La vie littéraire. Troisième série
Chapter 4
La poultre, tout effrayée, se mit au trot, à petz, à bondz et au gualop; à ruades, fressurades, doubles pédales et pétarrades; tant qu'elle rua bas Tappècoue, quoy qu'il se tint à l'aube du bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes: du cousté hors le montonoir son soulier fenestré estoit si fort entortillé qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisné à escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et fossés. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la cervelle en tomba près la croix Osanière, puis, les bras en pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier entortillé. (IV, 13.)
Que cela est dit! et comme une énorme joie est répandue sur cette scène de carnage, dont l'exagération même détruit l'horreur. Aimons donc, avec M. Stapfer, le «docte et gentil Rabelais», pardonnons-lui ses plaisanteries de curé et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant.
BARBEY D'AUREVILLY
J'aurais bien de la peine à me faire une idée juste de Barbey d'Aurévilly. Je l'ai toujours vu. C'est pour moi un souvenir d'enfance, comme les statues du pont d'Iéna au pied desquelles je jouais au cerceau, du temps qu'on cueillait encore des bouillons blancs, des trèfles et des coucous sur les pentes sauvages et fleuries du Trocadéro. Je n'avais aucune opinion particulière sur ces statues-là; je voyais vaguement que c'étaient des hommes qui tenaient par la bride des chevaux de pierre. Je ne savais point si elles étaient belles ou laides, mais je sentais bien qu'elles étaient enchantées comme la lumière du ciel qui me baignait délicieusement, comme les souffles salubres de l'air que je respirais avec joie, comme les arbres des quais déserts, comme les eaux riantes de la Seine, comme le monde entier. Oh! je sentais bien cela; mais je ne me doutais pas que l'enchantement était en moi, et que c'était moi, si petit, qui remplissait d'une radieuse allégresse l'immense univers. Il faut vous dire qu'à neuf ans la subjectivité des impressions m'échappait totalement. Je goûtais sans effort la bonté des choses. Le mythe du paradis terrestre est d'une grande vérité, et je ne suis pas surpris qu'il soit entré profondément dans la conscience des peuples. Il est bien vrai que nous recommençons tous à notre tour l'aventure d'Adam, que nous nous éveillons à la vie dans le paradis terrestre et que notre enfance s'écoule dans l'aménité d'un frais Éden. J'ai vu, en ces heures bénies, des chardons qui poussaient sur des tas de pierres, dans des ruelles ensoleillées où chantaient les oiseaux, et, je vous le dis en vérité, c'était le paradis. Il était situé, non pas entre les quatre fleuves de l'Écriture, mais sur les collines de Chaillot et sur les berges de la Seine. Croyez-moi, c'est là une différence qui n'importe guère. Le paradis des petits citadins est plein de pierres taillées par les hommes: il n'en est pas moins inondé de mystère et de délices.
Mes premières rencontres avec M. d'Aurévilly datent de cet âge paradisiaque. Ma grand'mère, qui le connaissait un peu et qu'il étonnait beaucoup, me le montrait, dans nos promenades, comme une singularité. Ce monsieur, coiffé sur l'oreille d'un chapeau à rebords de velours cramoisi, et qui, la taille serrée dans une redingote à jupe bouffante, allait, battant de sa cravache le galon d'or de son pantalon collant, ne m'inspirait aucune réflexion, car mon penchant naturel était de ne point rechercher les causes des choses. Je regardais et aucune pensée ne troublait la limpidité de mon regard. J'étais content seulement qu'il y eût des personnes aisément reconnaissables. Et certes M. d'Aurévilly était de celles-là. Je lui en gardais, d'instinct, une sorte d'amitié. Je l'unissais, dans ma sympathie, à un invalide qui marchait sur deux jambes de bois avec deux bâtons, et qui me disait bonjour, le nez barbouillé de tabac; à un vieux professeur de mathématiques, manchot, qui, la face rubiconde, souriait à ma bonne dans sa barbe de satyre, et à un grand vieillard, vêtu de toile à matelas depuis la mort tragique de son fils. Ces quatre personnes-là avaient pour moi, sur toutes les autres, l'avantage d'être parfaitement distinctes, et j'étais content de les distinguer. Encore, à l'heure qu'il est, je ne peux pas tout à fait détacher M. d'Aurévilly du souvenir du professeur, de l'invalide et du fou qu'il est allé retrouver dans le monde des ombres. Pour moi, ils faisaient partie tous quatre des monuments de Paris, comme les statues du pont d'Iéna. Il y avait cette différence qu'ils marchaient et que les statues ne marchaient point. Quant au reste, je n'y songeais pas. Je ne savais pas bien ce que c'était que la vie--et, après y avoir songé beaucoup depuis, j'avoue que je ne suis guère plus avancé.
Une douzaine d'années s'étant passées avec facilité, je rencontrai par aventure, une nuit d'hiver, dans la rue du Bac, M. d'Aurévilly qui cheminait en compagnie de Théophile Sylvestre. J'étais avec un ami qui me présenta. Sylvestre faisait l'apologie de saint Augustin en jurant comme un diable. Il frappait avec le fer de sa canne la bordure du trottoir. Barbey l'imita, fit jaillir des étincelles et s'écria:
--Nous sommes les cyclopes du pavé!
Il disait cela de sa belle voix grave et profonde. Ayant perdu ma première candeur, j'avais de grandes envies de comprendre; je cherchai le sens de ces paroles sans pouvoir le découvrir et j'en éprouvai un véritable malaise.
Il m'était donné de voir M. d'Aurévilly un moment à toutes les époques de ma vie. J'ai eu l'honneur de lui faire visite dans sa petite chambre de la rue Rousselet, où il a vécu trente ans dans une noble pauvreté et où il est mort entouré des soins d'une personne angélique.
Cette rue Rousselet, étroite, sale, bordée de jardins, est pleine de souvenirs chers au coeur du vrai Parisien. C'est là que madame de la Sablière vint loger quand, ayant renoncé au monde, elle se voua au service des malades. Cette charmante femme, qui avait aimé beaucoup de choses dans la vie, n'apporta à Dieu dans sa pénitence, que les ruines de son coeur et de sa beauté; elle lui vint sans jeunesse, abandonnée de son amant et le sein déjà mordu par le cancer qui devait la dévorer.
À vingt pas de la chambre où l'amie de La Fare pleurait, il y a deux cents ans, sur les ruines encore fumantes de sa vie brûlée, devant une fenêtre ouverte sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai jeté bien des paroles toutes fraîches de jeunesse et d'espérance. C'est là qu'habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rêves et de projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros romans ont tué. Il est mort récemment assommé comme un boeuf. Mais, en ce temps-là, l'infini était devant nous. De cette fenêtre, nous voyions la maison où François Coppée composait, dans un petit jardin, des vers vrais, simples, aimables comme lui-même. Paul Bourget y était assidu. Il sortait du collège, le front assombri de métaphysique sous sa chevelure d'adolescent. Coppée et Bourget fréquentaient Barbey d'Aurévilly et lui apportaient cette chose délicieuse: une jeune admiration. Le parfum des fleurs qui descendait des vieux murs, la jeunesse, la poésie, l'art! Ô charmantes images de la vie! Ô rue Rousselet!
Barbey d'Aurévilly, vêtu de rouge dans sa pauvre chambre fanée et nue, se dressait superbe et magnifique. Il fallait l'entendre quand il disait, mensonge touchant:
--J'ai envoyé mes meubles et mes tapisseries à la campagne!
Sa conversation était éblouissante d'images et d'un tour unique.
--Vous savez, cet homme qui se met en espalier, sur son mur, au soleil... Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer... Vous regardez la lune, mademoiselle: c'est l'astre des polissons... Vous l'avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d'un vieux canon... Il est heureux pour Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un dieu; comme homme il eût manqué de caractère: il n'était pas râblé comme Annibal... Je me suis enroué en écoutant cette dame... J'ai aimé deux mortes dans ma vie...
Tout cela dit d'une voix grave, avec je ne sais quoi d'effroyablement satanique et d'adorablement enfantin.
Et c'était un vieux monsieur du meilleur ton, d'une belle politesse, à grandes formes. C'est tout ce que je puis vous dire: il est trop mêlé à mes souvenirs, sa mort est trop récente, je suis trop étonné de l'idée de ne plus le revoir, pour essayer quoi que ce soit qui ressemble à un portrait.
Il était extraordinaire, sans doute; mais, comme Henri IV sur le pont Neuf ou le palmier de la Samaritaine, il n'étonnait plus. Ses limousines doublées de velours rouge semblaient quelque chose, je ne dis pas d'ordinaire, mais de nécessaire.
Au fond, et c'est ce qui le rendait tout à fait aimable, il n'a jamais cherché à étonner ni à amuser que lui-même. C'est pour lui seul qu'il portait des cravates de dentelle et des manchettes à la mousquetaire. Il n'éprouvait pas, comme Baudelaire, l'horrible tentation de surprendre, de contrarier, de déplaire. Ses bizarreries ne furent jamais malveillantes. Il était excentrique avec un heureux naturel.
Il y a des parties obscures dans sa vie: on dit qu'il fut pendant quelque temps l'associé d'un marchand d'objets religieux du quartier Saint-Sulpice. Je ne sais si cela est vrai. Mais je le voudrais. Il me plairait que ce templier eût vendu des chasubles. J'y trouverais une revanche amusante de la réalité sur la convention. Un soir, voilà une quinzaine d'années, je vis un vieux tragédien de l'Odéon qui, le front ceint du bandeau royal et le sceptre à la main, représentait Agamemnon. J'éprouvai une joie perverse à penser que le roi des rois avait épousé une ouvreuse du théâtre. Il y aurait un plaisir beaucoup plus exquis à se figurer Barbey d'Aurévilly recevant des commandes de lingerie ecclésiastique.
Une chose merveilleuse, quand on y songe, ce n'est pas que M. d'Aurévilly ait vendu des surplis, c'est qu'il ait fait de la critique. Un jour, Baudelaire, qu'il avait traité de criminel et de grand poète, le vint trouver et, déguisant son entière satisfaction, lui dit:
--Monsieur, vous avez attaqué mon caractère. Si je vous demandais raison, je vous mettrais dans une situation délicate, car, étant catholique, vous ne pouvez vous battre.
--Monsieur, répondit Barbey, j'ai toujours mis mes passions au-dessus de mes convictions. Je suis à vos ordres.
Il se flattait un peu en parlant de ses passions. Mais il faut lui rendre cette justice qu'il n'hésita jamais à mettre ses fantaisies au-dessus de la raison. Sa critique est, en douze volumes, ce que le caprice a inspiré de plus extravagant. Elle est emportée et furieuse, pleine d'injures, d'imprécations, d'exécrations et d'excommunications. Elle fulmine sans cesse. Au demeurant, la plus innocente créature du monde. Là encore, M. d'Aurévilly est sauvé par son bon génie, par son enfantillage heureux. Il écrit comme un ange et comme un diable, mais il ne sait ce qu'il dit.
Quant à ses romans, ils comptent parmi les ouvrages les plus singuliers de ce temps, et il y en a deux pour le moins qui sont, dans leur genre, des chefs-d'oeuvre: je veux parler de l'_Ensorcelée_ et du _Chevalier Destouches_.
On sait que le _Chevalier Destouches_ contient le récit de plusieurs épisodes de la chouannerie normande. Or, le hasard me le fit lire par une lugubre nuit d'hiver dans cette petite ville de Valognes qui y est décrite. J'en reçus une impression très forte. Je crus voir renaître cette ville rétrécie et morte. Je vis les figures à la fois héroïques et brutales des hobereaux repeupler ces hôtels noirs, silencieux, aux toits affaissés, que la moisissure dévore lentement. Je crus entendre siffler les balles des brigands parmi les plaintes du vent. Ce livre me donna le frisson.
Le style de Barbey d'Aurévilly est quelque chose qui m'a toujours étonné. Il est violent et il est délicat, il est brutal et il est exquis. N'est-ce pas Saint-Victor qui le comparait à ces breuvages de la sorcellerie où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang de tigre et du miel? C'est un mets d'enfer; du moins, il n'est pas fade.
Quant à la philosophie de Barbey, qui fut le moins philosophe des hommes, c'était à peu près celle de Joseph de Maistre. Il n'y ajouta guère que le blasphème. Il affirmait sa foi en toute rencontre, mais c'est par le blasphème qu'il la confessait de préférence. L'impiété chez lui semble un condiment à la foi. Comme Baudelaire, il adorait le péché. Des passions il ne connut jamais que le masque et la grimace. Il se rattrapait sur le sacrilège et jamais croyant n'offensa Dieu avec tant de zèle. N'en frissonnez pas. Ce grand blasphémateur sera sauvé. Il garda dans son audace impie de tambour-major et de romantique une divine innocence, une sainte candeur qui lui feront trouver grâce devant la sagesse éternelle. Saint Pierre dira en le voyant: «Voici M. Barbey d'Aurévilly. Il voulut avoir tous les vices, mais il n'a pas pu, parce que c'est très difficile et qu'il y faut des dispositions particulières; il eût aimé à se couvrir de crimes, parce que le crime est pittoresque; mais il resta le plus galant homme du monde, et sa vie fut quasi monastique. Il a dit parfois de vilaines choses, il est vrai; mais, comme il ne les croyait pas et qu'il ne les faisait croire à personne, ce ne fut jamais que de la littérature, et la faute est pardonnable. Chateaubriand qui, lui aussi, était de notre parti, se moqua de nous dans sa vie beaucoup plus sérieusement.»
PAUL ARÈNE[7]
[Note 7: _La Chèvre d'or_, 1 volume (Bibliothèque de l'_Illustré moderne_).]
«Je vins au monde au pied d'un figuier, un jour que les cigales chantaient.» C'est ce que rapporte de sa naissance, Jean des Figues, dont M. Paul Arène a conté l'histoire ingénue. Un jour, quand M. Paul Arène aura sa légende, on dira que c'est ainsi qu'il naquit lui-même, au chant des cigales, tandis que les figues-fleurs, s'ouvrant au soleil, égouttaient leur miel sur ses lèvres. On ajoutera, pour être vrai, qu'il avait comme Jean des Figues, la main fine et l'âme fière, et l'on gravera une cigale sur son tombeau, de goût presque antique, afin d'exprimer qu'il était naturellement poète et qu'il aimait le soleil.
Il aime le soleil et tout ce que baigne le soleil. Son style clair et chaud a, dans son élégante sécheresse, cette saveur de pierre à fusil que le soleil donne aux vins qu'il mûrit avec amour. Il faut placer M. Paul Arène à côté de M. Guy de Maupassant et ces deux princes des conteurs auront pour emblème le premier l'olive, le second la pomme. Ainsi, le sol de notre adorable patrie nous offre ici les lignes pures des horizons bleus; là de grasses prairies sous un doux ciel humide, et l'art reproduit, par les nuances de la langue et du style, cette diversité charmante. Et la montagne, la côte, la forêt, la lande ont aussi leurs peintres, leurs poètes, leurs conteurs. On pourrait faire une bien belle étude sur la géographie littéraire de la France[8].
[Note 8: Mais n'avons-nous pas déjà un bien agréable livre de M. Charles Fuster, _les Poètes du Clocher_.]
La Provence a ses félibres qui chantent en provençal. Je ne leur en fais pas un reproche: il ne faut pas demander à tous les oiseaux de chanter de la même manière. J'admire infiniment Mistral et s'il m'arrive de regretter que le doux poème de _Mireille_ ne soit pas écrit dans le dialecte de l'Île de France, c'est parce que je le comprendrais mieux et le goûterais plus naturellement. Il n'y a là que de l'égoïsme. La patriotisme n'est pas l'ennemi des dialectes et l'unité de la France n'est point menacée par les chansons des félibres.
Mais, puisque M. Paul Arène parle le français, et le meilleur, j'en profite pour l'entendre et le goûter. D'ailleurs, M. Arène est un Provençal très parisien. On le rencontre plus souvent sous les platanes du jardin du Luxembourg que dans les plaines de la Camargue, où passaient les chevaux sarrasins. Il a des tendresses infinies pour les vieux pavés de la place de l'Odéon, et si on lui en faisait un reproche, il répondrait sans doute qu'il ne voit jamais si bien les maigres feuilles des amandiers se découper dans l'azur de son ciel natal que l'hiver, à Paris, dans les brumes du soir et à travers la fumée de sa pipe. Ce serait bien vrai. On ne sait parler de ce qu'on aime que lorsqu'on ne l'a plus, et tout l'art du poète n'est que d'assembler des souvenirs et de convier des fantômes. Aussi y a-t-il une tristesse attachée à tout ce que nous écrivons. Je ne parle, bien entendu, que de ce qui est senti. Le reste n'est qu'un vain son.
Voilà pourquoi M. Paul Arène, qui parle si bien de sa belle province, «la gueuse parfumée», fréquente dans le quartier Latin, où tout le monde le connaît de vue. Il va tout d'une pièce, à tout petits pas, l'oeil vif sur un visage immobile, et l'on ne peut s'empêcher de songer que ce petit homme raide et tranquille, devait avoir l'air assez crâne, en 1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles. C'est un Méridional contenu, dont l'abord étonne.
On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Même quand il parle, sa face au front large, à la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air de sa propre image modelée et peinte par un maître. Avec cela un tour de conversation vif, rapide, exquis, et cet art souverain, qu'il montre aussi dans ses livres, de s'arrêter à point et de ne pas trop achever. Enfin, une figure tout à fait originale.
La dernière fois que j'ai rencontré M. Paul Arène, il s'en allait en pèlerinage au tombeau de Florian et prenait le chemin de fer, tout seul de sa bande, moins pour se conformer aux usages des félibres exilés parmi nous que pour se contenter par un brin de campagne. Il faisait du soleil; le ciel se montrait gai, spirituel, comme il n'est que sur les coteaux des environs de Paris; et les bois de Sceaux, ce jour-là, devaient être bien jolis. Florian est un saint qu'on ne chôme qu'au printemps, en fredonnant _Plaisirs d'amour_. M. Paul Arène lui est dévot. Il l'aime parce que le chevalier de Florian rappelle beaucoup de coquets souvenirs d'antan. Sa mémoire est transparente, et l'on voit au travers voltiger des couples de tourterelles, et des bergères nouer des guirlandes de fleurs autour de leurs houlettes. Que les dames d'autrefois, si charmantes sous la poudre et dans leur robe à ramages, aient aimé dans des bosquets et puis qu'elles soient mortes, cela est naturel et pourtant cela donne à songer aux poètes et c'est un sujet qui a inspiré à l'auteur de _Jean des Figues_ quelques pages dont je goûte plus que tout la grâce mélancolique et la tristesse voluptueuse. Un des caractères singuliers de ce conteur est de s'attacher au passé et de garder aux morts une amitié douce. Il les mêle aux vivants et c'est un des charmes de ses récits.
Dans _la Chèvre d'or_, par exemple, les ombres des aïeux flottent comme des nuées sur les acteurs du drame. Je viens de lire ce livre ravissant, ces pages agrestes et fines, ces scènes simples, d'un style pur, et je me sens encore environné d'images idylliques et parfumé de thym. Il n'y a guère que les poètes grecs pour donner une impression de cette nature. Et qu'on ne s'y trompe pas: la familiarité gracieuse, l'élégante précision, la rusticité noble, toute la manière enfin de ce récit est plus près qu'on ne croit de la beauté antique. Je trouve aussi beaucoup de sens dans cette histoire d'un savant qui touche à la quarantaine et qui, curieux sans ambition, poète sans orgueil, rêveur sans trouble, va chercher dans un petit village rocheux de la côte de Provence le souvenir des Sarrasins qui l'ont bâti, fouille un vieux grenier encombré de parchemins illisibles et devient amoureux d'une belle jeune fille. Adieu les Arabes! adieu l'émir et les magies de l'Orient! Il ne voit plus que le profil jeune, les formes graciles et pures de Norette. Il l'aime peu à peu, par insensible et profonde influence. Pour concilier la science et son amour, il veut que Norette soit d'origine sarrasine. Cela est bien possible. Mais, telle qu'il la dépeint, elle apparaît à ceux qui n'ont aucun préjugé ethnographique dans la grâce svelte d'une figurine de Tanagra.
C'est la chèvre de Norette, cette chèvre d'or, dont la clochette d'argent, couverte de signes mystérieux, doit révéler la placé d'un trésor caché. Mais finalement il ne reste de trésor que les yeux noirs, les lèvres rouges et le sein gonflé de Norette.
Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette, après la lune de miel, ne se remette pas à chercher le trésor! Il y perdrait la joie du coeur et la paix de l'âme. Plutôt, puisqu'il ne peut rester toujours sous le doux étonnement de la beauté de Norette, plutôt qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre à remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais où, cette grave parole: «On se lasse de tout, excepté de comprendre.» La vérité est que tout vaut mieux que de songer à soi-même et de considérer sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honnêtes gens qui étudient les poids et mesures des Assyriens ou la procédure civile en Égypte sous les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mélancolie de vivre. Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme _la Chèvre d'or_.
Je n'en veux détacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire, rapportée par le curé du Puget, _des deux qui sont morts_.
Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils l'aimassent. Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais, aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle. Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent et le cadet souffleta l'aîné.
Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Caïn, tous deux Abel, ils allèrent dans la montagne du côté de la chapelle que déjà un ermite gardait.
Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait de grands coups à sa porte, et, s'éveillant, il entendit crier: «Au secours! j'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la tête.
Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.
Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui sont morts.