La vie littéraire. Troisième série

Chapter 5

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Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me donnât autant que _la Chèvre d'or_ l'idée de la beauté antique, de la poésie grecque dans sa jeune fleur et sa fraîche nouveauté. Je n'étais point seul à sentir ainsi, car un de mes amis, à qui j'avais prêté le livre, me le renvoya avec cette épigramme de Méléagre écrite de sa main au crayon sur la dernière page:

«Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un chant rustique qui charme la solitude, et, sur les feuilles où tu te poses, tu imites, avec tes pattes dentelées, sur ta peau luisante, les accords de la lyre. Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de Pan, afin qu'ayant échappé à l'amour je goûte un doux sommeil ici couché à l'ombre de ce beau platane.»

LA MORALE ET LA SCIENCE

M. PAUL BOURGET[9]

[Note 9: _Le Disciple_, 1. vol. in-18.]

I

M. Paul Bourget a une qualité d'esprit fort rare chez les écrivains voués aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait enchaîner les idées et conduire très longtemps sa pensée dans l'abstrait. Cette qualité est sensible, non seulement dans ses études critiques, mais aussi dans ses romans et même dans ses vers lyriques. Par le tour général de l'intelligence, par la méthode, il se rattache à l'école de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec M. Sully Prudhomme, son aîné dans la poésie.

Mais il s'en faut qu'il ait dédaigné, comme le poète du _Bonheur_, le monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les formes et de toutes les couleurs changeantes que revêt la vie à nos yeux. Et ce goût d'unir le concret à l'abstrait est si bien dans sa nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six à garder dans les souvenirs de notre première jeunesse ces entretiens du soir, sous les grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le culte de la métaphysique et l'amour des grâces mondaines, il passait aisément dans ses propos de la théorie de la volonté aux prestiges de la toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et l'emportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions parfois bien avant dans la nuit.

Que de fois nous avons reconstruit le monde, dans le silence des avenues désertes, sous l'assemblée des étoiles! Et maintenant, ces mêmes étoiles entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers à son tour. Ainsi les générations recommencent à travers les âges les mêmes rêves sublimes et stériles. Il y a dix-huit ans, j'ai déjà eu l'occasion de le dire ici, nous étions déterministes avec enthousiasme. Il y avait bien parmi nous un ou deux néo-catholiques. Mais ils étaient pleins d'inquiétude. Au contraire, les fatalistes déployaient une confiance sereine qu'ils n'ont pas gardée, hélas! Nous savons bien aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi décevant que les autres, mais alors les livres de Darwin étaient notre bible; les louanges magnifiques par lesquelles Lucrèce célèbre le divin Épicure nous paraissaient à peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais. Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: «Un homme est venu qui a affranchi l'homme des vaines terreurs». Je ne puis me défendre de rappeler une fois encore ces visites généreuses que, notre Darwin sous le bras, nous faisions à ce vieux Jardin des Plantes où M. Paul Bourget promène avec complaisance le héros de son nouveau roman, le philosophe Adrien Sixte. Pour moi, je pénétrais comme en un sanctuaire dans ces salles du Muséum encombrées de toutes les formes organiques, depuis la fleur de pierre des encrines et les longues mâchoires des grands sauriens primitifs jusqu'à l'échine arquée des éléphants et à la main des gorilles. Au milieu de la dernière salle s'élevait une Vénus de marbre, placée là comme le symbole de la force invincible et douce par laquelle se multiplient toutes les races animées. Qui me rendra l'émotion naïve et sublime qui m'agitait alors devant ce type délicieux de la beauté humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les formes organiques m'avaient insensiblement conduit à celle-ci, qui en est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme sincèrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget, dans sa maturité précoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il était tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi le courant précipité de dix-huit années, on m'excusera, car j'y trouve déjà les germes et la semence des idées qui, mûries lentement, forment le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget.

L'existence paisible de M. Adrien Sixte, décrite dans le premier chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa racontée par Jean Colérus dont M. Bourget aimait jadis à nous citer des pages:

Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d'une manière fort retirée.

Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce temps-là et bon ménager... Il avait grand soin d'ajuster ses comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dépenser justement ni plus ni moins que ce qu'il avait à dépenser chaque année...

Sa conversation était douce et paisible. Il savait admirablement bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère, et, dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien au dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de se retirer aussitôt, pour ne rien faire qui fût contre la bienséance. Il était d'ailleurs fort affable et d'un commerce aisé, parlant souvent à son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches.

Pendant qu'il restait au logis, il n'était incommode à personne; il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement, dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre ensemble.

Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicité d'un très grand homme. M. Paul Bourget nous représente M. Adrien Sixte comme un Spinosa français de notre temps:

Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre, était venu s'établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse... Il occupait un appartement de sept cents francs de loyer, situé au quatrième étage... Dès son arrivée, le philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit venir ses repas... Été comme hiver, M. Sixte s'asseyait à sa table dès six heures du matin. À dix heures, il déjeunait, opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix heures et demi la porte du Jardin des Plantes... Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues séances devant les cages des singes et la loge de l'éléphant. (_Le Disciple_, pages 7, 11, 16, etc.)

Ce bonhomme est un des grands penseurs du siècle. Il a exposé la doctrine du déterminisme avec une puissance de logique et une richesse d'arguments que Taine lui-même et Ribot n'avaient point atteintes.

M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son système. C'est l'_Anatomie de la volonté_, la _Théorie des passions_ et la _Psychologie de Dieu_. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans sa concision presque ironique: «Étude sur les divers états d'âme dans lesquels l'idée de Dieu a été élaborée.» M. Sixte ne suppose pas un seul instant la réalité objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens, et il ne l'admet pas même à l'état d'inconnaissable. C'est là un des traits caractéristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme psychologue «consiste dans un exposé très nouveau et très ingénieux des origines animales de la sensibilité humaine». Voilà qui nous ramène à ces salles de zoologie comparée où je vous entraînais tout à l'heure comme dans un temple, devant cette Vénus, métamorphose suprême de l'innombrable série de forces aimantes. M. Sixte nous soumet à la nécessité avec une rigueur inexorable. Il tient la volonté pour une illusion pure: «Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les éléments additionnées. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en arithmétique.»

Et ailleurs:

«Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, dès à présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes le jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du triangle tiennent dans sa définition.»

Une telle philosophie ne saurait admettre la réalité du bien et du mal, du mérite et du démérite.

«Toutes les âmes, dit Adrien Sixte, doivent être considérées par le savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes sont utiles à la société et l'on prononce alors le mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un élément essentiel à la science de l'esprit, si Néron, par exemple, ou tel tyran italien du XVe siècle n'avait pas existé.»

Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans l'_Anatomie de le volonté_:

«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.»

Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un saint laïque.

Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent, mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie, indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M. Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux _disciple_ qui donne son nom à ce roman.» D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action, point psychologue du tout, un soldat.

Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question.

Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.

Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre, des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être légitimement exposé.

C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées. Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines transcendantes des philosophes.

Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.»

II

Dans ce beau roman du _Disciple_, dont nous avons parlé, M. Paul Bourget agite, avec une rare habileté d'esprit, de hautes questions morales qu'il ne résout pas. Et comment les résoudrait-il? Le dénouement d'un conte ou d'un poème est-il jamais une solution? C'est assez pour sa gloire et pour notre profit qu'il ait sollicité vivement toutes les âmes pensantes. M. Paul Bourget nous a montré le jeune élève d'un grand philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines déterministes; et il nous a amenés à nous demander avec lui dans quelle mesure la condition du disciple engageait la responsabilité du maître.

Ce maître, M. Adrien Sixte, se sent lui-même profondément troublé, et, loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent jusqu'à lui, il courbe la tête, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il prie. Son coeur n'est plus déterministe. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que le coeur n'est jamais tout à fait philosophe et qu'on le trouve vite prêt à repousser les vérités auxquelles notre esprit s'attache obstinément. M. Sixte, qui est homme, a été troublé dans sa chair. C'est tout le sens que je puis tirer de cette partie du récit. Mais M. Sixte doit-il être tenu pour responsable du crime de son disciple?

En professant l'illusion de la volonté et la subjectivité des idées de bien et de mal, a-t-il commis lui-même un crime? M. Bourget ne l'a pas dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M. Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule à comprendre l'univers et que la raison ne peut méconnaître impunément les raisons du coeur. Et cette idée se montre comme une lueur douce et pure, dont ce livre est tout illuminé.

M. Brunetière a été très frappé du caractère moral d'une telle pensée, et il en a félicité M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses tendances, offense grièvement cette liberté intellectuelle, ces franchises de l'esprit, que M. Brunetière devait être, ce semble, un des premiers à défendre, comme il est un des premiers à en user. Dans cet article, M. Brunetière commence par demander si les idées agissent ou non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les idées agissent sur les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systèmes philosophiques à la morale. «C'est la morale, dit-il, qui juge la métaphysique.» Et remarquez qu'en décidant ainsi il ne soumet pas la métaphysique, c'est-à-dire les diverses théories des idées, à une théorie particulière du devoir, à une morale abstraite. Non, il livre la pensée à la merci de la morale pratique, autrement dit à l'usage des peuples, aux préjugés, aux habitudes, enfin, à ce qu'on appelle les principes. C'est uniquement d'après les principes qu'il appréciera les doctrines. Il le dit expressément:

«Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence logique à mettre en question les principes sur lesquels la société repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable de causer à la société.» Et, un peu plus loin, il dit des déterministes que «leurs idées doivent être fausses puisqu'elles sont dangereuses». Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables encore que les idées des philosophes et que, loin d'offrir à l'esprit une base solide, ils s'écroulent dès qu'on y touche.

Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de décider si une doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas demain largement bienfaisante. Toutes les idées sur lesquelles repose aujourd'hui la société ont été subversives avant d'être tutélaires, et c'est au nom des intérêts sociaux qu'invoque M. Brunetière, que toutes les maximes de tolérance et d'humanité ont été longtemps combattues.

Pas plus que vous je ne suis sûr de la bonté de tel système et, comme vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais qui me garantit de la bonté de ces moeurs? Qui me dit que ce système, en désaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale supérieure?

Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'être. Encore est-ce trop humilier la pensée humaine que de l'attacher à des habitudes qui n'étaient point hier et qui demain ne seront plus. Le mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution doublement respectable par l'intérêt que lui portent et l'Église et l'État. Il convient de ne le dépouiller d'aucune parcelle de sa force et de sa majesté; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au Malabar, l'usage de brûler les veuves de qualité sur le bûcher de leur époux, assurément une philosophie qui tendrait, par voie de conséquence logique, à l'abolition de cet usage, mettrait en péril un principe social: en serait-elle pour cela fausse et détestable? Quelle philosophie jugée par les moeurs n'a pas d'abord été condamnée? À la naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient à un Dieu crucifié n'étaient pas tenus par cela même pour les ennemis de l'empire?

Il ne saurait y avoir pour la pensée pure une pire domination que celle des moeurs. Longtemps la métaphysique fut soumise à la religion; _Philosophia ancilla theologiæ_. Du moins avait-elle alors une maîtresse stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le fanatisme scientifique, le déterminisme darwinien qui est seul en cause pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette doctrine est absolument condamnée par M. Brunetière au nom de la morale.

«Fussiez-vous donc assuré, dit-il, que la concurrence vitale est la loi du développement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la nature, indifférente à l'individu, ne se soucie que des espèces, et qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre «ces vérités» dans leurs dernières conséquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie que ce serait ramener l'humanité à sa barbarie première.»

Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent.

Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans leur héroïque berceau.

M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre âme»? On trouve dans la _Chaumière indienne_ un éloge exquis de la sainte ignorance.

«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.»

Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.

Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes et à la police barbare des cités lacustres.

Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit: «Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale.»