La vie secrète

Part 15

Chapter 153,920 wordsPublic domain

Ah! cette solitude cent fois pire que celle des plantes! Cette solitude de fonctionnaire sans famille et qui va de famille en famille, témoin d’office à chaque naissance et à chaque deuil, confident des plaisirs d’alcôve et des épouvantes de mort! Cette solitude où chaque pas provoque le rappel aigu de ce qu’on désire éperdument et de ce qu’on n’aura jamais! Le matin, réciter des prières payées, ressasser des supplications stéréotypées pour telle intention qui ne vous est de rien ou pour la mémoire de défunts inconnus; puis, la messe expédiée, entamer la série des corvées du métier: catéchisme que les enfants n’écoutent pas, prône fait de lieux communs copiés dans les recueils, visites aux malades; parfois suivre, cierge en main, la bière d’un client riche ou encore expédier distraitement la boîte de sapin réservée aux dernières classes, et le soir enfin, harassé, las de parler et de marcher, la gorge sèche, le cerveau vide, rentrer dans l’appartement glacial pour s’y retrouver seul! Non, M. Taffin n’avait pas menti à M. Lethois: quel suicide n’eût paru préférable à cette agonie lente?

Or, voici que l’abomination s’était effacée. Plus d’enfer: un éden. Après le désert, l’air qui embaume, des vergers. La Sainte avait paru. S’emparant de la petite flamme vacillante qu’était l’âme de M. Taffin, elle l’avait ranimée. Mon Dieu! quels délices! ne plus se donner à tout le monde mais à une seule! Pareil à une lentille, l’amour ramasse les rayons épars qui ne réchauffent rien et fait surgir un brasier!

Un tremblement secoua M. Taffin.

Ce n’était pas un songe: il avait aimé! car aimer c’est connaître la fièvre que donne une présence, le jet de toute l’âme vers celle qui repart, le dépouillement de soi une fois qu’elle est partie! Il avait aimé jusqu’à la volupté, plus ivre de rêves mystiques que des tressaillements de la chair, plus amant que s’il eût serré dans ses bras une femme: il avait aimé au point de ne plus voir que sa vie suivait un cours pareil et de la vivre sans effort, la tête au-dessus des nuées, en plein ciel.

Des détails surgissaient, précis.

Tel soir, tandis qu’il était à sa table, la lune parut. Entouré d’un halo, soulevé comme un ostensoir par un officiant mystérieux, l’astre montait droit au-dessus de la Montagne noire. Et il était d’abord très pâle, tout uni, pareil à une plaque énorme de métal. Mais peu à peu, des ombres avaient modifié son aspect; des lignes, tracé l’ovale d’un front, l’arc des cils, une bouche; le halo blond était devenu semblable à des cheveux. Certain que ce visage merveilleux le regardait, M. Taffin avait tendu les bras. D’un geste chaste, la vision ramenait déjà son voile. Quand M. Taffin était revenu à lui, il s’était retrouvé à genoux, adorant un nuage derrière lequel la lune avait passé.

Un autre jour, à l’église, il priait, la tête dans ses mains. Prière exquise et vagabonde: il ne disait que «Je vous aime» et chaque fois avec ces mots croyait prendre une rose dans une corbeille pour la jeter à l’adorée. La paix de la nef ouatait l’air. Le silence était exquis. On percevait le crépitement de l’huile dans la lampe du chœur. Tout à coup, un souffle rafraîchit son épaule. Distinctement, une voix a répondu: «Merci». Hallucination, c’est bien possible: mais où voit-on qu’il faille une réalité pour enchanter le cœur de l’homme?

Et c’était encore la joie d’enfantement renouvelée chaque soir, depuis que chaque soir il se faisait historien pour mieux connaître la bien-aimée. C’était cette extase le jetant hors du présent et qui, tour à tour, le transformait en paladin, en reître, en ascète.

Ainsi quel que fût l’heure ou le lieu, depuis deux ans, l’amour, pêcheur vigilant, avait ramassé dans un filet ses actes, jusqu’à ses désirs, pour les traîner au grand soleil du rivage.

Brusquement, visions, ivresses d’amant et joies de saint, tout s’efface. Il n’y a plus rien. Le néant, l’absence...

Une sueur d’agonie couvrit le front de M. Taffin. Il se sentait écroulé au fond d’un trou. Chaque pensée, fossoyeur hâtif, jetait sur lui la pelletée de terre qui est l’adieu des vivants.

--Qu’est-ce que je vais devenir?

Allait-il tout à l’heure rentrer au presbytère, dire comme d’habitude le bénédicité, s’attabler, réciter les grâces, puis le bréviaire?...

En même temps, M. Taffin croyait voir un homme pareil à lui qui s’asseyait devant le repas servi par Cadette, se promenait sur la terrasse, ânonnait des versets, et cet homme qui parlait, mangeait, marchait, lui apparaissait plus effroyablement prisonnier que les touffes d’herbe enracinées près de lui ou les arbres plantés là-bas...

Allait-il encore demain matin se lever à cinq heures, s’impatienter ensuite contre l’enfant de chœur qui arrive en retard ou ne s’est pas débarbouillé, enfin vêtu d’une chasuble monter à l’autel et commencer la messe?...

M. Taffin s’éveilla en sursaut.

La messe! il l’avait célébrée ce matin, si paisible! mais demain, l’oserait-il? car la messe résume le sacerdoce; elle est l’attache qui lie régulièrement le prêtre à la communauté; elle est l’acte suprême qui contraint Dieu. Comment demain, sans la plus horrible profanation, approcher du sacrifice, le désespoir au cœur, un doute sur les lèvres?

M. Taffin voulut se défendre contre des mots plus forts que ses propres sentiments.

--Je ne doute pas, d’ailleurs...

En effet, il ne songeait pas à discuter l’Évangile, ni la divinité du Christ, ni aucun dogme. Cependant, après avoir si bien confondu son amour et sa foi, pouvait-il promettre qu’une fois à l’autel et voyant au-dessus de lui la statue de sainte Letgarde devenue un simulacre vain, il n’aurait pas la tentation de supposer aussi le tabernacle vide? Et ce fut une impression de terreur. Il aurait voulu anéantir ce demain que rien ne pouvait empêcher de venir. Il désira passionnément disparaître ou bien encore redevenir un homme pareil à tous les hommes. La soutane lui brûlait le corps. Il blasphémait. N’avoir jamais été prêtre! Ne plus l’être! Pourquoi même l’était-il devenu? Voilà: on naît dans une ferme, les parents sont très pauvres, le gosse plaît au curé et l’on songe qu’il serait facile de ramener un peu d’argent dans la maison. Lui aussi, le gosse, aurait un logement payé par la commune, il pourrait être considéré, dîner chez les gens riches... C’est dit: on l’enverra au séminaire. Que le payement soit fait du meilleur de la vie, que vendre ainsi l’innocent soit un trafic d’esclave, personne pour le crier: quelle pitié!

--Ah bien! M’sieu le curé, c’est-y que vous êtes aussi venu prendre le frais?

Frémissant, M. Taffin se retourna et aperçut Dominique. Il rit douloureusement:

--Comme tu le dis, je prends le frais. Tu ne travailles pas ce matin?

--Si fait. C’est les vaches à Petiton qu’on doit ferrer. Je suis à leur rencontre. Et ça va toujours?

--Ça va.

Dominique fit juter sa pipe grâce à une série d’aspirations béates.

--Tout de même, si vous aviez un brûle-gueule, ça irait mieux, pas vrai?

--Je ne crois pas.

--Affaire d’habitude, quoi!

Dominique contempla ensuite les nuages qui, venus de Castres, s’étalaient sur la plaine et donnaient à celle-ci l’aspect d’une soupière fumante. Placide, il n’éprouvait plus le désir de parler. Le contentement d’être à côté d’un autre lui suffisait.

Toujours assis sur l’accotement, M. Taffin retomba dans ses pensées.

--Toi qui as de l’expérience, reprit-il soudain, crois-tu qu’à Toulouse, ou dans une grande ville, un homme sans métier et sans argent pourrait se tirer d’affaires?

Dominique haussa les épaules.

--S’en aller sans rien dans les doigts, c’est pas des choses à risquer. Y a quelqu’un d’ici qui voudrait quitter?

--Oui.

--Un imbécile, alors.

--On ne sait pas.

--C’est tout su.

Il se fit un nouveau silence. Dominique reprit après une courte réflexion:

--Ça ne profite déjà pas quand on a de l’argent. Tenez, dans les temps, le fils au vieux Peyrolles avait filé comme cela... Vous ne l’avez pas connu?

--Mlle Peyrolles a donc un frère? interrompit M. Taffin sans étonnement, car rien des autres, à ce moment, ne le touchait.

--Sûr! un gars planté, solide, qui avait de l’éducation, enfin le nécessaire... Faut croire qu’il ne s’entendait pas avec le vieux: tant et si bien qu’il a filé et puis, bernique! On ne l’a plus revu, il en est mort...

--Marié?

--Non... peut-être bien... Et puis je m’en f... s’il n’y avait que le mariage pour vous aider dans la débine!

--Ainsi tu crois que, même en cas de nécessité, un homme aurait tort de quitter?

--Si c’est la nécessité, rien à dire, naturellement. Une supposition: qu’on vous chasse de la cure, faudrait bien décaniller!

--C’est précisément ce que je demandais.

--Seulement, nécessité ou pas, partir serait toujours une bêtise.

A son tour M. Taffin haussa les épaules.

--Enfin! reprit Dominique, les voilà qui s’amènent!

Du côté de Roumens, des vaches accouplées avaient paru. La tête basse, le mufle protégé par un réseau en cordes, elles avançaient d’un pas rythmé. Petiton marchait devant elles, sans s’occuper d’être suivi. De temps à autre seulement, il levait l’aiguillon, puis le laissait retomber sur le joug. Au bruit sec de ce choc, les bêtes se pressaient d’un imperceptible élan et leur marche reprenait, très lente, grave comme dans une procession.

A cette vue, M. Taffin eut un rictus amer. Quelle distance entre ses pauvres scrupules et l’auguste sérénité de ce paysan! N’était-ce pas le vrai prêtre, celui-là, par qui viennent à chaque été les dons merveilleux de la terre et le froment pour calmer la vraie faim?

--C’est-y que le sol est donc si frais? fit Dominique surpris de voir le curé se lever.

--On ne peut pas toujours rester, dit M. Taffin que chassait l’approche d’une nouvelle présence humaine.

Il repartit. Cette fois, il descendait vers la plaine par un sentier abrupt, fossé plutôt que chemin. Là, du moins, il avait chance de ne rencontrer personne; peut-être aussi, à marcher indéfiniment par des routes solitaires, espérait-il lasser la voix qui l’escortait. Fragilité du bonheur le plus sûr! Pas n’est besoin d’un livre ou d’une lettre pour tuer: une phrase avait suffi! Ah! pourquoi Servin l’avait-il prononcée et de quel droit!... Et si, par hasard, il avait mal lu?...

Brusquement M. Taffin s’arrêta de nouveau.

L’idée--folle!--venait de s’incruster dans son cerveau, l’hypnotisait. Il la contempla, stupéfait.

C’était possible! Un homme, en hâte, parcourt huit pages, les résume en dix mots. Dix mots! voilà donc tout ce que M. Taffin connaît, ce pour quoi il se torture! Or, ceci n’est pas une hypothèse, un traducteur se trompe. Il peut oublier un «peut-être» ou un «non». Si le génie de la langue lui est hostile, le contresens arrive spontanément. Rien ne prévient de sa venue. Il est d’autant plus redoutable qu’il se prête mieux au mode habituel de penser...

Mais admettons que dans la lecture rien n’ait échappé, que le texte entier soit net, parfaitement clair, exactement compris: comment dans une glose si courte--dix mots!--tenir compte des réticences, des atténuations, des doutes, de tous ces points d’interrogation prudents qui sont la vraie trame de l’histoire?

Comme un fleuve qui rompt sa digue, un torrent de joie balayait l’âme du prêtre.

Fou! qui avait oublié la discipline salutaire apprise en écrivant l’histoire de sainte Letgarde; fou! qui dédaigneux des sources s’était contenté d’un récit de seconde main! Il fallait reprendre l’original, le suivre mot par mot, après cela encore vérifier que rien n’était omis. Cela demanderait du temps, de l’argent... Qu’est-ce que l’argent, le temps, grand Dieu! si le salut doit suivre.

M. Taffin fit un geste de délire. Il fallait tout cela! et tout cela était impossible, car la lettre n’était plus! Lui-même en avait piétiné les morceaux. Et dire qu’aveugle il s’exaspérait alors de ne pouvoir leur arracher cet air de chose vivante, avertissement suprême de l’aimée avant le sacrilège!

Il rit ensuite à la manière d’un insensé:

--Heureusement, il n’y a pas de vent!

Et une montée furieuse suivit. Éperdu, il retournait ramasser à genoux ce que le vent aurait bien voulu lui laisser. Il en était là désormais que sa destinée tenait à un souffle d’air--comme si les souffles qui passent devaient se soucier d’une destinée humaine!

A partir de la route, il courut. Il songeait: «Je me rappelle que Jean était devant la porte: même si le vent avait soufflé, la maison les aurait protégés.» En même temps, il jouissait de l’atmosphère morte, du silence épais. Pas un frisson dans la campagne. Au contraire, à l’approche de Montaigut, on eût dit que le calme se faisait plus lourd et à mesure un espoir miraculeux le soulevait. Enfin, plus que trente mètres, plus que vingt... le presbytère qui paraît... Cadette, les cottes retroussées, un seau vide à la main, est aussi devant la porte, mais sur le sol _il n’y a rien_, plus rien qu’une flaque d’eau et la trace du lessivage qui a tout emporté!

La gorge étranglée, M. Taffin tendit le bras vers la terre détrempée:

--Est-ce vous Cadette, qui auriez...

--Évidemment! c’est moi!

--Ainsi, les papiers?...

--Quels papiers?

--Une lettre que j’avais déchirée.

--Craindriez-vous que je n’aille lire dans les ordures?

Alors une frénésie de mâle trompé:

--Il y avait là tout à l’heure des morceaux... de petits morceaux de papier. Ils y étaient quand je suis parti. Je veux qu’on les retrouve. Aidez-moi à les chercher, tout de suite!

--Les chercher? où? Puisque je vous dis que j’ai dû jeter au moins dix seaux avant d’enlever le fumier qui était devant chez vous!

--Dieu de Dieu!

M. Taffin a levé les mains; sa voix tonne. A l’aspect de cet homme à demi fou, maculé de boue, hurlant son désastre, Cadette a un brusque recul et s’efface dans le couloir: la porte bat, le verrou grince. M. Taffin ne trouve plus devant lui qu’une muraille close...

Il recula. Il ne se rendait plus compte de ce qu’il avait dit ou fait. Il ne se souvenait même plus de ce qu’il était venu chercher. Fermant les yeux, il enviait la félicité des plantes. Quel châtiment d’avoir une âme!

Puis ce fut un appétit furieux d’oubli. Il aurait voulu ignorer quel il était et que d’autres hommes pouvaient passer près de lui. Tout était donc fini! Quand on perd une femme, un ami, encore reste-t-il une tombe. Lui n’avait plus rien, pas même un Dieu! Car savait-il si Dieu n’est pas chimère, la Trinité un rébus de visionnaire, le sacerdoce un mode barbare de fonctionnarisme traditionnel? Hier, il eût signé de son sang la réalité de l’aimée tant il avait perçu mille fois sa présence, et l’aimée n’existait pas! Tout mentait. Le mensonge était dans sa conscience, dans son chagrin. Le néant lui-même devait mentir!

--Ah! M’sieu le curé, c’est le bon Dieu qui vous envoie!

Livide, M. Taffin ouvrit les yeux. Une forme avait surgi près de lui. La Blanchotte, ivre d’avoir vu agoniser sa fille, sanglotait à son côté.

--Elle est si mal! voilà maintenant qu’il faut que vous veniez la confesser.

--Moi?

Il y eut un silence. Un atroce débat déchirait cette âme de prêtre.

--C’est bien, dit-il, j’irai...

Ensuite sa voix s’éteignit, sembla demander pitié:

--Mais pas tout de suite... non vraiment, tout de suite, je ne pourrais pas!...

VI

Ainsi, à la même heure, et sans qu’ils s’en doutassent, en des endroits si proches qu’ils auraient pu s’apercevoir, arrivants et habitants étaient pris tour à tour par la rafale commençante.

Seule, Mlle Peyrolles attendait encore la venue du destin, sans doute parce que seule aussi elle l’avait prévu redoutable. La veille, à force de volonté, elle était parvenue à se réfugier dans l’ivresse du revoir. Ni le désir de Marc d’expliquer sa venue, ni le nom de Thérèse Wimereux, ni de multiples dissonances marquant combien peu ils avaient le même idéal, n’avaient pu troubler cette félicité conquise. Aveugle et sourde, elle était restée obstinément dans la joie du présent. Mais, dès la nuit, quelle revanche!... et le matin, à l’annonce de la sortie de Marc, quelle crainte!

Droite sur la terrasse, Mlle Peyrolles surveillait maintenant la route. Successivement avaient passé devant elle Pontillac dans sa voiture, ce Jude Servin dont le voisinage, un autre jour, l’aurait exaspérée, des paysans qui saluaient, un homme venant de Revel: elle ne les avait pas aperçus. Une seule recherche l’absorbait, recherche éperdue de celui qui aurait dû revenir et qui ne paraissait pas!

Elle savait que si Marc s’était éloigné, c’est qu’il avait eu peur. Hier, à l’arrivée, il aurait parlé sans effort: aujourd’hui, la connaissant, il n’osait plus.

Elle savait aussi que Marc, parce qu’il était loyal, vaincrait sa peur, et c’est pourquoi elle ne doutait pas de l’apercevoir tout à l’heure sur le chemin, revenant vers elle.

Ce que Marc avait à dire, elle ne l’imaginait pas. Elle sentait seulement qu’au miracle de son retour il avait fallu une cause terrifiante. Pour apprendre cette cause, elle eût donné la moitié de ses fermes: pour l’ignorer, peut-être aurait-elle offert sa fortune!

Tout à coup, près de la côte de Saint-Julia, des cris s’élevèrent. Mlle Peyrolles pencha la tête.

Des gens s’agitaient là-bas, formant un groupe noir. Aux appels du Pêcheur, la mère Fouasse, d’autres encore accouraient auprès de M. Lethois évanoui sur la route. Mais Mlle Peyrolles n’eut pas le loisir d’analyser cet attroupement insolite: près du jardin un homme venait de paraître, marchant d’un pas résolu et ferme. Elle reconnut Marc et poussa un cri:

--Lui! enfin!...

Il arrivait, tout entier à sa volonté inébranlable de dissiper l’équivoque où il vivait depuis la veille: il arrivait, ne se doutant pas plus que Mlle Peyrolles du drame qu’il laissait après lui. A quoi reconnaître d’ailleurs les mots qui brisent une vie?

Quand, cinq minutes auparavant, Lethois l’avait abordé, Marc n’avait vu là qu’un pauvre homme probablement maniaque et préoccupé de sa souffrance. En répondant à Lethois, il avait cru de même ne prononcer que des phrases vagues, bonnes à décourager cet importun. S’il avait ensuite tourné la tête, il aurait compris combien il se trompait: mais lui non plus n’avait pas le loisir de regarder en arrière. Plus tard seulement il devait se rappeler ces choses, en mesurer la portée!

A la vue de Marc, Mlle Peyrolles abandonna l’appui de la terrasse. Elle descendit vers la petite porte du jardin. Elle éprouvait à la fois une immense joie et de l’effroi. Avant de tourner la clé, elle eut envie de faire un signe de croix. Jamais elle n’avait tant redouté la Providence; jamais non plus elle n’avait tant désiré qu’il y eût un Dieu. Comme elle tirait le battant, elle crut voir passer un fantôme devant elle: tout le bonheur de sa maison qui s’enfuyait peut-être!... Ce ne fut que l’illusion d’une seconde. Déjà Marc était devant elle.

Ni l’un ni l’autre ne songèrent aux formules banales qui accompagnent normalement le revoir du matin:

--Entre vite, dit Mlle Peyrolles, tu le vois, j’étais inquiète.

--Moi-même, répondit Marc, je me reprochais de vous avoir abandonnée.

Ils sourirent. Ils avaient tous les deux un visage mortellement pâle.

--C’est vrai, reprit Mlle Peyrolles d’un ton léger, tu avais oublié que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire; viens d’abord, nous serons mieux là-haut.

Et se donnant le bras, comme la veille, ils remontèrent. L’heure avait sonné. Tels des condamnés, ils devinaient que rien au monde ne pourrait la retarder. De toutes leurs forces, ils auraient pu souhaiter qu’un incident indépendant de leurs volontés en détournât le cours: tout alentour était paisible, le monde indifférent.

Arrivée au sommet, Mlle Peyrolles s’arrêta encore et montrant l’horizon:

--Il n’est plus comme hier, hélas! Les Pyrénées ont disparu: le vent a fait rage, cette nuit.

--Je ne m’en suis pas douté, répondit Marc: les champs, ce matin, respiraient une paix de cimetière.

Ils semblaient détachés de ce qu’ils disaient.

--De quel côté es-tu allé?

--Au hasard... Tenez, je crois bien que j’ai passé là-bas, près de ce chêne.

--C’est Saint-Puy, murmura Mlle Peyrolles; j’y ai vécu petite fille, du temps de mon père...

Marc acheva d’une voix éteinte:

--... Et du mien!

Alors, cette fois, ils sentirent qu’ils ne pouvaient pas résister. Même sous le couvert de ces propos vides, le mort les entraînait.

--Allons, dit Mlle Peyrolles, devenue blême.

* * * * *

Elle se dirigea vers la salle à manger. Ils s’assirent aux deux bouts de la table. Mais auparavant, Mlle Peyrolles vérifia si la porte donnant sur le couloir était bien fermée. Elle marchait sans bruit. Le tic-tac haletant du chalet suisse avait l’air de remplir la pièce, comme si la seule vie perceptible autour d’eux pouvait être la vie du temps.

--Et... c’est tout ce que tu as fait pendant ta promenade? reprit Mlle Peyrolles en s’asseyant.

Marc répliqua doucement:

--J’ai aussi réfléchi.

--Ah!...

Mlle Peyrolles n’ajouta rien. Voyant qu’elle ne l’encourageait pas, il poursuivit:

--J’ai réfléchi que je ne pouvais pas... que je n’avais pas le droit de vous taire plus longtemps les motifs de mon voyage.

Mlle Peyrolles appuya les mains contre son cœur:

--Eh bien! donne-les: c’est très simple, fit-elle d’une voix blanche.

--Ce ne l’est plus.

Il y eut un silence. Tous deux souriaient encore, mais ce sourire figé sur des lèvres d’angoisse faisait penser à des sanglots.

--Je t’en prie, murmura Mlle Peyrolles, ne vois-tu pas que ton silence me fait mal?

--Par où commencer? fit Marc avec un geste las.

--Par le plus pénible, si ce doit l’être.

--Il s’agissait d’argent.

--Ah! si ce n’est que cela!

Le visage de Mlle Peyrolles venait de se détendre.

--N’importe, s’écria Marc, depuis que je vous ai vue, je sens que c’est trop et j’éprouve le besoin de vous en demander pardon. Oui, cela est vrai, j’étais venu poussé par un intérêt d’argent, venu ici comme dans une banque... Comprenez-moi bien: il y a deux jours, hier matin, cette idée pouvait être folle, absurde, et même méchante, elle n’était ni vilaine ni basse. Qu’est-ce que je savais de vous? Vous étiez ma parente, soit: mais quelle parente? A vous plus qu’à tout autre, j’attribuais le malheur de ma mère. Plus tard, vous aviez subvenu aux frais de mon éducation: cette charité, car c’en était bien une à vos yeux, ne m’avait donné que du ressentiment. Il s’y était mêlé trop de dédain pour que je ne me souvinsse pas surtout qu’après tout elle m’était due. Que la loi le veuille ou non, je suis de votre sang. Songez un peu au scandale si, devenu vagabond ou voleur, j’avais dû décliner devant le tribunal de Revel mes titres de famille!... Éviter un tel risque valait bien vos sacrifices et voilà ce que je me répétais quand, désireux de justifier ma conduite, je m’étonnais de ne pas vous être reconnaissant, parfois même de vous haïr!...

Mlle Peyrolles ne bougea point: elle écoutait, crucifiée par ce rappel où chaque mot criant la vérité dépouillait le passé des voiles hypocrites.

--Encore une fois, je vous demande pardon; mais si pénible qu’elle nous soit, cette confession est nécessaire. Il faut bien que je vous explique, n’est-ce pas, pourquoi l’idée m’est venue de frapper à votre porte? Or, si cette idée ne m’assurait pas que j’échapperais à la situation qui me torture, elle me fournissait du moins l’occasion de me replacer sur votre route, et cela, je l’avoue, me décida. Je me disais: «Elle s’est crue débarrassée: après la mère, elle a rayé l’enfant; en reparaissant, montrons-lui que si la mère est morte, l’enfant se souvient!» Je m’imaginais aussi entrant dans cette maison et jouissant d’y être, ne fût-ce qu’une heure, par droit de conquête, simplement parce que je suis devenu un homme. Vous le voyez, je ne cache rien: c’était encore la rancune qui me conduisait. Lorsqu’une rédaction de journal m’a procuré les permis nécessaires au voyage, mon cœur n’a pas battu de la seule joie de vous rencontrer. J’étais fou: on le devient quand on est malheureux. Et puis... qu’est-ce que cela fait?... Je ne vous connaissais pas!

Mlle Peyrolles répéta comme un écho: