Part 21
Il eut peine à retenir un geste d’effroi. Continuant de sourire au-dessus des géraniums fleuris, la statue le regardait.
--... Pas là! s’écria-t-il, voyant que Mlle Peyrolles allait s’asseoir au pied de celle-ci.
Et il la ramena vers la table, s’installa lui-même, le dos à la statue. Au moins de cette manière il n’apercevait plus le regard, mais il continuait de le sentir. On eût dit qu’un être vivant s’appuyait sur son épaule, et il en éprouvait un tel malaise qu’il en aurait crié.
Mlle Peyrolles, cependant, au lieu de commencer, croisait ses mains sur sa robe noire et attendait. Tout à l’heure, elle avait obéi à une sorte d’instinct frénétique. En plein air, dans la grande lumière, elle n’avait pas hésité à traiter le prêtre comme un créancier, et volontiers l’aurait sommé de réviser l’arrêt porté sur Marc. Était-ce parce que les volets à demi fermés ne laissaient filtrer qu’un jour de sanctuaire, était-ce encore la présence du Christ au-dessus de la cheminée, ici elle n’osait plus et tremblait.
--Eh bien? fit M. Taffin énervé par l’attente.
--J’ai besoin d’un avis, dit-elle enfin.
--Sur quoi l’avis?
La voix de Mlle Peyrolles défaillit:
--J’ai un neveu, murmura-t-elle.
M. Taffin eut un sourire méchant.
--Vous n’aviez pas eu la bonté de m’en informer, dit-il, mais je le savais.
--Un neveu... répéta Mlle Peyrolles.
--Après?
Mlle Peyrolles s’interrompit:
--Qu’avez-vous? on dirait que je vous blesse?
--Non: la Providence vous oblige à réparer vos omissions. Rendons-lui grâce.
--Je vous en prie, ne mêlons pas la Providence où elle n’a que faire. Que mon frère ait ou non reconnu son fils, cela ne concerne personne.
--Alors à quel propos, venez-vous m’en instruire?
Mlle Peyrolles baissa la tête. Malgré leurs conventions, tous deux maintenant parlaient d’une voix étouffée, comme au confessionnal, et M. Taffin lui-même avait pris l’air d’autorité qui lui était familier lorsqu’il s’adressait à une pénitente.
--Si je vous parle de mon neveu, dit Mlle Peyrolles, c’est que, sans lui, le cas de conscience qui me bouleverse n’aurait pas existé.
M. Taffin ne répondant rien, elle poursuivit:
--Mon neveu s’est amouraché d’une fille. Je crois même qu’il veut l’épouser. Or cette fille est très malade. On pourrait la sauver peut-être en y mettant le prix. Il est venu me prier d’avancer l’argent nécessaire. Pouvais-je accepter?
Cette fois les mots glissaient, furtifs, honteux de ce qu’ils cachaient. M. Taffin haussa les épaules:
--Pourquoi non? Cette fille ne vous plaît pas?
Mlle Peyrolles rougit:
--Je me suis mal exprimée, fit-elle avec effort; il s’agit d’une «fille».
--J’entends bien.
--Une fille quelconque, ramassée je ne sais où, et qui, malheureusement, est enceinte.
--Raison de plus pour l’épouser.
Se méprenant à l’expression de Mlle Peyrolles qui n’ayant pas tout dit s’effrayait d’achever, M. Taffin précisa:
--Je ne connais pas deux moyens de réparer ce genre de péché. Vous êtes affiliée à l’œuvre de Saint-François-Régis. Il est excellent de marier les pauvres qui vivent maritalement; il est élémentaire d’appliquer chez soi le même remède, quand il y a lieu.
--La question du mariage n’est pas en cause, riposta Mlle Peyrolles.
--En vérité, je ne comprends plus.
--Si par malheur ils se marient, ce sera sans prêtre.
Elle attendit ensuite l’arrêt dans une détresse.
--Je saisis cette fois... dit M. Taffin.
Puis, indifférent, comme si les mots qu’il prononçait ne devaient avoir aucune importance:
--Vous avez refusé, j’imagine, de vous prêter à cette combinaison qui doit légaliser leur faute?
--J’ai refusé.
--Vous avez très bien fait.
Le verdict tomba, léger et cependant si lourd que Mlle Peyrolles parut s’effondrer. Elle avait mis les mains dans les poches de son tablier et tortillait avec l’une d’elles un paquet de clés. On entendit pendant un instant le frottis clair de l’acier.
--C’est tout? reprit M. Taffin, désireux d’en finir pour retrouver sa solitude.
Mlle Peyrolles ne répondit que par un signe de tête: c’était tout.
--Il n’y avait rien là de si pressé: allez en paix.
Et M. Taffin se leva.
Mlle Peyrolles ne fit aucun mouvement. Elle contemplait celui qui venait de décider si allégrement son malheur. Il était gras, joufflu; il avait l’air satisfait. Elle se demandait avec stupeur en vertu de quel droit cet étranger lui dictait sa volonté. Suffisait-il donc d’endosser une robe noire pour devenir infaillible?
Incapable de soupçonner quel travail se faisait dans le cerveau de Mlle Peyrolles, M. Taffin ne s’occupait déjà plus d’elle. Rassemblant son courage, il venait de se retourner pour regarder la statue dont le regard lui avait brûlé les épaules. Duel silencieux des yeux: ceux de la Sainte, fixes et ironiques, ceux de l’homme, agrandis par la peur et suppliants!
--Vous n’avez pas saisi, reprit Mlle Peyrolles d’un ton strident.
--Quoi encore? s’écria M. Taffin.
Une seconde il avait cru que c’était la Sainte qui parlait.
--La question est moins simple que vous ne paraissez le croire.
--Regretteriez-vous votre décision?
--Je me demande si elle est conforme à la simple morale.
M. Taffin fit un geste violent:
--Il n’y a pas deux morales!
--Oh! je n’en suis plus à épiloguer sur des mots! Avez-vous réfléchi qu’en refusant, je condamne à mort... cette fille et peut-être l’enfant?
M. Taffin vint se rasseoir brusquement. Il eut soin de déplacer auparavant sa chaise: cette fois, il parlait en face de la statue.
--Ma chère demoiselle, dit-il, dès qu’on discute, on est perdu!
Il fit une pause. Sa voix avait changé. On eût dit qu’au choc de la résistance de Mlle Peyrolles, un être nouveau s’éveillait en lui. La même force qui l’avait contraint le matin à employer des mots de métier l’obligeait tout à coup à combattre cette rébellion. Il lui semblait que, vainqueur de cette âme, il le serait aussi du démon redoutable installé au fond de lui.
--Discuter, reprit-il lentement, voilà le danger! Dès que le désir est en branle, une armée de sophismes facilite la route. Si on écoute la raison ou plutôt les raisons qu’elle donne, on peut ainsi trouver le vol licite et louable l’assassinat qui profite. Ne protestez pas! Ne dites pas qu’il y a des cas où l’évidence aveugle et où les faits sont tellement clairs qu’un enfant saisirait. Il n’y a pas d’évidence qui compte, ni de faits auxquels on puisse se fier; il n’y a qu’une Vérité, et cette Vérité échappe au monde; elle est le bien de Dieu, qui la communique mais interdit de la comprendre. Que parfois la vérité humaine ait l’air de la combattre, aille jusqu’à l’effacer, c’est possible! Vous ou moi pouvons nous trouver dans telles circonstances où, après avoir cru sincèrement à l’Évangile, nous croirons de même posséder la preuve matérielle,--je dis bien _matérielle_--que l’Évangile nous trompe: qu’est-ce que cela prouvera? rien. Il n’y a qu’une règle bonne, tutélaire, divine, et cette règle est très simple. Elle consiste à répéter jusqu’à extinction de souffle: «Ce que j’imagine comprendre est faux; ce que je ne comprends plus est vrai.» Moi, par exemple, je crois encore à des choses que ma raison déclare n’exister pas. J’y crois de toute mon âme; j’y crois parce qu’il faut qu’elles soient. Il le faut: donc elles sont!
En achevant, il avait détourné les yeux de Mlle Peyrolles, regardait de nouveau celle dont maintenant il _savait_ l’existence illusoire, mais que tout son cœur, toute son âme _voulaient_ proclamer quand même réalité vivante.
Mlle Peyrolles qui avait écouté ardemment fit un geste de désespoir, et sans soupçonner quel mot terrible elle prononçait:
--Je ne suis pas une sainte, dit-elle. Il n’y en a plus aujourd’hui: y en a-t-il même jamais eu?
Il frémit:
--Malheureuse, oseriez-vous douter des miracles de Dieu?
Mais refusant de le suivre dans ces métaphysiques vaines, prise de vertige, Mlle Peyrolles reprenait déjà:
--Réfléchissez! Je trouve n’importe où, à Toulouse ou à Revel, une femme qui agonise dans la misère. Une aumône peut la sauver. Faudra-t-il qu’avant de donner mon argent, je m’informe si elle est mariée ou non et dans quelles conditions? Sauvons-la d’abord. Après... après il sera toujours temps de faire mieux, si l’on peut!
Elle jetait l’argument, cette fois, d’une voix claire, sans se soucier de confession ni de prêtre; simplement parce qu’il était humain, il lui semblait que grâce à lui la lumière allait revenir, la vie reprendre. Mais en même temps, cela répondait si bien aux raisons de M. Taffin que celui-ci aurait voulu empêcher les mots d’entrer et, une fois entrés, les chasser ainsi qu’on fait d’un oiseau de nuit fourvoyé dans une pièce.
Il eut un ricanement de mépris:
--Que d’intérêt pour une fille!
--De la pitié...
--Une pitié qui vous tient trop à cœur pour être désintéressée!
--Et quand cela serait?
--Alors, pourquoi de si grands mots? A tant faire que de sacrifier Dieu, mentir est inutile: dites la vérité!
--C’est très simple: je tiens à mon neveu.
--Et lui, à votre argent!
Elle eut un cri:
--Vous ne le connaissez pas!
--Le connaissez-vous mieux?
--D’ailleurs, même si c’était vrai, qu’importe! Je vous dis que je tiens à lui! Mais tenir à quelqu’un, est-ce que cela peut avoir un sens pour vous qui ne tenez à personne!
--Qui vous l’a dit?
--Avez-vous jamais eu un père, une sœur, un être enfin auquel toutes vos pensées soient rivées et qui vous ait lié le cœur au point que, lui parti, vous craigniez d’en mourir?
Elle eut un geste de fierté radieuse:
--Moi, depuis des années, j’avais rêvé de sa présence. J’ai passé des nuits à l’espérer. Je n’en parlais à personne et je ne pensais qu’à lui! A mon âge, on se sent devenir seule; les plus égoïstes cherchent quelqu’un auquel passer leur nom, leurs biens. Or, avant de l’avoir vu, je l’avais choisi; sans le connaître, j’étais certaine qu’il me donnerait le bonheur, la sécurité, la gloriole... Il est venu: c’est mieux. Soirée divine! Il est médecin. Il a tout, courage, volonté, savoir. Rien ne lui manque. Comme il était fier d’avoir su se passer de moi! Tandis qu’il parlait, je sentais ma vie se fondre dans la sienne! Comment ai-je pu dire non quand il m’a demandé ce service? Je me le demande, je ne sais pas, je trouve cela barbare... Que Dieu l’exige aussi, je me refuse à le croire! Non, Dieu n’est pas ce que vous dites, ou bien il est pire que l’homme. Un homme, au moins, se laisse attendrir. Lui, on ne le voit pas, on ne sait pas où il est, mais, s’il paraît, ce n’est que pour torturer. D’ailleurs, qui me prouve que vous parliez en son nom?
--Vous êtes folle!
--Je le suis d’être venue, d’avoir cru que vous alliez non seulement m’absoudre, mais me reprocher d’avoir hésité. Vous ne l’avez pas fait: tant pis! J’use de mon droit! Je suis maîtresse de mon argent, et libre de le donner aux miens. Ah! voici qui vous change! Je ne parle plus de devoir, moi! Je prétends qu’aucune loi ne peut me défendre de léguer mon argent à mon parent le plus proche: je vous défie de me l’interdire!
A mesure qu’elle s’exaltait, M. Taffin avait reculé. Chaque phrase, chaque mot tombant sur lui l’arrachait peu à peu au délire initial. Une révolution se faisait encore en lui. Après avoir lutté dans l’unique désir d’affirmer son autorité, il s’apercevait que la crise de Mlle Peyrolles était semblable à la sienne. Mêmes paroles impies, mêmes cris d’appel à une justice qui ne paraît pas. Quel autre mieux que lui, d’ailleurs, savait l’impuissance des hommes à guérir de pareilles blessures? Dieu seul, dont ils doutaient, aurait pu intervenir, et le miracle n’est plus de ce temps!
--Je ne vous interdis rien, fit-il avec un sourire douloureux: est-ce ma faute si l’Évangile est là?
--Le Christ n’a pas commandé que je chasse les miens!
--Il a dit: «Que celui qui veut me suivre, abandonne son père et sa mère!»
--Il n’a jamais abandonné la sienne!
--Il a fait plus: il est mort devant elle!
--C’est inhumain!
--C’est divin! Et tenez, celle-là même...
Cherchant un autre exemple, entraîné une dernière fois par l’habitude, le prêtre s’était tourné vers la statue de sainte Letgarde:
--Celle-là, plutôt que d’être livrée à l’arien qu’elle aimait, n’a-t-elle pas aussi exposé à la mort ses serviteurs, sa maison et jusqu’à ses parents?
--Une légende!
--Un exemple!
--Atroce!
--Que Dieu favorisa!...
--C’est faux!
--Vous blasphémez!... Je vous défends...
Soudain, M. Taffin s’interrompit. Dans la glace, il venait de se voir prenant à témoin le plâtre inerte et jetant pour argument suprême le mensonge dont il mourait. Ce fut un écroulement.
--Ne me défendez rien, soupira Mlle Peyrolles. Que pourriez-vous ajouter à ma misère?
--La misère? il me semblait la connaître, balbutia M. Taffin écrasé: je ne la connais que depuis une seconde.
Puis, côte à côte, ils se turent, conscients d’avoir touché le fond de l’abîme. Mlle Peyrolles venait de songer: «Je ne crois plus au prêtre». M. Taffin se demandait: «Comment poursuivre, si le mensonge doit toujours être mon refuge?» Formidables, des voix retentirent dans le silence de ces deux âmes; elles disaient, ces voix, que tout ce qu’ils avaient cru, allait mourir et qu’eux-mêmes, désormais, devaient s’éloigner par des routes neuves.
--Alors, dit Mlle Peyrolles, puisque vous ne pouvez me donner d’autre conseil, je m’en vais...
Rien dans ces mots très calmes ne décelait le drame qui s’achevait; pourtant M. Taffin eut un frémissement.
Mlle Peyrolles reprit:
--Je crois avoir pensé, durant cette heure, plus de choses que dans toute ma vie!
--J’aurais voulu vous être plus secourable, balbutia M. Taffin.
Il y eut une nouvelle pause. Ils continuaient de rester immobiles, en proie à une lassitude désespérée.
Les paupières de M. Taffin battirent:
--Tout à l’heure, commença-t-il, ce que j’ai dit de sainte Letgarde était un...
Mais l’aveu s’étouffa dans sa gorge. D’ailleurs si Mlle Peyrolles devait garder encore la foi, pour un allégement d’une heure, valait-il de risquer ce crime?
--Décidément, non... allez en paix!
Une dernière déception contracta les traits de Mlle Peyrolles.
--Je me demande à quoi vous êtes bon! fit-elle âprement.
M. Taffin courba la tête et répéta, presque bas:
--Je me le demande...
En effet, depuis la minute terrible, ce rôle de prêtre, qui avait été le sien pendant si longtemps, lui semblait incompréhensible tandis qu’il pouvait concevoir sans effort l’utilité d’un gendarme, d’un agent-voyer, d’un médecin...
--Adieu, acheva Mlle Peyrolles donnant à ce mot une signification que M. Taffin n’aurait pu soupçonner.
--Adieu!
Et M. Taffin pour la reconduire ouvrit la porte. Mais il recula, le visage décomposé.
Dans la salle, une femme effondrée sur une chaise venait de se dresser en face d’eux. Ils reconnurent la Blanchotte.
Lasse d’attendre en vain le prêtre, elle était revenue au presbytère: depuis une heure, elle sanglotait là, sans autre espoir que de ramener M. Taffin...
V
Tragique, la Blanchotte saisit le bras du prêtre:
--Cette fois, dit-elle, c’est pour les sacrements!
Et parce que M. Taffin s’efforçait, malgré lui d’échapper à l’étreinte:
--Pourquoi que vous ne veniez pas? Je vous dis qu’elle va mourir!
Des larmes roulaient sur les joues sèches de la femme. Une convulsion tordit sa bouche.
--Quoi qu’on va devenir, Jésus-Dieu! avec deux bras en moins! Et c’est la p’tiote!... ma p’tiote!...
Loque misérable, elle ne put achever.
Mlle Peyrolles, inconsciente de ce qui se passait, s’était tournée vers M. Taffin:
--Qu’a-t-elle?
--Sa fille!... répondit M. Taffin avec un geste de pitié.
Mlle Peyrolles enveloppa d’un regard la Blanchotte puis, sans se rappeler qu’elle était à son service, sans même lui adresser la phrase banale qui est le tribut des indifférents à la souffrance d’autrui, elle passa; au fond du cœur, elle venait d’envier cette misérable dont la fille pouvait encore guérir, tandis que Marc, lui, ne reviendrait jamais!
--Mademoiselle a fini? dit Cadette accourue au bruit dans le couloir: elle en a, une chance, de pouvoir déjeuner! Tandis qu’ici...
En même temps, elle se précipitait devant Mlle Peyrolles pour lui ouvrir la porte. Le ciel gris reparut, accroissant par contraste la pénombre douloureuse du presbytère.
--Oui, je m’en vais... dit Mlle Peyrolles d’une voix absente.
Elle aspira ensuite avec avidité l’air frais qui lui arrivait, car elle se sentait étouffer.
--Oui, je m’en vais...
Et derrière elle, la porte se ferma d’un grand coup sourd, comme si le passé,--tout un passé de bonheur et de vie paisible,--heurtait le fond d’une fosse.
Elle partit, d’un pas rigide. Elle s’en allait, en effet, ainsi que va la branche détachée de l’arbre par une tempête quand l’eau furieuse l’emporte vers la mer; elle s’en allait, au hasard de l’heure et sans espoir! Sensation bizarre: l’espace lui paraissait agrandi, les maisons lointaines. Entre elle et les choses d’alentour, une muraille d’air épaisse comme l’horizon était interposée. De même, ses pensées tournoyaient. Si on avait pu lire en elle, on eût été épouvanté. C’était une morte qui marchait!
Arrivée devant l’église, Mlle Peyrolles ne voulut pas se signer suivant sa coutume et détourna la tête. Du coup, ses yeux plongèrent dans la plaine. Un frisson la saisit. Elle crut tomber.
Là-bas, du côté de Castres, un petit panache de vapeur trottinait à travers les arbres. Cela ressemblait à un morceau de nuage qui se promène au ras du sol et d’une allure si lente qu’un enfant aurait couru plus vite.
Hypnotisée, Mlle Peyrolles s’approcha de la terrasse, se pencha. Subitement, son cœur était projeté vers ce train qui, si paisible, devait emmener Marc. Ah! l’abominable chose! voir un peu de fumée qui s’éloigne, savoir que nulle force au monde ne pourrait l’arrêter et que Marc fuit avec elle,--Marc ayant oublié déjà celle qu’il abandonne, la maudissant peut-être! Encore trois minutes, encore deux... puis plus rien...
Le corps tendu vers le vide, Mlle Peyrolles sentit une clameur d’appel arriver dans sa gorge, mais aucun son ne sortit. Anéantie, sans autre conscience que d’avoir perdu Marc une seconde fois, elle cessa d’apercevoir la plaine. Qu’étaient pour elle désormais la terre, les récoltes, ses champs? Ce train qu’elle ne pouvait suivre, venait de la dépouiller: il ne lui restait rien.
--Est-ce assez étonnant? dit une voix près d’elle: ce qu’un peu d’eau remet de verdure aux feuilles!
Mlle Peyrolles se redressa, frémissante. Dominique aussi était accoudé à la terrasse: tout à l’heure, dans son trouble, elle ne l’avait pas vu.
--Voyez-vous, Mamzelle, encore une ondée comme ce matin,--pas plus d’une heure,--et le grain du maïs en claquera dans l’épi!
--Il a donc plu? murmura Mlle Peyrolles.
--Faut croire, puisque vous en êtes encore mouillée!
--Au fait, j’oubliais...
--Compris! riposta Dominique d’un air entendu. On sait ce qu’on sait.
--Que veux-tu dire? fit Mlle Peyrolles en pâlissant.
Dominique, toujours la pipe au bec, eut un ricanement. Ses yeux malins scrutaient le visage de la châtelaine.
--J’étais là aussi tout à l’heure...
--Là?
--Oui, quand _il_ est sorti de chez vous avec des tas de gens... Ah! celui-là!...
Mlle Peyrolles eut un geste pour l’arrêter, mais déjà il poursuivait:
--Celui-là! autant dire votre frère Oscar... Votre frère!... Dieu de Dieu! Y a-t-il longtemps! et ce que ça nous fait vieux!...
Livide, Mlle Peyrolles, qui aurait souhaité s’enfuir, répéta:
--Mon frère!...
Pouvoir mystérieux des mots. Jamais depuis le jour où le père Peyrolles avait chassé son fils, Mlle Peyrolles n’avait prononcé ces deux-là: et parce que cet homme venait de les dire devant elle, une force l’obligeait à les redire. En même temps, il lui sembla qu’à cet appel le mort reparaissait, non plus humilié ou ironique comme jadis, mais victorieux et célébrant sa revanche.
D’un mouvement convulsif, Mlle Peyrolles mit ses deux mains devant les yeux pour échapper à la vision du spectre. Elle aurait voulu aussi le supplier. C’était vrai qu’il avait le droit de se venger, mais parmi tant de vengeances possibles, celle choisie dépassait la mesure!
Paisible, Dominique reprit:
--Qu’est-ce qu’il est devenu, votre frère? Il y a comme cela des gens qui s’en vont et qu’on ne revoit jamais plus. En tout cas, c’est son gars...
La voix de Dominique fléchit:
--Moi, j’aurais pas fait comme votre père! Un gars, songez donc! Si on savait lorsqu’on est jeune, plutôt que de n’en pas avoir, on se jetterait à l’eau! A quoi que nous servons, vous et moi, maintenant qu’y aura même plus cinq doigts vivants pour nous fermer les yeux?
Chaque incise creusait un trou de flamme dans le cœur de Mlle Peyrolles, mais bien qu’elle eût envie de crier sous la douleur, elle ne bougeait pas.
--Ce que j’en dis, acheva Dominique, c’est parce que j’ai connu l’autre temps. J’étais le copain du père Peyrolles dans la classe, pas vrai? Et, voyez-vous, Mam’zelle, du moment que vous avez repris le gars, faut le garder! Un gars perdu, ça ne se retrouve pas deux fois!...
La phrase sonna comme un glas d’agonie.
--On a beau vouloir les retenir, il y en a qui s’échappent, murmura Mlle Peyrolles, écrasée sous le verdict.
--Quoi que vous dites?
--Regarde...
Côte à côte, M. Taffin et la Blanchotte sortaient de l’église. M. Taffin gardait ses bras croisés pour maintenir sous sa pèlerine le sachet pendu à son cou et qui contenait les saintes huiles. La Blanchotte, au contraire, avait les bras ballants, de longs bras maigres qui avaient l’air de faucher l’espace pour en écarter un fantôme. Cependant, une détresse pareille ravageait leurs deux visages. Celui de la femme avait pris une expression cruelle, à force d’inspecter avec une jalousie affreuse toutes ces choses vivantes dont la terre se couvre durant l’été et qui, elles, auraient pu mourir sans que personne en souffrît. Celui du prêtre semblait anesthésié. Comment M. Taffin avait-il accepté d’aller encore mentir devant l’agonisante? Il marchait avec la conscience d’accomplir une œuvre étrangère au bon sens, certain que sa volonté présente n’avait aucun rapport avec la logique. Mais la vie aussi est inconséquente. On décide un acte, on s’obstine à le réaliser et on se résigne à un autre!
--Bon Dieu! c’est-y pour ton homme? clama Dominique allant vers la Blanchotte.
Celle-ci jeta un mot farouche:
--Mon homme! Si ça se pouvait!... C’est ma p’tiote!
Encore ses bras tracèrent dans le vide un coup de faulx: elle et le prêtre disparurent à l’angle de la ruelle.
--Si maintenant c’est la jeunesse qui décanille! fit Dominique, que la nouvelle écrasait.
Puis, se retournant vers Mlle Peyrolles, il tendit la main, sembla vouloir montrer la Blanchotte qui n’y était déjà plus:
--Encore une, dit-il d’une voix rude, qui donnerait sa part de paradis pour sauver sa petiote!...
De nouveau, Mlle Peyrolles commença de répéter machinalement: «Encore une qui donnerait...» mais soudain, elle se rendit compte des mots qu’elle prononçait. Un sursaut d’effroi l’éveilla. S’arrachant à l’appui qui la soutenait:
--Chacun pour soi! garde ce que tu sais...
--Mauvais chien gâche de race! riposta Dominique, les dents serrées par un brusque mépris, tandis que Mlle Peyrolles reprenait sa marche inconsciente, d’un pas automatique.
* * * * *
Rentrée dans la maison où _il_ n’est plus, où _il_ ne reviendra jamais...
Dorothée qui est accourue se voit repoussée rudement:
--Je ne déjeune pas. Laisse-moi seule!...
Suit une montée fiévreuse. Des portes battent. Enfin le silence...
* * * * *
Affalée sur un siège, dans cette chambre bleue qu’_il_ avait habitée, Mlle Peyrolles écouta d’abord ce silence.
Il ne remplissait pas seulement la demeure. Tel un voleur, il en avait enlevé tous les souvenirs. Les meubles n’avaient pas changé, les mêmes gravures pendaient aux murs, chaque chose était en place et il n’y avait plus là qu’un lieu désert!