La vie littéraire. Troisième série
Chapter 8
Adieu, ma mie, je m'en vas, Adieu, ma mie, je m'en vas, Je m'en vas faire un tour à Nantes, Puisque le roi me le commande.
Le soldat de l'ancien régime avait du coq le plumage ainsi que le ramage. Il était magnifiquement vêtu, aux frais de son capitaine. Sous Louis XV, pommadé, frisé, poudré, portant la queue à cadenette, coiffé du chapeau à trois cornes où brillait la cocarde blanche, vêtu de l'habit à parement et à retroussis de vives couleurs et galonné sur les poches et les coutures, le ruban à l'épaule, il jetait un merveilleux éclat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa culotte et ses guêtres échappés aux mites et aux rats font l'émerveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministère de la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait fièrement les couleurs de son régiment, la livrée bleue du roi, les livrées rouges ou vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livrée grise des maréchaux et des seigneurs. Il était beau, et il le savait. Les jolies filles le lui disaient. Il avait changé de nom en changeant de métier; il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose, Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces surnoms qui plaisaient à La Fontaine, car le bonhomme, étant très vieux, a dit dans une ballade:
J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose; Ils conviennent toujours...
Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus à sa belle; la Tulipe a oublié sa promise. Elle lui avait dit:
Dedans l'Hollande si tu vas, Un corselet m'apporteras; Un corselet à l'allemande Que ta maîtresse te demande.
Hélas! son corselet, la belle l'attend encore:
Dedans l'Hollande il est allé, Au corselet n'a pas songé, Il n'a songé qu'à la débauche, Au cabaret, comme les autres.
Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets:
Ah! si j'avais du papier blanc, Dit-il un jour en soupirant, J'en écrirais à ma maîtresse Une lettre de compliments.
Pas de rivière sans poissons, Pas de montagne sans vallons, Pas de printemps sans violettes Ni pas d'amant sans maîtresse.
Il arrive que, si la Tulipe tarde trop à donner de ses nouvelles, sa bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est fort mal reçue, témoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de Puymaigre:
Quand la bell' fut en Prusse, Elle vit son amant Qui faisait l'exercice Tout au milieu du rang.
--Si j'avais su, la belle, Que tu m'aurais trouvé, J'aurais passé la mer, La mer j'aurais passé.
Plus hardie, mieux avisée, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde au chapeau. La muse populaire a beaucoup de goût pour les filles déguisées en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent dans les opérettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouvé une bien jolie variante de ce thème connu.
Mon pèr' me dit toujours: Marie-toi, ma fille! Non, non, mon père, je ne veux plus aimer, Car mon amant est à l'armée.
Elle s'est habillée En brave militaire. Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux À la façon d'son amoureux.
Elle s'en fut loger Dans une hôtellerie --Bonjour, hôtess', pourriez-vous me loger? J'ai de l'argent pour vous payer.
--Entrez, entrez, monsieur, Nous en logeons bien d'autres. Montez en haut: en voici l'escalier; L'on va vous servir à dîner.
Dans sa chambre, la belle se met à chanter. Son amant, logé à la même auberge, l'entend et reconnaît la voix de son amie. Il demande à l'hôtesse: Qui donc chante ainsi? On lui répond que c'est un soldat. Il l'invite à souper:
Quand il la vit venir, Met du vin dans son verre: --À ta santé, l'objet de mes amours! À ta santé, c'est pour toujours!
--N'auriez-vous pas, monsieur, Une chambre secrète, Et un beau lit qui soit couvert de fleurs, Pour raconter tous nos malheurs?
--N'auriez-vous pas, monsieur, Une plume et de l'encre? Oui, j'écrirai à mes premiers parents Que j'ai retrouvé mon amant.
N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux amants se raconteront leurs malheurs?
Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans le même régiment que son ami.
Et la chanson conclut en ces termes:
Une fille de dix-huit ans Qui a servi sept ans Sûrement a gagné Le congé de son bien-aimé.
Les bonnes fortunes du militaire sont attestées par une longue renommée. Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands idéalistes:
Trois jeun' tambours--s'en revenant de guerre, Le plus jeune a--dans sa bouche une rose. La fille du roi--était à sa fenêtre. --Joli tambour,--donne-moi, va, ta rose. --Fille du roi--donne-moi, va ton coeur. --Joli tambour--demand' le à mon père. --Sire le roi,--donnez-moi votre fille --Joli tambour--tu n'es pas assez riche. --J'ai trois vaisseaux--dessus la mer jolie; L'un chargé d'or,--l'autre d'argenterie Et le troisièm'--pour promener ma mie. --Joli tambour--tu auras donc ma fille. --Sire le roi--je vous en remercie, Dans mon pays--y en a de plus jolies[12].
[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.]
Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux. Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins. C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: _Sortie de garnison_. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille, des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde. Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux de malice et de sentiment.
J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une rose aux lèvres, devant la fille du roi.
Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:
... Méchante femme, Je ne t'avais laissé qu'deux enfants, En voilà quatre à présent.
Et la femme répond ingénument:
J'ai tant reçu de fausses lettres Que vous étiez mort à l'armée, Que je me suis remariée.
Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment d'Anjou on désertait impunément:
Je suis du régiment d'Anjou, Si je déserte, je m'en f..., Le capitaine paira tout[13],
ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé «pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi, et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa.
[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, _Histoire des Français_ (t. IV, p. 15 des notes.)]
Ils m'ont pris, m'ont mené Sur la place de Rennes, Ils m'ont bandé les yeux Avec un ruban bleu: C'est pour m'y fair' mourir Mais sans m'y fair' languir.
Soldat de mon pays. N'en dit' rien à mon père; Écrivez-lui plutôt Que je sors de Bordeaux Pour aller en Avignon Suivre mon bataillon.
En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison. Les chansons vraiment populaires de notre France, où pourtant les soldats poussent comme le blé, ces chansons, qui se lèvent du sillon avec l'alouette, sont du parti des mères. Le chef-d'oeuvre, la merveille des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains:
--Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils, Ta femme est accouchée d'un fils --Ni de ma femm' ni de mon fils Je ne saurais me réjouir.
Que l'on me fass' vite un lit blanc Pour que je m'y couche dedans. Et quand ce vint sur le minuit, Le beau Renaud rendit l'esprit.
La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus belles inspirations du génie inculte.
--Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-c' que j'entends pleurer ici? --C'est un p'tit pag' qu'on a fouetté Pour un plat d'or qu'est égaré.
--Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que j'entends cogner ici? --Ma fille, ce sont les maçons Qui raccommodent la maison.
--Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-c' que j'entends sonner ici? --C'est le p'tit dauphin nouveau né. Dont le baptême est retardé.
--Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que j'entends chanter ici? --Ma fille, c' sont les processions Qui font le tour de la maison. .................................... --Dites-moi, ma mère, ma mie, Irai-je à la messe aujourd'hui? --Ma fille, attendez à demain, Et vous irez pour le certain.
Tout est admirable dans cette complainte, dont on connaît un grand nombre de versions. Selon une variante recueillie à Boulogne-sur-Mer par M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'église le cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se tourne vers sa belle-mère:
--Tenez, ma mer', voilà les clefs: Allez-vous-en au petit né. Vêtez-le de noir et de blanc. Quant à moi, je reste céans.
Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère, voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut atteindre?
Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai, pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal. Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans l'âme de ce peuple léger, doux et charmant.
À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué, c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en combat singulier. Elle lui dit:
Prends ton épée en main, Et moi ma quenouillette.
Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre. Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce et la bonté.
III
CHANSONS DE LABOUR
Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les laboureurs _arauder_ leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était:
Hé! Mon rougeaud, Mon noiraud, Allons ferme, à l'housteau Vous aurez du r'nouveau.
En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons dites «chansons de grand vent». On en cite une, entre autres, empreinte d'une morne rudesse:
Le pauvre laboureur, Il est bien malheureux! Du jour de sa naissance Il a bien du malheur; Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grêle, Qu'il fasse mauvais temps, L'on voit toujours sans cesse Le laboureur aux champs!
La plainte, si grave au début, se colore d'un peu de fantaisie.
Il est vêtu de toile Comme un moulin à vent. Il port' des arselettes: C'est l'état d' son métier, Pour empêcher la terre D'entrer dans ses souliers.
Ses «arselettes», ce sont ses guêtres, comme le sens de la phrase l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec une juste fierté:
Il n'y a roi ni prince, Ni ducque ni seigneur. Qui n'vive de la peine Du pauvre laboureur.
M. Paul Arène veut bien m'envoyer une chanson provençale du même genre qu'il a recueillie lui-même. «C'est, dit-il, la plainte du paysan, l'histoire ingénûment contée de son éternelle querelle avec la terre. Et certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en échos, ces couplets d'un réalisme si poignant et si mélancolique.» M. Paul Arène a fait de cette chanson une traduction ferme et colorée. Le début en est grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de génie antique dans l'âme provençale:
Venez pour écouter--la chanson tant aimable--de ces pauvres bouviers--qui passent leur journée--aux champs, tout en labourant.
Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hésiode rustique que le bon chanteur dit les travaux et les jours du laboureur:
Quand vient l'aube du jour--que le bouvier s'éveille--il se lève et prie Dieu--et puis, après, il mange--sa bouillie de pois--c'en est la saison.
Aussitôt qu'il a mangé,--le bouvier dit à sa femme...
Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit: «Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter, apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il s'écrie amèrement:
Oh! le mauvais labour--que celui de cette terre,--où du matin au soir,--je ne trouve que misère!--Le sillon--de misère est plein.
Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces. Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un monsieur.»
On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques. Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants; le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de «maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si, selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout, elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals, dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure.
Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14]
[Note 14: _Contes cruels_, 1 vol. _L'Ève future_, 1 vol. _Axel_, 1 vol.]
Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 août 1886 dans la cinquante-deuxième année de son âge, chez les frères hospitaliers de Saint-Jean de Dieu, à l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir madame de la Sablière et Barbey d'Aurévilly. Comme tant d'autres, après avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas pour chacun de nous un moment où nous avons besoin de mourir? Villiers est mort facilement, et ceux qui lui ont fermé les yeux disent qu'il a consenti par avance au repos qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être gardait-il d'intimes espérances? Peut-être ce Breton croyait-il à ce que croyaient ses pères? Peut-être s'attendait-il à recevoir dans l'Inconnaissable la récompense due à son amour constant du beau et à ses souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers chrétien et catholique, et ses livres ne démentent pas ce témoignage.
Mais, certes, sa foi n'était pas celle du charbonnier. Il y mêlait d'étranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux goûté dans la foi, c'est le délice du blasphème. Il était de cette famille des néo-catholiques littéraires dont Chateaubriand est le père commun, et qui a produit Barbey d'Aurévilly, Baudelaire, et, plus récemment, M. Joséphin Peladan. Ceux-là ont goûté par-dessus tout dans la religion les charmes du péché, la grandeur du sacrilège, et leur sensualisme a caressé les dogmes qui ajoutaient aux voluptés la suprême volupté de se perdre.
Ces fils superbes de l'Église veulent pour ornements à leurs fautes la foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut, comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa piété était terriblement impie. Il avait des ironies énormes. Enfin, il est mort; il s'en est allé sans regrets. «Je vais me reposer», disait-il. Il est parti de ce monde sans avoir jamais goûté ce qu'on appelle les biens de la vie. La pauvreté se colla à ses os comme sa propre peau, et ses meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui arracher ce vêtement naturel. Très jeune, dit-on, il avait dissipé un petit héritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtième année, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans il erra dans les cafés, de nuit, s'effaçant comme une ombre aux premières lueurs du matin. Sa misère, l'affreuse misère des villes, l'avait si bien marqué, si bien façonné, qu'il ressemblait à ces vagabonds qui, vêtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades publiques. Il avait le teint livide taché de rougeurs, le regard vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne de pitié ou d'envie. Il ignorait absolument sa misère; il en est mort, mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rêve perpétuel, et ce rêve était d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foulé aux pieds par les passants sentait sur ses lèvres les baisers parfumés d'une reine. Villiers vivait constamment, par la pensée, dans des jardins enchantés, dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de l'Asie, où luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges hiératiques. Ce malheureux habitait dans des régions fortunées dont les heureux de ce monde n'ont pas la moindre idée. C'était un voyant: ses yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles éblouissants. Il traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pesé, nous n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafés, dans l'odeur du tabac et de la bière, il a répandu à flots la pourpre et l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des reproches amers. Je crois le voir debout, près de ma table, je crois voir Villiers tel qu'il était de son vivant, dans sa laideur courte et vulgaire, mais bientôt transfigurée quand, la tête penchée de côté, rejetant en arrière ses cheveux longs et droits, après de longs ricanements, il parlait comme un prophète. Je crois l'entendre qui me dit: