _Alfarache_ de Luján, chap. VI.--_Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivad., 495 _b_.
On peut également rapprocher de ce passage la scène suivante de _L'Invité_ de Lope de Rueda:
«LE LICENCIÉ.--Ah! Seigneur Juan Gómez, embrassez-moi! Et ma mère vous a-t-elle donné quelque chose pour moi?
«LE VOYAGEUR.--Oui, Seigneur.
«LE LICENCIÉ.--Embrassez-moi encore, seigneur Juan Gómez. Que vous a-t-elle donné? Est-ce quelque chose d'importance?
«LE VOYAGEUR.--Pourquoi pas?
«LE LICENCIÉ.--Ah! seigneur Juan Gómez, soyez le bienvenu! Montrez-moi ce que c'est.
«LE VOYAGEUR.--C'est une lettre, seigneur, qu'elle m'a chargé de vous remettre.
«LE LICENCIÉ.--Une lettre, seigneur? Et madame ma mère vous remit-elle aussi quelque argent?
«LE VOYAGEUR.--Non, seigneur.
«LE LICENCIÉ.--Alors, que me fait une lettre sans argent!»
Cet espoir évanoui, les fils de famille peuvent encore trouver quelque crédit auprès des usuriers qui pullulent à Salamanque et que la police traque vainement: les étudiants de petite maison n'ont plus qu'à apprendre les secrets de _andar sin blanca_[68], c'est-à-dire de vivre sans sou ni maille, et le premier de ces secrets, c'est d'aller «courir», autrement dit: de voler à l'étalage.
[68] «LAZARO.--Que aprendí en Salamanca. La ciencia infusa de _andar sin blanca_.»
(_Entremés del hambriento._)
La _blanca_ est une petite monnaie qui valait la moitié d'un maravédis.
C'est là, d'ailleurs, un jeu fort à la mode et qui n'a rien de déshonorant. Tous les héros de romans picaresques se vantent d'avoir pratiqué ce genre d'exercice et voici, par exemple, en quels termes notre Don Pablos conte ses prouesses:
«Je passais un soir dans la grand'rue; il y avait fort peu de monde: à l'étalage d'un confiseur, j'aperçois une caisse de raisins secs. Je prends mon élan, je mets la main sur la boîte et je me sauve. Le confiseur se précipite après moi, et, derrière lui, ses domestiques et ses voisins. La caisse était lourde: malgré mon avance, je vis qu'ils allaient m'atteindre. Au coin d'une rue, je jette ma boîte à terre, je m'assieds dessus, je roule mon manteau autour de ma jambe et, la tenant à deux mains, je me mets à crier: «Ah! que Dieu lui pardonne! Il a marché sur «moi!» Toute la bande accourt en hurlant: «Frère, me disent-ils, un homme n'a-t-il pas «passé par ici?--Il est déjà loin! il m'a foulé «aux pieds; mais loué soit le Seigneur!» Ils repartent au plus vite, et tranquillement j'emporte la boîte au logis.
«Mes camarades, à qui je contai l'aventure, me félicitèrent chaudement de mon succès; mais ils ne voulaient pas croire que les choses se fussent passées comme je le disais. Piqué au jeu, je les conviai à venir le lendemain me voir courir une autre boîte.
«Ils furent exacts au rendez-vous; mais cette fois les boîtes étaient rangées dans l'intérieur de la boutique et on ne pouvait songer à en saisir une avec la main: l'entreprise paraissait donc impossible, d'autant plus qu'averti, le confiseur se tenait sur ses gardes. A quelques pas du magasin, je tire mon épée dont la lame était solide, je me précipite dans la maison en criant: «Meurs! Meurs!» et je porte une pointe dans la direction du marchand. Il tombe à la renverse en demandant confession; je pique une boîte, je l'enfile avec mon estoc et je décampe. Les camarades étaient émerveillés de mon adresse et mouraient de rire en voyant la mine que faisait le confiseur; il suppliait qu'on l'examinât: «Je suis blessé, disait-il, c'est un homme avec qui j'ai eu une querelle.» Mais, quand il leva les yeux, le désordre que j'avais mis parmi les autres boîtes lui fit deviner le larcin et il se mit à faire tant de signes de croix qu'on crut qu'il n'en finirait point[69]. Jamais, je l'avoue, aucun succès ne me donna autant de joie.»
[69] Quevedo, _El Gran Tacaño_, VI.--Cf. _Alonso_, d. Rivad., 495 _a_.
Ces continuelles rapines inspirent aux marchands une légitime méfiance: ils redoublent de précautions, mais les «coureurs» redoublent d'ingéniosité et d'audace; l'exaspération des gens de police, les mois de prison et les centaines de coups de fouet prodigués aux maladroits qui se font prendre, les menaces si redoutées de l'Église, tout cela, en accroissant le péril, ne fait que rendre le jeu plus passionnant, et entre les boutiquiers et la race aventureuse des étudiants le duel se continue pendant plusieurs siècles.
CHAPITRE V.
LES ÉCOLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA _Tuna_.
Même aux heures de grande nécessité la plupart des écoliers se bornent à ces espiègleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller à de pires indélicatesses et, de chute en chute, ils en viennent à mener la vie de ces _pícaros_ ou «mauvais garçons» qui, suivant le mot de Cervantes, semblent venus à Salamanque «moins pour apprendre les lois que pour les enfreindre». Ces étudiants faméliques et vagabonds, _gorrones_ ou chevaliers de la _Tuna_[70], forment comme une vaste corporation, où règne l'égalité la plus parfaite, où s'efface toute distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement unis par les souvenirs de leurs communes misères et la complicité de cent méfaits[71]. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'étudiants qui se sont lassés d'une telle dépendance; d'autres, dont le sort était plus doux et qui avaient jadis quitté leur famille pleins de nobles ambitions et de résolutions vertueuses, ont été gâtés par les mauvaises compagnies; d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mêmes, par fantaisie et par goût, ont préféré, dès le premier jour, à une condition paisible et à un bien-être assuré l'imprévu d'une existence errante et son inquiète liberté[72].
[70] La _Tuna_, c'est la vie de paresse et d'aventures.
[71] Ils ressemblent fort aux _vagi scolares_, aux «goliards» de nos Universités du Moyen Age, ou encore à ces écoliers mendiants de l'Université de Bologne dont Buoncompagno nous a laissé, dans son _Antiqua Rhetorica_ (1215), un si triste portrait. (Sutter, _Aus Leben und Schriften des Magisters Buoncompagno_, Fribourg, 1894.)
[72] Cervantes, _La Ilustre Fregona_.