La vie littéraire. Troisième série
Chapter 3
Baudelaire a été traité récemment avec une rudesse vraiment excessive par un critique dont l'autorité est forte, parce qu'elle est fondée sur la probité de l'esprit. M. Brunetière n'a vu dans l'auteur des _Fleurs du mal_ qu'un extravagant et un fou. Il l'a dit avec sa franchise coutumière. Et ce jour-là, il a, par mégarde, offensé les muses, car Baudelaire est poète. Il a, je le reconnais, des manies odieuses; dans ses mauvais moments, il grimace comme un vieux macaque. Il affectait dans sa personne une sorte de dandysme satanique qui semble aujourd'hui assez ridicule. Il mettait sa joie à déplaire et son orgueil à paraître odieux. Cela est pitoyable et sa légende, faite par ses admirateurs et ses amis, abonde en traits de mauvais goût.
--Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant? disait-il un jour à un honnête fonctionnaire. Mangez-en; cela ressemble à des cerneaux et c'est excellent.
Une autre fois, dans la salle commune d'un restaurant fréquenté par des provinciaux, il commença à haute voix un récit en ces termes:
--Après avoir assassiné mon pauvre père...
En admettant, ce qui est probable, que ces historiettes ne soient pas réellement vraies, elles sont dans l'esprit du personnage, elles ont le tour baudelairien, et je ne sais rien de plus agaçant au monde. Tout cela n'est pas douteux, mais il faut dire aussi que Baudelaire était poète.
J'ajouterai que c'était un poète très chrétien. On a chargé sa renommée de bien des griefs. On a découvert dans ses poèmes des immoralités neuves et une dépravation singulière. C'est le flatter et c'est flatter son temps. En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il ne restait plus rien à découvrir, et la bête humaine, sans beaucoup d'imagination, avait tout imaginé. À y regarder de près, Baudelaire n'est pas le poète du vice; il est le poète du péché, ce qui est bien différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens. Ses meilleurs vers semblent inspirés des vieilles proses de l'Église et des hymnes du bréviaire.
Comme un moine, il éprouve devant les formes de ses rêves, une épouvante fascinatrice. Comme un moine, il s'écrie chaque matin:
Cedant tenebræ lumini Et nox diurno sideri, Ut culpa quam nox intulit Lucis labescat munere.
Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire que la doctrine du péché originel a trouvé dans les _Fleurs du mal_ sa dernière expression poétique. Baudelaire considère les troubles des sens avec la sévérité minutieuse d'un casuiste et la gravité d'un docteur. Pour lui, ces affaires sont considérables: ce sont des péchés et il y a dans le moindre péché quelque chose d'énorme. La plus misérable créature rencontrée la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revêt dans son esprit une grandeur tragique: sept démons sont en elles et tout le ciel mystique regarde cette pécheresse dont l'âme est en péril. Il se dit que les plus vils baisers retentiront dans toute l'éternité, et il mêle aux rencontres d'une heure dix-huit siècles de diableries.
Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie. Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.
Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides. On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre.
--Elle est bien laide, dit le marin.
Et il la rejeta dédaigneusement.
--Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu!
C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer.
Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir. Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage vraiment sincère.
Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui de l'amour et de la mort.
Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes des _Mille et une Nuits_ nous montre une femme belle comme le jour et qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est belle.
Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des _Mille et une Nuits_.
Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse lassitude?
De ses yeux amortis les paresseuses larmes, L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes, Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»?
Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de l'enfer éternel! Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes, Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage. Ombres folles! Courez au but de vos désirs; Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, À travers les déserts courez comme les loups; Faites votre destin, âmes désordonnées, Et fuyez l'infini que vous portez en vous.
Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont nullement contaminées.
Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde, visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat, sous le charme de sa jeunesse.
Il y a, par exemple, des vers exquis à une _Malabaraise_:
................................................... Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître, Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs, De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, Et, dès que le matin fait chanter les platanes, D'acheter au bazar ananas et bananes. Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate, Tu poses doucement ton corps sur une natte, Où tes rêves flottants sont pleins de colibris Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. ...............................................
N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des beautés exotiques?
Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin, dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre:
Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, Buttant et se cognant aux murs comme un poète, Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, Épanche tout son coeur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes, Terrasse les méchants, relève les victimes, Et sous le firmament comme un dais suspendu, S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, Moulus par la travail et tourmentés par l'âge, Éreintés et pliant sous un tas de débris. Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles, Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux, --Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie! Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour. .............................................
Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien est odieux, mais les _Fleurs du mal_ sont et demeureront le charme de tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers. Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là il est divin.
RABELAIS[6]
[Note 6: _Rabelais, sa personne, son génie, son oeuvre_, par Paul Stapfer, professeur à la faculté des lettres de Bordeaux, 1 vol.]
Vous est-il arrivé de visiter quelque vieux et magnifique monument en compagnie d'un savant qui se trouvât, d'aventure, un homme de goût et d'esprit, capable de penser, de voir, de sentir et d'imaginer? Vous êtes-vous promené, par exemple, dans les grandes ruines du château de Coucy avec M. Anatole de Montaiglon, qui fait des chansons avec de l'archéologie et de l'archéologie avec des chansons, sachant que tout n'est que vanité? Avez-vous écouté les amis de M. Cherbuliez, tandis qu'ils tenaient des propos doctes et familiers autour d'un cheval de Phidias, ou d'une statue de la cathédrale de Chartres? Si ces nobles joies vous ont été données, vous en retrouverez quelque ombre en lisant le nouveau livre de M. Paul Stapfer, qui est proprement une promenade autour de Rabelais, une savante, une heureuse, une belle promenade. C'est une cathédrale que l'oeuvre de Rabelais, une cathédrale placée sous le vocable des humanités, de la pensée libre, de la tolérance, mais une cathédrale de style flamboyant où ne manquent ni les gargouilles, ni les monstres, ni les scènes grotesques, chères aux imagiers du moyen âge, et l'on risque de se perdre dans ce hérissement de clochers, de clochetons, dans ce fouillis de pinacles qui abritent pêle-mêle des figures de fous et de sages, d'hommes, d'animaux et de moines.
Et, pour comble de confusion, cette église de style ogival est, comme Saint-Eustache, ornée de mascarons, de coquilles et de figurines dans le style charmant de la Renaissance. Certes, on risquerait de s'y perdre, et dans le fait, peu de personnes s'y sont aventurées. Mais avec un guide comme M. Paul Stapfer, après mille circuits amusants, on se retrouve toujours.
M. Paul Stapfer connaît son Rabelais. Ce ne serait point assez: il l'aime, et c'est le grand point. Ajoutez qu'il n'a pas l'amour béat. Il convient que sa chère cathédrale est bâtie sans ordre ni plan et que, sous la moitié des arceaux, on n'y voit pas clair. Mais il l'aime comme elle est, et il a bien raison. Il s'écrie: «Mon gentil Rabelais!» comme Dante soupirait: «Mon beau Saint-Jean!»
Dans cette même ville où M. Paul Stapfer professe la littérature à côté de M. Frédéric Plessis, poète et latiniste exquis, dans ce riant et riche Bordeaux, je visitais l'an passé la crypte de Saint-Seurin. Le sacristain qui m'y accompagnait me fit voir combien elle était touchante dans sa vétusté, et comme sa barbarie parlait bien aux coeurs. «Monsieur, ajouta-t-il, un grand malheur la menace: elle a été richement dotée; on va l'embellir!»
Ce sacristain est de l'école de M. Paul Stapfer, qui ne veut point qu'on embellisse Rabelais par de mirifiques illustrations et de fantastiques commentaires. Naturellement M. Paul Stapfer, qui a beaucoup étudié son auteur, n'y retrouve pas tout ce qu'y ont découvert ceux qui l'avaient à peine lu. Ainsi il n'a pas vu que Rabelais eût jamais annoncé la Révolution française. Je n'entrerai pas dans le détail de son livre et ne ferai pas la critique de sa critique. À dire vrai, j'y éprouverais quelque embarras, ayant pratiqué Rabelais beaucoup moins qu'il ne l'a fait lui-même. Dieu merci! j'ai pantagruelisé tout comme un autre. Frère Jean n'est pas pour moi un visage inconnu et je lui dois de bonnes heures. Mais M. Stapfer a vécu pendant deux ans dans son intimité; il y aurait quelque impertinence à disputer au pied levé avec un rabelaisien si rabelaisant.
J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a jamais été très sensible. Son auteur lui semble avant tout très gai. Il en juge comme les contemporains et c'est signe qu'il ne se trompe guère. Mais j'avoue que les incongruités de _Pantagruel_ ne me font pas plus rire que celles des gargouilles du XIVe siècle. J'ai tort, sans doute: mais il vaut mieux le dire. Je serai tout à fait franc: ce qui me fâche dans le curé de Meudon, c'est qu'il soit resté à ce point moine et homme d'église; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la volupté et c'est leur plus grand tort.
Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un honnête homme et j'y retrouve, avec M. Stapfer, un grand souffle d'humanité, de bienveillance et de bonté. Oui, Rabelais était bon; il détestait naturellement «les hypocrites, les traîtres qui regardent par un pertuys, les cagots, escargots, malagots, hypocrites, caffars, empantouflés, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles sectes de gens qui se sont desguisés comme masques pour tromper le monde».
«Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et haïssez autant que je fais.»
Le fanatisme et la violence étaient en horreur à sa riante, libre et large nature. C'est par là encore qu'il fut excellent. Comme la soeur du roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance, avec Montaigne, que mourir pour une idée, c'est mettre à bien haut prix des conjectures. Loin de l'en blâmer, je l'en louerai plutôt. Il faut laisser le martyre à ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur simplicité même l'excuse de leur entêtement. Il y a quelque impertinence à se faire brûler pour une opinion. Avec le Sérénus de M. Jules Lemaître, on est choqué que des hommes soient si sûrs de certaines choses quand on a soi-même tant cherché sans trouver, et quand finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et c'est là un défaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait comme une forêt sans oiseaux; l'ironie c'est la gaieté de la réflexion et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les martyrs de quelque fanatisme; je soupçonne entre eux et leurs bourreaux une certaine parenté naturelle et je me figure qu'ils deviennent volontiers bourreaux dès qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre les bûchers qu'on lui prépare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry Estienne échappé à grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur dénonçant Rabelais comme digne de tous les supplices.
Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond--et M. Stapfer le dit fort bien--Rabelais n'était ni un théologien ni un philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour, illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et faiseur d'almanachs. Le _Gargantua_ et le _Pantagruel_ ne tinrent pas plus de place dans sa vie que le _Don Quichotte_ dans celle de Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des moeurs littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit candidement un des plus grands livres du monde.
Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni idée quelconque. Son intention était d'abord de donner une suite à un conte populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y réussit pas du tout et ce qu'il avait préparé pour la canaille fut le régal des meilleurs esprits. Voilà qui déconcerte la sagesse humaine, laquelle d'ailleurs est toujours déconcertée.
Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un siècle de raffinement, de grossièreté et de pédantisme il fut incomparablement exquis, grossier et pédant. Son génie trouble ceux qui lui cherchent des défauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun. Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affecté; il est raffiné et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'étranges aberrations, il n'y a pas d'écrivain supérieur à lui, ni qui ait poussé plus avant l'art de choisir et d'assembler les mots. Il écrit comme on se promène, par amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrêter. Ce montreur de géants est en tout démesuré. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les bergers, ceux-ci seront appelés:
«Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts, averlans, limes sourdes, faitnéans, friandeaux, bustarins, traîne-gaînes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins, besugars, tezés, gaubregeux, goguelus, claquedens... et autres telz épithètes diffamatoires.»
Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots.
Il se plaît à des allitérations puériles: «Au son de ma musette mesuray les musarderies des musards.»
Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur de la terre natale, tout à coup il se met à parler grec et latin en français, comme l'écolier limousin qu'il avait raillé tout en l'admirant peut-être en secret, car c'est un des caractères de ce grand railleur de chérir ce dont il se moque. Et le voilà qui appelle une chienne en chaleur une _lyrisque orgoose_ et une jument borgne une _esgue orbe_. Nos symbolistes, M. de Régnier et M. Jean Moréas lui-même, n'ont pas imaginé, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon Rabelais, une belle humeur et un sans façon tels qu'on ne peut que s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agréable que celle-ci, tirée un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte à la politique à suivre avec les peuples récemment conquis?
Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer, esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer, asseurer, défendre de toutes vimères, injures et calamités. Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer.
La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altère pas sa joie immense.
«Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se soucie plus de nos misères et calamités: autant nous en pend à l'oeil. Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.»
Voulez-vous, pour finir, le récit de l'aventure qui termina la vie du prêtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au delà.