La vie simple

Part 9

Chapter 93,961 wordsPublic domain

Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention, la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents.

Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes, bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur toutes les personnes, est exactement le même.

Je ne résiste pas à la tentation de citer ici un passage de Camille Lemonnier qui se rapporte à mon idée:

«La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait d'instinct, et qui est son art à elle, comme la soie est à la chenille, ou la dentelle à l'agile et fine araignée... Elle est le poète, l'artiste de sa grâce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystère dont s'habille son goût de plaire. Tout le talent qu'elle met à ressembler à l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et la trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.

«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût autrement honoré. De même que l'éducation devrait consister à penser avec son esprit, à sentir avec son coeur, à exprimer la petite chose personnelle, le moi intime, latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformité, je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, fût de bonne heure la petite esthète de cette esthétique de la toilette, sa propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses enfants... Mais, avec le goût et le don d'improviser, de se personnaliser en ce chef-d'oeuvre de l'adresse et de la personnalité féminine: une robe... sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de chiffons.»

La robe qu'on a faite soi-même est presque toujours celle qui vous sied le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière et la paysanne commettent la même erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez les couturières et les modistes qui leur vendent des imitations fort douteuses de la grande mode, la grâce a presque disparu du costume populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage le don de plaire que la fraîche apparition d'une jeune ouvrière ou d'une jeune fille des champs, vêtues à la mode de leur pays et belles de leur seule simplicité?

Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à la façon d'arranger et de décorer son habitation. S'il y a des toilettes qui révèlent toute une conception de la vie, des chapeaux qui sont des poèmes, des noeuds qui sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui, à leur manière, parlent à l'esprit. Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos demeures, leur enlèverions-nous ce caractère personnel qui a toujours sa valeur? Pourquoi assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel ou nos salons à des intérieurs de gare, à force d'y faire prédominer un type uniforme de beauté officielle?

Quel malheur que de se promener à travers les maisons d'une ville, les villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer partout certaines formes identiques, inévitables, irritantes par leur multiplication! Comme l'esthétique gagnerait à plus de simplicité! Au lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prétentieux mais insipides de banalité, nous aurions une diversité infinie. D'heureuses trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes nous réjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer à une tapisserie, à un meuble, à un toit de maison, ce cachet de la personnalité humaine qui donne à certaines vieilleries un prix inestimable.

Continuons et passons pour terminer à des choses plus simples encore, je veux parler des petits détails du ménage que plusieurs jeunes personnes de ce temps trouvent si peu poétiques. Leur mépris des occupations matérielles, des modestes soins que réclame un intérieur, provient d'une confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste à penser que la poésie et la beauté sont dans les choses ou n'y sont pas. Il y a des occupations distinguées, gracieuses, comme de cultiver les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossières, disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou surveiller son pot-au-feu. Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne font rien à l'affaire, tout dépend de la main qui les tient et de l'esprit qui anime cette main. La poésie n'est pas dans les choses: elle est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son rêve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent sans charme malgré leur distinction extérieure, c'est parce que nous n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes filles s'appliquent à développer en elles l'art vraiment féminin de donner une âme aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, chez la femme, est dans cette oeuvre-là. Seule, la femme sait mettre dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: «Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a pas de fées, ou qu'il n'y en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original des fées chantées par les poètes, ils l'ont trouvé et le trouvent encore parmi ces aimables mortelles qui savent pétrir la pâte avec énergie, raccommoder les accrocs avec bonté, soigner les malades en souriant, mettre de la grâce dans un ruban et de l'esprit dans une friture.

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Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de moralisant et que nos pensées et nos actes s'imprègnent à la longue de ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de leurs produits sont un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est pas donné à chacun de posséder, de comprendre ou de créer de belles choses. Mais il est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer partout: c'est la beauté qui naît dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans cette beauté qu'est la maison la plus ornée? une habitation froide. Avec elle, le home le plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les forces capables d'ennoblir et de transformer les volontés, d'augmenter le bonheur, il n'en est peut-être aucune d'un emploi plus universel. Elle sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu des pires difficultés. Lorsque la chambre est petite, le budget restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y faire régner de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. Elle met du soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on fait n'est pas à ses yeux le privilège des riches, mais le droit de tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner à son intérieur une dignité et un agrément que n'atteignent pas les maisons fortunées, où tout est abandonné aux mercenaires.

La vie ainsi comprise ne tarde pas à se révéler riche en beautés inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. Être soi-même, réaliser dans son milieu naturel le genre de beauté qu'il comporte: voilà l'idéal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en signification, lorsqu'elle se résume ainsi à mettre de l'âme dans les choses et à donner à cette âme de bonté, comme symbole extérieur, ces procédés agréables et délicats auxquels le plus brutal des êtres est sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et d'appliquer son désir à l'imitation maladroite d'un ornement étranger?

XII

L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.

Il serait peut-être difficile de trouver un sujet mieux qualifié que l'orgueil pour prouver que les obstacles à une vie meilleure, plus apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que dans les circonstances. La diversité, et surtout le contraste des situations sociales font surgir inévitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les rapports entre membres d'une même société ne seraient-ils pas, malgré tout, simplifiés si nous mettions un autre esprit dans le cadre tracé des nécessités extérieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas avant tout les différences de classes, de fonctions, les formes si dissemblables de leurs destinées qui brouillent les hommes. Si tel était le cas on verrait une paix idyllique régner entre collègues, camarades, et toutes gens d'intérêts analogues et de sort pareil. Chacun sait très bien au contraire que les querelles les plus acharnées sont celles qui s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre intestine. Mais ce qui empêche les hommes de s'entendre, c'est avant tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hérisson qui ne peut toucher à autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des grands.

Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son équipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa domesticité: c'est son mépris. Qu'il possède une grande fortune, cela ne me blesse que si j'ai le caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, me passe sur le corps, fasse paraître dans toute son attitude que je ne compte pour rien à ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui, voilà ce qui m'indispose à bon droit. Il m'impose après tout une souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a de plus noble en moi qui se soulève en face de cet orgueil blessant. Ne m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignité d'homme qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapporté de nombreuses expériences qui justifieront nos dires à ses yeux. Dans certains milieux voués aux intérêts matériels, l'orgueil de la richesse domine à tel point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en bourse. L'estime est mesurée au contenu du coffre-fort. La bonne société se compose des grosses fortunes, la société moyenne, des fortunes moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se traite en toute occasion d'après ce principe-là. Et celui qui, relativement riche, a fait éprouver son dédain à moins opulent que lui, est abreuvé à son tour du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi la rage de se comparer sévit du sommet à la base. Un milieu pareil est comme préparé à souhait pour la culture des plus mauvais sentiments: mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossière, surtout ceux qui, de père en fils, sont habitués à l'aisance. Mais ils oublient qu'il y a une certaine délicatesse à ne pas trop faire parler les contrastes. À supposer qu'il n'y ait aucun mal à jouir d'un large superflu, est-il indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le nécessaire, d'afficher son luxe tout près de la pauvreté? Le bon goût et une sorte de pudeur empêcheront toujours un homme bien portant de parler de son appétit vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès de quelqu'un qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact quelquefois et par là même de pitié et de prudence? Ne sont-ils pas dès lors mal inspirés en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait pour la provoquer?

Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux séductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion puérile que de considérer la richesse comme une qualité personnelle. On ne saurait se méprendre d'une façon plus naïve sur la valeur réciproque de l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette question: elle est trop pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de dire aux intéressés?--Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possédez avec ce que vous êtes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du monde afin d'en percevoir avec force la misère morale et l'enfantillage. L'orgueil nous dresse en vérité des pièges trop ridicules. Il faut se méfier d'un compagnon qui nous rend haïssables au prochain et qui nous fait perdre la clairvoyance.

Celui qui se livre à l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre point, le plus important de tous: c'est que posséder est une fonction sociale. Sans doute, la propriété individuelle est aussi légitime que l'existence même de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses sont inséparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer à des bases si élémentaires de toute vie. Mais l'individu tient à la société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en vue de l'ensemble. Posséder, est donc moins un privilège dont il convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravité. De même qu'il y a un apprentissage souvent difficile à faire pour exercer toute fonction sociale, de même cette fonction qu'on appelle la richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir posséder, un des moins faciles à apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches, s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. C'est pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent être riches. Aux mains d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont aucune idée de la manière de s'en servir.

Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en même temps, c'est-à-dire qui considère sa richesse comme un moyen de remplir sa mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmonté des épreuves, triomphé dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou de son coeur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables. Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, l'humilie parce qu'il sent bien tout ce qui lui manque pour être tout à fait à la hauteur de son devoir. Il est demeuré un homme, c'est tout dire; il est accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrière qui le sépare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher toujours davantage. Quoique le métier de riche ait été singulièrement gâté par tant d'hommes orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient toujours à se faire apprécier par quiconque n'est pas insensible à la justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est obligé de faire un retour sur soi-même et de se demander: Que serais-je devenu dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce détachement, cette probité qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une société humaine, tant qu'il y aura d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie et l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que la richesse pénétrée par l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de se faire pardonner: elle se fera aimer.

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Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la richesse, est celui qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit étendue ou bornée. Je ne vois aucun moyen d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes inégalement puissants. Tout organisme suppose une hiérarchie des forces. Nous ne sortirons jamais de là. Mais je crains que, si le goût du pouvoir est très répandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque introuvable. À force de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux qui détiennent une parcelle quelconque de l'autorité en arrivent presque partout à la compromettre.

Le pouvoir exerce sur celui qui le détient une influence très forte. Il faut qu'une tête soit bien ferme pour ne pas en être troublée. Cette sorte de démence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptômes ont existé de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend pour se réveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire ennemi de l'autorité, parce qu'il nous en fournit la caricature intolérable. De là une multitude de complications sociales, de froissements et de haines. Tout homme qui dit à ceux qui dépendent de lui: tu feras ceci parce que telle est ma volonté, ou mieux, parce que tel est mon bon plaisir, fait oeuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous quelque chose qui nous invite à résister au pouvoir personnel, et ce quelque chose est très respectable. Car au fond nous sommes égaux et il n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il n'est pas permis de se laisser avilir.

Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, à l'armée, dans l'administration, avoir suivi de près les relations entre maîtres et domestiques, s'être arrêté un peu partout où la suprématie de l'homme s'exerce sur l'homme, pour se faire une idée du mal que font ceux qui pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute âme libre, ils font une âme d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et il semble que cet effet funeste, antisocial, se produise plus sûrement lorsque celui qui commande est plus rapproché par le sort de celui qui obéit. Le tyran le plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un contremaître met plus de férocité dans ses procédés qu'un directeur d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le colonel. Dans certaines maisons où madame n'a pas beaucoup plus d'éducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations d'un forçat à un garde-chiourme. Malheur partout à qui tombe entre les mains d'un subalterne ivre de son autorité!

On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord.

Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à l'aide et faire son devoir.

Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction, une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.

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Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque chose au-dessus d'elle.

Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite. Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle. Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale. Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour personne.

De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences ridicules et d'injustes arrière-pensées.

Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont là, retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure. L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous.

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Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le coeur près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en instrument d'ambition, il se détruit lui-même.