La vie littéraire. Troisième série
Chapter 10
Malgré les progrès du monachisme, il se trouvait encore en Égypte des hommes en grand nombre et même des prêtres qui «aimaient les créatures de Dieu». Ils se rendirent près du duc d'Antinoé et accusèrent l'abbé d'Athribis d'avoir tué un homme et une femme. Le duc rendit bonne justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner à mort. On raconte que deux anges enlevèrent le saint homme sous le sabre du bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachèrent leur abbé au supplice. Ils formaient une armée nombreuse et disciplinée, contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de troubles et d'anarchie.
Tels sont, en résumé, les faits aujourd'hui connus de la vie de Schnoudi. M. Amélineau a le double mérite de les avoir découverts dans des manuscrits coptes et d'en avoir composé un récit suivi, d'un intérêt très vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent dix-neuvième année, le 2 juillet 451. Cette date nous est donnée pour certaine, et il faut convenir que les vies des pères du désert fournissent plus d'un exemple d'une semblable longévité.
«Après lui, dit M. Amélineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce monastère de Schnoudi, qui eut un moment tant de célébrité; on ne connaît pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre était condamnée à périr; le monastère seul est resté debout, mais combien déchu de son antique splendeur! Où les pieds de tant de saints, du Messie lui-même, s'étaient posés si souvent, le pied impur de la femme se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont mariés et ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la désolation à laquelle n'avait sans doute point songé le prophète Daniel. Ces pauvres ménages vivent des maigres revenus de rares feddans, pêle-mêle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois conservé le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre hante toujours leur demeure.»
C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance. Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de la vallée du Nil.
LÉON HENNIQUE[16]
[Note 16: _Un Caractère_, par Léon Hennique, 1 vol.]
Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrès international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecuménique, je lisais un roman spirite que M. Léon Hennique a publié récemment sous ce titre: _un Caractère_.
M. Léon Hennique a grandi et s'est formé dans le naturalisme. Il est un des conteurs des _Soirées de Médan_, et ses premiers livres trahissent le souci du «document humain». Mais, par le tourment ingénieux du style et la curiosité fine de la pensée, il procède des Goncourt plutôt que de M. Zola. Il a, comme les deux frères, la vision colorée des temps évanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le goût maladif du précieux et du rare. Comme eux, il met de l'apprêt et de la coquetterie dans la brutalité. Mais il est original et singulier par un certain don de rêve, par un certain sentiment de l'idéal, par je ne sais quoi d'héroïque et de fier. Ceux qui ont vu jouer son _Duc d'Enghien_ au Théâtre Libre savent ce que M. Léon Hennique cache de nobles émotions sous l'enveloppe hérissée et contournée de sa forme littéraire. Le roman que je viens de lire, _un Caractère_, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amèrement d'un écrivain qui veut m'éblouir par les scintillements perpétuels d'un style à facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trêve ni repos des sensations neuves, d'une excessive ténuité. Je pourrais me venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigué et lui demander compte de ces «inanes chimères», de ces «médians soirs», de ces «oculaires galas» et autres raretés chez lui trop communes. Mais à quoi bon? Ces artifices de langue et de pensée, ces subtilités violentes, il les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possède tout entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronné d'épines, plus farouche et plus étincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore à deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect «à tous les coeurs amis de la forme et des dieux». Ce que je reproche en somme à M. Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un tapis trop riche et d'une splendeur inquiétante. À l'exemple du roi du vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas à la façon de M. Hennique l'art et l'économie du style. Du moins que ce dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art à sa manière, je l'aime à ma façon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour tourner notre commun mépris sur les malheureux qui vivent dans d'éternelles laideurs? «Quand je songe qu'il se fait à cette heure des _Docteur Rameau_, des _Comtesse Sarah_ et des _Dernier Amour_, il me prend envie de crier à M. Léon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce que vous êtes trop recherché, trop inquiet, trop précieux, parce que vous vous égarez dans des obscurités étincelantes. Je devrais dire au contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires défauts sont infiniment préférables à la vulgarité des auteurs que chérit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches, qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.»
Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnaître encore que, dans cette forme littéraire d'un artifice parfois irritant, l'auteur de _un Caractère_ a su renfermer une idée morale d'une vraie beauté?
Ce roman, que je viens de lire, m'a profondément touché; et je suis encore sous l'empire de la noble émotion qu'il m'a causée. C'est, avons-nous dit, un roman spirite. À première vue, les tables tournantes, les esprits frappeurs, les médiums typtologues ne semblent pas fournir un sujet bien intéressant d'étude. Ce que j'en ai vu, pour ma part, serait tout au plus la matière d'un petit conte satirique. J'ai amusé, de temps à autre, ma curiosité chez d'excellentes gens adonnées aux sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent à leurs illusions. J'ai déjà confessé que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me fuit et s'évanouit devant moi.
En ma présence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites mains de lumière qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux s'envolent comme des colombes au sein de l'éther, leur patrie. Je donnerais beaucoup pour causer avec des âmes désincarnées: elles peuvent compter sur ma curiosité discrète et ma profonde attention. Jusqu'ici, hélas! aucune d'elles, se détachant de l'innombrable essaim des ombres, n'est venue, comme Francesca, à l'appel du Florentin, murmurer à mes oreilles des paroles mystérieuses. Il y aurait quelque mauvais goût à laisser voir que je suis piqué de leurs dédains obstinés. Pourtant je ne puis m'empêcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une façon étrange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des sages. Il y a plusieurs années, dans une heure de perversité, je suis allé chez le docteur Miracle, où j'ai trouvé des dames affligées qui mangeaient des pâtisseries sèches et des vieillards recueillis comme on en voit dans les églises. Le docteur Miracle nous présenta une vieille dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui, disait-il, parlait la langue primitive de l'humanité. Elle roulait des yeux féroces à travers les mèches grises de ses cheveux. Armée d'une tige de fer dont l'extrémité supérieure se recourbait en forme de serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur un tabouret et poussait des cris inhumains.
Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait à conduire le fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficultés, que le public n'était pas du tout inquiet de savoir quel pouvait être ce fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilité. Mais chacun en comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enragée. On l'y laissa. M. Jacolliot, qui représentait la Science chez le docteur Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignité), fut prié de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse. Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilité redoutable, et M. Jacolliot avait assez à faire d'éviter que la pointe lui entrât dans les yeux. Pourtant ce n'était pas là sa seule occupation. Il lui était enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait prononcer. Secoué sur son escabeau, les oreilles rompues par des hurlements inouïs, écartant d'une main le dard menaçant, épongeant de l'autre son front dégouttant de sueur, étourdi, effaré, écrasé, résigné, il «suivait le phénomène», selon l'heureuse expression du docteur. Enfin, après dix minutes d'agonie, il entendit _Rama_ et se déclara satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en était plus à l'idiome primitif! Nous apprîmes du docteur que les pythonisses traversent les âges avec une notable rapidité, ce qui explique le phénomène. J'ai assisté à plusieurs autres expériences, où manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne m'instruisirent pas plus avant dans les mystères d'outre-tombe. Plus tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient l'absence éternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que le spiritisme était une religion et qu'il fallait le laisser aux âmes comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer à l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crédulité des hommes et que le poète peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose d'intimement tragique ou de profondément doux. Au reste, il me souvient bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de _Rediviva_, demandé aux expériences du docteur Miracle les secrets d'une épouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas conté avec élégance les amours d'un vivant et de sa fiancée, non point morte (les spirites nient la mort), mais désincarnée? Le conte s'appelait _Spirite_ et c'était, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier répandait sur toutes choses une lumière égale. Personne n'avait moins que lui le sens de l'ineffable. Son style achevé ne donnait point l'idée de l'au delà. On ne sent pas dans son histoire de _Spirite_ palpiter les ailes invisibles. Dans _un Caractère_, l'impression de l'occulte est beaucoup plus forte mais c'est surtout l'idée morale qui, à mon sens, fait le prix du livre de M. Léon Hennique. Essayons de l'indiquer.
Agénor, marquis de Cluses, a épousé dans les dernières années de la Restauration, Thérèse de Montégrier, une fine et douce créature, qu'il aime de toutes les forces de sa nature honnête, droite et bienveillante. Ce marquis de Cluses a l'esprit médiocrement étendu; le goût petit, mais délicat, une belle candeur d'âme et un coeur fidèle. Il fut pieux envers ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le culte de la femme et le culte de son roi. Il est désintéressé et plein d'honneur. Petite tête et grand coeur, enfin c'est «un caractère». L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse le regard et parle du passé: vieux meubles magnifiques, riches tapisseries, étoffes somptueuses. Il a meublé son château de Juvisy, dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le palais de la Belle au bois dormant. C'est là qu'après un an de mariage sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe. Mais le pauvre Agénor, tout à son veuvage, ne songe point qu'il est père. Il n'a pas seulement regardé son enfant. Il vit enfermé dans la chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allumée. Et là, tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thérèse. Sa tristesse «aiguisée à la solitude, aux veilles, au jeûne» est devenue prodigieusement fine et pénétrante. Pendant des jours et des jours il épie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu à peu se colore. C'est elle! Et il la voit parce qu'il a mérité de la voir. C'est cette belle idée que M. Hennique a exprimée magnifiquement et qui donne à tout son livre un sens large et profond. Éternelle vérité des antiques théogonies: le désir a créé le monde, le désir est tout-puissant. Agénor le sait bien maintenant, que l'amour est plus fort que la mort.
Pour lui la parole de l'Évangile, «heureux ceux qui pleurent», s'est réalisée à la lettre. Il a goûté la consolation suprême de ceux qui, comme Rachel, ne veulent point être consolés, de ces âmes qui se plongent éperdûment dans leur douleur avec une insatiable volupté et qui retrouvent en elles-mêmes ceux-là qu'elles pleurent, parce qu'elles les y avaient mis tout entiers. Agénor a reconquis Thérèse. Il la voit, l'entend de nouveau, en récompense de cet amour qui n'avait jamais consenti à la perdre.
Après cette première vision, cette reprise héroïque sur la mort, se déroulent les phénomènes ordinaires du spiritisme. D'abord, dans le silence, trois coups frappés sur un miroir, «trois coups distincts, tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs, irréfragables témoignages, pour les nerfs, d'une présence occulte».
Puis, «c'est la lampe, une haute lampe de bronze, allumée, qui fermement traverse l'air tranquille d'une nuit d'août, passe d'une crédence à la tablette d'un secrétaire, cliquette en se posant; ce sont des fleurs, un matin, mystérieusement apportées, «fleurs niellées d'azur, à pistil fantasque, fleurs naturelles inconnues», car les âmes renouvellent, au dire des spirites, le miracle de Dorothée, qui donna à ses bourreaux des fleurs du ciel. Enfin, c'est la morte saisissant la main du vivant et le forçant à écrire sous sa dictée: «C'est bien moi, Thérèse, qui suis là. Je ne te quitterai plus... Je t'aime, toi seul.» Agénor avait pieusement gardé son veuvage, et son veuvage avait la douceur des fiançailles. Sans cesse sur lui des «caresses d'ange», des «mains fluettes venant tout à coup se modeler entre les siennes». Chimères, illusions, dites-vous? Qu'importe! Agénor a vaincu la mort. Thérèse est près de lui. Voici qu'une nuit il la revoit près de son lit, belle, étrange, le regard triste, vivante de nouveau. Il l'appelle.
«Il a bientôt conscience qu'un corps aimant se glisse près du sien, brûle, palpite, s'abandonne. Puis une seconde d'oubli parfait, insondable, comme si la morte, prise de pitié, s'était enfin laissé corrompre.» Mais cette fois, il a péché contre l'idéal. Il a méconnu la loi du mystère, le _noli me tangere_. Il est puni; le fantôme s'est évanoui, le laissant accablé de remords et de honte. C'est fini, elle ne reviendra plus. Il sent qu'il l'a perdue par sa faute. Dans son veuvage posthume, il se demande en vain «quelle planète, là-bas, hors des limites visuelles, contient le doux être, femme sans tache, épouse bénie, ange, amour!»
Elle ne reviendra plus... Elle revient, elle a pardonné. Elle se manifeste de nouveau; mais gravement, solennellement, pour faire franchir au vivant un degré de l'initiation. Elle lui dicte ces paroles:
«L'époque approchant où te sera laissé le soin de me connaître sous d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens à te sortir d'erreur, à te faire un certain nombre de révélations, afin que tu puisses les conserver, les relire et ne point douter, en les voyant tracées comme de ma main.»
Et elle lui communique un petit catéchisme enfantin et d'une extrême douceur, dans lequel les idées néo-chrétiennes d'une Providence universelle se mêlent au dogme de la métempsycose.
Depuis peu, la fille qu'elle a laissée sur la terre, et à laquelle Agénor n'a pu s'attacher, a épousé un M. de Prahecq. Un an après ce mariage, comme, par une matinée pure d'hiver, le veuf se promenait dans le parc couvert de neige, sa canne écrit malgré lui sur la page blanche étendue à ses pieds cet avis mystérieux: «Une fille va naître de Berthe. Je ne m'appartiens plus.»
Avec la naissance de cette fille, la petite Laure, le livre de M. Hennique prend une suavité charmante, se pare de mignardises délicieuses et tristes, se revêt des teintes les plus douces de la tendresse. Si ces pages n'étaient pas gâtées çà et là par des recherches d'art trop capricieuses, elles seraient vraiment adorables. L'amour du grand-père pour cette petite-fille exquise, comme lui tendre et fière, et qui ne vivra pas, a inspiré à M. Hennique des scènes ravissantes. «L'enfant a les yeux de Thérèse, les mêmes yeux de velours brun, le même regard, un teint pareil.» Et le bon Agénor, frappé de cette ressemblance, médite les paroles étranges par lesquelles la morte a pris congé de lui et il en conclut que «Laure ne peut être que Thérèse réincarnée». Autrement, d'où lui viendrait «ce regard brun, inoublié», que Berthe n'eut jamais? Laure mourra au sortir de l'enfance, mais qu'importe? Le vieillard vit avec les âmes: son amour pour la seconde fois aura vaincu la mort. Il a fondu en un même être tout ce qu'il aima dans cette vie, et cet être idéal vivra autant que lui, puisqu'il est en lui.
Voilà, dans son esprit et son essence, le livre de M. Hennique. Ce n'est pas l'oeuvre assurément d'une âme vulgaire, c'est aussi un fait assez notable qu'un disciple de M. Zola, un des conteurs des _Soirées de Médan_, ait célébré avec un enthousiasme sympathique le triomphe de l'idéalisme le plus exalté.
LE POÈTE DE LA BRESSE[17]
M. GABRIEL VICAIRE
[Note 17: _Émaux bressans_, nouvelle édition.--La légende de saint Nicolas.]
La hache a éclairci les épaisses forêts de la Bresse, où vivaient jadis le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques châtaigniers s'élèvent encore au-dessus des haies vives qui séparent les champs et les prairies. Le bois est devenu bocage. Son âpre monotonie n'est pas sans beauté. On peut aimer jusqu'à la tristesse de ces étangs, couverts de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et qu'environnent de mélancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont nés sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chérissent d'un grand coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et querelleurs comme les héros antiques, rudes au travail, lents, froids et résolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante; partout elle a pour ses fils la beauté d'une mère. M. Gabriel Vicaire, issu d'une vieille famille bressane, a chanté avec amour son pays d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unité, doit être célébrée pour ses montagnes et ses vallées, pour ses bois et ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas complète, si elle ne mêlait à ses dogmes sacrés ces superstitions charmantes qui donnent à tous les cultes la vie avec la grâce. Le patriotisme abstrait paraîtrait bien froid à certaines âmes qui, sensibles aux formes et aux couleurs, chérissent surtout de la terre natale ce que leurs regards en peuvent embrasser. À ce propos, je me rappelle une page vraiment belle et sincère, que M. Jules Lemaître a écrite il y a trois ou quatre ans:
Quand j'entends, disait notre ami, déclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me rappelle la vieille France, ce qu'elle a été dans le monde, alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai partout des racines si délicates et si fortes.
Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec mon sens littéraire, s'accommode infiniment mieux des _Émaux bressans_ de M. Gabriel Vicaire que des _Chants du soldat_ de M. Paul Déroulède. M. Vicaire voit la Saône, comme M. Lemaître voyait la Loire. Il l'aime cette Saône «qui reluit au matin» sous un rideau de peupliers. Il aime
L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes, D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler.
Il aime d'un grand coeur son pays bressan:
Ô mon petit pays de Bresse, si modeste, Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste De l'esprit des aïeux et des moeurs d'autrefois; J'aime les sons traînants de ton langage antique Et ton courage simple, et cette âme rustique Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois.
J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles, Tes dimanches en fêtes avec leurs jeux de quilles Et leurs ménétriers assis sur un tonneau, Tes carrés de blé d'or qu'une haie environne, Tes vignes en hautains que jaunira l'automne, Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau.
Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse renouvelée et décolorée. Le département de l'Ain a oublié ses traditions et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'où pendait un voile de dentelle, le corset lacé par devant, le tablier de soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler à des Suissesses. Les jeunes gens n'y chôment plus les grandes fêtes à la mode des aïeux. Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les villages, demandant «le droit de Dieu» et recevant du pain et des fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne célèbrent plus la fête des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage, les arbres fruitiers sont mangés par les chenilles. Quand les nouveaux époux rentrent à la maison, personne ne répand plus sur eux des grains de blé en signe d'abondance et de fécondité. La bonne femme qui veille le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche, à l'insu du curé, une pièce de monnaie pour le grand voyage, et la jeune mère ne glisse plus dans la main glacée du petit enfant qui devait lui survivre, une bille, un hochet, une poupée, pour adoucir au pauvre petit les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mère, que les saints innocents eux-mêmes, que le cruel Hérode fit mourir dans leur première fleur, restent simples après leur glorification et jouent avec les palmes et les couronnes de leur glorification.
_Aram sub ipsam simplices, Palma et coronis luditis._