La vie secrète

Part 19

Chapter 193,762 wordsPublic domain

--Que peuvent-ils bien faire? songea Thérèse machinalement.

Elle avait oublié Lethois. En même temps, elle s’aperçut qu’au fond de toutes ses pensées, dans ses moindres désirs, à travers les soucis et quelle que fût la gravité de l’heure, elle retrouvait Servin. Alors, chancelante, elle alla reprendre sa place au coin de la fenêtre, mit la tête dans ses mains et s’interrogea:

--Est-ce donc vrai que je l’aime?

Aimer! mot nouveau qui la ravissait en l’effrayant. Être conquise par un passant déchirait son orgueil; cependant cet accablement, ce goût subit de solitude, mêlés au besoin d’abdiquer ou de s’absorber dans l’anxiété d’un autre, la rendaient heureuse délicieusement.

--A nous deux maintenant: résumons.

Thérèse s’éveilla en sursaut: Pontillac venait de rentrer et la dévisageait.

--Je suppose, chère amie, que nous ne vous dérangeons pas?

Elle ne répondit que par un signe vague, puis, désireuse de montrer combien elle était loin de ce qui allait se discuter tourna la tête et contempla distraitement la cime d’un platane.

--Je crois, dit Marc demeuré debout, qu’un résumé est inutile: le cas est évident.

Pontillac fit claquer sa langue d’un air satisfait:

--Évident comme vous dites... Ataxie et début de congestion grave... perspective d’accidents plus graves encore... Qu’y pouvons-nous? rien: ne pas embêter ce pauvre bougre avec des drogues,--c’est mon système--et le laisser finir en paix.

Thérèse qui avait la sensation d’être séparée des voix par une cloison d’eau, tressaillit au dernier mot et répéta:

--Finir?

--Tiens, dit Pontillac, vous nous suivez? Que voulez-vous! la corde était usée, elle craque... C’est la vie.

Et revenant à Marc:

--Bien votre avis, n’est-ce pas?

Marc attendit avant de répondre.

--Pas tout à fait...

--Qu’est-ce qui ne va pas?

--Ceci: que ce matin le malade se promenait, allait et venait sans gêne apparente; qu’à neuf heures il causait avec moi, inquiet de sa santé et désireux de me consulter, mais en somme à son aise; qu’au moment précis enfin où j’ai parlé de ses yeux, et notez-le bien, à ce moment seulement, le visage de cet homme s’est décomposé. D’où résultait son émotion? Quel ressort caché avais-je atteint sans le savoir? Je l’ignore, mais il existe. Ne connaissez-vous pas ce secret que je n’ai pu deviner?

--Vous faites du romantisme, dit simplement Pontillac.

--Non: pas même du roman. J’estime qu’en tout temps, la santé de l’âme commande au corps. Je suis certain que, dans le cas présent, c’est l’âme qui, frappée, entraîne le reste.

--Il faudrait aussi être certain qu’il y a une âme, dit encore Pontillac.

--Ah! ne jouons pas sur les mots; vous savez aussi bien que moi que chacun fait deux parts de ses actes: l’une livrée au public, l’autre soigneusement célée. Mettez que ce qu’on ne voit pas soit l’âme et tablons sur ce domaine.

Un sourire aigu crispa la bouche de Pontillac.

--Très simple, mais peu solide... Pour ma part, je me flatte de tout voir et même de le bien voir.

On entendit Thérèse qui interrompait, lointaine:

--La vraie vie est secrète.

Pontillac se retourna vivement:

--Croyez-vous?

Ses yeux riaient méchamment. Ce fut Marc qui répliqua:

--J’en suis sûr.

--Vous avez tort.

--Je vous défie de m’en donner la preuve.

--Vous plaît-il que nous la demandions à Mlle Wimereux?

--Je vous saurai gré de me laisser hors du débat, dit Thérèse sèchement.

--Vous le voyez, c’est une manière indirecte de me donner raison.

--Il serait plus simple, reprit Thérèse dont la voix tremblait, d’accepter l’hypothèse et de vérifier ce qu’elle peut valoir pour Lethois.

--Soit: ne nous égarons plus en des rhétoriques vaines et cherchons...

Pontillac eut une sorte de gloussement, tant cette recherche lui paraissait absurde.

--Hormis l’amour de sa cuisinière et le soin de sa personne, quelle manie pouvait bien tournebouler cette pauvre cervelle?

--Plus bas, dit Marc: il peut entendre.

--Non, décidément je ne trouve pas... Sans doute l’égoïsme est une carapace propre à garantir ce genre de mystère; je vous déclare...

Un cri de Thérèse l’interrompit. Dehors, les clameurs recommençaient, unifiées par le chant.

_Debout, les damnés de la terre! Debout les forçats de la faim..._

Portés par un souffle de colère, les mots s’engouffrèrent dans la pièce. Chaque syllabe arrivait si nette qu’on l’aurait crue prononcée par un homme dans l’escalier.

_Foule esclave, debout! Le monde va changer de base..._

Pontillac, se levant, approcha de Thérèse:

--A quoi pensez-vous, chère amie, d’être ainsi bouleversée?

Il avait en même temps une telle expression dans le regard que Thérèse recula pour aller joindre Marc.

--Décidément, balbutia-t-elle, je crains qu’il ne se passe des choses graves.

--Rassurez-vous. Tant que la voix donne, les bras se reposent. Ils crieront moins tout à l’heure, lorsqu’ils voudront agir.

--Vous annoncez cela pour me faire peur, dit Thérèse éperdue, ou sauriez-vous quelque chose?

--Non, vraiment, je ne sais rien: je suppose... D’ailleurs nous oublions Lethois...

Ce nom sonna bizarrement. En moins d’une minute ils s’étaient évadés du présent et, parce que des cris anonymes entraient par la fenêtre, réfugiés chacun dans le drame spécial qui seul leur tenait à cœur.

--Oh! Lethois!... murmura Marc.

Il semblait dire: «A quoi bon? la cause est entendue puisque vous n’êtes pas plus au courant que nous-mêmes.»

Thérèse haussa les épaules:

--On songe au plus pressé.

Gouailleur, Pontillac répliqua:

--Je croyais que vous n’étiez ici que pour lui!

Faisant ensuite un nouveau pas vers Thérèse:

--Voulez-vous un conseil?

--Inutile!

--Allez prendre l’air. Servin...

--Ce nom n’a rien à voir ici!

--Il suffit de vous entendre pour être certain du contraire!

L’accent du médecin était devenu âpre. Hardiment, pour mieux nier l’énigme de la vie secrète, Pontillac tentait de la violer.

Thérèse riposta frémissante:

--Il n’est pas question de lui!

--Je pouvais m’y tromper.

--Tant pis, je ne suis pas de celles qui prêtent à ces erreurs!

--De grâce! supplia Marc.

--Je vous en prie, reprit Thérèse, laissez-moi achever!

Et revenant à Pontillac:

--Aussi bien, s’il faut à tout prix un roman pour vous distraire, j’en ai un à vous offrir.

--Et ce roman? ricana Pontillac.

--Celui d’un personnage singulier qui, consacrant sa vie à crocheter les secrets d’autrui, met vraiment trop de soin à protéger les siens. Quand vous serez sorti, je vous invite à interroger cet homme étrange. Jetez la sonde au fond de son ironie. Je vous dispense même de revenir ensuite pour nous communiquer les résultats de l’entretien. Nous ne tenons pas à connaître la plaie vive qui, à défaut de vie cachée, le met en fièvre: ceci dit, n’en parlons plus!...

A mesure qu’elle s’exprimait, Pontillac était devenu livide.

--Recevez mon amende honorable, répondit-il d’une voix sourde. J’ignore si je découvrirai tout à l’heure la plaie que vous me signalez; mais ce que je sais bien, c’est que je me garderai de vous en faire part. Il suffirait qu’un passant touchât par mégarde au dieu régnant pour que vous criiez aux quatre vents ma confidence: merci bien!

Il recula d’un pas:

--Quant à Lethois, il est en trop bonnes mains pour que je sois utile, et tant que Monsieur restera là...

--Vous oubliez que je pars ce soir, dit Marc.

--Ce soir?... En ce cas, dès votre départ, je me tiendrai prêt à répondre au premier appel. Mes hommages à mademoiselle votre tante...

--Excusez-moi, dit encore Marc, je lui ai déjà fait mes adieux.

--Quoi! si vite?... Ce sera donc à moi de lui parler de vous. Avec elle, aucun risque de troubler un roman. C’est une sécurité appréciable pour les prosaïques de ma sorte...

Sans affectation, il avait approché de la porte, tournait le pêne d’une main légère. Il disparut. Il s’en allait, déjà remis de l’alerte, tel qu’on l’avait vu pendant vingt ans, goguenard et paisible, peut-être seulement avec un peu plus de fiel aux lèvres; mais qu’est cela pour qui a la bouche toujours amère?

Ni Thérèse ni Marc n’éprouvèrent d’étonnement à se retrouver seuls. Pas une seconde non plus ils ne s’attardèrent à réfléchir. Cette conclusion inattendue coupant court au débat leur paraissait naturelle.

Thérèse regarda Marc.

--Ainsi, dit-elle, vous êtes bien convaincu que sa vie dépend d’un secret?

--De qui parlez-vous? du malade ou de... l’autre?

Elle ne put retenir un geste de reproche:

--Ah! murmura-t-elle, allez-vous aussi douter que je sois venue pour un seul?

Elle avança ensuite vers la chambre de Lethois:

--Où allez-vous? cria Marc.

--L’interroger: c’est le plus simple.

--Inutile: il ne répondra pas.

Mais un sorte d’exaltation transfigurait le visage de Thérèse:

--N’importe! je trouverai les mots qu’il faut.

Elle ouvrit. Soudain Marc la vit reculer, défaillante. En même temps, un rire d’enfant retentit: M. Lethois, dressé sur l’oreiller, les yeux au ciel, s’extasiait devant les visions de sa fièvre.

Marc se précipita pour fermer:

--Il délire: je l’avais prévu, ce n’est rien...

Thérèse s’écroula sur un siège.

--L’agonie!

--Non.

--J’ai vu!

Elle avait vu sur le drap les mains de Lethois aller et venir comme attelées à des rames. Elle avait vu ce geste fatidique de l’être qui, au moment de quitter la vie, jette, dans un suprême découragement, à travers l’air vide, ces choses vides aussi qui furent ses désirs et ses projets. Ah! comment n’aurait-elle pas reconnu cela, l’ayant vu faire un jour par son père mourant! Et devant _cela_, devant cet innommable installé sans dire gare, tandis qu’elle-même forgeait des rêves fous, une épouvante la chassait. Pareille à Lethois, elle jetait dans un trou noir ses pensées d’amour, le souvenir même de Servin. Seule demeurait la mort bête et toujours victorieuse, barre finale tirée en bas du compte humain, quel qu’en soit le bilan!

Il y eut un grand silence. Thérèse sentit ensuite une main prendre la sienne:

--Tout à l’heure, vous souhaitiez, n’est-ce pas? d’aller aux nouvelles...

Avait-elle souhaité cela? Elle ne se le rappelait pas.

--... Il en est temps, continuait Marc doucement: sortez, cela vaudra mieux.

Elle balbutia:

--Je ne puis pas... où irai-je?

--Au hasard... Obéissez!

Résolu, Marc l’obligeait maintenant à se relever, l’entraînait vers le palier. Anesthésiée par l’effroi de la mort, elle cédait passivement à cette volonté plus forte que la sienne. Quand elle reprit conscience, elle se retrouva sur le boulevard. Des gouttes chaudes commençaient à tomber. Elle en reçut une sur la main. D’autres, après avoir claqué sur les feuilles de platane, rebondissaient, telles des billes sur un parquet sonore.

Oh! ce frisson que donnent la rue déserte et le ciel culbuté si bas qu’il paraît n’être plus soutenu que par les branches et les toits!

Thérèse jeta en arrière un regard vers la maison qui venait de se refermer. Elle crut deviner qu’elle n’y rentrerait ni plus tard ni jamais. Devant elle aussi, rien que des rues solitaires. Un goût de mort lui vint aux lèvres. Elle eut envie de crier, tant sa détresse l’écrasait.

«Fuir! s’évader enfin de ces horreurs que la vie oblige à revivre, comme si on ne les savourait pas du premier coup dans leur entière douleur!»

Mais où trouver un abri puisque désormais la maison de Servin la repousse?...

Servin... Tout à coup, ce nom que Thérèse avait résolu d’oublier, ce nom qu’elle s’était interdit même de prononcer, est revenu. En vain Thérèse voudrait-elle se révolter contre la suggestion. Quel refuge reste à l’amante sinon l’amant? Et comprenant soudain, elle repartit.

Elle ne savait même pas s’il serait possible d’accéder à l’usine: elle savait en revanche que si Jude Servin vivait, près de lui, par lui seulement, elle retrouverait le courage de vivre!

III

Pendant ce temps, léger, la hanche balancée à chaque foulée, comme une belle machine que son piston soulève, le Pêcheur allait vers Revel.

Il allait, un sifflotement aux lèvres, la tête sonore et tintant de rêves clairs; il allait sentant à lui l’espace, la route, le ciel bas, et toutes ces choses dont la plupart des hommes jouissent sans les connaître parce qu’ils ont quelque part une masure vilaine remplie de meubles vilains.

«Alors _elle_ avait compté décaniller sans dire gare: soit, on _la_ retrouverait là-bas! Pas besoin pour cela de prendre la patache!»

Et il reniflait l’odeur sucrée des maïs qui ont l’air de flâner par les champs en sirotant leurs cornets remplis d’eau. De temps à autre, quand il apercevait aussi un genêt dans la haie, il étendait le bras, agrippait une branche bien fleurie, puis--crac!--serrait la main: la tige poisseuse glissait dans sa paume, y laissant une moisson d’or.

Mon Dieu! qu’on est donc bête à certains jours! Ces fleurs chatouillaient sa peau plus doucement que des louis. Pas plus que des louis d’ailleurs, il n’aurait été capable de les garder. Un par un, il jetait ensuite dans la poussière les pétales fripés, et cela lui rappelait les temps où le curé baladait le Saint-Sacrement, escorté de gamines en robes blanches et de calotins en file de canards...

Une seule ombre au tableau: la rousse. Aussi quelle bêtise d’embêter le monde pour une farce? Allait-on maintenant renverser le gouvernement parce que deux ablettes ont crevé? La rousse... Non, zut! n’y pensons plus!

Le bâton du Pêcheur fit un moulinet grandiose. De tels soucis ne pouvaient chavirer son bonheur; de nouveau il savoura celui-ci, à pleines lèvres, comme une liqueur.

C’était un bonheur venu tout à coup et qui hier encore n’existait pas. Sans doute, la veille, le Pêcheur s’était senti content à l’annonce que la donzelle s’installait à Montaigut, mais pour avoir ainsi du feu dans chaque veine et cette coulée de bien-être au long de l’échine, il avait fallu autre chose, une de ces choses extraordinaires qui vous tirent un homme du train de la vie et le jettent d’un bond en paradis. Cette chose datait du matin. Le matin, causant d’homme à homme, face à ce pauvre bougre de Lethois, le Pêcheur avait raisonné son affaire et dit: «Je crois que je l’aime...»

Que de fois, il suffit d’un mot pour rendre proche ce qui semblait irréalisable ou absurde! La liqueur qui fermente dans l’âme fait sauter le goulot: la bouteille mousse, la chimère vole!

A plein gosier, le Pêcheur lança le cri des paysans qui le soir vont faire la cour aux filles:

--Ah! oh! hé hé hé...

Qu’il aimât, ce n’était point douteux. Il avait dit: «Je crois» par politesse; mais seul à seul, pas besoin de chercher Pékin en Mandchourie. _Elle_ n’était ni ceci ni cela: _elle_ était son type. Or, le type, ça ne se commande pas: on le gobe ou on s’en fiche... Il gobait.

Sensation complexe et merveilleuse pour ce vagabond, voué jusqu’alors aux retroussis hâtifs de cotillons dans un coin de champ. Ce qu’il gobait, c’était moins les traits, la souplesse de la taille, le beau regard si net de Thérèse, c’était un ensemble inexprimable, il ne savait quoi jeté sur elle comme la fleur sur le fruit, peut-être tout simplement l’âme! Il éprouvait une jouissance à se sentir intimidé devant elle. Volontiers il eût fait des bêtises pour s’entendre réprimander par elle. Parce qu’elle employait des termes justes, de ces termes ordinaires mais qui reluisent ainsi qu’un sou neuf dès qu’on les prononce d’une certaine façon, il se serait mis à genoux, aurait baisé sa robe et demandé qu’elle continuât de parler toujours. En même temps un haut-le-cœur le soulevait au seul souvenir des ruées de brute qui lui avaient servi de gala et le voletis des moineaux l’attendrissait. Il avait envie de se rouler dans l’herbe. Une chenille ayant stoppé sur la route, il se détourna pour ne point l’écraser. Le bonheur lui rendait une enfance comme s’il allait recommencer sa vie!

Il en était là quand un homme, au débouché d’un sentier, sauta sur la route. Le Pêcheur mit la main au-dessus des sourcils en guise de visière pour mieux dévisager ce gêneur, et ayant reconnu le facteur, cria:

--Bonjour, ma vieille!

Tous deux continuèrent de marcher à la rencontre l’un de l’autre. Ils avaient la même façon de lancer en avant leur bâton, un air pareil de chemineaux désintéressés du paysage. Au moment de se croiser, ils s’arrêtèrent d’un commun accord.

--Beau temps, on a de la fraîche, reprit le Pêcheur.

Redressant d’un coup de rein sa sacoche remplie de lettres, le facteur répliqua:

--Qué que tu fiches par ici, feignant!

Il y avait dans son accent du mépris et de l’envie. On a beau se sentir niché dans un budget, il est dur de peiner, tandis que d’autres se promènent à l’aventure.

--Moi? je vais là d’où tu viens, parbleu, puisqu’on se croise.

--A Revel?

--Probable.

Le facteur eut un gloussement narquois:

--Où il y a de la caque, le hareng s’y jette.

--Quoi que tu chantes? interrogea le Pêcheur, le cœur pincé par une vague inquiétude.

--Fais donc pas le malin! On t’a prévenu.

--De quoi?

Le facteur, sans répondre, continuait de rire en dedans.

--Dieu de Dieu! explique! cria le Pêcheur, approchant violemment.

--Le grabuge a commencé.

--Qué grabuge?

Un nuage rouge avait passé devant les yeux du Pêcheur.

--Comment! vrai? tu ne savais pas? Ah! mon vieux, faut voir ça!... un potin!... des gens qui gueulent, parlent de tout f... à bas, et Servin, pendant ce temps, bloqué dans sa cambuse!

La voix du Pêcheur devint rauque:

--Seul, au moins?

--Ma foi, tu m’en demandes trop: c’est son affaire.

--Cochons!

Déjà le Pêcheur relançait son bâton, partait sans plus se soucier du facteur que de la pluie qui débutait par petites gouttes espacées et fines comme des aiguilles.

--L’avoir flanquée dans ce grabuge!... Cré bon sort!

L’image de la voiture emmenant à la fois Thérèse et Jude Servin l’aveugla. Il voulut courir.

--Mais non, mieux vaut garder l’allure vive. On perd du temps à s’essouffler...

Et le facteur le vit qui semblait se calmer, reprenait ses enjambées régulières, s’éloignait enfin très vite, la tête droite, le pas alerte.

--Cré bon sort!

Le Pêcheur filait maintenant marmonnant ces trois mots comme un marin mâche son tabac:

--Cré bon sort! fini le cantique à la verdure!

Autant il avait eu de bonheur à suivre à l’aventure la fantaisie de ses rêves, autant il s’effarait des pensées nouvelles que suscitait sa peur. Ce n’était pas, certes! que l’usine ni Servin l’eussent jamais préoccupé: parvenu, lui, à tirer son épingle du jeu sans rien fiche de ses dix doigts, il avait trop de mépris pour ceux qui triment! Mais que Servin connaissant le danger eût emmené Thérèse dans sa voiture, que sciemment il l’eût exposée à la bagarre, c’était à rendre fou.

Au surplus, sans même le connaître, le Pêcheur s’était toujours défié de ce poseur de principes, féru de travail... pour les autres et croyant avec sa gueuse d’usine ouvrir un paradis.

--Des paradis comme ça! un toit sur la ciboule, un outil devant la bedaine et une horloge pour régler le tout, on s’en ferait crever! Mieux vaut la prison!

Non, il ne l’avait jamais avalé, ce bourgeois qui, sous prétexte de tirer de ses profondes le bonheur universel, gonflait sa pelote. Que de fois, quand on en parlait au café Gisclard, le Pêcheur avait affirmé: «Laissez donc! c’est comme le gui. Ça fait de l’esbrouffe et ça mange les autres!» Jamais pourtant, il n’avait éprouvé à l’égard de Servin cette sorte de haine directe et personnelle qui, en ce moment, lui gonflait le cœur. On eût dit qu’à mesure qu’il réfléchissait, il se rendait mieux compte d’avoir été volé. Où? Comment? Il n’aurait su. Il le sentait seulement, de cette manière confuse qui est à la fois la plus convaincante et la plus vaine. Il le sentait, et cela suffisait à l’exciter encore comme si, arrivé plus tôt, il avait plus de chance d’obliger le voleur à restituer.

Revel parut. Là-bas, vers la gauche, un panache de fumée marquait l’emplacement de la gare. Des maisons, au delà, pointaient de rose le treillis vert des arbres.

Soudain, le Pêcheur songea:

--Où la découvrir?

Problème d’apparence insoluble. Comme une ville est grande, dès qu’on y cherche un être! Thérèse se trouvait-elle, comme avait dit le facteur, bloquée dans la cambuse? Avait-elle pu se réfugier ailleurs? Il était possible qu’elle eût accompagné Lethois à l’hôpital, à moins que ce ne fût chez un médecin, Pontillac ou un autre; possible qu’elle eût poussé jusqu’à Sorrèze ou encore rebroussé chemin pour entrer dans une de ces fermes devant lesquelles le Pêcheur lui-même venait de passer...

Glacé, le Pêcheur ralentit brusquement l’allure. L’une après l’autre, toutes les hypothèses défilaient devant lui, chacune faisant Thérèse plus lointaine. Il était venu avec l’idée de la défendre. Ivre par avance des coups à risquer, il s’était exalté à vouloir la protéger, ce qui est une des premières formes de la possession. Ni la perspective d’être seul contre la meute furieuse des ouvriers, ni l’étrangeté de son intervention n’avaient ralenti son élan. Tout d’un coup, le but qu’il croyait atteindre reculait, s’évanouissait...

Justement, le Pêcheur arrivait au passage à niveau. Le garde achevait de fermer les barrières. Un sifflet retentit. Parti de la gare, un cône de vapeur blanche courut entre les arbres. Le train déferla, remorquant sa cargaison de voyageurs. Le Pêcheur aperçut des visages aux portières. Une femme vêtue de noir agitait son mouchoir en signe d’adieu.

Elle, peut-être... Car cela également n’était-il pas possible qu’elle eût voulu s’en aller à Toulouse ou vers Albi, sans souci de lui qui venait la rejoindre?

Le Pêcheur franchit la voie.

Au même instant, un cri s’éleva:

--Le Pêcheur!

En face, une bande d’ouvriers, bras dessus, bras dessous, venait de l’apercevoir. En un clin d’œil, il se vit entouré, bousculé:

--Bonne affaire!

--Un de plus!

--Alors, toujours à la coule?

--Abruti, le Pêcheur! on vadrouille, nous aussi...

Des casquettes volèrent.

--Vive la grève!

Un gamin réussit à prendre son bras:

--Viens boire un coup!

Ce fut un délire.

--Bravo!

--Qu’on y rince la dalle aux frais de la propagande!

--Et après ça, qu’y reste avec les zigues!

Pâle de fureur, le Pêcheur avait approché de l’accotement, parvenait enfin à s’adosser contre une muraille:

--Avez-vous fini, voyous?

Tragique, il leva son bâton.

--Dire que ça fait de l’épate, parce que ça rigole un matin sans permission!

Une bordée d’injures suivit:

--Il est ivre!

--Plein comme un foudre!

--Casserole!

--Soulot!

Le bâton toujours levé, le Pêcheur continuait de hurler:

--F... le camp, feignants! chameaux!

Il vit ensuite la bande reculer, se disjoindre. On ricanait. A quoi bon s’obstiner à entraîner un pochard qui a le vin mauvais? Lourds et lents, les grévistes s’éloignèrent. Le vide se fit. Le Pêcheur se retrouva seul.

Il ne se rendait pas compte que pour la première fois il avait refusé de boire gratis. Il ne tremblait pas non plus. En revanche le problème demeurait intact: où aller? Si Thérèse n’était plus là, que servait d’être venu? Si elle y était, comment trouver sa retraite?

Des minutes d’incertitude, puis un éclair... Chez Servin, boulevard de la Barque, il doit y avoir Jean; à défaut de Jean, quelqu’un--quelqu’un qui est informé...

Soit. Mais pour aller boulevard de la Barque, il faudra traverser la ville. Il y a danger de rencontrer la rousse.

Pour la seconde fois, le Pêcheur eut le geste du joueur qui risque sa dernière mise:

--La rousse! Ah! s’il fallait s’inquiéter pour si peu!