Part 20
Il repartit. Il allait au plus court. Ses souliers ferrés sonnaient sur le pavé. Un pressentiment lui soufflait que Thérèse n’avait pas dû quitter Revel. Qui sait même si ce ne serait pas elle qui viendrait ouvrir, quand il frapperait chez Servin? Déjà son calcul se vérifiait. Personne sous les couverts; un désert partout; la rousse était au gîte. Aussi, arrivé sans encombre à la maison cherchée, souleva-t-il joyeusement le marteau. Il attendit ensuite... Point de réponse. Alors, pris d’impatience devant ce battant de chêne qui s’obstinait à rester clos, le Pêcheur saisit le loquet. Volontiers il aurait déraciné la serrure. Mais quoi? la porte cédait? C’était donc qu’on n’entendait rien là-haut, ou bien Servin aurait-il décanillé avec tant de hâte qu’il en oublia de fermer?
Enhardi, le Pêcheur atteignit le premier étage. Il achevait de gravir les marches quand une phrase arrêta son élan:
--Pour Dieu! faites moins de bruit!
En même temps, un homme avait avancé rapidement, le dévisageait.
--Mince de potin! C’est-y une heure où les gens dorment? bougonna le Pêcheur.
Puis reconnaissant Marc:
--Ah! Monsieur! vous allez me dire...
Mais Marc, sans l’écouter, l’entraînait dans la bibliothèque:
--Plus bas!...
--Tonnerre! serait-ce que Mlle Wimereux...
--Non: Lethois! Lethois qui est là et qui se meurt!
Les jarrets coupés par la nouvelle, le Pêcheur devint blême.
Obéissant à un reste d’habitudes anciennes, il fit ensuite un signe de croix:
--Quand je songe, murmura-t-il, que ce matin, il projetait d’aller avec moi regarder la fourmilière!
Et il ferma les yeux. Il revoyait l’heure exquise, si proche, où, côte à côte sous la haie, M. Lethois et lui causaient en bons amis.
--Une fourmilière?
Marc, frappé par le mot, fouillait le visage du vagabond avec l’intuition que, parmi ceux qui avaient approché de Lethois, celui-là seul, peut-être, possédait le mot de l’énigme.
--Parle donc! A quel propos une fourmilière?
Le Pêcheur ouvrit la bouche pour répondre; se ravisant ensuite, il haussa les épaules:
--C’était son affaire, probable... pas la mienne.
Marc saisit le bras du Pêcheur:
--Je suis sûr que tu connais son secret!
--Non.
--Il me le faut!
--Pourquoi?
--J’en ai besoin.
Le Pêcheur eut un rire sournois:
--Possible que ça vaille cher: vous ne l’aurez pas... à moins que...
Se dégageant de l’étreinte, à son tour il plantait droit ses yeux sur ceux de Marc:
--Si Mamzelle Wimereux voulait l’interroger, bien sûr _qu’à elle_ il lui dirait... C’est-y qu’elle n’est plus là ou qu’elle se cache?
Une riposte brutale interrompit la phrase:
--Elle est partie!
--Vous dites?
C’était au Pêcheur de s’accrocher au bras de Marc. Sa voix siffla:
--Pour quel endroit?
--Je l’ignore.
--Bon Dieu de bon sang! il faut qu’on la retrouve! Je répète qu’à elle seule il videra son sac. Partie!
Le Pêcheur se tordit les mains:
--Voyons! s’il est nécessaire que je démusèle pour être renseigné, ça a beau n’être pas propre, tant pis! Oui, c’est vrai, M. Lethois avait des fourmis et des tas d’écritures, et des cahiers avec des signes en couleurs: paraît que ça vaut des mille et des mille... il me l’a dit! Là! êtes-vous content? Alors à vous de trinquer... Où est-elle allée?... Vous ne savez toujours pas? C’est bien sûr?... Charogne!... Vous devez bien avoir un soupçon, une idée!...
Il s’affolait.
--Je suppose, en effet...
--Vous voyez bien!
--Quand elle sortit, elle se dirigeait vers l’usine.
--Et vous croyez?
--Qu’elle allait _le_ retrouver: oui, je le crois.
Il y eut un silence effrayant. Bien que Marc n’eût pas nommé Servin, le Pêcheur n’avait pas hésité.
Puis Marc, stupéfait, le vit regagner le palier, disparaître. Un instant, ses souliers frappèrent le bois des marches à gros coups sourds. Ensuite une serrure grinça, les murs tremblèrent... C’était la porte d’entrée qui se fermait à la volée: le Pêcheur venait de s’éloigner à tout jamais de ce lieu maudit où pour la première fois la vérité complète l’avait anéanti!
Il voulut d’abord courir. Ne devait-il pas aller à l’usine puisque c’était là que Thérèse avait décidé de se rendre? Mais ses jambes flageolaient; il tâtonna du pied. L’horizon dansait.
--Qu’est-ce que j’ai? songea-t-il. Vais-je faire comme Lethois?
Loin de l’effrayer ainsi que tout à l’heure, la perspective de la mort lui sembla douce. Il aperçut un banc, se dirigea vers lui en titubant et s’étendit, les yeux au ciel.
Du vent faisait, après l’averse, égoutter les feuilles mouillées sur son front. Il ne s’en apercevait pas. Il ne voyait pas non plus un pan de firmament bleu écarter la déchirure des nuages, et par celle-ci un rais de soleil s’échapper joyeusement. Son âme en deuil restait avec elle-même. Il souffrait.
Aventure imprévue: ce miséreux qui avait connu toujours la joie de vivre, souri de la misère et promené dans les préaux un cœur immuablement en fête, ce vagabond qui n’ayant jamais rien eu à lui n’avait même pas désiré cependant un toit pour le couvrir, ce galvaudeux, ce meurt-la-faim, découvrait la douleur! On a froid, on a le ventre creux, on manque de nippes: qu’est cela? Mais se sentir aplati comme sous une roche, avoir envie de disparaître de manière à ne plus jamais se souvenir qu’on a existé, et puis, inlassablement, comprendre qu’on existe malgré tout et que rien au monde ne peut arrêter ce qui est, quelle torture!
Donc, elle avait voulu aller _le_ retrouver!...
L’image de Servin passa devant le Pêcheur. Un sourire mauvais tordit sa bouche. Rien qu’à les regarder ce matin, il fallait s’en douter. Ils s’aimaient!
Ah! d’autres, des indifférents, auraient pu assister mille fois à ce départ, ils n’auraient rien deviné! Lui, n’avait pas hésité: il en avait encore le cœur en morceaux... Ils s’aimaient!
Un frisson de jalousie furieuse secoua le Pêcheur. Si à cet instant Servin eût passé là, il lui aurait sauté à la gorge. Il rêva de circonstances inouïes. Il se voyait allant trouver cet homme dans l’usine, ou encore guettant sa rentrée et, quelle qu’en fût la genèse, l’aventure finissait toujours ainsi: le Pêcheur prenait le cou de l’autre et serrait jusqu’à ce qu’il ne restât plus entre ses doigts qu’une petite fumée insaisissable.
Délire vain: ils s’aimaient...
Brusquement, le Pêcheur se redressa.
--Aussi, le bel oiseau que je fais pour lutter contre la concurrence! Déguenillé, souillon, poivrot, incapable de débagouler une phrase: allez donc, avec cela, vous aviser d’un festin de roi! Non! c’est crevant!
Il éclata d’un rire nerveux:
--Crevant! je vous dis! planter ma truffe sur la sienne! Autant poser un cancrelat sur la mariée!...
Et un désespoir le poignit. Il regrettait de n’avoir jamais été riche, ni savant, ni propriétaire, ni sobre. En une minute, il expiait tout son mépris des lois humaines. Il aurait voulu renaître pour se faire une vie neuve de bourgeois respectable. Maintenant qu’il se rendait compte de sa déchéance, il ne s’étonnait que d’avoir osé penser à cette femme.
--Allons, regarde-toi, mon vieux!
C’était miraculeux déjà qu’elle se fût laissé approcher sans marquer son dédain! Mais l’aimer!... Comme il l’aimait, pourtant!...
Alors, à ce rappel, il éprouva un tel découragement qu’il sanglota. Son chagrin fusait en larmes tièdes. Il lui semblait qu’il allait se dissoudre sous cette pluie et par elle se mêler à l’eau du ruisseau pour rouler vers l’usine. En même temps, une douceur l’attendrit. Pareille à un vin qu’on décante avec précaution, son âme perdait peu à peu les scories du désir.
Il se rappela sa première rencontre avec Thérèse, puis d’autres. Avec quel battement de cœur chaque semaine il lui apportait ses marchandises, et quelle déception si elle était sortie! Après s’être désolé de n’être pas Président de la République ou Empereur pour avoir le droit de la posséder, il ne souhaitait plus que d’être l’odeur qu’elle respire, le mouchoir qu’elle tient. Devenir quelque chose d’elle, près d’elle, aurait suffi. En même temps, sa douleur changea. Parce qu’il la découvrait sans remède, il devenait moins désespéré. Vaguement, à travers un brouillard, il entrevoyait la nécessité du sacrifice et que l’oubli pour les autres a pour récompense l’oubli de soi. Ainsi, à distance et simplement pour avoir passé, la beauté morale de Thérèse éveillait cette âme aux splendeurs du devoir.
Le devoir... Mon Dieu! savait-il au juste ce que c’est? Il n’avait jamais eu les loisirs ni la sécurité d’esprit qui permettent d’en raisonner. Il n’était ni un philosophe, ni un de ces hommes qui obéissent à des principes ou voient partout la nécessité de se plier à des règles pour s’assurer une place confortable dans une autre vie. Simplement, il apercevait en ce moment que parmi les actes possibles il y en avait quelques-uns de plus particulièrement justes et par suite désirables. Ainsi, il était juste que Thérèse fût libre d’aimer à sa fantaisie et, par conséquent, pût aimer un autre homme que le Pêcheur. Pareillement, il était désirable que lui, Pêcheur, respectât l’exercice de cette liberté. Aimer, parbleu! c’est quand on a de la chance, aller bras-dessus bras-dessous, la cervelle en fête, boire à la même bouteille et dormir sur la même paillasse; mais c’est aussi complaire aux fantaisies de la femme qui ne vous veut pas, jeter au besoin son cœur devant elle en guise de tapis pour qu’elle aille vers un autre, si tel est son plaisir... Puisque Thérèse avait choisi Servin, que faire, sinon la regarder de loin et peut-être... oui, peut-être les protéger tous deux?...
Une révolte suivit cette accalmie. Le Pêcheur eut un rire de gouaille désolée:
--Suis-je assez gourde?
Ne pas les gêner, soit: mais servir de suisse au cortège de ces noces!
--Allons, ouste, décanillons!...
Fuir! s’en aller très loin pour ne point faire tache sur ce bonheur dont l’heure allait sonner! C’était là l’unique solution, aussi la plus aisée. Qui d’ailleurs s’apercevrait du départ du Pêcheur? Elle-même trouverait-elle un instant pour le regretter?
--Cependant, si Servin ne l’aimait pas?...
Dernier doute d’une âme assoiffée de bonheur et qui se débat contre la certitude dont elle va mourir.
--Jobard! est-ce qu’on peut ne pas l’aimer?...
Que Servin ne l’eût jamais avoué, que même il adorât Thérèse en aveugle, sans en avoir conscience, c’était possible: cela suffisait-il pour arrêter l’inévitable en marche?
Cette fois, le Pêcheur se leva. Il avait cessé de résister. Vers toutes ces choses qui l’entouraient et qu’il avait tant connues, les grands platanes, la boutique de Paffard le sellier, le café Casse, les vieux bancs de pierre, les beaux bancs neufs munis de dossiers, il jeta un regard passionné, comme s’il tentait de les faire siennes, puis il lui sembla que chacune disparaissait. Une paix religieuse noya dans son ombre l’âme de ce vagabond devenue temple magnifique. Ivre du sacrifice consommé, il partit.
Tête basse et jambe lourde, il s’en retournait à Montaigut d’abord, ensuite vers Toulouse, ensuite au delà... Il comptait marcher tant que ses pieds pourraient le soutenir, tant qu’il n’aurait pas trouvé un ciel sous lequel on oublie, et des chemins que ne hante plus le souvenir. Adieu les musardises dans les fossés, les jalonnées d’ormes familiers; à l’avance, il percevait l’effroi des sentiers qui viennent on ne sait d’où, puis s’éloignent sans qu’on ait le désir de savoir où ils vont. Qu’importait cela d’ailleurs, s’il existait un lieu nouveau où jeter son chagrin, une foule où se perdre!
Il atteignit la fontaine des Grâces, sans la voir.
Il ne voyait que le sol et, sur celui-ci, la piste blanche tracée par les piétons. A l’heure où le Pêcheur s’en allait ainsi pour oublier Thérèse, l’idée qu’elle avait passé là soulevait encore son cœur d’une joie triste. Il aurait voulu garder toujours devant lui ce sillon battu par tout le monde, mais qui la lui rappelait.
--As-tu fini!
--Regarde donc où tu marches!
--Tout à l’heure, il était déjà vers la gare, saoul comme une bourrique!
--Ivrogne!
--Idiot!
Encore un heurt violent suivi de bousculade. Le Pêcheur leva la tête. Il aperçut une mer de têtes mouvantes, puis, au-delà, une lumière de phare. Lasse de hurler devant une grille fermée, la grève,--toute la grève--avait déferlé vers le bouchon pour y trouver un mot d’ordre et illuminait!
Réveillé en plein rêve, le Pêcheur ne comprit pas d’abord. Pourquoi ces cris, ce monde? Ce fut ensuite un éclairement subit, le contact brutal avec la réalité: tous ces gens venaient de l’usine: tous allaient y retourner, se battre, tuer peut-être!... et Thérèse était là!
Bêtise ou démence: un tel danger ménageait la seule femme qu’il eût aimée, et lui, Pêcheur, s’apprêtait à partir!
Il ferma les poings, reculant:
--Gare à qui me touche!
Une envie frénétique s’emparait de lui, tout à coup: écraser au hasard le premier qui approcherait, obliger ainsi toute la foule à lui courir sus et libérer l’usine, ne fût-ce que deux minutes, le temps d’une évasion! Mais non: un homme seul n’arrête pas le flot qu’un raz chasse vers la rive. Devant lui, d’ailleurs, des rires commençaient. Du moment que le Pêcheur était ivre, libre à lui de crier à sa guise: injures de pochard, propos d’ami...
--F... nous la paix, espèce d’idiot!
--Va cuver ta vendange!
Subitement on le vit tourner bride.
--C’est ça: y devient sage!
--Faut bien que l’on rigole!
Lui maintenant n’écoutait plus, fuyait. Il venait d’oublier sa jalousie, la douleur qui l’avait crucifié. Dès lors qu’_elle_ pourrait avoir besoin d’un aide, il fallait _la_ rejoindre! Si bien investie que fût l’usine, que les portes en fussent barricadées ou non, il _la_ rejoindrait!...
Ah! ne point perdre de temps! arriver tout de suite par un détour aux abords des ateliers maudits où l’aimée devait être prisonnière! Mais comment atteindre au port? Par quel miracle les voies interdites à tout le monde seraient-elles accessibles à lui seul? Souci vain: il n’avait pas prévu non plus qu’à cent mètres du boulevard le passage serait libre, et celui-ci l’était! Personne sur le chemin: rien que deux flâneurs paisibles, ignorants de l’émeute ou qui le semblaient...
Des flâneurs en ce lieu, à cette heure!... Tandis qu’un millier d’hommes, tout près, se disposent à saccager l’usine, tandis que dans Revel chaque volet se cheville en prévision d’un siège, il y a donc deux êtres capables de se promener insoucieux de la tragédie, inattentifs aux clameurs! D’où sortaient-ils? Quelle mentalité de bourgeois folâtre expliquait une pareille imprudence ou tant de niaiserie?
Tout en courant, le Pêcheur se demandait:
--C’est-y des étrangers, des toqués, des amoureux?
Il répéta:
--Des amoureux!
Du coup, le souffle lui manqua.
Les silhouettes grandissaient peu à peu. Un homme et une femme. Ils se donnaient le bras. Ils avançaient, parfaitement tranquilles, indifférents au monde extérieur, occupés peut-être du seul retour de la lumière et du ciel bleu. Pas plus qu’ils n’avaient remarqué le Pêcheur en train de courir vers eux, ils ne le virent s’arrêter, puis bondir vers le fossé et s’évanouir dans la haie.
Quand ils arrivèrent près de celle-ci, ils causaient à mi-voix. Duo d’amour ou de crainte? projets d’avenir ou rêves de fuite? On ne pouvait entendre, car leurs paroles étaient calmes comme leurs gestes. Livide, ayant envie de mordre la terre pour ne pas crier, le Pêcheur tendit en vain l’oreille. Au-dessus de sa tête, un souffle fit trembler les branches; puis celles-ci reprirent leur immobilité, les amoureux déjà n’étaient plus là: Thérèse et l’autre avaient passé!...
Il ferma les yeux. Il aurait voulu se les arracher pour arracher avec eux l’abominable vision.
Elle! à son bras, triomphante, sûre de lui!... Quelle quiétude sur son visage, quelle ardeur contenue dans sa marche! Un air de bonheur flottait autour des plis de sa robe. Sa taille avait à chaque pas des envolements. Elle était légère, aérienne, divinement heureuse...
Et l’autre!...
Le Pêcheur frémit. Il se retint pour ne pas se lever et l’écraser comme un reptile. Il pensa ensuite: «Pourvu qu’ils ne m’aient pas aperçu!» Mais, au même instant, la certitude qu’ils étaient trop occupés d’eux-mêmes pour s’occuper de lui excita sa fureur. Il se roula sur le sol. De nouveau des envies de meurtre passaient dans sa cervelle. Puis, il songea que Thérèse était sauvée et ce fut un écrasement. Il avait cru qu’elle avait besoin de lui: il n’en était rien. Plus même de prétexte pour l’approcher. Il n’avait plus qu’à demeurer loin d’elle, inutile, bon à rien.
Alors tout s’effaça, excepté la sensation poignante de ce désastre. Depuis longtemps, semblait-il, l’énorme silence des champs après avoir été troublé par les deux promeneurs s’était refermé sur leur bruit léger, comme l’eau sur le sillage d’une barque. Épuisé, le Pêcheur ne bougeait plus. Il avait cessé de penser. Des menthes écrasées par son corps exhalaient un parfum lourd; des insectes, çà et là, crissaient. Cela dura très longtemps, un siècle. On eût dit que déjà la terre reprenait l’épave humaine qui l’avait voulu délaisser. C’était la revanche des sillons. Le Pêcheur souhaitait d’enfoncer sous le sol pour vivre dans la nuit ainsi qu’une taupe...
Un cri aigu soudain traversa l’air:
--A mort Servin!
Rapide comme la foudre, le Pêcheur bondit.
--N. de D... on les a reconnus!
Il les aperçut au bout du chemin, tout près de la route de Sorrèze. Ils poursuivaient leur marche paisible, semblaient n’avoir pas entendu...
Une dernière fois, la destinée emporta les révoltes du Pêcheur. Dans le silence de cette âme, la vie secrète brisait ce qui restait d’humanité mauvaise et versait l’héroïsme.
Le Pêcheur dit:
--Allons!
Et de très loin, pareil à un garde fidèle, il suivit ces amants. Ne fallait-il pas les protéger--quand même--: maintenant que son cœur agonisait par eux, n’était-il pas tout simple qu’il leur donnât sa vie?...
IV
Un attelage qui s’éloigne, des corps entassés dans un break parmi lesquels Mlle Peyrolles devine plutôt qu’elle n’aperçoit Marc, ensuite un vagabond dont la silhouette s’enlève sur un fond de lumière triomphale et ces mots qui s’échappent de lèvres terrifiées:
--A-t-il de la chance!...
--Un heureux de la terre!...
Puis une immobilité de cadavres, comme si la foudre silencieusement avait frappé ces deux êtres restés là,--les derniers que la tempête laisse à Montaigut--et tout à coup une impression poignante de solitude, le sentiment que l’univers même s’est effondré...
Face à face, M. Taffin et Mlle Peyrolles continuaient de se regarder.
Ils auraient pu se quitter pour reprendre leur marche folle, chercher à nouveau, après cette rencontre de hasard, un autre hasard qui lui procurât l’illusion de l’oubli; mais parce qu’ils se sentaient seuls, éperdument seuls, à la pensée de se séparer ils auraient crié de terreur.
Il y a mille manières d’être seul. Il n’y a qu’une solitude: celle de la mort.
Or, en cette minute, prêtre écrasé sous le fardeau d’un sacerdoce auquel il ne croit plus, vieille fille portant comme un cercueil le regret de l’enfant qui ne reviendra plus, tous deux étaient pareils et mouraient.
Mort désolante des âmes pour qui le but a disparu. Où étaient désormais le devoir, le bien? Depuis que la Blanchotte avait demandé à M. Taffin de venir confesser sa fille agonisante, M. Taffin s’était répété cent fois: «Il faut y aller.» Mais une voix criait dans sa conscience: «Comment l’oseras-tu?» Paralysé par ce dilemme terrifiant,--commettre un sacrilège, ou jouer devant une mourante une comédie abominable--il n’avait pu encore se décider. De même Mlle Peyrolles se disait: «Je ne devais pas céder, à cause de mon salut», et aussitôt ce salut lui apparaissait méprisable, inutile, problématique.
Midi sonnèrent. Un carillon d’angélus s’envola de l’église joyeusement.
Les cloches ont des voix décevantes qui se modèlent sur les cœurs pour parler à leur gré de deuil ou d’espoir. A leur appel, M. Taffin se découvrit et récita les _ave_. Ainsi, en même temps qu’il sentait sa foi chanceler, il continuait d’obéir machinalement aux rites appris, tant la marque de la prêtrise était creusée dans sa chair! Au contraire, parce qu’elle avait sacrifié Marc à son propre salut, Mlle Peyrolles s’abstint pour la première fois de prier. A quoi sert la prière si la seule récompense est d’être torturé? Mlle Peyrolles avait été pieuse jusqu’alors. Elle n’avait jamais manqué d’approcher des sacrements. Pourtant le seul bonheur qu’elle eût souhaité lui était enlevé. Et au rappel de tout ce qu’elle avait fait pour ce Dieu qui la brisait, son cœur se gonfla de révolte. Elle trouva Dieu méchant.
Il fallait qu’il le fût puisqu’en rejetant Marc elle n’avait accompli que sa volonté divine, ou bien les hommes, en interprétant cette volonté, l’avaient dénaturée--mais cela un prêtre seul aurait pu le dire!
A ce moment, les yeux de Mlle Peyrolles qui avaient cessé de voir M. Taffin l’aperçurent de nouveau. Elle eut un cri sourd. Que cette présence et le silence de M. Taffin eussent quelque chose d’incompréhensible et de singulier, elle ne s’en apercevait pas. En revanche, au moment où elle avait besoin d’un prêtre pour éclairer sa conscience, elle le trouvait devant elle. C’était à croire que Dieu avait prévu cette heure et résolu de lui répondre.
--Puisque vous êtes là... commença-t-elle.
Sa voix s’était faite rigide.
--Quoi? Qu’y a-t-il?... balbutia M. Taffin éveillé en sursaut.
--Il y a que j’ai besoin de vous... tout de suite...
--C’est qu’en vérité...
Mlle Peyrolles fit un geste rude:
--Je vous en prie, pas de propos inutiles!... Ce n’est pas à vous d’ailleurs que je m’adresse, mais au confesseur.
Les yeux de M. Taffin s’agrandirent d’épouvante:
--Ah! non! pas de confession! Je vous ai entendue samedi: cela suffit. Remettez à plus tard... demain par exemple... après ma messe.
Il avait dit «ma messe» comme auparavant il avait récité l’angélus, pressé par un irrésistible effet de l’habitude; mais cette fois il eut conscience du désaccord entre les mots et sa pensée. Une honte le submergea et décidé à s’enfuir:
--Je suis pressé!
Farouche, Mlle Peyrolles l’arrêta:
--Pas tant que moi! Où allez-vous?
--Au presbytère. Cadette m’attend.
--Vous m’écouterez auparavant!
--Non.
--Il le faut!
Alors une colère saisit M. Taffin; il s’exaspérait de retomber sans cesse dans cet engrenage de prêtrise. N’avait-il fui la maison de la Blanchotte que pour retrouver à domicile l’obligation de confesser?
--Je vous ai dit déjà que je me refusais à vous entendre. D’ailleurs je me sens malade...
--Et moi donc! Regardez! j’ai la tête en feu, des mains de fièvre...
--Ainsi, vous ne voulez pas me laisser?
--Je ne vous laisse pas!
--Soit, dit M. Taffin rageusement, je ne puis vous empêcher de m’accompagner ni de parler; du moins, je rentrerai chez moi!
Et il se mit en marche, à grandes foulées, remontant vers Montaigut.
--Ici ou chez vous, peu m’importe, pourvu que vous m’éclairiez... répliqua Mlle Peyrolles, résolue à l’escorter.
Cinq minutes suffirent pour rejoindre le presbytère.
--Enfin! s’écrièrent Dorothée et Cadette qui étaient en conciliabule devant la porte.
Mais brutalement Mlle Peyrolles et M. Taffin arrêtèrent le flot:
--Laissez-nous!
--Je ne déjeune pas!
Et M. Taffin s’engouffra dans le couloir. Mlle Peyrolles suivait toujours, obstinément.
Avant d’ouvrir le cabinet de travail, M. Taffin se retourna:
--Il est bien entendu que _je ne veux pas_ vous confesser?
Mlle Peyrolles haussa les épaules:
--Écoutez-moi d’abord: vous en jugerez après.
--Ah! murmura-t-il, en être là!
Il s’effaça ensuite pour la laisser passer. On aurait pu croire que c’était par politesse. En réalité, au moment de rentrer pour la première fois, depuis _qu’il savait_, dans cet asile où sainte Letgarde avait régné, son cœur défaillait.
Une seconde, il se demanda: «Pourquoi ai-je voulu revenir, quand il était si aisé de rester ailleurs?» puis entraîné par un magnétisme mystérieux, il franchit le seuil et tout de suite, oubliant Mlle Peyrolles, chercha des yeux la Sainte.