La vie secrète

Part 17

Chapter 173,783 wordsPublic domain

--Comment savoir! Une fois sur deux, le médecin est inutile, car il n’aperçoit que les apparences. C’est ce qu’on ne voit pas qu’il devrait surtout connaître!

Thérèse répliqua tristement:

--Si on le connaissait, quelle horreur que la vie!

--En attendant, préparez son départ.

--Vous comptez l’emmener à l’hôpital?

--Il faudra bien, à moins de trouver à Revel un logis confortable.

--Chez M. Servin, peut-être...

--Chez M. Servin ou tout autre: l’état peut s’aggraver subitement. L’essentiel est d’être à portée du secours.

--Il en est là!

A la lueur d’un éclair, Thérèse venait de revoir une heure pareille où elle avait entendu la même phrase à propos de son père agonisant. Ce choc en retour des tristesses passées lui donnait une infinie pitié pour l’étranger dont Marc fixait ainsi l’arrêt.

Elle se raidit contre sa faiblesse:

--Soit, reprit-elle, je vais préparer le départ: on s’entendra toujours en route sur la destination...

Marc avança vers la porte, examina une dernière fois Lethois, puis rassuré par l’apparente tranquillité de celui-ci:

--Je crois utile de l’accompagner. Le temps de prendre mon bagage là-haut et de redescendre... Je serai de retour avant la voiture.

Thérèse acquiesça d’un signe de tête. Sans rien savoir du drame de Marc, elle eut pourtant la peur instinctive qu’il ne restât _là-haut_ comme il disait.

--Vous parti, il me semble que le danger va s’accroître. Hâtez-vous...

--Soyez tranquille: de toutes manières, d’ailleurs, je comptais aussi quitter Montaigut ce matin...

--Eh bien? demanda le Pêcheur, resté fidèlement sur le seuil.

Thérèse regarda Marc s’éloigner, puis avec un soupir:

--Eh bien! mon ami, les plans sont changés. Nous allons à Revel.

--Vous allez?...

Les yeux du Pêcheur s’obscurcirent. Il fronça les sourcils. Il voulait certainement ajouter quelque chose, mais il n’osa pas. Thérèse, sans rien remarquer, poursuivit nerveusement:

--Plus qu’un quart d’heure à exercer ta patience: il faudrait maintenant rentrer auprès de M. Lethois et le surveiller encore, tandis que je m’occuperai du plus pressé, c’est-à-dire du bagage.

Le Pêcheur tourna les talons, pareil à un automate.

Thérèse le vit ensuite pénétrer dans la chambre de M. Lethois, y choisir une chaise, s’asseoir. Il faisait le tout sans bruit, avec ces façons rudes et souples que lui avait données l’habitude de se couler près des viviers ou sous les haies, à l’heure de l’affût. Quand il fut installé, il mit les mains sur ses genoux dans l’attitude d’un roi égyptien. Rien ne bougeait plus au dehors. La lumière grise semblait elle-même se glisser dans la demeure avec des précautions inusitées. Thérèse sourit au Pêcheur qui affectait de ne plus s’occuper d’elle, et disparut.

Très grave, celui-ci songeait:

--Elle part...

Il n’en ressentait pas de chagrin mais un malaise, comme si l’air peu à peu devenait moins respirable.

--Elle part...

Ces petits mots brefs, pareils à deux gouttes d’acide lui mordaient le cœur, y mettant une intolérable brûlure. Bien qu’il fût là, parfaitement tranquille, retenu par l’obligation d’une garde attentive, il avait envie de filer au dehors, sans plus se soucier de Lethois. Après tout, qu’est-ce que ça lui faisait, Lethois? Pourquoi ne pas partir aussi, du moment que ça lui chantait? Elle partait bien, _elle_.

Penser qu’il devait la voir tous les jours pendant une quinzaine... plus peut-être... Tout à coup, à cause de cet imbécile, plus rien, le rêve qui s’envole: parce qu’elle avait dit avec son air tranquille: «Les plans sont changés», elle jugeait le reste réglé et bouclait sa valise! Cré bon sang!...

Agacé par le visage inerte de Lethois, le Pêcheur leva les yeux vers le plafond. Il y avait là un réseau de lignes noires formé par des craquelures du plâtre bizarrement entrecroisées. Il s’engagea dans ce dédale pour calmer sa fringale de mouvement. Tel un voyageur dans les rues d’une ville inconnue, il cheminait, s’arrêtait, flânait au hasard des carrefours; et cela dura un temps indéfini, très court ou très long, il n’aurait su. Lorsque l’âme est en travail, elle change de monde et perd son mètre. Ce que nous appelons minute paraît tour à tour insaisissable et démesuré.

Quand il revint à lui, il s’aperçut avec surprise que M. Lethois avait les paupières levées et l’examinait.

--Tiens? vous ne dormez plus? Pourquoi que vous n’en disiez rien!

M. Lethois ne répondit pas. Le feu intérieur qui devait le dévorer parut en revanche remonter à ses prunelles.

--Quoi encore? fit le Pêcheur énervé par ce regard: c’est-y que j’ai une truffe au bout du nez?

Les yeux de M. Lethois continuèrent de briller silencieusement.

--Zut! si ça vous embête de causer, c’est votre affaire: moi je ne tiens pas aux parlottes.

Et mettant un coude sur le dossier de sa chaise, le Pêcheur tourna le dos à la lumière.

Inquiet, quoi qu’il en eût dit, il s’obligea cette fois à détailler le mobilier de la chambre. Celui-ci, d’ailleurs, le déconcertait, ne répondant pas à ses conceptions de luxe. Le lit, défait, avait une courtepointe en lambeaux. La table de nuit était maculée de taches de bougie et bancale. Sur la descente de lit, un lion ouvrait bien sa gueule enflammée, mais une maladie avait emporté par grandes plaques la fourrure de la bête, découvrant à ces places une trame de ficelle jaune.

Soudain un appel siffla, très bas, parfaitement distinct.

--Pêcheur!

Celui-ci ne remua pas, résolu à ne pas répondre.

L’appel recommença, impérieux:

--Pêcheur!

--Y vous manque une affaire?

Un éclair de satisfaction brilla sur la face de Lethois.

--Lève-toi!

Dominé par cet air de volonté, le Pêcheur se leva.

--Ouvre le tiroir... là...

Croyant toujours qu’il s’agissait de trouver un objet qui manquait, le Pêcheur obéit.

M. Lethois ne jeta même pas un regard sur le tiroir ouvert.

--A droite! dit-il... des carnets...

--A droite?

--Les vois-tu?

--Oui... voilà...

--Prends...

Étonné, mais résolu à se plier aux fantaisies du malade, le Pêcheur plongea la main dans le tiroir et en ramena un paquet.

--Après? demanda-t-il.

--Après...

Un intervalle suivit: il semblait que la pensée de M. Lethois fût devenue incertaine. Ce fut très court.

--Après, garde-les... c’est pour toi.

Interloqué, le Pêcheur attendit une nouvelle explication. Il ne saisissait aucun rapport entre lui-même et ces cahiers.

--Pour toi!... si tu veux... répéta M. Lethois.

Sa voix s’éteignit presque.

--... Ma fortune!...

--Bigre!

Le Pêcheur avait chancelé.

Malgré lui, sa main serra les carnets comme une proie. L’idée qu’entre leurs feuillets gras dormaient les économies de M. Lethois venait de l’éblouir. Pourquoi Lethois les lui donnait, il ne se le demandait pas. Que Lethois aussi pût délirer, peu importait! Cette révélation suffisait: de l’or, tout l’or de la maison, était dans ces chiffons et il le tenait au bout des doigts.

Il eut un ricanement d’extase:

--Léger, une fortune!

Puis une peur le saisit; M. Lethois, en effet, agitait de nouveau les lèvres, allait parler...

Quoi! voulait-il retirer maintenant ce qu’il avait dit? Pardieu! trop tard! On a beau être honnête, l’honnêteté a ses limites: l’aubaine une fois venue, plus moyen de lâcher prise! Et quelle aubaine! un magot ignoré de tous, facile à cacher autant qu’à emporter... D’ailleurs l’affaire était conclue...

Déjà le Pêcheur se redressait: au même instant un bruit de pas glissa tout proche: Thérèse rentrée dans la salle à manger ouvrait un placard.

--Elle!...

Subitement paralysée, la main du Pêcheur se détendit: les carnets retombèrent à leur place dans le tiroir.

--Vous aviez autre chose à me demander? murmura le Pêcheur d’une voix sourde.

Et livide, sans attendre la réponse, il retourna s’asseoir.

De nouveau le silence reprit. Thérèse ayant trouvé ce qu’elle cherchait, ferma le placard et s’éloigna. Un monde d’idées contradictoires roulait dans le cerveau du Pêcheur.

«Voleur... un peu plus, j’allais être un voleur!...»

Était-ce bien sûr, pourtant? car Lethois et pas un autre, n’est-ce pas? avait crié: «Prends!» En ce moment même, il semblait désappointé par ce dénouement imprévu. Alors, pourquoi fermer la bouche devant le gâteau qui s’offre?

Mais si Lethois délirait?

Objection bête: on ne sait jamais quand un homme est fou. Bon pour le médicastre de juger si on doit mettre les gens au cabanon. Le Pêcheur, lui, n’avait pas à s’occuper de pareilles distinctions.

Donc, suivre le premier instinct qui était le vrai? accepter sans faire d’histoires?... Eh bien, non: il ne pouvait. Quelque chose le clouait sur sa chaise, peut-être de la honte, à coup sûr la certitude qu’_elle_ le chasserait, si _elle_ savait.

Aigus, les yeux de Lethois n’avaient point quitté le Pêcheur. On aurait cru que, prodigieusement lucides, ils ne perdaient aucune de ses pensées.

De nouveau la voix grêle siffla:

--Imbécile!

Le Pêcheur frappa sa cuisse d’un coup de poing:

--Tonnerre! vous n’allez pas recommencer!

--Puisque je te l’offre...

--Raison de plus.

Un rire mince, pareil au tintement d’un grelot fêlé, secoua M. Lethois.

--Feuillette...

--Non.

--... Il n’y a rien.

--Alors cette fortune?

--Mon secret.

Le Pêcheur à son tour partit d’un rire convulsif:

--Ah bien! vous en avez une façon de faire des blagues!

--Écoute... la condition...

Le cou tendu, ressaisi par l’abominable tentation, le Pêcheur ne put se défendre de répondre cette fois:

--Il y a donc une condition?...

Une seconde, la pensée de M. Lethois parut s’évanouir dans la brume: il leva enfin le doigt vers le plafond:

--Là-haut... des fourmis...

Hébété, le Pêcheur recula sur sa chaise.

Un fou! parbleu: il avait affaire à un fou! A défaut de ces propos incohérents où se mélangeaient à dose égale des souvenirs du matin et l’idée fixe d’un trésor, l’attitude, le geste, l’inquiétante fixité des prunelles, tout criait la folie. Et lui, Pêcheur, qui, depuis une demi-heure, s’y laissait prendre, jouait à l’honnêteté! Mince de grabuge! Tant d’histoires pour le colloque d’un vieux qui déraille et d’un jobard qui l’écoute!

Frémissant, M. Lethois haleta:

--Pour les soigner, quand je serai parti, cent mille francs!... cent mille après ma mort... avec les carnets!

--Vous dites?

Tout à coup le Pêcheur s’était relevé. La démence est contagieuse. En vain venait-il de soupçonner qu’un vertige enivrait la cervelle de Lethois. Ces mots: «Cent mille!» le rejetaient en plein rêve. Il était possible que rien dans tout cela ne fût vrai: il était divin d’y croire, fût-ce la durée d’un éclair...

Lethois répéta strident:

--Cent mille!

--Mais quoi, bon Dieu! de quoi s’agit-il?

Au lieu de répondre, M. Lethois dut porter les deux mains à sa gorge. L’effroi d’échouer au port ravagea son visage.

Maintenant qu’il avait décidé de prendre ce vagabond pour confident, ne fallait-il pas qu’il expliquât où était la clé du galetas, comment on doit mettre du miel dans les soucoupes, entretenir la terre fraîche?...

Terrifié, le Pêcheur s’était penché vers lui, attendait.

Dans un grand effort, M. Lethois essaya de poursuivre: une sorte de hoquet entrecoupé sortit seul de sa gorge.

Alors, une épouvante passa sur son visage: clairement il voyait ses fourmis,--son œuvre!--abandonnées, perdues... Pour que le Pêcheur s’occupât d’elles, sans hésiter il avait accepté de lui confier ses carnets; en cas de disparition, le Pêcheur se fût indemnisé en vendant sa gloire: on trafique de science comme d’un titre! Voici qu’au moment suprême, un agresseur invisible l’empêchait de parler; aucun mot ne venait plus: l’écroulement...

Un bruit de sonnailles tinta au bout du chemin. La voiture de Servin approchait au grand trot. Thérèse aussi rentrait.

--C’est bon, dit le Pêcheur, je ne sais ce que vous voulez; mais pour l’argent, on s’en bat l’œil!

La tête de M. Lethois roula sur son bras.

--Qu’arrive-t-il? s’écria Thérèse.

Le Pêcheur mit sur la poitrine de Lethois la main qu’il avait libre, cette même main qui tout à l’heure, à cause d’_elle_, avait renoncé au vol abominable.

--Rien, dit-il: avant deux minutes, il rouvrira les yeux, quand ce ne serait que pour vous apercevoir!

* * * * *

Ensuite le départ...

Oscillant entre le Pêcheur et Marc,--enfin de retour--M. Lethois est amené près du break, hissé sur la banquette, calé au milieu de couvertures et d’oreillers. Pas un mot, un silence de funérailles; on ne sait plus au juste si c’est un vivant ou un cadavre qu’on emmène.

Puis un claquement de fouet. Les chevaux s’ébrouent. Le Pêcheur sent tomber sur lui le sourire amical de Thérèse qui remercie,--est-ce bien elle ou lui qui devrait remercier?--la voiture s’ébranle, s’en va, et la voici qui roule, emportant désormais pêle-mêle les arrivants, le moribond... Elle roule, lourde de destinées imprévues et de cœurs meurtris. Hier, ce matin encore, tous les êtres qu’elle porte s’ignoraient: la tourmente venue les a blottis dans le même refuge; ils se serrent, ne souffrant plus qu’à peine de leur propre mal pour communier mieux dans une même pitié. Spectacle merveilleux pour qui sait voir: tant de vies secrètes, tant d’angoisses diverses unies dans un commun oubli pour venir à l’aide d’un pauvre égoïste qui agonise de son égoïsme! Ainsi les lumières éparses d’une grande ville. Malgré que la rafale souffle, et que beaucoup vacillent, et que d’autres s’éteignent, une clarté monte au ciel, réconfortant au loin ceux qui, las de la route, seraient tentés de ne plus marcher...

Tout à coup, au bord du chemin, presque dans la volute de poussière qu’a laissée la voiture en tournant vers la grande route, une forme noire se dresse, une autre sort de la haie. Deux exclamations se répondent:

--Vous étiez là! dit M. Taffin.

--Vous ici! fait Mlle Peyrolles.

A peine reconnaissent-ils leurs voix. Mlle Peyrolles est sans chapeau, M. Taffin sans bréviaire. Mlle Peyrolles, pâle d’ordinaire, a les joues enflammées: M. Taffin a perdu cette fleur qui rosait sa face grasse, il est blafard et ses yeux luisent. En revanche, mus par un même instinct, tous deux regardent la maison de Lethois. Comme elle est calme, avec ses volets clos! Quelle paix bienheureuse l’enveloppe! Et une jalousie semblable les étreint. Parce qu’ils n’ont point reconnu Lethois dans la voiture, ils l’imaginent encore établi là-bas, tranquille, occupé de lui-même.

Cependant, devant cette maison, un homme aussi a l’air d’attendre. Inquiet, il scrute l’horizon, piétine, hésite; enfin il se décide, il est en marche! C’est le Pêcheur. Pourquoi rester dès lors qu’_Elle_ n’est plus là, et qui le retient? Son logis?... un taudis. La rousse?... ici ou là, facile à dépister. Les fourmis de Lethois?... un conte idiot. Joie d’être sans feu ni lieu: on gîte où le désir vous pousse, aujourd’hui à Montaigut et demain où l’aimée vous appelle!

--Où va-t-il? murmure Mlle Peyrolles, lorsqu’il a passé sans même soulever sa coiffe.

--Je l’ignore, réplique M. Taffin.

A mesure qu’elle s’éloigne, la silhouette du Pêcheur apparaît glorieuse sur la perspective de la route. Ses bras se balancent comme des ailes. Au-dessus de lui il n’y a que du ciel et les nuages que le vent chasse.

--A-t-il de la chance! dit M. Taffin à voix basse.

Un pli d’amertume contracte alors la bouche de Mlle Peyrolles:

--Un heureux de la terre!

* * * * *

Ils en étaient là d’envier aussi ce vagabond!

LIVRE IV

LA TEMPÊTE

I

Dans la rue de Vaur, sous les couverts, sur les boulevards, personne; un silence de mort. Tous les jours, à cette heure où l’on déjeune, Revel entre en torpeur, mais aujourd’hui le calme qui d’habitude a l’air fleuri d’une sieste, crie la peur. Il paraît que la grève est chez Servin.

Il paraît... Qu’en sait-on? rien. N’importe, la nouvelle circule, épouvante, exaspère... Que des grèves doivent éclater ici ou là, et même qu’elles soient utiles, ou nécessaires, chacun l’a dit, pensé mille fois. _La Dépêche_ et _le Soleil du Midi_ l’ont imprimé à tout propos. Quotidiennement au café Casse ou chez Gisclard, des joutes s’échangent à ce sujet. Récemment, on y déclarait ainsi néfaste la grève des charpentiers de Paris et louable celle des omnibus,--toujours à Paris--dangereuse celle des mineurs de Carmaux, qui sont près de Revel, et admirable celle des mineurs de Westphalie qui sont très loin; mais jamais l’idée ne fût venue que Revel dût être contaminé. Et que le danger soit là, venu sans prévenir, tout à coup, qu’il rôde le long des portes barricadées et menace la sécurité coutumière, cela semble intolérable. On se révolte. A quoi songe le Gouvernement s’il laisse faire de pareilles choses? Où sont les gendarmes? Surtout va-t-on subir les volontés du gêneur responsable?

--Servin! un fou!

On s’insurgeait:

--Qui lui a permis de bâtir son usine? Un particulier n’a pas le droit pour son plaisir de livrer une ville entière aux risques de la révolution!

Gisclard, les mains aux poches du gilet, se tourna vers le garçon qui essuyait les tables de son café:

--Voilà! c’est avec de pareils gaillards qu’on tue la République!

Et parce qu’il est utile de tout prévoir:

--Surtout, si les ouvriers viennent, fais payer d’avance.

--Il n’en viendra pas...

--Parbleu! ils le savent bien, ce n’est pas ici qu’on encouragera leurs désordres! Sale aventure!

Sale aventure, puisque par une action naturelle de la géographie locale le café Casse, plus proche de l’usine et bien que conservateur, devait absorber la clientèle!

--Après tout, qu’ils détruisent ailleurs le matériel, si ça leur plaît!

Épanoui, rougeaud, la serviette au bras comme aux jours fériés, Casse, de son côté, apprêtait sa terrasse. S’il appréhendait les troubles de la rue, il ne lui déplaisait pas que son établissement fût de toute évidence désigné pour le ralliement de «messieurs les grévistes». Les revendications sociales ont ceci d’excellent qu’elles s’accompagnent de libations.

--Bonne journée!... Journée grave... songeait-il de la sorte, tandis que devant lui défilaient en cortège ininterrompu les ouvriers se dirigeant vers l’usine.

Il en apparaissait maintenant un peu partout, sortis de la ville un par un comme des gouttes aux flancs d’un vase fêlé. Très vite, d’ailleurs, ces gouttes formaient ruisseau, débordaient les talus, allaient enfin se fondre dans une masse, et l’on eût dit, à voir les flux et reflux animant cette foule, un fleuve qui se gonfle pour renverser sa digue.

En face, de l’autre côté d’une grille, l’usine où rien ne vivait, à part l’horloge.

Au coup d’une heure, comme d’habitude, Jean viendrait ouvrir cette grille. Sans doute, une poussée brutale suivrait, après quoi les machines reprendraient leur cadence, les scies se remettraient à grincer, les courroies à glisser; et malgré qu’on en ait dit, rien ne serait changé dans l’ordre coutumier des rentrées à moins que...

Jean qui était accoudé à la fenêtre du cabinet de Servin tressaillit violemment:

«Dans dix minutes, pouvait-on savoir ce qui se passerait, puisque Jude n’était pas venu?»

Il murmura:

--Que fait-il?

A voir les ouvriers si tranquilles, d’autres auraient pu se méprendre; lui, Jean, ne s’y trompait pas. Sans pouvoir définir à quels signes il le reconnaissait, il était certain que le drame allait commencer. Sous quelle forme? Serait-ce un refus d’obéir à l’appel de l’horloge, une ruée soudaine aux machines, le saccage des bâtiments, des violences de personne? Quelle que fût la méthode, le but serait atteint. La révolte était là. Il suffisait de suivre dans les groupes ces étrangers à mains trop blanches qui déjà circulaient, affairés et très à l’aise; ceux-là, Jean les reconnaissait pour les avoir aperçus jadis en pareille aventure, professionnels de grève, véritables commis-voyageurs en revendications dont c’est le profit de dépouiller ceux qui luttent, vainqueurs et vaincus...

--Encore un coup, pourquoi ne vient-il pas?

Jean abandonna la fenêtre. Chaque minute en s’écoulant emportait son espoir. Il s’épongea le front. Était-ce donc trop souhaiter que de vouloir être deux, à l’heure de la bagarre?

A tout hasard, il avait été chez le maire, puis à la gendarmerie. On l’y avait accueilli avec des airs hostiles. Aux deux endroits, même réponse embarrassée: «Bien sûr, on interviendrait en cas de troubles. Il était superflu de rappeler à l’autorité son devoir élémentaire. Mais, en ce moment, rien n’indiquait, n’est-ce pas, une telle éventualité? Alors, à quoi bon exaspérer les intéressés en étalant d’avance la force répressive?» Ainsi chacun se dérobait, faisant place nette devant l’émeute.

Les poings de Jean se crispèrent à ce souvenir:

--Sale peuple!

Il le haïssait, bien qu’il en fût. Il lui en voulait d’être mécontent sans trêve, d’encombrer à tout propos la voie publique, de susciter tour à tour un effroi veule ou une pitié bête; et il englobait dans ce terme «le peuple» non seulement les meneurs comme Bouchut, les brutes telles que Gouraille, mais encore les contremaîtres, les gens de Revel, le maire pâlissant à la seule annonce du conflit, aussi les gendarmes, la police. Entre tous, cependant, la femme Pastre excitait sa colère. Ah! celle-là, dès le premier contact, il l’avait devinée! S’il n’eût tenu qu’à lui, avec quelle volupté il l’eût rejetée à la rue d’où elle venait! Nul doute que derrière ses prétextes de misère, une combinaison diabolique fût cachée. Dès lors qu’un embauchage devait suffire à provoquer la catastrophe, il devenait trop singulier que celui-là fût le sien...

Il cria:

--Gueuse!

Puis, la notion du temps lui revenant, exaspéré:

--Bon Dieu! à quoi Jude songe-t-il?

Des huées arrivèrent du dehors, en guise de réponse. La foule, jusqu’à ce moment silencieuse, s’était mise à gronder.

--Lui!... peut-être.

Aussitôt, il traversa la caisse et sortit dans la cour.

La clameur grandissait.

--Hou! Hou!

En même temps les rangs tassés s’ouvraient. Dans l’intervalle, une forme noire parut: Mme Pastre.

Elle venait, fidèle au règlement, reprendre devant le métier la place devenue sienne depuis le matin. Hautaine, sourde aux vociférations et aux injures, elle ne semblait pas s’apercevoir du vide qui se formait en avant d’elle, ni soupçonner qu’un péril pût la menacer. Aucun émoi sur ses joues terreuses. Parce qu’elle n’avait pas eu le temps d’acheter le tablier d’usage, elle était vêtue ainsi que la veille. Les mains croisées sous un fichu de soie noire, la taille droite, un sourire aux lèvres, elle paraissait étrangère à ce lieu et à ces gens. On aurait pu la prendre pour une passante: il semblait qu’elle affectât d’être une intruse.

Les yeux de Jean flambèrent.

--Où allez-vous?

Mme Pastre, arrivée à la grille, passa la main à travers les barreaux pour atteindre la clé.

--Vous le voyez bien, dit-elle sourdement, je veux entrer.

--Ce n’est pas l’heure: faites comme tout le monde, restez dehors.

Un silence venait de s’abattre autour d’eux. On écoutait.

Arrêtée un instant, la main de Mme Pastre repartit vers la clé.

--Vous n’avez pas compris? reprit Jean.

Cette fois, Mme Pastre recula; elle jeta ensuite un regard oblique vers l’avenue. On eût dit qu’elle souhaitait tout ensemble prendre la foule à témoin et mesurer son propre danger.

--Où me mettre? murmura-t-elle.

--Je m’en moque! dit Jean.

Il avait saisi la clé, s’apprêtait à la mettre en lieu sûr; une clameur l’arrêta.

--Le voilà!

Enfin, c’était Jude. Dressé sur le siège d’un break chargé de monde, il franchissait le passage à niveau qui barre l’extrémité de l’avenue.

Une ivresse galvanisa la foule:

--Puisqu’il arrive, il va céder!

Incapable, lui aussi, de résister à l’immense joie que lui jetait cette venue, Jean ouvrit la grille. Deux minutes s’écoulèrent. Distinctement, il entendit les grelots des chevaux qui approchaient, puis il lui sembla que les sonnailles devenaient moins nettes. Soudain les poings se levèrent. Des injures volaient:

--Lâche!

--Arrêtez-le!

--Il s’en va!

--Misérable!

Un coup de cloche grêle plana sur le tumulte. L’heure de rentrée sonnait, mais personne, pas même Jean, n’y prenait garde.

--Où va-t-il? s’exclama Jean.

--Où il va?