Part 13
--Ah! bien, si vous croyez que je pensais à lui!
--Alors pourquoi ce boucan?
--Parce que ça me plaît.
--Tonnerre! Je parie que vous l’aidiez à f... le camp!
--Tonnerre! n’est-on plus libre de gueuler dans son champ?
--Excusez! si vous êtes le propriétaire, fallait le dire. Vous n’aviez donc pas reconnu l’uniforme?
--Je n’ai pas le don de voir à travers une haie, répliqua M. Lethois exaspéré.
--Une autre fois, on agitera son képi.
--C’est cela: allez-vous-en!
--Mais le Pêcheur?...
--Il n’est pas là.
--Il y était.
--Non.
Comme des coups de fouet, cette contradiction achevait de ranimer M. Lethois. Ahuri, le gendarme bougonna entre ses dents:
--Cochon! il m’a encore filé entre les doigts.
--Qu’est-ce qu’il a encore fait, pour qu’on veuille le pincer?
--Toujours le même coup! Dimanche, le maire de Nogaret le paye pour repeupler la mare; l’animal y consent et tranquille, chaque matin, va jeter des carpes que pieusement il retirait la nuit.
--Ce n’est pas un vol du moment qu’il restituait à mesure! En tous cas, il est très loin, en bas du village, quelque part enfin, mais pas ici puisqu’on vous y voit.
Le gendarme étouffa un juron:
--Suffit! chacun en son temps: on retrouvera tout son monde.
--En effet... bonsoir...
Et une joie intime secoua M. Lethois au spectacle de l’homme furieux qui reprenait sa course vaine. Il lui semblait qu’à narguer ainsi la loi humaine, il devenait supérieur à toutes les autres lois, y compris cette loi de mort qui l’épouvantait. Déjà même, il avait l’impression que son corps allait redevenir normal, ses poumons étaient plus libres, il renaissait. Soudain un contact léger, pareil à un glissement de reptile, frôla ses deux mollets. Il voulut reculer, mais ses jambes n’obéirent pas. Quelque chose ensuite se déroula qui fut abominable. Durant l’intervalle d’un éclair, M. Lethois eut conscience d’être suspendu au-dessus du vide, puis d’y plonger. Il était aspiré par le gouffre, croyait en même temps tournoyer. Enfin un choc terrible: ayant perdu l’équilibre, M. Lethois venait de tomber par terre.
--Ça, c’est gentil, dit une voix gouailleuse. Je n’osais pas vous inviter à prendre un siège: mais, vrai! c’est plus commode pour la conversation.
Rouvrant les yeux, M. Lethois aperçut une tête émergeant du fossé et poussa un cri de stupeur:
--Le Pêcheur!
--Gueulez pas, dit vivement celui-ci, c’est mauvais pour les rhumatismes, et ça fait revenir les gendarmes!
--Qu’ils reviennent! S’ils t’avaient pincé, je n’en serais pas à ne savoir comment me relever!
--Ah dites donc, soyez sérieux! c’est pas le moment de conter des blagues.
Déjà, par prudence, le Pêcheur était rentré dans le fourré, mais absorbé par le souci de trouver une meilleure position, M. Lethois venait de rouler sur lui-même pour s’étendre sur le ventre. Sa tête ainsi se rapprocha de celle du Pêcheur, presque à la toucher. Et une accalmie survint.
Loin d’en vouloir au chemineau de l’avoir fait tomber, M. Lethois comprenait que sa chute avait été un heureux accident. La terre sur laquelle il était couché lui donnait de la fraîcheur. La haie l’isolait de tous les regards. Le voisinage même du braconnier était une sécurité en cas d’alerte. Oubliant sa colère, il se tourna vers lui et reprenant le dernier mot qui seul l’avait frappé:
--Des blagues! murmura-t-il, il n’y a que cela dans l’univers!
--Erreur! riposta le Pêcheur, enchanté de reprendre le fil, quand ce ne serait que de pouvoir tournebouler à sa fantaisie sur cette sacrée cambuse de terre, la godille vaudrait le voyage!
Il acheva, secoué par un accès de gaieté:
--Cré bon sort! on voit bien qu’ils ne vous ont jamais collé à l’ombre!
Écrasé par le dégoût du présent, l’âme uniquement occupée de son mal, M. Lethois soupira:
--L’ombre... je connais cela...
--Pas possible! Alors ce devait être dans les temps.
--Non, tu ne comprends pas.
--Aussi, je me disais...
--Ne dis rien!
Et le Pêcheur se tut.
Soutenant son menton des deux mains, M. Lethois fixait le sol sans le regarder. Des images bizarres roulaient maintenant dans sa cervelle. Il s’imaginait avoir quitté sa maison depuis très longtemps. Après avoir couru pendant des jours, il avait dû s’arrêter pour laisser passer la fatigue. L’endroit était inconnu, inconnu le vagabond étendu près de lui. Tout à l’heure, il faudrait repartir, mais le but du voyage aussi lui était inconnu, et c’était cela sans doute qui lui donnait si violemment l’impression de n’avoir pas avancé...
Le Pêcheur, de son côté, profitait de ce loisir pour étudier de près le visage d’un homme «heureux». Quelle surprise! Ce veinard qui jamais n’avait eu de callots sous les doigts, libre de manger du beefsteack et de promener en sécurité sa pelure du dimanche, semblait rongé de chagrin. Tant de tracas se lisaient sur ses traits convulsés qu’on en avait le cœur remué. Incapable de retenir plus longtemps l’expression de sa pitié:
--Ça ne va donc pas, ce matin? reprit-il enfin très doucement.
M. Lethois se contenta de hausser les épaules. Cherchant d’instinct une consolation à sa portée, le Pêcheur poursuivit:
--Vous faites donc pas de mauvais sang! Moi, par exemple, j’ai beau savoir que la rousse se carapatte à mon endroit, je continue de rigoler: je rigolerai jusqu’à plus soif.
M. Lethois ricana tristement:
--Alors, tu rigoleras toujours, mais ne rigole pas qui veut!
Sans qu’il s’en aperçût, et bien qu’il eût horreur de la trivialité, il mettait son verbe au diapason de son étrange compagnon.
--Tenez! M. Lethois, dit vivement le Pêcheur, vous qui avez de la braise, de l’instruction, enfin tout ce qui est nécessaire...
--Eh! je n’ai rien de ce que je cherche! riposta rudement celui-ci.
Têtu, le Pêcheur sourit:
--Si ce n’est que cela qui vous embête, je sais _où on en trouve_.
Il cligna des yeux:
--Ah! si vous n’étiez pas un bon bougre au fond, à preuve que vous avez rembarré le sergot tout à l’heure, plus souvent que j’aurais cassé la noix! Enfin, tant pis! Donc, si ce n’est que des fourmis qui vous manquent, j’en connais, des nids et des nids!...
Un rire découvrit ses dents aiguës.
--Hein! ça vous la coupe, que j’aie deviné? C’est qu’on a aussi sa petite surveillance, quasiment les juges! Des fourmis! pas plus loin qu’à une portée de fusil, j’en ai encore vu ce matin... un nid! autant dire une meule!
--Près du chêne Bouglard? interrompit brusquement M. Lethois, sans même songer cette fois à s’irriter de la curiosité du Pêcheur.
--Juste! vous connaissez déjà?... Aussi à gauche, derrière le mur, dans la propriété,--car moi, je ne fais pas comme vous, je me promène dans la propriété,--à gauche, pas loin de l’orme...
--Parbleu! je me disais bien qu’il devait être là! Des _lasius niger_?
--Ça, vous m’en demandez trop!
--Peut-on y aller maintenant?
--Sans vous faire tort, vaudrait mieux attendre que le cogne soit disparu.
--Le cogne?... Attends.
M. Lethois tenta de se redresser; mais la douleur l’arrêta. Il retomba, découragé.
--J’oubliais... non... merci.
Et le silence recommença.
M. Lethois songeait à l’atroce aventure où il se débattait: le Pêcheur était déçu d’avoir épuisé ses consolations sans calmer ce chagrin. Le bruit de leurs deux respirations s’entrecroisait dans le grand calme du matin: celle du Pêcheur était puissante et espacée comme des coups de soufflet; celle de Lethois, menue et saccadée comme un tictac de pendule. Au-dessus de la haie, le ciel s’arrondissait en forme de voûte. L’odeur des feuilles, le frisselis d’ailes quand un moineau passait, tous ces riens, dont se compose la vie de l’air, donnaient à l’heure un charme paisible.
--Comment va-t-elle, ce matin? reprit soudain le Pêcheur, si bas qu’on l’entendit à peine.
--Qui?
--Celle qui est chez vous.
--Je ne sais pas.
Le Pêcheur soupira et fit une moue gourmande comme s’il croquait un bonbon.
--Je crois que je l’aime, murmura-t-il sourdement.
--Elle a fait là une jolie conquête!
--Ça ne se commande pas.
--Rien ne se commande ici-bas, dit M. Lethois.
Mélancolique, le Pêcheur confirma:
--Rien...
Lethois poursuivit, rêveur:
--On ne sait pas non plus pourquoi les choses arrivent. On ne demande pas à naître et on naît. On voudrait ne pas mourir et on meurt. La vie est une suite d’accidents grotesques.
Les dents blanches du Pêcheur attirèrent son regard.
--Ainsi, par exemple, pourquoi est-ce toi qui es fort et vigoureux? Tu ne sers à rien. Si j’avais été à ta place...
--A ma place, répliqua le Pêcheur que cette philosophie rendait grave, peut-être bien que vous n’auriez pas bu.
--Évidemment.
--Alors, plus besoin de caboulots ni de bouteilles. Autant se mettre calotin! et les calotins, c’est de la racaille...
--Possible, mais j’aurais fait de grandes choses!
--Non, M. Lethois.
--Pourquoi?
--Rapport à la rousse.
--Te figures-tu que j’aurais volé?
Le Pêcheur haussa les épaules:
--Quand on a le feu aux entrailles et la machine vide, les principes, autant dire de la graine de pissenlit. On souffle: il n’y a plus rien.
--Il y a beau temps que j’ai soufflé sur les principes! repartit M. Lethois avec un rire sec. Il y a aussi des heures où je voudrais faire sauter l’univers avec de la dynamite, tant je le trouve bête et mal construit. On me croit un bourgeois. Je suis un anarchiste.
--Vous m’étonnez, dit le Pêcheur. Moi, au contraire, je trouve utile qu’il y ait des gendarmes. Si j’étais Fallières, j’en augmenterais le nombre: car, enfin, si je n’ai pas de poignon, je profile du moins comme tout le monde des bois, du fossé, de la route... Qu’est-ce que je deviendrai quand tout le monde aura le droit de pêcher ou de braconner? Faut aussi être juste: l’hiver, qui me loge à la prison? C’est pas moi, bien sûr, qui va payer la nourriture! Un chambardement dont je n’ai rien à tirer, zut!
--Tu es conservateur?
--Je tiens à ce qui est. Ce n’est pas la même chose.
--Si.
--Non.
M. Lethois que ces propos lassaient, résuma dans une formule son mépris universel:
--La vie me dégoûte.
--Bon Dieu de bon sort, vous n’y connaissez rien!
Les yeux du Pêcheur s’étaient allumés comme une braise:
--Rien de pareil encore à l’agrément de se sentir bon pied, bon œil et de traîner sa godaille! Être feignant, humer le bon air la nuit, de jour se faire calciner l’échine, rencontrer une garce de temps à autre, par ci par là piquer une cuite, et puis s’en aller à sa fantaisie sans demander permission, un rêve! Oh! je comprends, c’est pas reluisant pour un type à redingote: il vous faut aussi des élégies lacrymatoires, des larbins, que sais-je!... Tout de même, la vie est un fameux gâteau puisque chacun, dès qu’il y a mordu, veut s’en empiffrer jusqu’au gosier. Moi, voyez-vous, je me f... d’être pauvre, de la rousse et du tonnerre de Dieu, du moment qu’il reste encore du lapin et de la cerise... Mais regardez-moi donc ça! rien que ce buisson! Est-ce assez beau et commode? Et le soleil! Paraît que des gens ne le voient que tous les six mois: pauvres bougres, je ne changerais pas avec eux, sûr comme je suis là!
--Tais-toi, cria M. Lethois, ne parle pas de ce que tu vois.
--Parbleu, j’en sais pourtant là-dessus autant que vous! C’est-y que vous verriez par hasard deux clochers, là où les gueux n’en trouvent qu’un?
Instinctivement, le Pêcheur avait désigné du doigt la flèche de Montaigut; instinctivement aussi, le regard de M. Lethois avait suivi la direction. M. Lethois eut une sorte de gémissement:
--En effet, j’en vois bien deux.
--Alors, c’est que vous êtes fou. Il n’y a que le médecin pour soigner ces choses-là.
--Un médecin!
Subitement, M. Lethois venait de se dresser. Le Pêcheur avait raison. C’était un médecin qu’il fallait trouver, tout de suite. Il devait exister une drogue, une poudre, n’importe quoi pour détruire de pareils cauchemars!
--Un médecin! Tu dis vrai!
--Ça serait-il pour de bon que vous croyez dérailler? gouailla le Pêcheur interloqué.
M. Lethois fit un effort pour se lever et retomba.
--Ah! s’écria-t-il, où en découvrir? Jamais je ne pourrai aller jusqu’à Revel!
--Si ce n’est que la course qui vous embête, interrompit le Pêcheur, croyant toujours à une plaisanterie, vous n’avez qu’à toquer au château. Paraît qu’y s’en trouve un, et un fameux!
--En es-tu sûr?
--Aussi sûr que je parierais que c’est lui qui s’amène.
--Lui!
Cette fois, les forces décuplées par une frénésie de désir, M. Lethois était parvenu à se mettre debout. La tête virée, l’air égaré, il tourna les yeux vers le point de la côte de Saint-Julia qui seul était visible pour le Pêcheur. Celui-ci ne s’était pas trompé. Un homme, à cent mètres, descendait la route vers Montaigut. Bien qu’il parût comme tout l’horizon visible enveloppé de brouillard, à cause de cela peut-être, M. Lethois le reconnaissait sans hésiter. C’était le même qui, le soir du whist, avait demandé l’adresse de Mlle Peyrolles: même allure, mêmes vêtements!
Marc en effet rentrait. Parti de grand matin pour ne point rencontrer encore Mlle Peyrolles, il revenait, réconforté par la marche au grand air, le cœur résolu et déchiré, ayant désormais autant de hâte à libérer sa conscience qu’il avait mis auparavant d’ardeur à reculer l’échéance.
--Et tu m’assures qu’il est médecin?
--Quand je vous dis que la châtelaine s’est férue d’un potard!
--Ah! s’il l’était!... je verrai bien!
Titubant, M. Lethois partait.
--Eh bien, quoi! on s’en va comme cela, sans dire bonsoir?
Stupéfait, le Pêcheur avait eu un mouvement de colère. Prudemment, il sortit la tête du fourré et inspecta l’horizon:
--Pas plus de cogne que dans mon œil; on peut y aller!
Aussitôt il se leva, partit à son tour pour rattraper Lethois:
--Attends, sac à fourmis! on t’en collera un autre jour, des pucerons!
Déjà M. Lethois atteignait le rebord de la route. Quand le Pêcheur le rejoignit, il venait d’aborder Marc.
* * * * *
Ce fut ensuite une scène rapide, quelque chose de terrible et de très simple, comme il arrive lorsque le sort décide. Devenu tout à coup respectueux et grave, ayant peut-être la conscience mystérieuse que le destin était devant lui, le Pêcheur s’arrêta; il écoutait sans perdre un mot, sans les comprendre tous...
--Pardon, Monsieur, dit M. Lethois, on me certifie que vous êtes médecin.
--Je le suis en effet, répond Marc sèchement.
--Alors, permettez-moi... consentiriez-vous à me soigner tout de suite?
Une angoisse brusque du regard accompagne la demande, et cette angoisse est telle que Marc, après avoir hésité, suspend sa marche et examine l’étrange personnage qui le hèle.
--Je vous en supplie... une minute suffira, j’espère: d’ailleurs, je dois être facile à remettre; sans cela, serais-je ainsi sur les routes? Avant-hier j’étais encore comme tout le monde et puis...
Ici un mouvement de Marc:
--Vous souffrez des yeux, n’est-ce pas?
--Non... comment savez-vous?... j’ai bien eu dans les yeux quelque chose, mais...
--Pourtant n’avez-vous jamais vu double, ou confondu des couleurs, par exemple le vert avec le rouge?
--Qui vous a dit?
--Enfin une gêne dans la marche, des douleurs de jambe en coup de fouet, tout à coup...
La voix de M. Lethois s’étrangle.
--Cela aussi.
--En effet, Monsieur, il convient de vous soigner, si vous ne l’avez déjà commencé; mais veuillez reconnaître que ce n’est pas ici l’endroit.
--C’est donc grave?
--Grave!... assez pour qu’il n’y ait pas de temps à perdre.
--Au moins, peut-on guérir?
Les demandes vont en s’éteignant. A chaque mot qui tombe de la bouche de Marc, il semble qu’un peu plus de cendre blêmisse le visage blême de M. Lethois.
Sans qu’il puisse deviner le drame auquel il donne un dénouement, Marc est étreint par une vague pitié:
--Il y a toujours quelque chose à tenter, dit-il évasivement.
--Ah! monsieur, vous avez l’air de ne pas croire que je suis un homme! et pourtant j’ai besoin de la vérité, il me la faut!
--Songez, fait encore Marc en éludant la réponse, songez que je ne puis ici vous examiner comme il serait nécessaire, encore moins donner un avis ferme. Je demeure chez Mlle Peyrolles: revenez me trouver... plus tard... cet après-midi par exemple... oui cet après-midi. Moi-même, j’aurai l’esprit plus libre...
--Mais enfin, mes yeux?... Je veux savoir... dites!... mes yeux?... Garderai-je mes yeux?
--Ah!... vos yeux!...
Un geste de découragement avoue le désastre.
Alors, les épaules écrasées, les cheveux se hérissant d’horreur, la bouche tordue, devenu la forme humaine de l’épouvante, M. Lethois commence à reculer:
--Merci, monsieur, cela me suffit...
Puis, tandis que Marc repart sans retourner la tête, une voix dit:
--Nom de D... v’là qu’y se fauche!
Et se jetant vers Lethois, le Pêcheur le reçoit dans ses bras...
IV
--Personne?
--Non, monsieur.
A la vue de Jean installé sur le seuil comme pour guetter son arrivée, Jude avait eu un battement de cœur.
--Alors qu’est-ce que tu attends?
--Monsieur avait dit qu’il irait ce matin à Revel.
--Inutile, je ne pars plus. A propos, n’aurais-tu pas aperçu M. Lethois?
--M. Lethois?
--Oui, on le cherche... le docteur Pontillac, tout le monde...
Un bruit de voix confus interrompit la phrase. Là-bas sur la route qu’ils ne pouvaient apercevoir, des cris d’appel s’élevaient.
--Qu’est-ce?
--Des gamins, sans doute...
Le bruit s’éteignit.
--De toute manière, reprit Jude, reste là jusqu’à midi.
--C’est du monde qui doit venir?
Jude ne répondit pas à la question.
--Je vais travailler: si l’on me demande, tu me trouveras là-haut, dans ma chambre.
Et il monta.
* * * * *
Non, il n’attendait plus personne, ni message de Clerc, ni des nouvelles de l’usine: une rafale venait de substituer aux angoisses d’avenir l’énigme du présent. Plus d’inquiétudes ni de suppositions vaines: rien qu’un intense besoin de recueillement pour discuter avec lui-même l’aventure qui le ramenait ainsi l’âme changée.
Ayant traîné un fauteuil près de la fenêtre, Jude ouvrit celle-ci et se laissa tomber sur le siège. Ensuite le regard flottant, les yeux occupés par la seule perspective du vaste ciel où moutonnaient des nuées grises, il réfléchit.
Depuis qu’il avait quitté Thérèse, c’était la première minute où il pouvait se ressaisir. Tant qu’il avait été près d’elle, dans le jardin, il ne s’était pas aperçu qu’il y eût rien de changé en lui. Au départ aussi, lorsque maître de la main de Thérèse, il l’avait serrée dans les siennes, les mots qui lui étaient montés aux lèvres n’avaient rien eu d’extraordinaire... Mais, dès que Pontillac avait parlé, et encore tandis qu’il rentrait en hâte vers ce logis, comme il avait compris le mensonge d’une telle tranquillité! En ce moment même et sans ce mensonge, d’où lui seraient venues cette ardeur de vivre et cette fièvre qu’en d’autres temps il eût jugées l’apanage exclusif de la vingtième année?
Il ne put se tenir d’un peu d’agacement:
--Un élan de jeunesse vraiment tardif!
Puis il haussa les épaules:
--Ce n’est pourtant qu’une femme pareille aux autres!
Pareille aux autres... était-ce bien sûr? Et malgré lui, il s’efforça de la revoir.
Par une suggestion puérile, quand Pontillac lui avait parlé de Thérèse Wimereux pour la première fois, il avait imaginé une vieille fille d’abord pédant, devenue tour à tour bas bleu au contact d’un monde académique et revêche par suite de l’isolement. Quelle surprise en la voyant paraître, si différente du modèle attendu! Quelque chose cependant l’étonnait plus encore: c’est qu’en la voyant telle, il n’aurait pu admettre qu’elle fût autre. Sa voix tout de suite lui avait donné l’impression d’une musique familière; son regard, la sécurité d’un regard déjà connu. Il avait aussi oublié le nom qu’elle portait, et encore que lui-même comptait s’occuper de Lethois. Avant même qu’elle eût parlé, il avait compris qu’il était venu pour elle et devait lui appartenir!
--Si seulement elle était jolie!
Analysant l’image retrouvée, Jude tenta de se débattre contre le prestige. Une chaleur courut dans ses veines. Il sourit.
Jolie? non. Elle était mieux. Sait-on d’ailleurs pourquoi une femme est désirable? Parce que celle-ci n’avait aucune coquetterie, parce que tout dans son maintien affirmait le dédain de plaire, peut-être l’avait-elle attiré plus sûrement que tant d’autres dont les grâces ne cherchent qu’à s’offrir. Et continuant de l’imaginer, il découvrit son visage comme il avait admiré sa main.
L’ovale de son front, le ton cendré des cheveux, la courbe des lèvres restées graves encore que souriantes, tout en elle suggérait l’idée d’une beauté moins régulière que vivante. Certaines, à son côté, auraient lutté d’éclat; auprès d’aucune, Jude n’avait à ce degré perçu la vie. Il se rappelait aussi l’incroyable mobilité des traits, cette passion qui semblait la secouer toute dès qu’elle parlait, et il ne la découvrait pas seulement vivante dans son attitude mais encore dans sa pensée; il n’était pas jusqu’à cette façon de forcer audacieusement les secrets d’autrui en livrant le sien, qui ne la rendît délicieuse.
--Délicieuse, certes: mais raisonnable!...
Poussé par un goût de revanche contre cet envahissement de lui-même, Jude sourit de nouveau.
Quoi! parce qu’il parlait des ouvriers sans illusion, elle le trouvait injuste? Parce qu’il avait avoué sa crainte d’être dupe, elle l’accusait de déserter son œuvre? Passe encore d’admirer Tolstoï: qui accepterait d’appliquer la non résistance aux conflits de la vie réelle?
Il résuma:
--Elle a lu trop de livres...
Lui du moins, s’il en lisait encore, n’y croyait plus. Passé, Dieu merci, ce temps où le cliquetis d’une utopie bien dite lui grisait le cerveau. Assez d’idéal! Le monde est œuvre de réaliste.
L’image de Thérèse, un instant voilée par une pénombre, reparut devant Jude.
Pourtant d’où venait qu’en écoutant les folies qu’elle avait dites, il avait eu aussi l’émoi de la vérité proche? Évidemment, donner aux ouvriers quelques avantages, leur céder une part minime de son gain, garantir leur vieillesse contre la misère, c’était bien: quelle distance néanmoins entre ces concessions de charité dosée et la vraie collaboration! Il ne sert de rien d’augmenter un salaire si celui qui touche peut accuser la règle de fantaisie et demeure étranger aux décisions qui la fixent. De même est-ce bien assurer la justice que d’affirmer son bon plaisir comme raison suprême?
Retour inattendu: voici qu’après avoir été si parfaitement assuré de ses droits, Jude y apercevait quelque chose d’incertain et de sommaire. Il se demandait: «N’ai-je pas eu tort de leur imposer cette Pastre _parce que cela me plaît_?» Était-il évident aussi que la participation aux bénéfices fût une garantie stricte de la part de chacun? Puisque l’idée de partager les pertes était absurde, c’était donc que le partage du gain tire sa force de principes étrangers à la stricte justice...
Ainsi, progressivement, le prêche de Thérèse redevenu pressant accaparait son esprit, comme Thérèse elle-même avait accaparé son cœur. L’enveloppement se poursuivait, irrésistible. En même temps une joie sourde gagnait Jude. Il était emporté vers des mondes nouveaux. Il jugeait misérables ses craintes, il avait oublié Clerc... Brutalement, la réalité le rappela sur terre. On frappait à la porte.
--Monsieur, on vous demande!
Qui pouvait venir, sinon quelqu’un de l’usine?
Dans un éclair, Jude entrevit l’atelier en révolte, les machines arrêtées. Il dut se raidir.
--C’est bon, j’y vais.
Cette fois, les théories venaient de partir pour rejoindre les rêves. L’image même de Thérèse s’effaça. Il descendit, le cœur figé, escomptant d’avance une catastrophe, résolu à rester plus fort qu’elle.
Au pied de l’escalier, ce n’était que M. Taffin qui attendait, des papiers à la main!...
--Quoi! vous encore!...
Sans remarquer la rudesse de l’accueil, le prêtre eut un geste d’ivresse:
--Je l’ai! fit-il d’une voix sourde. Mais d’abord, conduisez-moi. Ici on nous écoute.
En même temps, il désignait Jean dont la silhouette se détachait à l’entrée.
--Soit! entrez ici, et faites vite: je suis pressé.