La vie littéraire. Troisième série

Chapter 9

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«Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui ont possédé la beauté. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le monde extérieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daigné le regarder. Mon âme est pleine de châteaux solitaires au bord des lacs, où la lune argente les cygnes enchantés. Lisez mon _Axel_, que je n'ai point achevé et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles créatures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trésor, hélas! et qui le trouvent. Quand ils le possèdent, ils se donnent la mort, connaissant qu'il n'est qu'un trésor vraiment désirable, l'infini divin. Le méchant taudis dans lequel je rêvais en jouant le _Parcifal_ sur un vieux piano était en réalité plus somptueux que le Louvre. Lisez, je vous prie, les _Aphorismes_ de Schopenhauer, et revoyez l'endroit où il s'écrie: «Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra égala jamais en magnificence le cachot obscur dans lequel Cervantès écrivait son _Don Quichotte_?» Lui-même, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le détachement des richesses. Je me suis donné toutes les satisfactions qui peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai été intérieurement grand maître de l'ordre de Malte et roi de Grèce. J'ai créé moi-même ma légende, et j'ai été aussi merveilleux de mon vivant que l'a été, un siècle après sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rêve a si bien effacé la réalité, que je vous défie, vous-même qui m'avez connu, de dégager entièrement mon existence des fables dont je l'ai superbement parée. Adieu, j'ai vécu le plus riche et le plus magnifique des hommes.»

Que répondre sinon ceci: «Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la part de l'idéal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand amour. Vous avez aimé plus que tout l'art et la pensée, et les sublimes illusions ont été votre juste récompense. Les grandes passions ne sont jamais stériles. Tout un monde d'images a peuplé les hautes solitudes de votre âme.»

Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un halluciné? Non pas. Si ce dormeur éveillé a emporté avec lui le secret de ses plus beaux rêves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce songe qui fut sa vie, du moins il a écrit assez de pages pour nous laisser une idée de l'originale richesse de son imagination. Il écrivait obstinément, et ses manuscrits sans forme, illisibles, épars, toujours perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facultés que nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les gouttières, les pages envolées de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il écrivait sur du papier à cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses manuscrits? Ceux-là seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'était. Des lambeaux sans nom, usés dans ses poches, où il les traînait depuis des années, et qui s'en allaient par bribes dès qu'il les déployait, d'affreux restes indéchiffrables pour lui-même et dont il constatait l'émiettement avec une épouvante comique et profonde. Il les reconstituait pourtant, avec une patience obstinée et une adresse merveilleuse. Comme M. Comparetti déroule prudemment les rouleaux carbonisés de papyrus de Pompéi, Villiers rassemblait les miettes d'_Axel_ ou de _Bonhomet_, et l'oeuvre était sauvée.

Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre.

Il faut le dire à la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a vécu: Villiers est un écrivain, et du plus grand style. Il a le nombre et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies sourdes, quand il renonce au plaisir de s'étonner lui-même, c'est un prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'éclat. Il y a dans son drame du _Nouveau Monde_, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une suavité, d'une pureté, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a intitulé _Contes cruels_ contient des pages de toute beauté. Voici, par exemple, quelques lignes d'une grâce héroïque. Il s'agit des compagnons de Léonidas:

Les trois cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs, ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient souper dans les Enfers avaient peigné leur chevelure pour la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en chantant des vers de Tyrtée. Maintenant sans doute, les hautes herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu'ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein vénérable.

Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme dans Flaubert? Villiers, profondément musicien et tout plein de Wagner, mettait dans sa prose des sonorités expressives et comme d'intimes mélodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'écrire. Il n'y a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait à la vertu des mots. Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des puissances secrètes. Cela même est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est point d'écrivain véritable qui n'ait de ces faiblesses.

Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du public, et je crains que ses livres, même après sa mort, ne soient goûtés que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle. C'est cette ironie, parfois obscure et pénible, qui en défend l'accès. Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans tout ce qu'il a écrit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa pensée. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au delà de ce qui est permis et même concevable, et il la mêlait étrangement à ses contemplations philosophiques, à ses pieuses extases, à ses méditations sublimes. Je viens de relire son _Ève future_, qui fut publiée il y a quatre ans et dont le héros est précisément l'hôte illustre que Paris reçoit en ce moment avec sympathie et curiosité. Villiers a mis en scène, dans ce roman, l'inventeur du téléphone et du phonographe, le sorcier de Menlo Park, l'ingénieur Edison. Naturellement, les inventions de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractère merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqué une femme électrique, une andréide d'une beauté merveilleuse, dont l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complète de la vie. Et il se délecte dans cette idée folle, qui lui permet de railler la science en blasphémant la nature. Sortie, comme l'Ève biblique, des mains de son auteur, la nouvelle Ève inspire naturellement le désir. M. Edison l'a fabriquée pour un jeune lord qui, ayant donné son amour à une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et vulgaire, ne peut vivre ni avec cette créature ni sans elle, et tombe dans un ennui mortel. L'andréide ressemble trait pour trait à cette vivante; mais, les pensées qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe interne, sont d'une idéale beauté, ayant été composées par les écrivains les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une vive impression sur l'esprit du jeune lord.

«Au cri de ton désespoir, lui dit l'andréide, j'ai accepté de me vêtir à la hâte des lignes radieuses de ton désir, pour t'apparaître...

»Je m'appelais en la pensée de qui me créait, de sorte qu'en croyant seulement agir de lui-même il m'obéissait aussi obscurément.

»Qui suis-je?... un être de rêve qui s'éveille à demi en tes pensées.

»Oh! ne te réveille pas de moi...

»Qui suis-je? Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de la libre volonté. Attribue-moi l'être, affirme-toi que je suis! Renforce-moi de toi-même. Et soudain je serai toute animée, à tes yeux, du degré de réalité dont m'aura pénétré ton Bon-Vouloir créateur. Comme une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras.»

Et comme le lord étonné ne répond rien, l'andréide reprend:

«Crains-tu de m'interrompre? Prends garde! Tu oublies que ce n'est qu'en toi que je puis être palpitante ou inanimée, et que de telles craintes peuvent m'être mortelles. Si tu doutes de mon être, je suis perdue, ce qui signifie également que lu perds en moi la créature idéale qu'il t'eût suffi d'y appeler.

»Oh! de quelle merveilleuse existence puis-je être douée si tu as la simplicité de me croire, si tu me défends contre ta raison!»

Après tout, n'a-t-elle pas raison, l'andréide? Ment-elle plus qu'une autre? Est-elle plus une illusion? Pour ce que l'on connaît de la femme qu'on aime, pour ce qu'on possède de son secret, pour ce qu'on pénètre de son âme, en vérité, l'automate vaut bien la vivante. Terrible sagesse de l'andréide! Jamais on n'avait si magnifiquement blasphémé la nature et l'amour. N'en restez-vous pas glacé comme moi? Hélas! pauvre Villiers! Je l'ai connu; c'était un compagnon d'un esprit de plaisanterie infini, d'une fantaisie excellente, _a fellow of infinit jest, of most excellent fancy_.

UN MOINE ÉGYPTIEN[15]

[Note 15: _Les Moines égyptiens_, par E. Amélineau. _Vie de Schnoudi_ (Leroux, édit., in-18).]

M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales, dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la _Vie de Schnoudi_. C'est un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des documents historiques, tels que règles monastiques, lettres d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie si originale.

Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le _village de la Vigne_. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba. C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux dire _fils de Dieu_. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère, nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte.

Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout des psaumes et des prophètes.

Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures, jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante jours du carême, il se contentait de fèves bouillies.

Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière. On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.

Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.

Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété, quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan (car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en oublia qu'il était immortel.

--Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme de ma vie.

Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes:

--Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement.

Et il lâcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion.

On peut être surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en son pouvoir, l'ait laissé aller. Mais le diable, à tout considérer, est aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints; car, sans les épreuves et les tentations, leur vie serait privée de tout mérite. Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette considération. Peut-être éprouva-t-il une insurmontable difficulté à étrangler le diable. C'eût été, d'ailleurs, une grave imprudence. Le diable mort, tout l'édifice de la religion s'écroulait, et le cataclysme s'étendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non plus songé à cela.

Après avoir vécu cinq ans dans un tombeau, le saint homme était mort aux tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la vieillesse Antoine, Macaire et Pacôme, ne lui causait plus que de l'horreur et du dégoût. Rentré dans le couvent d'Athribis, il en prit la direction après la mort de son oncle, l'abbé Bgoul. C'est alors que cet ascète déploya le génie d'un grand pasteur d'hommes.

La petite communauté, composée d'une centaine de moines, s'accrut en peu d'années d'une façon prodigieuse et compta bientôt plus de deux mille religieux dont les habitations, nommées _laures_, s'échelonnaient le long de la montagne. Les uns menaient la vie cénobitique, les autres vivaient dans la montagne en anachorètes. Schnoudi fonda à quelque distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il résolut alors de bâtir un monastère indestructible et une grande église. À l'en croire, il découvrit dans les ruines de la cité grecque l'argent nécessaire à cette vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle était pleine d'or.

Il traça lui-même le plan des bâtiments et les fit construire avec les pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de leur âme, luttèrent d'ardeur et d'habileté. En dix-huit mois tout fut achevé.

«L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amélineau, existe encore aujourd'hui: pas une pierre n'a bougé. Quand, de loin, on la voit se détacher en avant de la montagne, elle se présente comme un bastion carré: de fait, c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens Égyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau: pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur cent de largeur. La hauteur en est très grande; et tout autour règne une sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, et dont l'une a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est d'une profondeur de plus de quinze mètres. Quand on y passe, l'obscurité donne le frisson. Les moines qui la traversaient étaient vraiment sortis du monde. À droite de cette porte se trouve la grande église: à l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie, à l'heure où le soir amenait la fraîcheur avant d'entrer dans l'église pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles.»

Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intérêts. Il avait coutume de dire:

«Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied où le Seigneur ne se soit promené avec moi, sa main dans la mienne.»

Il disait encore:

«Que celui qui ne peut visiter Jérusalem pour se prosterner devant la croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande dans cette église où se réunissent les anges. Je prierai pour leurs péchés passés, et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car j'intercéderai pour eux près du Seigneur.»

C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son église des «indulgences attachées aux lieux saints» et les rendit «applicables aux défunts», et cela de sa propre autorité.

Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on l'étudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point où finit l'illusion du voyant, où commence la fraude pieuse. Voici un petit fait qui donne à réfléchir à cet égard:

Un jour, son disciple bien-aimé, le doux Visa, qui devait lui succéder, frappa à la porte de sa cellule.

--Entre sans tarder, lui répondit l'abbé.

Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où venait la voix qu'il avait entendue.

--Le Messie vient de me quitter, répondit Schnoudi, il m'a longtemps entretenu des mystères ineffables.

Visa poussa un grand soupir.

--Puissé-je aussi le voir!

--Tu es trop petit de coeur, répondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne l'ai point prié de se laisser voir à toi.

--Il est vrai que je suis un pécheur, répondit le doux Visa.

L'abbé reprit:

--Élève ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu.

Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du maître et dit:

--Père, je suis ton esclave, prends pitié de moi et fais que je mérite de le voir réellement.

Touché de tant d'humilité, Schnoudi parla de la sorte:

--Reviens demain à la sixième heure. Tu nous trouveras de nouveau conversant ensemble.

Le lendemain, à l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper à la porte de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie, l'ayant entendu frapper, était remonté au ciel.

--Malheureux que je suis! s'écria Visa en pleurant abondamment. Je ne mérite pas de voir le corps du Christ Jésus.

Schnoudi s'efforça de le consoler.

--Ne pleure point: si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins entendre sa douce voix.

«En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon père.»

Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie chère aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les Égyptiens, était entaché de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre invisible et «enchanter» la vallée.

Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et, malgré le froid, y passait toute la nuit en prières. Le tombeau du désert, où il avait passé cinq années de sa jeunesse et enseveli les images de la volupté terrestre, lui était resté cher. Il y retournait souvent, y passait des semaines entières, conversant avec Jésus-Christ et combattant corps à corps avec le diable.

Il devint célèbre dans toute l'Égypte, à l'égal d'Antoine et de Macaire, et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait près de la montagne d'Athribis un saint que Jésus-Christ visitait tous les jours. Il exerçait autour de son couvent une magistrature à laquelle les nomades eux-mêmes se soumettaient. L'Égypte était alors désolée par les courses de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abbé d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux: hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dépensait, par semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les légumes, les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours cuisaient le pain.

Schnoudi, si miséricordieux pour les malheureux et si empressé à nourrir les affamés, traitait au contraire avec une violence furieuse les idolâtres et les adultères. Il y avait alors au bord du Nil des hommes riches qui vivaient élégamment dans de belles maisons peuplées de dieux à demi grecs, à demi égyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les habitations de ces honnêtes païens. L'un d'eux fut noyé dans le fleuve. On conta qu'il y avait été jeté par un ange, mais ce fut probablement par un moine. Schnoudi était terrible dans son zèle. Grand contempteur de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'était le péché de la chair. Il y avait, près d'Athribis, un prêtre qui vivait avec une femme mariée; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prêtre et lui représenta l'abomination de son péché. Le prêtre promit de quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda près de lui, car il l'aimait.

Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. «Suffoqué par l'odeur de l'adultère, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont Sinaï, le Seigneur avait ordonné à Moïse d'exécuter; de son bâton, il frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent engloutis vivants.»

Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un horrible assassinat.