La vie littéraire. Troisième série

Chapter 6

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Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers. N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta, on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux?

C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor de la civilisation.

III

À l'occasion du _Disciple_, M. Brunetière s'étant efforcé de démontrer dans la _Revue des Deux Mondes_ que les philosophes et les savants sont responsables, devant la morale, des conséquences de leurs doctrines et que toute physique, comme toute métaphysique, cesse d'être innocente quand elle ne s'accorde pas avec l'ordre social. La _Revue rose_ s'alarma, non sans quelque raison, à mon sens, d'une doctrine qui subordonne la pensée à l'usage et tend à consacrer d'antiques préjugés. Moi-même je me permis de défendre non telle ou telle théorie scientifique ou philosophique, mais les droits même de l'esprit humain, dont la grandeur est d'oser tout penser et tout dire. J'étais persuadé--et je le suis encore--que le plus noble et le plus légitime emploi que l'homme puisse faire de son intelligence est de se représenter le monde et que ces représentations, qui sont les seules réalités que nous puissions atteindre, donnent à la vie tout son prix, toute sa beauté. Mais d'abord il faut vivre, dit M. Brunetière. Et il y a des règles pour cela. Toute doctrine qui va contre ces règles est condamnée.

Il est facile de lui répondre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit, si morne, si désolée qu'elle paraisse d'abord, si sombre que semble sa face, change de figure et de caractère dès qu'elle entre dans le domaine de l'action. Aussitôt qu'elle s'empare de l'empire des âmes, aussitôt qu'elle est reine enfin, elle édicte des lois morales en rapport avec les besoins et les aspirations de ses sujets. Sa souveraineté est à ce prix. Car il est vrai qu'avant tout il faut vivre: et la morale n'est que le moyen de vivre. Suivez, par le monde, l'histoire des idées et des moeurs. Sous quel idéal l'homme n'a-t-il pas vécu? Il a adoré des dieux féroces. Il professa, il professe encore des religions athées. Ici, il nourrit d'éternelles espérances; ailleurs, il a le culte du désespoir, de la mort et du néant. Et partout et toujours il est moral. Du moins il l'est en quelque façon et de quelque manière. Car, sans morale aucune, il lui est impossible de subsister.

C'est justement parce que la morale est nécessaire que toute les théories du monde ne prévaudront pas contre elle. Moloch n'empochait point les mères phéniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prépare dans ses laboratoires et que MM. Ch. Richet, Théodule Ribot et Paulhan arment pour l'extermination de la race humaine? Le déterminisme vous apparaît dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait à se répandre dans la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et toutes les religions sont consolantes; même celles qui agitent au chevet du mourant des images terribles; même celles qui murmurent aux oreilles des justes la promesse de l'infini néant; même celle qui nous dirait: «Souffrez, pensez, puis évanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y consent. Il faut que chaque être soit à son tour le centre du monde. Homme, comme l'insecte, ton frère, tu auras été dieu une heure. Que te faut-il de plus?» Il y aurait encore dans ces maximes une adorable sainteté. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie! Qu'importe ce qu'il espère, pourvu qu'il espère!

Tout ce qu'il découvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pensée, de ses joies, de ses douleurs et de son anxiété sublime. Une philosophie inhumaine, dit M. Brunetière.--Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matérialisme, déisme, panthéisme, déterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le mirage qui n'atteste que la réalité de nos regards. Mais que seraient les déserts de la vie sans les mirages éclatants de nos pensées?

Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetière, et sans le _Vicaire savoyard_ nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas l'avis de cet ingénieux et pénétrant Valbert qui vient de défendre son compatriote Jean-Jacques avec une grâce persuasive. Mais laissons Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'idée pure a plus d'une fois armé une main criminelle.

Qu'est-ce à dire? La vie elle-même est-elle jamais tout à fait innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter à sa mort de n'avoir jamais causé aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coûter de deuils et de douleurs à quelque inconnu la parole que nous prononçons aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lançons la flèche ailée, ce qu'elle rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint établir sur la terre le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse prophétique: «J'ai apporté le glaive et non la paix?»

Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la liberté humaine. Quel prophète après celui-là peut répondre que la paix qu'il annonce ne sera pas ensanglantée? Non, non! vivre n'est point innocent. On ne vit qu'en dévorant la vie, et la pensée qui est un acte participe de la cruauté attachée à tout acte. Il n'y a pas une seule pensée absolument inoffensive. Toute philosophie destinée à régner est grosse d'abus, de violences et d'iniquités. Dans ma première réponse, je n'ai pas eu de peine à montrer que l'idée, chère à M. Brunetière, de la subordination de la science à la morale est d'une application fâcheuse. Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long empire sur les âmes, des désastres lamentables. Cette démonstration lui a été sensible, si j'en juge par la vivacité avec laquelle il la repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'idée contraire, celle de l'indépendance absolue de la science, présente certains dangers; car alors il triompherait aisément de ma simplicité. Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les périls réels qu'il a beaucoup grossis. Ce sont ceux de la liberté. Mais l'homme ne serait pas l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du côté où je découvre le moindre mal associé au plus grand bien. La science et la philosophie issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanité; mais elles lui donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les affranchir. En dépit de leur apparente insensibilité, elles concourent à l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu à peu la vie plus riche, plus facile et plus variée. Elles conseillent la bienveillance, elles sont indulgentes et tolérantes. Laissez-les faire. Elles élaborent obscurément une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui semblera peut-être un jour plus heureuse et plus intelligente que la nôtre. Et, pour en revenir au roman si intéressant de M. Paul Bourget, ne forçons point ce bon M. Sixte à brûler ses livres parce qu'un misérable y a trouvé peut-être des excitations à sa propre perversité. Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la jeunesse. C'est là, vous le savez, une condamnation que la postérité ne confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de l'immoralité de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir.

Dernièrement, j'ai rencontré d'aventure, dans les Champs-Élysées, un des plus illustres savants de cette école psycho-physiologique qui offense si grièvement la piété inattendue de M. Brunetière. Il se promenait tranquillement sous les marronniers verdis par la sève d'automne et portant de jeunes feuilles que flétrit déjà le froid des nuits et qui ne pourront pas déployer leur large éventail. Et je doute que ce spectacle ait contribué à lui inspirer une confiance absolue dans la bonté de la nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas garde; il lisait la _Revue des Deux Mondes_. Dès qu'il me vit, il me donna naturellement raison contre M. Brunetière. Il parla à peu près en ces termes. Son langage vous semblera peut-être rigoureux; n'oubliez point que c'est un très grand psycho-physiologiste:

«Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien exposé les doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volonté par l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous déterminent. La volonté est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce de citer exactement) un état de conscience final qui résulte de la coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états conscients, subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une action ou un arrêt, état de conscience qui n'est la cause de rien, qui constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M. Charles Richet, que «la volonté, ou l'attention qui est la forme la plus nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la conscience de la direction des idées. L'effort et la direction sont imposés par une image ou par un groupe d'images prédominantes, par des tentations et des émotions plus fortes que les autres». Voilà ce qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de Greslou est le naturel produit de ces théories, qu'une pleine responsabilité incombe de ce chef aux théoriciens et que nous sommes tenus désormais, comme le prétend M. Brunetière, de suspendre prudemment nos analyses psycho-physiologiques et nos synthèses approximatives de la vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette étude de certains problèmes, parvenue au point d'atteindre des résultats incomplets, je l'accorde, mais assurément dignes d'attention, doit-elle être brusquement abandonnée? Devons-nous faire le silence sur ce qui est acquis ou semble l'être et renoncer à la conquête encore incertaine d'une vérité peut-être dangereuse à connaître? Puisque aussi bien M. Brunetière pose la question sur le terrain de l'intérêt social--nous consentons à l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger possible de telles ou telles théories mal comprises. Oui, je concède que Greslou, mal organisé et profondément atteint de «misère psychologique», comme il l'était, a pu trouver dans l'oeuvre du maître certaines idées génératrices de certains états de conscience, qui, coordonnés avec «des groupes d'états antérieurs, conscients, subconscients ou inconscients» (cette coordination ayant pour facteur principal le caractère qui n'est que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire par une action--action criminelle--par un arrêt, arrêt des impulsions honnêtes,--mais c'est là tout ce que je vous accorde. Et que le maître soit, à quelque degré qu'on le suppose, responsable des errements du disciple, il est, à mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que d'accuser Montgolfier de la mort de Crocé-Spinelli. Je prévois la réponse de M. Brunetière. L'aérostation, me dira-t-il, est une découverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une illusion, et l'intérêt social vaut à coup sûr le sacrifice d'une illusion. Si M. Brunetière parlait de la sorte--et je crois que c'est bien là sa pensée--nous ne serions pas près de nous entendre; mais la question serait mieux posée. Nous en viendrions à rechercher si la science et l'observation n'appuient pas déjà solidement nos essais de psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetière hésite à frapper de nullité nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit tout à fait brouillé avec la liberté intellectuelle et l'indépendance de l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est qu'il est mûr. Nul ne pouvait l'empêcher de tomber.»

Ayant ainsi parlé, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-être la curiosité. Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais nous aurons du moins opposé au mystère universel qui nous enveloppe une pensée obstinée et des regards audacieux; toutes les raisons des raisonneurs ne nous guériront point, par bonheur, de cette grande inquiétude qui nous agite devant l'inconnu.

CONTES CHINOIS[10]

[Note 10: Contes chinois, par le général Tcheng-ki-Tong. 1 vol. in-18.]

J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M. Guillaume Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné, je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un bien plus grand philosophe que Platon; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques.

Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de philosophie. En revanche, il était raisonnable.

Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les Esprits et les Génies, le maître répondit:

--Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment pourrait-il servir les Esprits et les Génies?

--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que la mort.

Et Confucius répondit:

--Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort?

Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M. Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître, étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait, sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M. Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise. Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de politesse.

Les contes chinois, publiés récemment par le général Tcheng-ki-Tong sont beaucoup plus naïfs, ce me semble, que tout ce qu'on avait encore traduit dans ce genre; ce sont de petits récits analogues à nos contes de ma mère l'Oie, pleins de dragons, de vampires, de petits renards, de femmes qui sont des fleurs et de dieux en porcelaine. Cette fois, c'est la veine populaire qui coule, et nous savons ce que content, le soir sous la lampe, les nourrices du Céleste-Empire aux petits enfants jaunes. Ces récits, sans doute de provenances et d'âges très divers, sont tantôt gracieux comme nos légendes pieuses, tantôt satiriques comme nos fabliaux, tantôt merveilleux comme nos contes de fées, parfois tout à fait horribles.

Dans l'horrible, je signalerai l'aventure du lettré Pang qui recueillit chez lui une petite demoiselle qu'il avait rencontrée dans la rue. Elle avait tout l'air d'une bonne fille, et le lendemain matin Pang se félicitait de la rencontre. Il laissa la petite personne chez lui et sortit comme il avait coutume. Il eut la curiosité, en rentrant, de regarder dans la chambre par une fente de la cloison. Alors il vit un squelette à la face verte, aux dents aiguës, occupé à peindre de blanc et de rose, une peau de femme dont il se revêtit. Ainsi recouvert, le squelette était charmant. Mais le lettré Pang tremblait d'épouvante. Ce n'était pas sans raison; le vampire, car c'en était un, se jeta sur lui et lui arracha le coeur. Par l'art d'un prêtre, habile à conjurer les maléfices, Pang recouvra son coeur et ressuscita. C'est un dénouement qu'on retrouve plusieurs fois. Les Chinois, qui ne croient pas à l'immortalité de l'âme, n'en sont que plus enclins à ressusciter les morts. Je note ce conte de Pang et du vampire parce qu'il me semble très populaire et très vieux. Je signale notamment aux amateurs du _folklore_ un plumeau suspendu à la porte de la maison pour la préserver des fantômes. Je serais bien trompé si ce plumeau ne se retrouvait point ailleurs et n'attestait la profonde antiquité du conte.

Certains récits du même recueil font avec celui du vampire un agréable contraste. Il y en a de fort gracieux qui nous montrent des femmes-fleurs, de qui la destinée est attachée à la plante dont elles sont l'émanation, qui disparaissent mystérieusement si la plante est transplantée et qui s'évanouissent quand elle meurt. On conçoit que de tels rêves aient germé dans ce peuple de fleuristes qui font de la Chine entière, depuis la plaine jusqu'aux pics de leurs montagnes taillées et cultivées en terrasse, un jardin merveilleux, et qui colorent de chrysanthèmes et de pivoines tout le Céleste-Empire comme une aquarelle. Voyez, par exemple, les deux pivoines du temple de Lo-Chan, l'une rouge et l'autre blanche, et qui semblaient deux tertres de fleurs. Chacune de ces deux plantes avait pour âme et pour génie une femme d'une exquise beauté. Le lettré qui les aima toutes deux l'une après l'autre, eut cette destinée d'être changé lui-même en plante et de goûter la vie végétale auprès de ses deux bien-aimées. Ne devaient-ils pas confondre ainsi la femme et la fleur, ces Chinois, jardiniers exquis, coloristes charmants, dont les femmes, vêtues de vert, de rose et de bleu, comme des plantes fleuries, vivent sans bouger, à l'ombre et dans le parfum des fleurs! On pourrait rapprocher de ces pivoines enchantées l'acacia des contes égyptiens dans lequel un jeune homme met son coeur.

Les vingt-cinq contes recueillis et traduits par le général Tcheng-ki-Tong suffiraient à montrer que les Chinois n'ont guère formé d'espérances au delà de ce monde, ni conçu aucun idéal divin. Leur pensée morale est, comme leur art de peintre, sans perspective et sans horizon. Dans certains récits, qui semblent assez modernes, tels que celui du licencié Lien, que le traducteur fait remonter, si j'ai bien compris, au XVe siècle de l'ère chrétienne, on voit sans doute un enfer et des tourments. Les supplices y sont même effroyables: on peut se fier sur ce sujet à la richesse de l'imagination jaune. Au sortir du corps, les âmes, les mains liées derrière le dos, sont conduites par deux revenants (le mot est dans le texte) à une ville lointaine et introduites au palais, devant un magistrat d'une laideur épouvantable. C'est le juge des enfers. Le grand livre des morts est ouvert devant lui. Les employés des enfers qui exécutent les arrêts du juge saisissent l'âme coupable, la plongent dans une marmite haute de sept pieds et tout entourée de flammes; puis ils la conduisent sur la montagne des couteaux, où elle est déchirée, dit le texte, «par des lames dressées drues comme de jeunes pousses de bambous». Enfin, si l'âme est celle d'un ministre concussionnaire, on lui verse dans la bouche de grandes cuillerées d'or fondu. Mais cet enfer n'est point éternel. On ne fait qu'y passer et, dès qu'elle a subi sa peine, l'âme, mise dans la roue des métempsycoses, y prend la forme sous laquelle elle doit renaître sur la terre. C'est là visiblement une fable hindoue, à laquelle l'esprit chinois a seulement ajouté d'ingénieuses cruautés. Pour les vrais Chinois, l'âme des morts est légère, hélas! légère comme le nuage. «Il lui est impossible de venir causer avec ceux qu'elle aime.» Quant aux dieux, ce ne sont que des magots. Ceux des Tahoïstes, qui datent du VIe siècle avant Jésus-Christ, sont hideux, et faits pour effrayer les âmes simples. Un de ces monstres infernaux, ayant pour moustaches deux queues de cheval, est le héros du meilleur des contes réunis par M. Tcheng-ki-Tong. Ce dieu était renfermé depuis longtemps dans un temple tahoïste, quand un jeune étudiant, nommé Tchou, l'invita à souper. En cela, Tchou se révéla plus audacieux encore que don Juan; mais le dieu, qui se nommait Louk, était d'un naturel plus humain que le Commandeur de pierre. Il vint à l'heure dite et se montra gai convive, buvant sec et contant des histoires. Il ne manquait pas d'instruction. Il possédait toutes les antiquités de l'empire, et même, ce qui est singulier de la part d'un dieu, il connaissait assez bien les nouveautés littéraires. Il revint maintes fois, toujours rempli de bienveillance et d'aménité. Une nuit, après boire, Tchou lui lut une composition qu'il venait de faire et lui demanda son avis. Louk la jugea médiocre; il ne se dissimulait pas que son ami avait l'esprit un peu épais. Comme c'était un excellent dieu, il y remédia dès qu'il le put. Un jour, ayant trouvé dans l'enfer le cerveau d'un mort qui avait, de son vivant, montré beaucoup d'intelligence, il le prit, l'emporta, et, ayant eu soin d'enivrer quelque peu son hôte, il profita de ce que celui-ci dormait pour lui ouvrir le crâne, lui ôter le cerveau et mettre à la place celui qu'il avait apporté.

À la suite de cette opération, Tchou devint un lettré de grand mérite et passa tous ses examens avec éclat. En vérité, ce dieu était un très brave homme. Malheureusement, ses occupations le retiennent désormais dans la montagne Taï-Hoa; il ne peut plus aller souper en ville.

Nous parlions tout à l'heure, au commencement de cette causerie, des contes chinois traduits par Abel Rémusat, vers 1827. Un de ceux-là est justement célèbre, c'est celui qui a pour titre la _Dame du pays de Soung_ et dont le sujet présente des analogies frappantes avec une fable milésienne que Pétrone nous a conservée et qui a été mise en vers par La Fontaine. Madame Tian (c'est le nom de la dame du pays de Soung) est, comme la matrone d'Ephèse, une veuve inconsolable que l'amour console. La version chinoise, autant qu'il m'en souvient, est moins heureuse que la version rapportée dans le _Satyricon_. Elle est gâtée par des lourdeurs et des invraisemblances, poussée au tragique et défigurée par cet air grimaçant qui nous rend, en somme, toute la littérature chinoise à peu près insupportable. Mais il me reste un souvenir charmant d'un épisode qui y est intercalé, celui de l'éventail. Si madame Tian nous divertit médiocrement, la dame à l'éventail est tout à fait amusante. Je voudrais pouvoir transcrire ici cette jolie historiette qui tient à peine vingt lignes dans le recueil d'Abel Rémusat. Mais je n'ai pas le texte sous la main.

Je suis obligé de conter de mémoire. Je le ferai en toute liberté, comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce ne sera peut-être pas tout à fait chinois. Mais je demande grâce d'avance pour quelques détails apocryphes. Le fonds du moins est authentique et se trouve dans le troisième volume des contes chinois traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publiés par Abel Rémusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait dans la rue Gît-le-Coeur, sous le règne de Charles X. C'est tout ce que j'en puis dire, ayant prêté le volume à un ami qui ne me l'a point rendu.