La vie secrète

Part 18

Chapter 183,762 wordsPublic domain

C’était Bouchut qui ripostait.

--Il prend le train et f... le camp!

--Impossible!

--Ses malles sont au complet, y compris une garce.

--Tu mens!

Hissé au-dessus du tablier de la grille, Jean inspecta d’un regard fou l’horizon. Bouchut avait dit vrai pourtant! La voiture ayant dépassé l’avenue roulait bien vers la gare; si Jude cessait d’être visible, en revanche, à l’arrière une femme que Jean ne connaissait pas trônait sur la banquette.

--Va-t-on le laisser fuir? cria Gouraille.

Des voix partirent:

--A la gare! qu’on le retienne!

Mais Jean déjà sautait à terre:

--Imbéciles! vous ne le connaissez pas!

L’équipage dépassait aussi la gare, gagnait le boulevard de la Barque. Le détour n’avait été qu’une feinte.

--Entendez-vous? il va venir! hurla Jean sur un ton de triomphe.

En même temps, ayant jeté un coup d’œil sur l’horloge, il frémit. Quelle faute d’avoir ainsi laissé passer l’heure! Et s’approchant du premier rang:

--Eh bien! reprit-il, est-ce pour aujourd’hui ou pour demain?

Seule une femme se dirigea vers la cour.

Encore Mme Pastre... Une huée acclama cette entrée. Puis des ricanements: la plaisanterie était bonne! Inviter ainsi les gens à s’installer d’eux-mêmes dans la boutique, tandis que, malin, le patron se trotte on ne sait où!

Impérieux, le geste rude, Jean répéta:

--Oui ou non, la cloche a-t-elle sonné?

Il dévisageait les plus proches, Gouraille, Bouchut, Brunet, imposant à tous par son audace; cependant aucun ne bougeait.

--Dans trois minutes, je ferme: tant pis pour les amendes!

Une voix inconnue s’éleva derrière la foule:

--Des amendes! c’est pas le jour!

Il riposta:

--Trois minutes: j’ai dit.

La phrase avait sonné, provocatrice. Sentant que dans ce duel, où chaque seconde devait marquer un progrès de la révolte, l’énergie d’un seul allait peut-être mater la résistance de tous, Bouchut sortit du rang:

--Laissez: c’est à moi de lui parler.

Il approcha de Jean qui, très calme en apparence, s’était mis à marcher de long en large, après avoir encore regardé l’horloge.

--Alors le patron ne s’est pas décidé? demanda-t-il très haut, de manière à être entendu par tous.

Ses yeux étaient posés droit sur ceux de Jean. Il avait une façon de se tenir paisible et simple qui, mieux que tout, marquait la gravité de l’heure.

Jean haussa les épaules:

--Tu sais aussi bien que moi qu’il va venir.

--Il avait annoncé sa réponse pour une heure.

--Possible.

--Ça fait cinq minutes que les camarades posent.

--C’est leur affaire.

--Et si le patron ne voulait pas répondre?

Un sourire dédaigneux plissa les lèvres de Jean.

--Il a promis.

--Promettre et tenir...

--Ici, quand on promet, on tient.

Le visage de Bouchut exprima une courte hésitation; parce qu’il était certain de son droit, elle s’effaça presqu’aussitôt.

--Admettons: ce n’est qu’un retard.

Et s’adressant aux ouvriers:

--Allez, vous autres; moi, je l’attendrai.

--A ton aise.

--Avez-vous compris là-bas? on rentre.

Des murmures accueillirent l’ordre, mais une poussée imperceptible fit osciller le premier rang. Ce fut ensuite un déclenchement brutal: le flot roulait vers la cour, tandis que Jean, les paupières frémissantes, affectait de continuer sa promenade le long du bâtiment de la caisse. Quelle ivresse, cependant, au fond de lui. Dieu merci, Jude pouvait paraître: l’essentiel était accompli, la foule domptée, toute la foule!... sauf un.

Celui-là, en revanche, Bouchut, n’avait pas bougé. On le devinait ancré au sol. Tout à l’heure, à chaque ouvrier qui passait, il avait jeté un signe amical, comme pour dire: «Sois tranquille, tant que je reste, il n’y a rien de fait.» Maintenant que la rentrée était achevée, il continuait sa faction, immobile, l’air d’un bœuf qui, repu, guette au bout du pré le rappel à l’étable.

La joie de Jean s’éteignit; il comprit que la rentrée qui semblait achevée ne comptait pas: il _fallait_ que cet homme obéît à son tour!

--Pour toi comme pour les autres, lança-t-il d’une voix nette, ce sera l’amende, naturellement.

Bouchut fit un geste détaché:

--Cause toujours!...

--Les insolences se payent à part.

--Combien?

--Plus cher que tu ne crois.

--Essaye!

--Une fois... deux fois... tu refuses de monter?

Bouchut ne remua pas. Les lèvres de Jean devinrent blanches:

--Tout de suite ou jamais: choisis!

Bouchut encore demeura immobile.

--Alors, ouste, viens toucher ton compte et décanille!

--Moi?

Un sourire gouailleur soulignait la demande. Jean aurait voulu éteindre ce sourire comme on souffle sur une lampe. Fou de colère, il montra l’avenue:

--Décanille, vermine!

--Tu dis?

Cette fois Bouchut avait sursauté. Il sembla près de se mettre en marche pour broyer le fétu qui l’insultait. Tout de suite, il se ressaisit:

--Connu le truc: ça ne prend pas.

--Ça prendra puisque c’est moi qui commande!

Et Jean saisit le vantail de la grille, le lança. La masse de fer alla heurter le colosse. Celui-ci avança la main, et sans effort apparent, sans quitter non plus sa place, reçut le choc.

--Pour commander, répliqua-t-il, les dents serrées, faudrait d’abord avoir le droit...

--Probable que je l’ai puisque je m’en sers!

--C’est-y que tu es devenu patron ou que la rousse est maîtresse?

Féroces, les deux hommes se mesuraient des yeux: l’un puissant, massif, lourdaud, l’autre chétif, pareil à une bête rusée; et sans doute, ce n’étaient là que deux êtres très humbles, deux points perdus dans l’immense humanité: cependant un sculpteur invisible venait de modeler leurs masques, ils résumaient le conflit de deux mondes!

Le regard de Jean céda le premier:

--C’est bon, tu refuses... tu ne perdras rien pour attendre. Finies la paresse et la rhétorique. Si tu crois que Servin...

--Serait-ce déjà la réponse promise? interrompit Bouchut frémissant.

--Je n’ai pas à le dire: d’ailleurs le voici!

En effet, Jude apparaissait au bout de l’avenue. Il avançait, l’air absent. Était-ce bien le même que, dix minutes auparavant, la foule avait hué? On aurait dit plutôt un petit commis qui achève sa promenade méridienne et regagne à pas lents un bureau qui l’ennuie.

A sa vue, Jean eut un frisson d’espoir: là où il avait échoué, Jude, lui, devait réussir. Courant à sa rencontre, il cria:

--Tout est sauvé, peut-être: cela ne dépend plus que de vous! Et d’abord... Mais à qui en as-tu? tu ne m’entends pas?

Jude sembla s’éveiller en sursaut, aperçut la cour déserte:

--Partis déjà? murmura-t-il.

--Rentrés!

--Comment?

--Peu importe! Seulement, j’ai mis Bouchut dehors: celui-là, tu vas le chasser... Chasse-le!

--Pourtant, s’il avait raison?...

--Deviens-tu fou?

--Non, je me mets à leur place et...

Jude s’interrompit: au moment d’aborder l’action définitive, un invincible dégoût d’agir le submergeait. En même temps, une image passait dans son cerveau: Thérèse, dans le jardin de Lethois et prononçant presque les mêmes mots.

Jean n’eut pas le temps de répliquer. Bouchut approchait aussi.

--Eh bien? cette réponse?... demanda-t-il d’une voix rude.

Telles ces poussières dont le contact suffit pour cristalliser un sel, la phrase raidit Jude. Il se retourna hautain:

--Quelle réponse? Tu n’es plus de l’usine. Va-t’en.

Jean poussa un cri de triomphe:

--As-tu compris?

Bouchut, au lieu de reculer, avança d’un pas.

--Minute, M. Servin... Paraît que les explications vous écorcheraient la gorge; faut pourtant qu’on les ait!

--En quoi te regardent-elles?

--Les camarades...

--Tu n’en as plus.

--J’en suis: je ne suis resté dehors que pour ça! Congédier la nouvelle ou la grève, faut choisir!

--C’est choisi.

Jude répondait maintenant comme si une voix étrangère à lui-même eût dicté invinciblement les mots qu’il devait dire.

--Alors, c’est la nouvelle qui reste?

--C’est toi qui pars...

--Compris.

--Où vas-tu? cria Jean voyant que l’ouvrier se dirigeait vers l’atelier.

Jude retint Jean:

--Laisse donc: plus tard ce serait la même chose.

Et il s’appuya contre la grille. Il songeait avec étonnement: «Comme c’est simple!» Il avait appréhendé une discussion. Au lieu de cela, un colloque rapide: «Avez-vous changé d’idée?--Non»: c’était fini, l’avenir était en marche. Il se rappela Mme Pastre: bien qu’elle fût le prétexte du conflit, il ne sentit contre elle aucune haine. Ce qui arrivait là était trop la résultante de forces intimes: l’œuvre mourait parce qu’elle _devait_ mourir et non parce qu’une femme était venue.

Jean, lui aussi, éprouvait un soulagement singulier. Il avait souhaité la bataille: on était vaincu, soit! Il est délicieux, à une heure donnée, de savoir que la solution est venue et qu’elle est sans appel.

Cinq minutes passèrent. Dans l’usine, les machines continuaient de ronfler; et parce qu’elles continuaient, une lueur d’espoir les éclaira tous deux. Si Bouchut n’était pas suivi? Aux échéances désespérées, l’homme est ainsi tenté de croire à l’impossible: il lui semble que le miracle devient la norme.

--Vous devriez rentrer au bureau, murmura Jean. Si l’on vous aperçoit, on pourra croire ce qui n’est pas.

--Tu as raison, dit Jude.

Il fit un mouvement pour partir, mais ce ne fut qu’un simulacre. Il avait conscience que partout ailleurs, il n’aurait pu de même guetter l’inconnu qui allait surgir.

Soudain, il eut une exclamation sourde.

--Entends!

Jean, livide, ne répondit que par un signe de tête.

--La scierie...

Un éclat suraigu venait de fuser dans l’air puis de s’éteindre, évoquant l’image du jet d’eau qui s’arrête. Et le silence s’abattit sur le bâtiment du fond.

--Un accident peut-être... balbutia Jean.

Hypothèse plausible. Là bas, dans l’atelier du montage, les transmissions ne poursuivaient-elles pas leur course allègre? Du côté des femmes aussi, c’était toujours le même murmure discord que fait le papotage des voix mêlé au maniement des outils.

Encore Jude chancela:

--Les courroies, cette fois...

A leur tour, elles changeaient de vitesse: cela se reconnaissait au ton plus grave. Il y eut un grincement de ferrailles: il ne dura pas. Le rythme reprit régulier, ensuite tout à fait lent. Ainsi la chute molle d’un ballon: la toile devenue lâche s’affaisse d’abord sur le sol, ressaute, retombe, enfin s’étale... Le bâtiment de droite se tut!

Seul le bruit des femmes était encore intact; mais voici que lui aussi changeait, semblait se mouvoir derrière les murailles, tour à tour plus bruyant et moins clair, traversé d’éclats et d’intervalles muets. Cela faisait songer à une flamme sur laquelle le vent passe. Elle paraît s’éteindre, revit, et la lutte recommence sans qu’on puisse présager qui vaincra du souffle meurtrier ou de la lumière qui veut luire.

--L’usine arrête, dit Jean.

--Déjà!...

--Regardez!

Partout, maintenant, des ouvriers apparaissaient. Pareilles à des blessures, les portes rouvertes laissaient couler de chaque bâtiment le sang noir de la foule. Un linceul de silence avait recouvert les machines; comme dans les cortèges d’enterrement, on distinguait le grésillement mince du gravier roulant sous les semelles.

Alors, devenu blême, Jude dit à Jean:

--Mets-toi là: il est bon qu’on nous voie rester maîtres chez nous.

Toujours appuyé contre l’un des battants de la grille, il désignait l’autre à Jean qui obéit. Puis, semblables à des statues, ils regardèrent le défilé de ceux qui s’en allaient.

C’étaient, comme à l’entrée, des hommes, des femmes, des apprentis. Certains travaillaient depuis un mois à peine. D’autres embauchés à l’origine n’avaient jamais quitté les établis. Il y en avait que Jude avait sauvés de la misère, d’autres qu’il gardait par pitié. Et il reconnaissait les mauvaises têtes, les imbéciles, les peureux que la vue du patron effare, ceux qui, venus se gîter là par hasard, se résignaient d’avance à reprendre la route, ceux de Revel partant comme pour une fête, aussi les contremaîtres, Brugnet clopinant sous une crise de douleurs: tous passaient, raides, muets, affectant de ne pas le voir. Aucun désordre d’ailleurs. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une sortie normale: seulement à mesure que ce flot coulait devant lui, Jude imaginait qu’une liqueur chaude s’échappait de ses veines. Il dut se raidir pour demeurer debout.

Bouchut passa le dernier.

Jude et Jean attendirent encore.

--C’est bien tout, dit Jude enfin d’une voix rauque, ferme la grille.

Jean soupira:

--Dommage! on faisait pourtant du beau travail.

Il allait encore introduire la clé dans la serrure quand le trousseau lui échappa des mains. Au milieu de la cour, là-bas, une retardataire avait paru, faisait signe de ne pas fermer avant qu’elle eût passé.

--Qui est-ce? demanda Jude.

Mais Jean ne répondit pas. Soulevé tout à coup par une effroyable colère, il courait vers la femme.

Celle-ci épouvantée s’enfuit.

--F... le camp! chameau!

Jude vit passer devant lui une mantille noire que le vent de la course collait sur des épaules maigres.

Sa vengeance accomplie, Mme Pastre venait de partir, elle aussi, pour se joindre à la grève!

II

Or, tandis qu’atterrés, Jude et Jean regardaient ainsi couler devant eux le sang noir de l’usine, sur Thérèse et sur Marc, une rafale aussi passait.

Dès l’entrée dans la maison de Servin, aidés par le domestique, ils avaient dû monter Lethois dans une chambre du premier étage et prendre d’urgence les mille dispositions que nécessite en tous lieux l’installation d’un malade. En hâte, il avait fallu allumer des réchauds, fouiller les placards à linge, écarter les rideaux de lit pour faciliter l’accès de l’air, fermer ceux des croisées pour atténuer la lumière. Active et silencieuse, Thérèse rôdait sans étonnement à travers les pièces inconnues. A l’arrivée, Servin avait sauté à bas du siège et dit: «Voici les clés, faites comme chez vous; moi, je ne puis rester.» Thérèse avait répondu: «C’est bien», et depuis s’était sentie chez elle. De même, Servin avait dit au domestique: «Quand on n’aura plus besoin de toi, tu iras chercher le docteur Pontillac.» Thérèse encore avait répliqué: «J’y veillerai», et bien que la venue de Pontillac lui fût désagréable, elle avait tenu parole. Elle trouvait normal et nécessaire que les désirs de Servin fussent exécutés. Elle n’avait pas le loisir de s’apercevoir que cette soumission au maître absent lui causait du plaisir. Marc avait également oublié l’heure, le lieu et lui-même. Seul Lethois restait insensible au milieu de ce bouleversement. Une fois son corps mince glissé sous les couvertures, sa tête blafarde enfouie dans l’oreiller blanc, il avait eu l’air de disparaître.

Enfin, au bout d’une demi-heure, le campement de fortune parut achevé. Marc put dire à Thérèse:

--Laissons-le reposer.

Elle répondit:

--Puisqu’il y a une pièce libre à côté, allons-y.

Et Marc, ayant acquiescé, elle partit la première, se laissa tomber sur un fauteuil au hasard:

--Que d’imprévu! Je crois vivre un cauchemar.

Cauchemar, en effet, cette succession d’événements qui l’entraînaient vers l’inconnu. Sans Pontillac survenu par hasard, aurait-elle rencontré Servin? Sans la crise qui terrassait Lethois, eût-elle accepté jamais d’entrer dans cette maison? Jusqu’à cette minute, avait-elle réfléchi seulement à ce qu’elle ferait ce soir, et qu’elle devrait peut-être s’installer là pour tout à fait? Pêle-mêle, devant ses yeux, des masques s’agitaient: Pontillac sardonique, Servin douloureux, Mlle Peyrolles retenant son neveu, le Pêcheur veillant sur Lethois, Lethois râlant dans la voiture tandis que Marc mesure la longueur de la route avec la frayeur de n’arriver jamais.

Cauchemar, la randonnée vers Revel, sous le ciel bas et terne, et l’apparition foudroyante d’une foule en clameurs qui la couronne; cauchemar encore cette oppression de peur qui, une fois Lethois à l’abri, persiste, écrase Thérèse, sans qu’on sache au juste d’où elle vient.

--Bah! dit Marc avec un geste de lassitude, soyons heureux d’en être là.

Thérèse comprit qu’il avait redouté une catastrophe.

--Où allons-nous? soupira-t-elle.

Il ne répondit pas et approchant de la fenêtre regarda la campagne. Des nuages crépelés effilochaient leur laine au flanc de la Montagne noire. Au-dessous d’eux, les bois avaient pris un ton de branches mortes.

--Ce doit être ici la bibliothèque de M. Servin, reprit Thérèse, obéissant au désir d’écarter avec des mots la désolation qui l’envahissait.

--Un asile dont il doit regretter la tranquillité.

--En effet, comme il doit la regretter!

Puis le silence que Thérèse avait souhaité chasser s’établit, définitif. Leurs âmes venaient de se quitter pour des mondes éloignés, reliées seulement par un oubli commun de ce Lethois qui les avait réunis.

Aux aguets, Thérèse épiait les bruits lointains. Le roulement d’un char à bancs, un cri d’enfant, un volet que l’on ferme lui donnaient le frisson. En même temps, sur le dos des livres, en face d’elle, se dessinaient des ouvriers aux gestes frénétiques. Elle avait beau s’en défendre, le désir de savoir ce qui arrivait à Servin étouffait progressivement en elle toute autre volonté. Des souvenirs lui revinrent.

Ce même Servin marchait à côté d’elle, dans un jardin. Rien n’était encore survenu, ni la maladie foudroyante de Lethois, ni la grève. Il faisait bon respirer l’odeur des herbes trempées. Quels propos les occupaient? Thérèse ne le savait plus; jamais, en revanche, elle n’avait pareillement savouré la paix qui émane, l’été, de la terre agreste.

Ensuite, la maison de Lethois, la veille. Dans la nuit, les branches ont pris l’aspect de petits traits minces tracés à l’aide d’un crayon dur sur du bristol. Tout près, il y a sur le sol un rectangle de lumière projeté par la lampe de Lethois. Thérèse interroge le mystère de l’ombre. L’ombre répond: «C’est lui!...» lui dont le pas sonore approche et qui vient l’emporter loin de ce pays où elle souffre, plus loin encore d’elle-même si lasse de souffrir! lui, Servin!... si c’était vrai?

Elle railla:

«Mais un curé parut...»

Puis elle se rappela qu’elle était vieille: trente ans.

Marc, de son côté, était parti en songe pour ce Paris où il avait hâte de rentrer. En avance sur les heures, il regagnait son logis. Quelle amertume d’arriver les mains vides! Là-haut, sur le palier, une femme s’est avancée, se penche... Depuis le départ, elle guette le retour. «Enfin, c’est toi!» Ils s’étreignent. Elle ne lui demande pas ce qu’il a fait ni pourquoi il semble découragé. Il est là: cette parente inconnue dont il avait parlé et qu’elle redoute ne l’a point gardé: cela suffit. Mais lui, empoisonnant la douceur de l’étreinte, cherche involontairement les ravages nouveaux. Ah! l’horrible don que de pouvoir, presque à chaque heure, suivre le mal à la trace! Les tempes depuis trois jours sont devenues plus creuses, le front plus moite. Dire qu’avec un mensonge, il aurait pu arrêter ce supplice! Et cette idée bouleverse Marc: il en est temps encore; quand il a quitté sa tante, celle-ci en guise d’adieu, lui a jeté cette supplication: «Dis-moi seulement que ce n’était qu’une épreuve!» il n’aurait qu’à revenir... Mais non, une révolte culbute ces regrets et il s’interroge éperdu:

--Est-ce que je ne sais pas aimer puisque je n’ose pas mentir?

Incapable de retenir plus longtemps l’expression de sa crainte, Thérèse reprit:

--Que croyez-vous qu’il arrive?

Marc croyant qu’elle parlait de Lethois répondit sans se retourner:

--Comment le saurai-je?

Il jeta un coup d’œil vers la chambre:

--Puisqu’il repose, il souffre moins: c’est l’essentiel.

--Je ne parle pas de lui, fit Thérèse plus bas; je songeais...

Elle s’interrompit. Justement parce qu’elle avait le cœur occupé tout entier par un autre, il lui répugnait d’en prononcer le nom.

--Excusez-moi, dit Marc se décidant à la regarder, je ne m’occupais, moi, que du plus proche.

Mots très simples que l’accent suffit à transformer. Tous deux baissèrent ensuite les yeux. Thérèse avait eu l’intuition que son secret n’était déjà plus le sien. Marc venait de deviner que Lethois n’était pas l’ami dont le danger absorbe toute amitié rivale.

Soudain, Thérèse se dressa. Une rumeur lointaine entrait: on aurait dit l’écho d’une huée formidable.

--Si vous n’avez pas besoin de moi, je pars aux nouvelles, dit-elle frémissante.

Marc, très calme, approcha d’elle:

--Vous ne ferez pas cela, dit-il.

--Pourquoi?

--Parce que ce n’est pas la place d’une femme telle que vous.

--Serait-ce le péril que vous redoutez pour moi?

--Non.

--Alors qu’est-ce qui vous trouble?

Il hésitait. Un défi passa dans les yeux de Thérèse:

--Peut-être les convenances?... Il y a beau jeu depuis ce matin que tous trois les oublions!

--Vous ne seriez d’aucun secours et vous pourriez gêner, répliqua Marc avec douceur.

Et Thérèse pour la seconde fois comprit. Sans qu’elle lui eût rien avoué, cet étranger en était là d’oser déjà la défendre contre elle-même!

Elle fit un geste de colère:

--Gardez-vous de soucis inutiles: je saurai ne pas me compromettre.

--Vous saurez, en effet, ne pas risquer le nom que vous portez dans une bagarre de révoltés qui seraient trop heureux de l’exploiter: cela, j’en suis sûr.

Thérèse, accablée, se rassit:

--En effet, murmura-t-elle, je crois que vous avez raison.

Il eut ensuite un mouvement de pitié:

--D’ailleurs, rassurez-vous, si je craignais quelque chose, j’irais à votre place; mais il n’y a rien... rien que des cris qui soulagent.

Au même instant, un pas lourd sonna dans l’escalier. Marc se dirigea vivement vers le palier:

--Quelqu’un: prenez garde!

--Pontillac...

--Lui ou un autre.

--Si c’est lui...

Thérèse s’interrompit, puis écartant les derniers scrupules qui l’empêchaient d’exprimer clairement sa pensée:

--Si c’est lui, pas un mot de l’usine, je vous en conjure!

Marc ne répondit que par un signe de main: déjà la porte s’entrebâillait. Pontillac entra.

* * * * *

Le même qu’à Montaigut; plus essoufflé seulement, car il avait monté vite, et les joues enflammées par la chaleur de serre qui régnait sous les platanes. Le même, avec cette façon de roulis dans la démarche qui donnait l’impression d’une maladresse native et ce geste des bras qui s’ouvrent à tout venant, quitte à n’enserrer que le vide. D’où vint qu’en l’apercevant là, Thérèse eut envie de s’enfuir?

--Vous, ici?

--Mon Dieu, oui.

--Je m’attendais à toutes les surprises sauf à celle-ci.

--Pourquoi non? Nous étions déjà deux pour soigner M. Lethois; il faut croire que trois ne seront pas de trop puisque je vous ai fait chercher.

--Ah! chère amie, ne vous excusez pas: on pourrait supposer que je me scandalise!

Puis désignant Marc:

--Pourrais-je avoir l’honneur...

--C’est juste! Monsieur est un confrère... le neveu de Mlle Peyrolles.

Ici une double stupeur. Thérèse a cherché le nom de Marc et s’aperçoit qu’elle ne connaît pas, même de nom, cet homme qui désormais la connaît toute! Pontillac, de son côté, dévisage Marc, cherchant à retrouver sur les traits une marque de la parenté surprenante qu’on lui annonce.

--Ah! le neveu de Mlle Peyrolles... Enchanté, vraiment...

--Je crains qu’il n’y ait pas un instant à perdre, dit Marc énervé par l’air d’enquête et le ton; voudriez-vous m’accompagner près du malade?

Il montrait la chambre.

--Après vous...

--Passez donc...

Un bruit de politesses bredouillées à mi-voix, le roulement des pieds qui tapotent le parquet, puis le silence, la pièce de nouveau déserte, et au milieu de celle-ci Thérèse qui n’a point bougé mais se retrouve seule, dans l’attente...

* * * * *

Elle ferma les yeux. Subitement lui venait le désir éperdu de retrouver sa maison et son jardin. Par une contradiction inexplicable, elle n’avait pas été blessée que Marc l’eût devinée; devant Pontillac qui lui avait amené Servin, artisan responsable du drame qu’elle commençait de vivre, devant Pontillac qui allait rentrer et l’interroger peut-être, elle verrouillait son cœur. Celui-là, rien qu’en y touchant, aurait profané le sentiment sacré qui s’éveillait en elle.

A côté, le chuchotement des deux hommes avait commencé presque aussitôt. D’allure égale, il rappelait le trottis d’un ruisselet dans un pré.