La vie littéraire. Troisième série
Chapter 7
Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame à l'éventail blanc.
HISTOIRE DE LA DAME À L'ÉVENTAIL BLANC
Tchouang-Tsen, du pays de Soung, était un lettré qui poussait la sagesse jusqu'au détachement de toutes les choses périssables, et comme, en bon Chinois qu'il était, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses éternelles, il ne lui restait pour contenter son âme que la conscience d'échapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acquérir d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette satisfaction soit profonde, car il fut, après sa mort, proclamé heureux et digne d'envie. Or, pendant les jours que les génies inconnus du monde lui accordèrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se promener en rêvant dans ces contrées où il vivait sans savoir ni comment ni pourquoi. Un matin qu'il errait à l'aventure sur les pentes fleuries de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un cimetière où les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des monticules de terre battue. À la vue des tombes innombrables qui s'étendaient par delà l'horizon, le lettré médita sur la destinée des hommes:
--Hélas! se dit-il, voici le carrefour où aboutissent tous les chemins de la vie. Quand une fois on a pris place dans le séjour des morts, on ne revient plus au jour.
Cette idée n'est point singulière, mais elle résume assez bien la philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne connaissent qu'une seule vie, celle où l'on voit au soleil fleurir les pivoines. L'égalité des humains dans la tombe les console ou les désespère, selon qu'ils sont enclins à la sérénité ou à la mélancolie. D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait à la secte orgueilleuse des philosophes, ne demandait pas de consolation à des dragons de porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pensée à travers les tombes, il rencontra soudain une jeune dame qui portait des vêtements de deuil, c'est-à-dire une longue robe blanche d'une étoffe grossière et sans coutures. Assise près d'une tombe, elle agitait un éventail blanc sur la terre encore fraîche du tertre funéraire.
Curieux de connaître les motifs d'une action si étrange, Tchouang-Tsen salua la jeune dame avec politesse et lui dit:
--Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couchée dans ce tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour éventer la terre qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voilà une cause qui m'échappe.
La jeune dame continuait à remuer son éventail. Elle rougit, baissa la tête et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne prenait plus garde à lui et il semblait que son âme eût passé tout entière dans la main qui agitait l'éventail.
Tchouang-Tsen s'éloigna à regret. Bien qu'il connût que tout n'est que vanité, il était, de son naturel, enclin à rechercher les mobiles des actions humaines, et particulièrement de celles des femmes; cette petite espèce de créature lui inspirait une curiosité malveillante, mais très vive. Il poursuivait lentement sa promenade en détournant la tête pour voir encore l'éventail qui battait l'air comme l'aile d'un grand papillon, quand, tout à coup, une vieille femme qu'il n'avait point aperçue d'abord lui fit signe de la suivre. Elle l'entraîna dans l'ombre d'un tertre plus élevé que les autres et lui dit:
--Je vous ai entendu faire à ma maîtresse une question à laquelle elle n'a pas répondu. Mais moi je satisferai votre curiosité par un sentiment naturel d'obligeance et dans l'espoir que vous voudrez bien me donner en retour de quoi acheter aux prêtres un papier magique qui prolongera ma vie.
Tchouang-Tsen tira de sa bourse une pièce de monnaie, et la vieille parla en ces termes:
«Cette dame que vous avez vue sur un tombeau est madame Lu, veuve d'un lettré nommé Tao, qui mourut, voilà quinze jours, après une longue maladie, et ce tombeau est celui de son mari. Ils s'aimaient tous deux d'un amour tendre. Même en expirant, M. Tao ne pouvait se résoudre à la quitter, et l'idée de la laisser au monde dans la fleur de son âge et de sa beauté lui était tout à fait insupportable. Il s'y résignait pourtant, car il était d'un caractère très doux et son âme se soumettait volontiers à la nécessité. Pleurant au chevet du lit de M. Tao, qu'elle n'avait point quitté durant sa maladie, madame Lu attestait les dieux qu'elle ne lui survivrait point et qu'elle partagerait son cercueil comme elle avait partagé sa couche.
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela.
»--Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamnée par les Génies à voir encore la lumière du jour quand vous ne la verrez plus, sachez que je ne consentirai jamais à devenir la femme d'un autre et que je n'aurai qu'un époux comme je n'ai qu'une âme.»
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela.
»--Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de cinq ans entiers je ne me remarierai.
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidèlement ma mémoire tant que la terre n'aura pas séché sur mon tombeau.
»Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour ne les plus rouvrir! Le désespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut imaginer. Ses yeux étaient dévorés de larmes ardentes. Elle égratignait, avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais tout passe, et le torrent de cette douleur s'écoula. Trois jours après la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu était devenue plus humaine. Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao désirait lui témoigner la part qu'il prenait à son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reçut en soupirant. Ce jeune homme était très élégant et d'une belle figure; il lui parla un peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle était charmante et qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprès du tertre de son mari, où vous l'avez vue, passe tout le jour à sécher la terre de la tombe au souffle de son éventail.»
Quand la vieille eut terminé son récit, le sage Tchouang-Tsen songea:
--La jeunesse est courte; l'aiguillon du désir donne des ailes aux jeunes femmes et aux jeunes hommes. Après tout, madame Lu est une honnête personne qui ne veut pas trahir son serment.
C'est un exemple à proposer aux femmes blanches de l'Europe.
CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE[11]
I
CHANSONS D'AMOUR
[Note 11: _Histoire de la chanson populaire en France_, par Julien Tiersot, ouvrage couronné par l'Institut, in-8°.--Société des traditions populaires, au Musée d'ethnographie du Trocadéro.--_Revue des traditions populaires_ (dirigée par M. Paul Sébillot); 4e année, in-8°.--_La Tradition_, revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires, direction: MM. Émile Blémont et Henry Carnoy; 3e année, in-8°.]
Beaucoup de curieux vont aujourd'hui à la découverte des sources cachées de la tradition. Les plus humbles monuments de la poésie et des croyances populaires sont soigneusement recueillis. Une société fondée sur l'initiative de M. Paul Sébillot, deux revues spéciales et de nombreuses publications, parmi lesquelles il faut citer les légendes de la Meuse colligées par M. Henry de Nimal, et, tout récemment, l'_Histoire de la chanson populaire_, par M. Julien Tiersot, attestent l'ingénieuse activité de nos traditionnistes français. Ce ne sont point là des peines perdues. Les témoignages de la vie de nos aïeux rustiques nous sont doux et chers. Avec leurs assiettes peintes, leurs armoires de mariage où sont sculptées des colombes, avec l'écuelle d'étain où l'on servait la rôtie de la mariée, ils nous ont laissé des chansons, et ce sont là leurs plus douces reliques. Avouons-le humblement: le peuple, le vieux peuple des campagnes est l'artisan de notre langue et notre maître en poésie. Il ne cherche point la rime riche et se contente de la simple assonnance; son vers, qui n'est point fait pour les yeux, est plein d'élisions contraires à la grammaire; mais il faut considérer que si la grammaire, comme on dit--et ce dont je doute--est l'art de parler, elle n'est point assurément l'art de chanter. D'ailleurs, le vers de la chanson populaire est juste pour l'oreille; il est limpide et clair, d'une brièveté que l'art le plus savant recherche sans pouvoir la retrouver; l'image en jaillit soudaine et pure: enfin, il a de l'alouette, qu'il célèbre si volontiers, le vol léger et le chant matinal.
Les pieux antiquaires qu'anime la poétique folie du _folklore_, les Maurice Bouchor, les Gabriel Vicaire, les Paul Sébillot, les Charles de Sivry, les Henry Carnoy, les Albert Meyrac, les Jean-François Bladé, qui vont par les campagnes recueillant sur les lèvres des bergers et des vieilles filandières les secrets de la muse rustique, ont transcrit et noté plus d'un petit poème exquis, plus d'une suave mélodie qui s'allaient perdre sans écho dans les bois et les champs, car la chanson populaire est près de s'éteindre. C'est grand dommage; et pourtant ces présages d'une fin prochaine apportent un attrait puissant: il n'y a de cher que ce qu'on craint de perdre; il n'y a de poétique, hélas! que ce qui n'est plus.
Ces chansons expirantes qu'on recueille aujourd'hui dans nos villages sont vieilles sans doute, plus vieilles que nos grand'mères; mais dans leur forme actuelle, les plus anciennes ne remontent guère plus haut que le XVIIe siècle. Plusieurs sont du joli temps du rococo, et cela se sent à je ne sais quoi.
C'est tout un monde que ces chansons, et tout un monde charmant. On le retrouve du nord au sud, de l'est à l'ouest. Le fils du roi, le capitaine, le seigneur, le galant meunier, le pauvre soldat, le beau prisonnier, et Cathos, et Marion, et Madelon, et les filles sages qui vont par trois, et les filles amoureuses qui content leur chagrin au rossignol, près de la fontaine.
Dans ces petits poèmes rustiques, il y a beaucoup de rossignols; beaucoup de fleurs mêmement: des roses, des lilas et surtout des marjolaines. La jolie plante, qu'on a nommée aussi l'origan parce qu'elle se plaît sur les coteaux, où elle dresse parmi les buissons ses grappes de petites fleurs roses, serties délicatement de bractées brunes, apparaît dans les chansons de la glèbe, grâce, sans doute, à son nom musical, à ses tendres couleurs et à son doux parfum, comme l'emblème du désir et de la volupté, comme l'image des ardeurs secrètes, des amours furtives et des joies cachées. Témoin la jolie fille qui revenait de Rennes avec ses sabots. Le fils du roi la vit et l'aima; de quoi elle se réjouit en ces termes:
Il m'a donné pour étrennes Avecque mes sabots Dondaine, Un bouquet de marjolaine Avecque mes sabots;
Un bouquet de marjolaine, Avecque mes sabots Dondaine, S'il fleurit, je serai reine Avecque mes sabots.
Le rossignol, qui chante si magnifiquement, et qui chante la nuit, est le confident de toutes les amours ou joyeuses ou tristes de nos chansons.
Sur la plus haute branche, Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante, Toi qui as le coeur gai.
Moi ce n'est pas de même: Mon bonheur est passé.
Ainsi soupire la fille du Morvan. Et la petite Bressane dit ingénument:
Rossignolet du bois, Rossignolet sauvage, Apprends-moi ton langage, Apprends-moi z'à parler. Apprends-moi la manière Comment l'amour se fait.
Le rossignol exprime dans son chant le triomphe de l'amour. L'alouette, à la voix argentée et pure, avertit les amoureux du retour du jour. Margot et Marion, qui ne sont pas des amantes tragiques, ne s'emportent pas, comme la Juliette de Shakespeare, jusqu'à maudire la chanson de l'aube que l'amante de Roméo appelle un cri discordant, un affreux _hunt's up_. Elles ne rappellent pas le dicton populaire qui veut que l'alouette ait changé d'yeux avec le crapaud, son ami. Elles ne disent pas, comme la noble fille des Capulets: «C'est l'alouette qui chante ainsi hors de ton des mélodies âprement discordantes et des notes suraiguës. Il y a des gens qui prétendent que l'alouette fait de beaux accords; cela n'est pas, puisqu'elle nous sépare. «Cateau, surprise par l'aube avec son bon ami, ne se fâche pas contre le petit chanteur qui n'en peut mais; elle le tient au contraire pour un bon réveille-matin dont il ne faut pas mépriser les avertissements. Elle dit tout uniment à son galant, qui la serre dans ses bras et ne veut point lâcher prise:
J'entends l'alouette qui chante Au point du jour. Ami, si vous êtes honnête, Retirez-vous; Marchez tout doux, parlez tout bas, Mon doux ami, Car si mon papa vous entend Morte je suis.
Les ingénues de nos chansons vont «seulettes» à la fontaine; elles y font des rencontres hasardeuses, et parfois elles en reviennent tout en larmes. Le bonhomme Greuze, qui, venu de bonne heure de Tournus à Paris, y resta toujours d'humeur paysanne, devait, en esquissant la _Cruche cassée_, fredonner quelque chanson du pays, quelque couplet revenant à celui-ci:
Ne pleurez pas, ma belle; Ah! je vous le rendrai.
--Ce n'est pas chos' qui se rende Comm' cent écus prêtés.
La chanson populaire exprime avec une fine naïveté l'entêtement du premier amour chez les jeunes filles. Je n'en veux pour exemple que ces jolis couplets, bien connus, dont j'emprunte le texte à la revue de MM. Émile Blémont et Henry Carnoy:
Oh! que l'amour est charmante! Moi, si ma tante le veut bien, J'y suis bien consentante; Mais si ma tante ne veut pas, Dans un couvent j'y entre.
Ah! que l'amour est charmante! Mais si ma tante ne veut pas, Dans un couvent j'y entre: J'y prierai Dieu pour mes parents, Mais non pas pour ma tante.
Le meunier, dans nos petits poèmes, est volontiers un homme à bonnes fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de coeurs. Tel il apparaît dans la chanson de mademoiselle Marianne, connue dans toutes les provinces de France. Marianne allait sur son âne au moulin, y faire moudre son grain. Un jour, le galant meunier lui dit: «Attachez là votre âne, ma petite demoiselle», et il la fait entrer au moulin:
Pendant que le moulin tournait, Avec le meunier ell' riait. Le loup mangea son âne, Pauvre mam'zell' Marianne, Le loup mangea son âne Martin, À la port' du moulin.
Le meunier, qui la voit pleurer, Ne peut s'empêcher d'lui donner De quoi ravoir un âne, Ma petit' mam'zell' Marianne, De quoi ravoir un âne Martin Pour aller au moulin.
Son père, qui la voit venir, Ne peut s'empêcher de lui dire: Ce n'est pas là notre âne, Ma petit' mam'zelle Marianne, Ce n'est pas là notre âne Martin. Qui allait au moulin.
Notre âne avait les quatr' pieds blancs. Et les oreill's à l'avenant, Et le bout du nez pâle; Ma petit' mam'zell' Marianne, Oui, le bout du nez pâle, Martin, Qui allait au moulin.
L'âne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mangé, est un symbole. La chanson contient une leçon morale, sans insister plus que de raison sur un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutôt la Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque, gentiment tragique et nous montre des filles fort délicates sur le point de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la fille qui fait la morte «pour son honneur garder». Tels sont les pimpants couplets de la fille déguisée en dragon dans le dessein de rejoindre son séducteur retourné à l'armée:
Elle fut à Paris S'acheter des habits; Ell' s'habilla en dragon militaire, Rien de si beau! La cocarde au chapeau.
Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidèle. Un jour, enfin, elle le rencontre: elle va droit à lui, le sabre au clair. Ils se battent; elle le tue. Voilà une fille dont le coeur gardait de fiers ressentiments. Il faut dire aussi que c'était une fille de qualité. La chanson nous apprend en effet qu'après avoir mis son séducteur à mort
Ell' monte à ch'val comme un guerrier fidèle, Elle monte à ch'val Comme un beau général; Ell' revient au château de son père, Dit: «J'ai vaincu, Mon amant ne vit plus.»
Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline du Pougan à qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la poésie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne répond à peu près: «Je ne suis demoiselle ni belle».
À moi n'appartient pas des gants Monsieur le comte, Je suis simple fille des champs, À moi n'appartient pas des gants.
Le seigneur ne s'arrête pas à ce refus: «La belle, dit-il, approchez, que je vous baise; ça me donnera l'envie d'y revenir.--Mon Dieu! n'y revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir?» L'homme violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte.
Mais en passant sur la chaussée, Dans la rivière s'est jetée.
«Très sainte Vierge en cet émoi, Je vous supplie, Très sainte Vierge, noyez-moi; Mais mon honneur, sauvez-le-moi.»
Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet délicat: «Traitez-le comme une jeune fille.» Leurs vieilles chansons touchent les jeunes filles avec cette discrétion recommandable. Elles donnent à toutes la grâce et la beauté; elles glissent avec une malice souriante sur les fautes de la jeunesse; elles célèbrent les demoiselles qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment mieux mourir que de pécher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la mort des fiancées.
Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence par ce couplet de fête?
Ma mère, apportez-moi Mon habit de soie rose. Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bordé: Je veux ma mie aller trouver.
Hélas! l'ami trouva sa mie étendue sur son lit de mort, ayant reçu les sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux:
Puis elle sortit sa main blanche du lit Pour dire adieu à son ami.
Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achevé ne saurait aller au delà. Le peintre le plus suave, un Henner, un Prudhon, un Corrège, sur sa toile baignée d'une ombre transparente, n'a jamais mieux placé la lumière, jamais mieux trouvé le point où conduire le regard et l'âme du spectateur. «Puis elle sortit sa main blanche du lit, pour dire adieu à son ami.» Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le bonheur de les trouver.
Au reste, fort incrédules, nos chansonniers rustiques, et volontiers railleurs à l'endroit de la vertu des femmes mariées et n'entendant pas aisément qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valéry en Caux chante:
Faut-il pour une belle Que tu t'y sois tué?
Y en a pus de mille à terre Qui t'auraient consolé.
La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre au sort des maris un intérêt excessif. Le dialogue de _Marion_ et de son jaloux est à cet égard un chef-d'oeuvre de malice et de grâce. Il est répandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cévenoles, auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines, normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provençal que Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'après la _Revue des traditions populaires_, une excellente version recueillie, et peut-être un peu arrangée, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la France:
LE JALOUX
Qu'allais-tu faire à la fontaine, Corbleu, Marion? Qu'allais-tu faire à la fontaine?
MARION
J'étais allé quérir de l'eau, Mon Dieu, mon ami. J'étais allé quérir de l'eau.
LE JALOUX
Mais qu'est-ce donc qui te parlai Corbleu, Marion?
MARION
C'était la fille à not' voisine, Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'culottes, Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa jupe entortillée, Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'épée, Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa quenouill' qui pendait. Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'moustaches Corbleu, Marion!
MARION
C'était des mûres qu'elle mangeait Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Le mois de mai n'porte pas d'mûres, Corbleu, Marion!
MARION
C'était une branch' de l'automne. Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Va m'en quérir une assiettée, Corbleu, Marion!
MARION
Les p'tits oiseaux ont tout mangé, Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Alors, je te coup'rai la tête! Corbleu, Marion!
MARION
Et puis que ferez-vous du reste, Mon Dieu, mon ami?
Mais il faut nous arrêter quand nous avons à peine lié quelques fleurettes du bouquet de Margot.
II
LE SOLDAT
Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous écouterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du sergent La Ramée. Après les mélodies amoureuses, les couplets militaires. Au régiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine.
De tout temps la France a donné des soldats, comme la Beauce des grains. Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu'à choisir dans les villages. Les jeunes gens à l'envi priaient les capitaines de les recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,--il l'a confessé lui-même,--eut besoin de deux, de trois, de quatre cent mille hommes à la fois. Alors les levées devinrent plus difficiles. Un tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochés à leur épée du pain blanc et des perdrix rôties, afin d'allécher les pauvres garçons. Ils s'arrêtaient à tous les carrefours, et là, après avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et disait: «De par le roi, on fait savoir à tout homme, de quelque qualité et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre parti dans le régiment de N... infanterie, qu'on lui donnera quinze francs, vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé au bout de trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crédit. Ceux qui seront portés de bonne volonté n'ont qu'à venir.»
Alors il élevait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrôlait ainsi un nombre suffisant d'écoliers endettés, de villageois fainéants, d'artisans sans travail et de valets sans maîtres. Parfois il fallait compléter le contingent au cabaret, et plus d'un naïf paysan se vit, comme Candide, engagé sous les drapeaux pour avoir bu à la santé du roi. Mais généralement la levée se faisait sans trop de ruse ni de violence, grâce aux paroles dorées du racoleur et au goût naturel du peuple pour l'état militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre sous par jour. C'était à considérer. La recrue, comme dans la chanson du pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de lui rapporter de là-bas quelque parure en souvenir.
Adieu, ma belle, ah! je m'en vas, Puisque mon régiment s'en va.
Ou bien encore: