La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne
Part 1
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
LA VIE UNIVERSITAIRE DANS L'ANCIENNE ESPAGNE
_Bibliothèque Espagnole._
LA VIE UNIVERSITAIRE DANS L'ANCIENNE ESPAGNE
PAR Gustave REYNIER
PARIS ALPHONSE PICARD ET FILS Libraires-éditeurs 82, RUE BONAPARTE
TOULOUSE ÉDOUARD PRIVAT Libraire-éditeur 45, RUE DES TOURNEURS
1902
AVANT-PROPOS
_Je n'ai pas songé à résumer en un si court volume l'Histoire de l'Enseignement supérieur en Espagne: j'ai tenté seulement d'esquisser, aussi exactement que je l'ai pu, quelques tableaux de la vie universitaire d'autrefois._
_J'ai d'abord voulu expliquer ce que c'était qu'une Université espagnole, comment elle était organisée, quelle situation y avaient les maîtres, quelle existence y menaient les étudiants. J'ai naturellement choisi comme exemple l'Université la plus ancienne et la plus célèbre, celle de Salamanque, et je l'ai représentée dans le moment où, en apparence du moins, elle fut le plus prospère, c'est-à-dire à la fin du seizième siècle._
_Dans la seconde partie de ce travail, j'ai montré sommairement comment s'est propagée en Espagne cette vie universitaire, dont je venais, en quelque sorte, de tracer le cadre, à quelle époque et par quelles influences elle est devenue active et féconde, quelles raisons en ont trop vite arrêté le développement. J'en ai suivi le déclin jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, où la décadence est déjà complète._
_J'ai marqué fort librement ce qu'avait eu d'attristant cette décadence. L'Enseignement supérieur est aujourd'hui assez_ _brillamment représenté en Espagne pour qu'on puisse évoquer de son passé d'autres souvenirs que les souvenirs de gloire._
_Les dimensions de ce petit livre ne m'ont malheureusement pas permis de donner toutes mes références; je tiens à m'en excuser._
_Je serais enfin bien ingrat de ne pas dire ici tout ce que je dois de précieux renseignements et d'utiles conseils à l'inépuisable obligeance de M. Alfred Morel-Fatio._
_Avril 1902._
PREMIÈRE PARTIE.
La vie d'une Université: Salamanque.
CHAPITRE PREMIER.
SALAMANQUE ET SON UNIVERSITÉ.
On voudrait trouver des mots rares, des mots précieux pour rendre la beauté de Salamanque. Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de pâles collines, couronnée de tours, de dômes et de clochers, elle se dresse comme une cité souveraine. Et, teinte de fines couleurs, qui vont du rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous ce ciel clair et dans cet air léger, elle s'épanouit comme une fleur.
Nulle part peut-être on ne pourrait rencontrer, resserrés dans un si petit espace, tant d'oeuvres exquises, tant d'édifices somptueux. La magnificence de la nouvelle cathédrale et la grâce robuste de l'ancienne, les lignes harmonieuses des églises, des vieux collèges; les palais chargés d'armoiries illustres où l'on voit briller le soleil des Solis, les étoiles des Fonseca, les cinq lis des Maldonado; tant d'antiques maisons dont les portes ouvertes laissent entrevoir des cours dallées de marbre, d'élégants portiques, de fines colonnades, les margelles usées des vieux puits, tout cela forme un ensemble véritablement unique où la poésie d'un passé lointain se mêle aux impressions d'art les plus délicates.
Lorsqu'on erre dans ces rues, souvent silencieuses, on est arrêté presque à chaque pas: une grille en fer forgé, un bouquet d'oeillets sculpté sur une porte, un médaillon encastré dans un mur, une Vierge ou un saint dans une niche, une frise où se poursuivent des animaux fabuleux, un balcon d'où retombent des guirlandes, mille détails charmants attirent et retiennent. Certaines façades sont de pures merveilles, des chefs-d'oeuvre de cet art minutieux et compliqué que l'on appelle l'art _plateresque_. Les pierres y sont ciselées comme des bijoux, découpées comme de la dentelle; elles sont d'un grain si fin et si serré que le temps en a respecté les plus fragiles arabesques; elles sont aussi, ces pierres de Salamanque, jaunes comme l'or ou roses comme la fleur de pêcher, et toujours d'une couleur si chaude que dans les plus grises matinées d'hiver on les croirait encore éclairées par le soleil. Le palais des Monterey, la «Maison des Morts», la «Maison des Coquilles», le couvent du Saint-Esprit, que de monuments délicieux dont on ne peut détacher ses regards, dont on voudrait emporter dans ses yeux la claire, la riante image! Mais ce qui laisse encore l'impression la plus forte, la plus complète, c'est, à coup sûr, la place de l'Université.
Quand on s'arrête au pied de la statue de Fray Luis, le maître très illustre et très bon, on a, à sa droite, l'antique hôpital des Etudiants, le ravissant portail des Écoles Mineures, leur cloître élégant et leur petit jardin; à gauche, les vieilles maisons que l'Université louait à ses libraires; en face, l'incomparable façade des Grandes Écoles, les aigles, les larges blasons, les profils des «Rois Catholiques», les statues de la Force et de la Beauté; sur le ciel se détachent le campanile et les deux cloches de la chapelle de San Jerónimo. Rien n'a changé là depuis trois siècles: les petits pavés ronds sur lesquels on marche sont les mêmes qu'ont foulés tant de graves docteurs, tant d'adolescents ivres de savoir, d'ambition et de jeunesse; les murs, ici comme dans toute la ville, laissent voir encore aussi vifs, aussi nets qu'au premier jour, les fameux _vítores_, ces inscriptions en lettres rouges qui relatent les succès scolaires des temps anciens. Dans ce décor charmant, tout porte encore l'empreinte de la vie universitaire d'autrefois, tout en évoque les scènes familières et les brillants souvenirs.
* * * * *
Qu'il fût de riche ou de pauvre maison, qu'il arrivât en carrosse, à cheval ou sur une mule de louage, l'étudiant qui, vers la fin du seizième siècle, passait les fossés de Salamanque, devait se trouver tout d'abord ébloui. Vingt-cinq paroisses, vingt-cinq couvents d'hommes, vingt-cinq couvents de femmes, vingt-cinq collèges; tout cela dominé par l'imposante masse de la cathédrale nouvelle, dont les trois nefs étaient déjà debout; sept mille étudiants, dix-huit mille ouvriers ou marchands vivant à l'ombre de l'Université et vivant d'elle; cinquante-deux imprimeries et quatre-vingt-quatre librairies dans un seul quartier, occupant trois mille six cents personnes. Dans les rues, sur les places, un mouvement incessant, une rumeur qui ne s'éteignait pas. On était bien dans une capitale, et Salamanque était vraiment reine. «La reine du Tormès»: c'est le nom qu'on lui avait donné et dont aujourd'hui encore elle est fière. «O Salamanque, disait un vieux poète, il n'est pas sous le ciel de cité aussi héroïque ni d'Éden aussi précieux; tu t'es élevée plus haut que ne peut atteindre le vol hardi du faucon. Salamanque, métropole du monde[1].»
[1] No hay cosa tan heroyca baxo el cielo; No hay eliseo campo ansí preciado. No hay garza, ni neblí tan alto en vuelo Que llegue adonde tú te has sublimado... Metrópoli del mundo...
(Bartolomé de Villalba y Estaña, _El Pelegrino Curioso y Grandezas de España_, 1577.)
Si l'étudiant était riche, il n'avait pas à se mettre en quête d'un gîte: sa famille avait eu soin de lui retenir un logis et de monter d'avance sa maison. Était-il de très haut rang, il devait mener un train magnifique et qui fît honneur à ses parents: quand arriva, par exemple, le jeune Don Gaspar de Guzmán, qui fut plus tard comte-duc d'Olivares, il avait avec lui un gouverneur, un précepteur, huit pages, trois valets de chambre, quatre laquais, un chef de cuisine, sans compter les servantes et les valets d'écurie.
Pour les écoliers de plus modeste fortune, s'ils n'étaient pas boursiers de quelque Collège et s'ils n'avaient point dans la ville de parents qui les voulussent recueillir, ils s'adressaient à quelques «bacheliers de pupilles». On appelait ainsi des maîtres de pension qui, avec l'autorisation de l'Université et sous son contrôle, logeaient et nourrissaient les étudiants des provinces ainsi que leurs valets: un tarif officiel fixait les prix qu'ils pouvaient exiger, et ces prix étaient des plus modiques, surtout pour les jeunes gens qui apportaient de la maison paternelle leur provision de pois chiches, de saucissons et de lard fumé. Mais, en revanche, on faisait chez eux bien maigre chère. La corporation des «bacheliers de pupilles» ne brillait pas en général par une libéralité excessive et elle abusait un peu de la situation privilégiée qui lui était faite. La Constitution de l'Université lui assurait en effet un véritable monopole. Toute personne qui eût logé des étudiants sans avoir obtenu l'autorisation, sans avoir subi l'examen de capacité et de moralité, se serait exposée à payer une amende de mille maravédis et à être expulsée, en cas de récidive[2].
[2] _Estatutos hechos por lo muy insigne Universidad de Salamanca, recopilados nuevamente por su comisión._ Salamanca, 1625. C'est un volume, grand in-4º, d'une belle impression. Sur la première page est représenté un professeur dans sa chaire entouré de quelques étudiants: nous avons donné, en tête de ce livre, une reproduction de cette gravure. J'ai eu entre les mains l'édition enrichie d'additions manuscrites qui appartient à la bibliothèque de l'Université de Salamanque.
J'aurais dû citer plus souvent encore que je n'ai fait cet intéressant recueil. Je n'ai pas pu, je le répète, donner ici toutes mes références. Sans parler des histoires de Salamanque, de Dávila, de Chacón, de Villar, la très érudite _Historia de las Universidades_ de V. La Fuente et les trois excellents volumes de D. Antonio Gil de Zárate, _De la Instrucción Pública en España_, m'ont été naturellement d'un très grand secours.
Le règlement imposait, d'ailleurs, à ces maîtres de pension des obligations multiples; ils devaient monter, dès le matin, dans la chambre de leurs écoliers pour s'assurer qu'ils étaient au travail, les empêcher de jouer aux cartes et aux dés, ne jamais laisser prononcer sous leur toit de parole impie ou déshonnête, fermer à clef la porte de leur maison à six heures du soir, l'hiver, à neuf heures, l'été, et ne la rouvrir sous aucun prétexte, sinon en cas de maladie ou de visite des parents, signaler au juge de l'Université les jeunes gens qui auraient passé la nuit dehors. Pour que la surveillance fût plus exacte, il leur était défendu d'avoir chez eux plus de vingt «pupilles». La Constitution avait tout prévu: si on l'avait toujours respectée, Salamanque aurait été vraiment, comme elle se piquait de l'être, «le jardin de toutes les vertus». Mais le nombre toujours croissant des écoliers rendit bientôt impossible un contrôle un peu rigoureux. Pour attirer la clientèle, les maîtres de pension rivalisèrent de complaisance, ne voulant point lutter de prodigalité, et la Constitution finit par avoir le sort de tous les règlements.
* * * * *
Dès que le nouvel étudiant s'était installé, dans sa petite chambre ou dans sa riche maison, son premier devoir était d'aller se présenter aux grands dignitaires de l'Université. Le premier de tous était l'Écolâtre (_Maestrescuela_), qui portait aussi le titre de chancelier: représentant de l'autorité papale, nommé à vie[3], il était chargé de faire respecter les Statuts, de diriger les études, de juger au criminel comme au civil tous ceux, maîtres, étudiants ou officiers, qui dépendaient de la juridiction universitaire. A côté de lui, le Recteur, élu seulement pour une année, représentait plus directement les professeurs des Écoles: il veillait au maintien du bon ordre, gouvernait les biens de la communauté, touchait les revenus, réglait les dépenses. Comme il était généralement de très noble famille, il relevait par son prestige personnel l'autorité d'une magistrature de trop courte durée[4]. C'est ainsi qu'au commencement du dix-septième siècle Salamanque fut fière d'avoir pour Recteur le jeune Gaspar de Guzmán, dont nous avons déjà cité le nom et qui devait être plus tard comte d'Olivares et ministre de Philippe IV. Ce premier honneur lui fut décerné alors qu'il était encore sur les bancs de l'Université, car on n'hésitait jamais à confier un si grand pouvoir même à un simple étudiant lorsqu'on le jugeait capable de le bien exercer[5].
[3] Pendant un certain temps, il fut élu par l'assemblée des professeurs ou _Claustro_. En 1463, le _Claustro_ de Salamanque nomma ainsi Alonso de Aponte, docteur en droit canon, et, en 1525, D. Pedro Manrique, qui fut plus tard évêque de Cordoue et cardinal. Mais le plus souvent le _Maestrescuela_ ou _Cancelario_ était choisi par le pape ou par le roi. Dans d'autres Universités, ces fonctions revenaient de droit à l'évêque de la ville.
[4] Sur la liste des Recteurs de Salamanque on pourrait retrouver des représentants des plus illustres maisons d'Espagne: marquis de Spínola, de Villena, de Pomar, de Santa Cruz, de Villamanrique, de Pozas, de Aguilar...; comtes de Uceda, de Benavente, de Altamira, de La Fuente, de Lezo, de Oñate, de Montalvo, de Campo Real...; ducs de Sessa, de Terranova, de Cardona, de Segorbe, de Villahermosa, de Béjar, d'Alburquerque...--On trouvera la liste de ces Recteurs dans la _Memoria histórica de la Universidad de Salamanca_, de D. Alejandro Vidal y Diaz, Salamanque, 1869.
[5] Le premier Recteur de l'Université d'Alcalá fut aussi un tout jeune homme qu'on avait fait venir exprès de Salamanque où il étudiait le droit.
Après avoir salué ces deux grands personnages, le jeune étudiant va donner son nom aux secrétaires des Écoles. On l'inscrit sur le grand registre, s'il est roturier, sur le registre d'honneur (_matricula generosorum_), s'il est noble, et, à partir de ce moment, il fait partie de l'Université; il jouit de ses avantages et privilèges.
Dorénavant, il achètera tout moins cher que les autres habitants de la ville: car les objets nécessaires à son entretien, à sa subsistance ou à son travail sont exemptés de toute espèce de droits. S'il tombe malade et s'il est pauvre, il sera soigné gratuitement à l'Hôpital des Écoles. Il échappe désormais à l'autorité séculière: si la police le poursuit pour quelque délit, il trouvera toujours un asile sur le territoire franc de l'Université et, derrière les chaînes qui en marquent les limites, il pourra braver impunément les alguazils. S'il se laisse prendre, c'est à ses juges naturels qu'il devra être déféré et il pourra presque toujours compter sur leur indulgence. Arrêté pour les plus graves méfaits, vol à main armée ou même homicide, dans Salamanque, hors de Salamanque et jusque dans une province lointaine, il sera toujours ramené devant le _Maestrescuela_ qui seul décidera de son sort.--Enfin, et ce n'est pas là le plus médiocre avantage, il a l'honneur d'appartenir à un corps illustre entre tous, déjà vieux de quatre siècles[6], respecté de l'Europe entière et que l'Espagne considère comme une de ses gloires. L'Université de Salamanque est alors à l'apogée de sa grandeur; elle ne le cède qu'à Paris et elle a été appelée «la seconde lumière du monde». Les maîtres qu'elle a formés sont recherchés par les Écoles les plus lointaines. Christophe Colomb est venu lui soumettre ses projets et en a reçu de précieux encouragements[7]. Les princes et les prélats la consultent sur l'interprétation des lois et même sur des points de dogme. Les papes lui font la faveur de lui notifier leur élection par des lettres particulières. Tout monarque montant sur le trône d'Espagne lui demande de le reconnaître par une déclaration solennelle. Quand le roi leur rend visite, les maîtres et les docteurs le reçoivent assis et la tête couverte. Lorsque Charles-Quint était venu à Salamanque, où l'on avait dépensé, pour lui faire une réception grandiose, «plus d'argent qu'il n'en aurait fallu pour fonder une ville», il avait avoué que rien ne lui avait fait autant d'impression qu'un acte public de l'Université.--Tous les écoliers pouvaient prendre pour eux une petite part de ces hommages: quelque honneur en rejaillissait sur le plus humble d'entre eux; c'était un titre, même aux yeux des plus ignorants, d'avoir étudié à Salamanque.
[6] L'Université de Salamanque avait été fondée au début du treizième siècle par Alphonse IX de Léon. Le 12 avril 1242, le célèbre saint Ferdinand, celui qui reconquit Séville, avait confirmé et étendu la fondation de son père. Par un bref d'avril 1255, le pape Alexandre avait compté Salamanque, avec Paris, Bologne et Oxford, parmi les quatre grands _Estudios generales_ du monde.
L'antique _Studium_ de Palencia n'ayant duré que peu d'années, Salamanque était, de fait, la première Université d'Espagne, comme elle fut aussi la plus glorieuse.
[7] Cf. Bartolomé Leonardo de Argensola, _Anales de Aragón_, Part. I, X, 10.--Fernando Pizarro, _Varones Ilustres del Nuevo Mundo_ (_Vida de Colón_, cap. III).
CHAPITRE II.
PHYSIONOMIE DES ÉCOLES.
Une fois «immatriculé», comme on disait, le nouveau venu pouvait commencer à suivre les cours. Il revêtait la soutane brune et le collet, se coiffait du bonnet carré et, tenant à la main son portefeuille et son écritoire, il se dirigeait dès le matin vers les Écoles.
De chaque rue débouchaient des troupes bruyantes de jeunes gens. Dans la _Rua_, qui était le quartier des libraires, le tumulte devenait assourdissant: entre les étalages où s'empilaient les in-folios, où se dressaient les rouleaux de parchemin, toute une foule se pressait. Criant, chantant, s'interpellant, les groupes se hâtaient vers les bâtiments de l'_Estudio_, se répandaient sur la place du Vieux Collège, remplissaient le _patio_ des Écoles Mineures, assiégeaient les portes de l'Université, s'écrasaient sous le portique du cloître. Toutes les provinces de l'Espagne étaient là représentées, depuis l'Estramadure jusqu'à la Navarre et à la Catalogne, et même des nations étrangères, comme la France et l'Italie. On pouvait reconnaître les Andalous à leurs rires, à leurs gestes exubérants, les Valenciens à leur allure indolente, les Galiciens à leur tournure rustique, les Castillans à leur air de noblesse et à leur gravité.
A mesure qu'approchait l'heure des cours, le flot montait encore. Les Collèges, presque tous établis dans le voisinage de l'Université, ouvraient en même temps leurs portes, et leurs élèves, s'avançant en bon ordre, sous la conduite d'un régent, se frayaient un passage au travers de la foule.
Presque tous étaient vêtus d'un long manteau brun, et les divers établissements ne se distinguaient les uns des autres que par la couleur de la _beca_, pièce de drap longue de trois aunes qui formait un pli sur la poitrine et, passant par les deux épaules, retombait par derrière jusqu'aux talons.
Voilà qu'arrivaient, portant la _beca_ brune, les dix-sept boursiers du Collège de San Bartolomé, le plus ancien de tous et le plus respecté. Derrière eux marchaient les vingt-deux élèves du Collège de l'Archevêque et leurs deux chapelains: leur manteau était largement échancré et la bande était écarlate. Voilà les boursiers d'Oviedo, avec la _beca_ bleue, et ceux de Cuenca avec le manteau violet. Ces quatre Collèges étaient les fameux _Colegios Mayores_. Installés dans des bâtiments magnifiques, richement dotés par d'illustres fondateurs, ils ne recevaient que des jeunes gens de très grandes familles. Dès qu'une place y devenait vacante, elle était briguée par vingt concurrents. Beaucoup de pères pensaient alors, comme le Don Beltran de la _Vérité suspecte_ que, «le chemin des lettres est celui qui conduit le plus sûrement à la fortune et que pour un fils cadet c'est la meilleure porte qui mène aux honneurs de ce monde[8]». Et ils ne se trompaient guère: dans l'élite privilégiée qui s'était formée en ces maisons, l'Université choisissait ses Recteurs, le roi ses conseillers et ses juges, l'Église ses prélats.
[8] Lope de Vega dit de même dans la _Dorotea_ qu'il n'y a pour l'homme que trois moyens d'arriver: la Science, la Mer et la Maison du Roi, _ciencia y mar y casa Real_ (_Jorn. I, escena VIII_). Cervantes (_D. Quij._, I, 39) cite le même proverbe.
Voici maintenant les collégiens des Ordres Militaires, qui égalent en importance les _Mayores_ et leur disputent le premier rang dans les cérémonies: les dix-huit étudiants de Santiago portent brodée sur la poitrine la rouge croix de Saint-Jacques; ceux de Saint-Jean-de-Jérusalem se reconnaissent à leur croix de Malte et à leur bonnet plat, ceux d'Alcántara et de Calatrava aux insignes de l'Ordre.
Voici enfin l'interminable défilé des Collèges Mineurs: Monte Olivete, Santa María de los Ángeles, San Lázaro, San Elías, San Millán, Santa Cruz de Cañizares, la Magdalena, Santo Tomás, Pan y Carbón, San Pedro y San Pablo, etc.; et puis la troupe noire des moines, frères et autres réguliers qui sortent des Collèges ecclésiastiques, les Hiéronymites, les Minimes, les Carmélites chaussés, les Augustins, les Franciscains, les Prémontrés de Santa Susana, les Dominicains de San Esteban, les Bénédictins de San Vicente.--Sur ce fond sombre se détachent quelques costumes de couleurs plus vives: le manteau jaune et la _beca_ violette des collégiens de Santa María de Burgos, la soutane blanche et la _beca_ bleue des Orphelins de la Conception, qui vont toujours tête nue, même sous la pluie. Voici encore les «Verts» de l'Insigne Collège de San Pelayo, les «Jolis Garçons», du Collège de San Miguel, dont les dames de Salamanque admirent fort le brillant uniforme: manteau bleu de ciel coupé par une bande écarlate. Ces jeunes gens roux, au teint clair, qu'on remarque au milieu de toutes ces faces brunes, ce sont les Irlandais qui viennent se faire instruire des vérités de la foi catholique dans un collège que Philippe II a fondé: ils ont tous juré d'aller plus tard prêcher à leurs frères la loi évangélique et de s'offrir au martyre pour les racheter; ils excitent l'étonnement par le soin minutieux qu'ils prennent de leur toilette et parce qu'ils vont se baigner dans le Tormès, hiver comme été.
* * * * *
Cependant l'heure sonne: le nègre de l'horloge monumentale frappe neuf fois le timbre de son marteau; les deux béliers se redressent et retombent; les anges et les rois mages se prosternent au pied de la statue de la Vierge: avant même que soit arrêtée l'ingénieuse mécanique, les salles de cours sont envahies.
Quelques-unes de ces salles sont toutes petites: ce sont celles où l'on enseigne des matières très spéciales comme l'hébreu, le chaldéen ou la musique. D'autres, comme celle de droit canon, peuvent contenir plus de deux mille auditeurs. Toutes ces salles sont fort obscures, éclairées par deux ou trois petites fenêtres. L'installation est peu confortable: on s'assied sur une poutre fort étroite, on écrit sur une poutre un peu plus large, tachée d'encre, chargée d'inscriptions. La chaire du maître est d'une simplicité extrême; il a pour siège un coffre de bois noir dans lequel il enferme ses livres quand la leçon est finie. Au pied de la chaire est le tabouret de l'_actuante_, l'étudiant qui lira les textes.
Les retardataires se hâtent, poursuivis par le bedeau porte-verge, et se pressent dans le fond de la salle, où ils resteront debout. Le cours commence.