Part 10
Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres, demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses bienfaits se sentent souffletés.
Résumons-nous et concluons:
C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du coeur et de l'esprit deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir payer nos dettes?
Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs.
Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous devons à la peine d'autrui.
Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.
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--Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement d'une société?
--Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions. Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon, d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser. C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue.
La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble, plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect. Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien, et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil.
XIII
L'éducation pour la simplicité.
La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine.
On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants:
La première consiste à élever ses enfants pour soi-même;
La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes.
Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième, en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime, mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être. À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être, ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible.
Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants. C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort.
Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications.
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L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée. Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs, tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par la vie sans loi ni frein.
Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre. Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination.
Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents: car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie, la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une éducation qui s'inspire d'un autre principe.
Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot _avenir_ qui monte aux lèvres. L'enfant est l'_avenir_. Ce mot dit tout: les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent que leur oeuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale, individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins doit devenir _lui-même_ et _fraternel_. Ces deux conditions, loin de s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce qu'il a d'intime.
Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre.
Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants. Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse, l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse. Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation. Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se résumer en ces mots: former des hommes _libres et respectueux_, des hommes qui soient eux-mêmes et fraternels.
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Déduisons de ce principe quelques applications pratiques.
Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à-vis d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas. Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son coeur.
On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands, nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous.
Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés. Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent. Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et vos pratiques, amené la diminution du respect.
Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là, on méprise quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être gênés par les distances accessoires qui les séparent.
Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi? Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial, il est certes l'un des pires et des plus énergiques.
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Si la simplicité du coeur est une condition essentielle du respect, la simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de coeur, par leur costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs! D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner! Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit coûte fort cher et ne vaut rien.
Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur milieu, les moeurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une légion de mécontents qui se séparent par le coeur de leur souche, de leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits, fermenter et pourrir les unes sur les autres.