Part 11
La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en les remplissant avec conscience[2].
[2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet dans mes ouvrages: _Justice_, _Jeunesse_, _Vaillance_; je me borne à y renvoyer le lecteur.
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L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront, il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté.
Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement; entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté d'être heureux.
Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale. On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements gravés sur ces fronts!
Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions, des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire; et dans son coeur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout ce qui est généreux, simple et beau.
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La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser avec son esprit, sentir avec son coeur, exprimer le vrai moi, quelle inconvenance, quelle rusticité!--Oh! l'atroce éducation que celle qui consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à visage découvert.
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À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs. Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la soeur de la vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs, les parfums, les chants, la féerie du printemps.
Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées, mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus, où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne remplacera jamais.
XIV
Conclusion.
Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit soufflerait dans nos maisons, créant des moeurs nouvelles et un milieu plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance, l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte cohésion.
Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles de nos égoïsmes intransigeants.
Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se réclament de leur famille que pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur. À tous les degrés de l'échelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous nous prétendons tous créanciers, personne ne se reconnaît débiteur. Nos rapports avec nos concitoyens consistent à les inviter, sur un ton aimable ou arrogant, à s'acquitter envers nous de leurs dettes. On n'arrive à rien de bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit du privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse renaissant à une entente fraternelle.
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Dans une conférence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation est «une famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi que tous aient oublié bien des choses». Il importe de savoir ce qu'il faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le passé mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos mémoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualité accessoire, qui est d'être un personnage, cultivateur, industriel, lettré, fonctionnaire, prolétaire, bourgeois, ou encore un sectaire politique ou religieux; mais sa qualité essentielle, qui est d'être un enfant du pays et un homme, se trouve reléguée dans l'ombre. C'est à peine s'il en garde une notion théorique. Il en résulte que ce qui nous occupe et nous dicte nos actions est précisément ce qui nous sépare des autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui est comme l'âme d'un peuple.
Il en résulte encore que nous entretenons de préférence les mauvais souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes animés de l'esprit particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans réveiller le sentiment de leurs divisions et de leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi dans leur souvenir une provision de mauvaise volonté réciproque, de méfiance, de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses conséquences.
Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions aimables; en lui épargnant les procédés dont il est obligé de dire malgré lui, la haine au coeur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»
L'esprit de simplicité est un bien grand magicien. Il corrige les aspérités, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les abîmes, il rapproche les mains et les coeurs. Les formes qu'il revêt dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît plus admirable que lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des situations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pires obstacles, permettant à ceux que tout semble séparer, de s'entendre, de s'estimer, de s'aimer. Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-là que se bâtit un peuple.
TABLE DES MATIÈRES
Pages I.--La vie compliquée 3 II.--L'esprit de simplicité 23 III.--La pensée simple 35 IV.--La parole simple 39 V.--Le devoir simple 79 VI.--Les besoins simples 103 VII.--Le plaisir simple 121 VIII.--L'esprit mercenaire et la simplicité 145 IX.--La réclame et le bien ignoré 167 X.--Mondanité et vie d'intérieur 101 XI.--La beauté simple 209 XII.--L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux 227 XIII.--L'éducation pour la simplicité 251 XIV.--Conclusion 281
145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08.