La vie secrète

Part 14

Chapter 143,812 wordsPublic domain

C’était le salon. M. Taffin passa le premier. Était-ce la peur ou la joie, il paraissait en proie à une sorte de délire. Sans regarder autour de lui, sans même jeter un coup d’œil au jardin qui souriait derrière les vitres, il répéta:

--Je l’ai!

--Ah! s’écria Jude qui avait oublié déjà les confidences du prêtre, si vous parlez par énigme, nous n’en sortirons pas!

--Ma lettre! La lettre d’Allemagne! Dire que je désespérais et qu’elle est là!

Jude partit d’un rire sardonique:

--Le beau miracle qu’a fait la poste!

Transfiguré par la joie, le prêtre s’était redressé.

--Oh! ne riez pas! s’écria-t-il. Dieu n’a pas cessé d’enfanter des merveilles. Si les aveugles ne les reconnaissent pas, c’est qu’ils ne peuvent plus voir. Cela n’empêche pas le surnaturel de baigner notre vie! Tenez, si je vous interrogeais seulement sur votre matinée, je suis sûr que, pressé de questions, vous reconnaîtriez qu’une volonté souveraine, plus forte que vos courtes volontés, vous a mené où vous ne vouliez pas! Le voilà, le miracle! C’est l’action divine, presciente de l’avenir, toujours au guet, qui à l’heure où nous avons du chagrin nous console, ou qui encore, en plein danger, nous met par des voies imprévues le secours à portée!

Interdit, Jude examina M. Taffin pour s’assurer qu’une telle clairvoyance n’était pas le résultat d’un espionnage:

--On vous a dit ce que j’ai fait ce matin?

Mais M. Taffin n’entendit pas: s’il éprouvait un besoin violent de parler de son bonheur, le reste du monde lui échappait.

--Je vous répète que Dieu est bon! Six jours d’attente vaine! Ce matin encore, je m’étais dit: «C’est fini, jamais Heimath n’écrira!» Et puis, au sortir de la messe, je rentre au presbytère, j’ouvre la porte... que vois-je? cette enveloppe à terre qui m’attend. Elle est venue le jour même où vous êtes là pour la traduire!... Elle est venue comment? qui l’a portée? je ne sais. Le facteur n’est pas passé. Serait-ce quelqu’un de Revel? Personne à Revel ne soupçonne mon attente. Cadette que j’ai interrogée ne s’est aperçue de rien...

Jude interrompit encore:

--Bref, un message du ciel.

--Vous raillez encore! Prenez garde: si tant de fois on se heurte à l’inexplicable, c’est que Dieu n’a pas besoin d’anges pour accomplir ses voies. Pour moi, c’est une lettre qui lui sert: pour vous, c’est autre chose, moi peut-être, ou quelqu’un qui va venir!

En même temps, il tirait les feuillets de l’enveloppe: huit pages menues, couvertes de cette écriture allemande où lettres et mots semblent s’unir pour donner à la pensée un visage neutre. Jude allait tendre la main pour les prendre: un bruit de voix l’immobilisa.

--Il faut que je le voie!

--Mais puisqu’il est occupé!

--Ça m’est égal!

Jude jeta, blêmissant:

--Est-ce toi, Clerc?

La porte s’ouvrit.

A la vue de Clerc, Jude recula comme frappé de la foudre, et se tournant vers le prêtre:

--Décidément, Monsieur l’abbé, vous étiez prophète: j’ai eu tort de railler!

--Je viens, dit Clerc d’une voix frémissante, pour que vous sachiez...

--Pas ici! Au jardin!... Suis-moi.

M. Taffin eut un geste de détresse:

--Alors! la traduction?...

--Ah! votre traduction!... tout à l’heure... plus tard... Est-ce que je sais? Vous voyez bien que pour le moment c’est impossible!

Et passant devant le prêtre anéanti, Jude entraîna celui par qui lui arrivait son destin.

M. Taffin tomba sur un siège:

--Dieu! que me réserve encore cette nouvelle attente!

Il lui semblait que tout son bonheur avait croulé. Il entendit ensuite des graviers qui grinçaient: il tourna la tête. Côte à côte, plus solitaires dans le jardin qu’au fond d’un bois, Clerc et Jude s’éloignaient à pas lents. Maintenant qu’ils étaient libres de s’expliquer, ils n’osaient plus le faire et, eux aussi, se taisaient!

* * * * *

--Qu’as-tu pris pour venir? demanda enfin Jude, se décidant à aborder l’inévitable.

--J’ai loué une voiture.

Clerc ajouta sourdement, moins pour s’excuser que pour en venir au fait:

--Il y avait urgence.

--L’usine?

--La femme Pastre.

Le cœur de Jude sauta dans sa poitrine en même temps que, par une sorte de contradiction, ne plus se débattre dans l’inconnu lui donnait un allégement.

--Tant mieux: j’aime les positions nettes.

Clerc reprit:

--Ah! ça n’a pas traîné! Elle est entrée ce matin: une heure après, Bouchut arrivait au bureau. Je lui dis que vous êtes parti. Il réplique: «Je m’en f...: si à midi elle rentre, nous sortons et gare à la cambuse!»

--Tu as répondu?...

--Que j’irais vous chercher. Là-dessus, on est convenu d’attendre jusqu’à une heure: voilà.

Cette fois, Jude sourit. Décidément le danger vu de près effraye moins. Épouvanté par cette joie singulière, Clerc croisa les bras:

--Vous n’allez pas vous obstiner, j’imagine!

--Que veux-tu dire?

--Je dis qu’il suffit d’une sottise. Passe d’avoir embauché cette femme,--quand on est exaspéré on ne raisonne plus--mais risquer la maison!

A son tour, Jude contemplait Clerc avec stupeur:

--Aurais-tu promis à Bouchut que je lui donnerai satisfaction?

--Non.

--Tu as bien fait.

--Prétendez-vous?...

--Je prétends qu’ils acceptent cette Pastre ou qu’ils partent. A leur choix!

--Une folie!

--Mon droit!

Il y eut un bref silence. Autour d’eux, le calme était si grand qu’on distinguait le froufrou léger des feuilles agitées par la brise. De temps à autre, un moineau s’envolait d’une branche. La tige balancée d’abord sous l’action du poids frêle se tendait, pareille à un arc, puis, comme un projectile, la bête jolie fendait l’air d’un trait vers le but invisible.

Cependant une tempête bouleversait Clerc. Ses yeux flambèrent. Sans y songer, il revint au tutoyement des jours d’enfance:

--Tu n’as pas compris, je crois. Il y va de la grève!

--Inutile d’insister: je sais.

--Ainsi, tu acceptes de sacrifier l’usine?

--Crois-tu qu’en cédant je la sacrifie moins?

--Et si Bouchut avait raison?

--Toi! c’est toi qui oses l’affirmer!

--Parfaitement: qu’a fait cette étrangère pour pénétrer chez nous? où sont ses titres? Elle prétend qu’on l’a ruinée. Facile à dire! Le savons-nous et comment le prouver? Au moins, Bouchut, les autres, ont travaillé pour toi. Entre une intrigante et ceux qui remplissent ma caisse, je n’hésite pas. Possible qu’aujourd’hui ils s’occupent de ce qui ne les regarde pas: tant pis! tu n’avais qu’à les mieux dresser. Quand on a semé la tempête, on prend la récolte comme elle vient, et tu n’as plus le droit...

--J’ai le droit de parler en maître!

Un pli de dédain amincit les lèvres de Clerc; ses mains tremblèrent.

--Tais-toi donc! toi, parler en maître! Depuis le début, pas une réclamation à laquelle tu n’aies souscrit! Salaires, roulement, ils n’ont eu qu’à parler: tu as tout accordé! Quand on a ainsi lâché le gouvernail, il faut, pour le reprendre, être plus fort. Sinon, mieux vaut laisser filer la barque au gré de l’équipage!

--Le conseil qu’on me donnait tout à l’heure!

--Qui? ce prêtre, là-bas?

--Non, une femme.

--Ah! il y a une femme dans le jeu? C’est donc pour cela que tu as voulu partir et que depuis deux jours je ne te reconnais plus! Une femme! Dieu de Dieu! j’aurais dû m’en douter, cela manquait pour achever la fête!

Désarçonné, Clerc avait reculé.

--Trêve de morale, fit Jude d’une voix coupante: ce n’est pas l’heure.

Et il sembla que simplement pour avoir parlé de cette femme, l’abîme qui les séparait fût devenu plus large. Devant sa découverte, Clerc avait conscience de lutter désormais contre un obstacle impossible à vaincre; Jude au contraire sentait son cœur se serrer comme si, en allant contre les volontés de Thérèse, il achevait de se séparer d’elle!

Soudain Clerc avança de nouveau et saisissant les mains de Jude, le regardant au fond des yeux:

--Pardonne-moi! je suis un maladroit, je ne sais pas m’exprimer et je t’ai peut-être blessé sans le vouloir... Mais, voyons, tu vas te ressaisir!... Il n’est pas possible que tu aies décidé d’abandonner cette œuvre pour laquelle tu as vécu, et tu ne vas pas assister, impassible, au sac de nos machines!

Jude têtu gronda:

--Qu’ils s’avisent d’y toucher!

--Ils oseront! j’en suis sûr.

--Ce n’est pas ce que tu disais hier: tu les faisais plus lâches!

--C’est que je ne pensais pas aux jours de grève.

--Pour ceux-là, on a des gendarmes.

--Parlons-en! cinq hommes contre deux cents; leur vue seule provoquerait l’émeute! Tu ne sais pas, te dis-je: tiens! jadis, tu étais encore tout petit, j’ai assisté, moi, à une grève... Des tisseurs... Pris séparément chacun d’eux était sans doute un brave homme, aimant bien sa femme et ses enfants, et qui n’aurait pas fait de mal à une mouche... Tout le monde d’ailleurs les approuvait. Cela paraît très naturel que des gens qui ont faim réclament du pain à se mettre sous la dent... Et d’abord il n’y eut que des parlottes, des discours, puis des injures, enfin des cris de mort... et voilà qu’autour du tissage les pierres volent: une flamme paraît: tout flambe!... Il y avait dans un des bâtiments un malheureux gardien. Hissé près d’une vitre, sur le toit, il hurlait d’agonie. Tu entends bien? Tous riaient! tous! et l’homme disparut, l’usine aussi!...

La face de Clerc s’était crispée d’épouvante:

--Ah! elle sera bien avancée, cette Pastre de malheur, quand il n’y aura plus d’atelier pour la recevoir. Qu’elle aille crever ailleurs! donne-lui de l’argent et qu’elle file à Toulouse, à Paris, n’importe où enfin, où elle ne nous gênera plus!

Mais Jude ne répondait pas. Il écoutait comme en rêve le vieil homme défendre maintenant cette usine--qu’il détestait pourtant!--et se demandait: «D’où vient que les rôles sont ainsi changés?»

Puis, ce fut un éblouissement: Jude comprenait. Sa foi était morte. Il ne croyait plus à l’œuvre. Hier encore, il aurait tout sacrifié pour elle; aujourd’hui, avec la même ardeur il renonçait à la défendre. Finies les illusions et l’utopie magnifique d’une société de braves gens unis par un travail en joie! Vanité du problème social! quelle que soit la méthode, qu’on résiste ou qu’on cède, la défaite toujours se retrouve au bout.

Une seconde, pareille à un reproche ironique, cette phrase de Thérèse passa dans la mémoire de Jude: «Aisément, on déclare l’entreprise terminée, on n’a même pas achevé de détruire et tout est à construire.» Mais elle s’effaça comme elle était venue, et submergé par une lassitude infinie, Jude détacha ses mains de celles de Clerc:

--Va, dit-il enfin, et laisse-moi faire.

--Ah! s’écria Clerc, tu vois bien, tu commences à me croire!

--Oui, je _vois_ comme tu le dis: je vois le dénouement et justement parce que nous sommes impuissants pour l’écarter, parce qu’il sera la résultante de lois plus fortes que toi et moi, je prétends choisir ma route pour arriver à lui.

La voix de Clerc s’éteignit. Cette fois, il avait la certitude que rien au monde n’arrêterait plus le désastre redouté.

--Misère!

Puis il tourna sur lui-même:

--Adieu.

--Tu pars?

--Ils m’attendent.

--Reste et déjeune avec moi.

--Merci: j’ai dit que je rentrerais avant midi.

--Soit! Annonce ma venue. Le reste me concerne.

Une suprême hésitation parut sur leurs visages. En cette minute définitive, peut-être songeaient-ils que tout n’était pas dit et que d’autres paroles auraient aidé à détourner l’inévitable: mais leurs lèvres restèrent immobiles. D’un commun accord, ils se dirigèrent vers la maison.

De même qu’à leur venue, ils marchaient côte à côte et sans parler. Jude, les épaules alourdies, laissait pendre sa main et caressait au passage les branches des fusains qui bordaient l’allée. Clerc remarqua la poussière qui recouvrait leurs feuilles et dit avec tranquillité:

--On s’aperçoit ici de la sécheresse.

--Bah! il va pleuvoir.

--Veux-tu visiter mon installation? proposa ensuite Jude.

Clerc refusa d’un simple geste, montrant derrière la haie sa voiture gardée par un gamin.

--Alors, passe par ici, c’est plus court.

Une petite porte à claire-voie donnait en effet directement sur la route.

Clerc monta dans le char à bancs, secoua les rênes pour les séparer et partit. Jude rentra dans le jardin.

Il éprouvait du plaisir à marcher, le cerveau délivré, l’âme paisible, parce que la certitude était venue. Ne plus errer dans les ténèbres, ne plus osciller au gré des possibles que l’imagination fait surgir, mais avoir devant soi la bataille, c’est-à-dire le seul moyen qu’on ait encore trouvé pour sortir des cas désespérés, quel soulagement!

Il songeait: «Demain, quoi qu’il arrive, ma liberté commence.» Et il n’aurait su ce qu’il entendait par là. Le plus souvent, les hommes se consolent avec des mots qu’ils croient définitifs parce qu’ils sont très vagues. Cependant, ayant levé les yeux vers le ciel bienveillant, il était tenté de croire qu’effectivement demain il pourrait s’y mouvoir sans que rien le retînt, à la façon des nuages.

Il songeait encore: «Il est singulier que ce qu’on a le plus redouté soit si facile à supporter. Je n’ai pas de chagrin.» Tant de fois il avait cru sa vie même attachée au succès de son œuvre, et voici qu’au moment de voir celle-ci disparaître, il n’avait que la joie d’être délivré et plus d’ardeur à vivre!

Poussé par ce désir d’activité physique, il s’était remis à descendre l’allée par où Clerc et lui étaient passés tout à l’heure, quand un regard jeté vers le salon le rappela au présent: M. Taffin, la tête collée contre un carreau, n’avait point cessé d’attendre et continuait de guetter son retour.

--Au fait, ce prêtre que j’oubliais!...

Aussitôt, il rebroussa chemin, rentra en coup de vent.

--Vous êtes encore là?

--Maintenant qu’il est parti, murmura M. Taffin, j’avais pensé que vous consentiriez...

--Toujours votre lettre?... Alors donnez... vite... Il faut que je retourne tout de suite à l’usine. A défaut du mot à mot, vous saurez du moins l’essentiel.

--Ah! que vous êtes bon!

Hâtivement Jude s’emparait des feuillets et les parcourait.

--Un bavardage, dit-il enfin.

--Quoi encore? dit M. Taffin haletant.

--Eh bien, il paraît que votre opinion ne tient pas debout et qu’une certaine Letgarde est vénérée sur les autels sans y avoir aucun titre. Cet Heimath l’a prouvé le premier: après lui, l’abbé Duchesne. Je suppose que cela vous est égal... à moi aussi.

Jude occupé à rentrer les pages dans l’enveloppe ne regardait pas l’abbé Taffin. Surpris de ne recevoir aucune réponse il leva la tête pour demander:

--Êtes-vous content?

La phrase expira sur ses lèvres.

Spectacle inoubliable: laissant là son chapeau, la lettre que Jude tenait encore en main, M. Taffin venait de se diriger vers la porte. Déjà le jour gris des fenêtres n’éclairait plus que son dos et, au-dessus, le rond blanchâtre d’une tonsure rasée de frais où des gouttes de sueur perlaient, lourdes comme des larmes. Il titubait. Sa main tâtonna, heurtant le bois avant de toucher la serrure. Il sortit enfin. Ses souliers à clous grincèrent sur le carrellement du couloir, puis ce bruit s’accéléra. On eût dit le trot sournois d’un prisonnier qui s’évade. A l’entrée, un grand choc... Jude n’entendit plus rien: et sur la maison, le silence régna désormais--ce silence terrifiant de choses mortes que laisse après lui le destin quand, son œuvre accomplie, il vient de repartir...

V

«_Cet Heimath l’a démontré le premier: après lui, l’abbé Duchesne. Cela vous est bien égal... à moi aussi._»

Pareille à une danseuse, la phrase voltait dans le cerveau de M. Taffin. Il regardait à l’intérieur de lui-même ce personnage bizarre qui disait toujours la même chose et qui était vêtu de gazes tantôt emportées par la giration, dressées en tire-bouchon et tordues comme une flamme, tantôt immobiles et raides comme un linceul. A force de regarder, M. Taffin était tenté de suivre lui aussi ce mouvement universel, car progressivement les maisons, les arbres, les nuages entraient dans la danse. Une contagion de sarabande gagnait l’immobile. C’était absurde, vertigineux et fou.

«_Cela vous est bien égal... à moi aussi..._»

M. Taffin marchait.

En effet, cela lui était tout à fait indifférent que l’univers tournât, que rien ne fût en place, qu’en tout point où une forme s’apercevait dix autres parussent aussitôt. Après tout, qu’y a-t-il de si extraordinaire à voir une forme changer? Il se passe en une seconde bien d’autres révolutions qu’on ne soupçonne pas.

--Ainsi, moi, par exemple...

A ce moment, M. Taffin porta la main à son chapeau pour saluer l’église devant laquelle il passait. Comme il n’avait pas de chapeau, cette main erra dans le vide, autour du front. Sans s’étonner, il continua de chercher quelque temps et laissa retomber son bras. Au fait, pourquoi saluer cette bâtisse où «une certaine Letgarde était vénérée sans y avoir aucun droit». On ne pense pas à tout: les habitudes vont moins vite que la vie.

Une habitude aussi le ramenait au presbytère, car il est agréable de rentrer chez soi et cette maison, quoique délabrée, était bien sa maison. En dépit de la Séparation, il en jouissait avec une sécurité de propriétaire: il y avait son fauteuil, sa bibliothèque, sa table de travail...

M. Taffin fit un haut-le-corps. Sa table... Est-ce qu’il avait besoin d’une table, maintenant?

A cet instant précis, quelqu’un le héla.

--M’sieu le curé!

C’était Jean qui courait après lui.

--M’sieu le curé, vous aviez oublié cela.

Il brandissait le tricorne laissé chez Jude. Du moment qu’on lui rendait son chapeau, M. Taffin n’avait plus besoin d’aller au presbytère. Il se coiffa d’un geste pressé.

--Merci, mon ami.

--Et puis cela... poursuivait Jean.

--Quoi encore?

Jean tendait aussi la lettre: mais rien que d’apercevoir cette petite chose blanche qui savait si bien tuer une âme, M. Taffin était devenu couleur de terre.

--Encore merci, je ne saurais qu’en faire.

--Pourtant...

--Ce n’est bon qu’à déchirer. Déchire.

--Comme M’sieu le curé voudra.

Maladroit, Jean tordit l’enveloppe puis tira sur les angles. Les feuillets résistèrent. Le papier grinçait. On eût dit un corps vivant qui se débat. Étonné, Jean crispa ses mains. Alors cela se fendit tout à coup avec une coupure nette et un crissement pareil à un soupir.

--Encore! dit M. Taffin.

Très vite, cette fois, une nuée de petits papiers s’abattit autour de Jean. M. Taffin les regardait tomber. Sur certains d’entre eux des mots entiers apparaissaient, comme si la pensée abominable s’obstinait à survivre. Le dernier débris s’échappa de la main de Jean.

--A vous revoir, M’sieu le curé. C’est pas pour dire, mais vous ne sauriez pas si chaque jour M’sieu Servin est d’humeur pareille à ce matin?

M. Taffin, qui virait pour s’en aller, répondit à la volée:

--Non, mon ami, je l’ignore.

Son mouvement avait été si rapide que la jupe de la soutane s’arrondit en cloche pour retomber à la manière d’un soufflet qui se vide. Aussitôt les papiers frémirent sur le sol. Quelques-uns sautèrent. M. Taffin eut la sensation que la lettre voulait ressusciter et, saisi de rage, il piétina ces débris. Engoncé dans sa robe, il avait l’air d’un vendangeur dans la comporte. Mais à mesure qu’il s’agitait, d’autres morceaux se levaient en plus grand nombre, gagnés par une vie mystérieuse et toujours renaissante.

--On ne pourra jamais s’en débarrasser! dit-il à Jean avec une sorte de résignation à l’inéluctable.

Puis sans même donner un regard à ce qui était encore sa maison, ni à l’église où l’heure sonnait tranquille,--n’eût-on pas cru que ce jour était pareil aux autres?--il repartit.

D’abord, il suivit une ruelle que remplissait une odeur de foin. C’était une ruelle étroite qui tournait en demi-cercle autour de Montaigut et qui était bordée par des granges. Dans chacune de celles-ci, au niveau du premier étage, le mur abattu avait été remplacé par des poutrelles de sorte que le toit soulevé par le foin tassé ressemblait au couvercle d’une boîte trop pleine.

Ensuite des monticules parurent. Dressés en forme de tronc de cône à la sortie du village chacun avait autrefois supporté un moulin. Trois madriers encore debout rappelaient qu’on avait entendu là un froufrou de grandes ailes et le roulis de lourdes meules. Hélas! combien lointaine cette chanson de richesse! Les madriers se profilaient comme des gibets.

Après les monticules, une route. Elle filait à mi-côte, au-dessus d’un vallon couleur d’ocre, jusqu’à Roumens.

M. Taffin entra dans la campagne. Des coups sourds résonnaient à ses oreilles. Il les écoutait attentivement et réglait sur eux le rythme de sa marche, à la manière des petits soldats.

La route tourna. Un horizon aride et violent se découvrit. Partout des éperons, des ressauts, un chaos de collines. Pareille à une lave, la coulée des sillons descendait barrer la plaine.

M. Taffin s’arrêta enfin. Il avait très chaud, car le temps était lourd. Pas plus de raisons en somme pour aller à Roumens que pour rentrer à Montaigut.

--Asseyons-nous.

Et il s’assit au bord du chemin, tournant le dos à celui-ci.

Il ne pensait plus à rien ou plutôt, s’il pensait, c’était d’une certaine manière bizarre et tout à fait étrangère à son mode habituel. C’est ainsi que remarquant une touffe d’herbe, il s’avisa pour la première fois qu’elle était fixée par des racines et que tout, ici-bas, ou presque tout, est enchaîné. Tout aussi, ou presque tout, est isolé. Ce saule, par exemple, qui haussait là-bas sa tête ébouriffée et faisait mine de surveiller la plaine ne voyait rien. Vivait-il seulement? S’il avait une âme, quel supplice que d’être toujours en place, sans rien soupçonner de l’extérieur que l’isolement donné par la certitude d’être seul de son espèce. Chaque brin vert, les moindres buissons souffrent peut-être au même degré que les hommes! Entraîné par sa rêverie incohérente, M. Taffin commençait de s’attendrir sur toutes ces choses dédaignées parce qu’on ne les regarde pas, quand des mots fusèrent dans son cerveau:

«_Heimath, le premier..._»

La phrase oubliée venait de rentrer à l’improviste, tel un maître qui met la clé dans la serrure sans se soucier du bruit qu’il fait.

Il y a des façons de tourner la clé qui proclament la possession. M. Taffin frémit. En vain aurait-il voulu chasser l’intruse. Son cœur cessa de battre. La phrase sardonique, s’acheva:

«_Après lui, l’abbé Duchesne: cela vous est égal... à moi aussi._»

M. Taffin répondit:

--Qu’est-ce que je vais devenir?

Et parce que cette question résumait l’effroyable regret de ce qu’il avait perdu, il sentit que tout à coup la détresse se révélait à lui.

Qu’allait-il devenir, en effet, maintenant qu’_Elle_ n’était plus. Depuis trois ans, il n’avait agi que pour _Elle_. Il en avait fait sa pensée unique. Sans doute, elle aurait dû rester simplement une Sainte choisie parmi les autres, c’est-à-dire un des innombrables élus qui chantent au ciel devant le Christ. Mais peu à peu il s’était accoutumé à ne plus entendre que sa voix. Occupé d’_Elle_ seule, il avait égaré ses adorations, délaissé le Christ... Pour _Elle_, il eût effacé Dieu!

Les coudes sur les genoux, les poings devant la bouche, M. Taffin sanglota. Une à une de grosses gouttes perlaient sous ses paupières closes, roulaient toutes chaudes le long de sa main, puis s’écrasaient sur sa soutane, y marquant un cerne de poussière.

Il pensait:

--Avant de _la_ connaître, comme j’étais malheureux!

Et il évoqua le temps où il était vicaire à Toulouse et à Villefranche. On le disait alors consciencieux et austère. Le curé de Toulouse déclarait: «Il manque de souplesse, mais il est vertueux.» Celui de Villefranche rectifiait: «C’est un bon prêtre, mais on croirait parfois qu’il manque de charité!» Cependant ni l’un ni l’autre n’avaient compris; car il n’était ni austère, ni vertueux, ni bon prêtre, mais uniquement un pauvre être dont la foi peu sûre ne peut anesthésier la solitude.