La vie littéraire. Troisième série
Chapter 11
Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean, peut-être ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient les hommes d'âge, selon le témoignage de M. Charles Guillon. Voici cette origine vénérable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience était grande. Ils lui jouaient beaucoup de méchants tours et ne parvenaient pas à le mettre en colère. Un beau jour du mois de juin, comme il faisait très chaud, ils imaginèrent d'allumer devant sa porte un grand feu, semblable à celui devant lequel Pierre se chauffait avec les servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en se frottant les mains et dit: «Voilà qui est bien fait, mes enfants. Le feu est bon en toute saison.» Telle est l'origine des feux de la Saint-Jean. La Bresse a semblablement oublié ses vieilles chansons; et c'est sur les lèvres des mendiants chenus et des vieilles édentées que M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-même recueille péniblement les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de la belle qui demande au rossignol la manière comment il faut aimer, l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vêtu de toile «comme un moulin à vent».
Les conscrits chantent-ils encore à Bourg la chanson des «pauvres républicains» qui vont sur la mer combattre les Prussiens?
Tout c' que je regrette en partant, C'est l' tendre coeur de ma maîtresse, Après l'avoir aimée Et tant considérée Dans tout's ses amitiés, C'est à présent qu'il me faut la quitter.
Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus ces vieilles mélodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas changé: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel Vicaire, comme au temps où leur compatriote, le général Joubert, disait des recrues de l'Ain: «Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille, mais sûre, et, pour peu qu'ils soient animés, on peut compter sur leur brillante impétuosité.»
Ces vers de notre poète furent publiés pour la première fois il y a environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle édition, fort à propos pour me fournir un agréable sujet de causerie. Le recueil s'appelle _Émaux bressans_. Vous savez que la ville de Bourg fait commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achète, le jour du marché, non sans y avoir longtemps rêvé à l'avance, ce sont des émaux bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la pureté lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien portés, font honneur à une belle fille, et la rendent brave pour danser le dimanche à la «vogue». Quand c'est le prétendant qui donne à sa prétendue la croix ou l'agrafe émaillée, le bijou n'en a que plus de prix:
Certes, ce n'est pas grand' chose, Ce gage d'un simple amour; Un peu d'or et, tout autour, Du bleu, du vert et du rose.
D'accord, messieurs, mais au cou De la gentille fermière Rien ne rit à la lumière Comme cet humble bijou.
M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblèmes de ses petits poèmes paysans, d'une jovialité parfois attendrie. Et il y a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux poétiques. Le poète a beaucoup de goûts pour ses payses. À l'en croire, elles sont toutes adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mère grand, Marie, Nanon, dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font à la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette, Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourrées, Annette, la rose du pays bressan, voilà ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore, dont madame Barbecot, qui donne à boire le bon vin du cru, et la fille à Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin, c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur fait point de mal. À l'en croire, il est aussi grand buveur et grand mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrère et ami Maurice Bouchor, il se rue en cuisine.
Il loue fort son compatriote le poète Faret, celui-là même qui, au dire de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant
Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret.
Et ce dont il le félicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir bien rimé, mais d'avoir beaucoup bu:
Il ne te sert que d'avoir bu; Tout le reste est vaine fumée. Puisque ton Pégase est fourbu, Il ne te sert que d'avoir bu. Adieu le joli clos herbu Où tu baisais ta bien aimée. Il ne te sert que d'avoir bu; Tout le reste est vaine fumée.
Il nous apprend qu'on trouve chez la mère Gagnon un petit vin du cru qui sent la fraise et le muscat. Il célèbre, comme Monselet, mais avec plus de grâce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a tué sans pitié et qui ne montrera plus à tout venant «son cher petit groin rose», il se réjouit à l'idée du beau réveillon qu'on fera dans la métairie:
Et, braves gens, que de joie, Lorsqu'on forme de boudin Ressuscitera soudain Le bon habillé de soie!
Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays de Bresse où les mariages se concluent le verre à la main, où les enterrements sont suivis d'un repas où l'on célèbre, en vidant les bouteilles, les vertus du défunt. Bien mieux: il est visible que cette goinfrerie idéale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre nourricière. C'est pour tout dire, la débauche du sage Rabelais. M. Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'idées. C'est un grand rêveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est triste, il l'avoue:
C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.
Et voici que tout à coup son rire s'éteint. Il pleure la pauvre Lise, qui vient de trépasser. La pauvre Lise avait risqué son âme dans les vogues, en dansant avec les garçons, au son de la vielle et de la cornemuse. Ces danses, yeux baissés, bras pesants, pieds lourds, n'ont rien, à ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emporté. Mais c'est une idée chrétienne et peut-être consolante, qu'on peut se damner partout et qu'il est aussi facile aux bergères qu'aux duchesses d'offenser le dieu jaloux et de pécher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre.
Elle est au milieu de l'église Sur un tréteau qu'on a dressé.
Elle est en face de la Vierge, Elle qui pécha tant de fois.
À ses pieds fume un petit cierge Dans un long chandelier de bois.
Seul, à genoux, près de la porte, Je regarde et n'ose entrer.
Je pense aux cheveux de la morte Que le soleil venait dorer;
À ses yeux bleus de violette Si doux alors que je l'aimais
À sa bouche, aujourd'hui muette, Et qui ne rira plus jamais. ............................... Dis-moi, pauvre âme abandonnée, As-tu déjà vu le bon Dieu?
Au puits d'enfer es-tu damnée? As-tu mis la robe de feu? ............................... S'il ne te faut qu'une neuvaine Pour sortir du mauvais chemin,
Pour vêtir la cape de laine, Je n'attendrai pas à demain.
Traversant forêts et rivières, Les pieds saignants, le coeur navré
À Notre-Dame de Fourvières, Pénitent noir, je m'en irai. ................................ Je lui donnerai pour sa fête, Manteau d'hiver, manteau d'été;
Et quand viendra la grande foire, Je veux offrir à son Jésus
Un moulin aux ailes d'ivoire Pour qu'il rie en soufflant dessus.
Le poète qui s'est fait une âme rustique comprend, partage quand il veut, la foi des simples. Le curé de son village, bon homme, pas très savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrétien, M. Vicaire se réjouit de voir tous les paroissiens écouter docilement la parole de vie:
Voici la mère Jeanne au premier rang des femmes; Après tant de vaillants combats, d'obscur labeur, Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles âmes, D'un instant de repos dans la paix du Seigneur.
Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rêves et de troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et pour l'amitié. Il a çà et là exprimé discrètement, avec une sorte de pudeur, son attachement à ses amis. Ne dit-il pas dans son _Rêve de bonheur_?
Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau, Parmi les paysans, je vivrais comme un sage, Attrapant chaque jour une rime au passage. Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis Dont je ne parle pas! Avec de bons amis, Tous au même soleil, comme on serait à l'aise! Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise. ......................................
Ces vers et surtout la petite pièce qui finit ainsi: «Ce qui ne change pas en moi, c'est l'amitié», me font songer, malgré moi, à l'éloge que fait Xénophon de deux généraux grecs qui périrent par trahison chez les Perses.
«Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent mis à mort. Irréprochables envers leurs amis, ils ne furent jamais traités de lâches dans le combat. Tous deux étaient âgés d'environ trente-cinq ans.».
Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans être ému!
Nous avons vu ce qu'était M. Gabriel Vicaire, poète de la Bresse. Nous l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis quelques années, il va cherchant la fleur d'or des légendes. Il a mis bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. «Cette tentative, a dit justement M. Paul Sébillot, démontre que, si nous n'avons pas le trésor des poèmes populaires de nos voisins, c'est la faute, non du génie de notre idiome, mais des poètes qui ont dédaigné cette source d'inspiration.»
Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir qui devait être leur cercueil:
La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence; Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance. Le songe de leur vie est à peine achevé Et sur leur bouche encor flotte un dernier _Ave_.
Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune, et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.
Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur. Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit, accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré que le prieur de la Croix!
LE BARON DENON[18]
[Note 18: _Point de lendemain_, conte (par le baron Denon) illustré de treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, éditeur.]
Il y avait à Paris, sous le règne de Louis XVIII, un homme heureux. C'était un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte librairie. La tranquille façade de cette demeure, percée de hautes fenêtres légèrement cintrées, rappelle, dans sa simplicité aristocratique, le temps de Gabriel et de Louis. C'est là qu'après la chute de l'Empire, Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien attaché d'ambassade, ancien directeur général des beaux-arts, membre de l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, s'était retiré avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rangé dans des armoires, faites par l'ébéniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les bronzes antiques, les vases peints, les émaux, les médailles recueillies pendant un demi-siècle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons étaient suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le portrait de Molière par Sébastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo, des Guerchin, fort estimés alors. L'honnête homme qui les conservait avait beaucoup de goût et peu de préférences. Il savait jouir de tout ce qui donne quelque jouissance. À côté de ses vases grecs et de ses marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du Japon. Il ne dédaignait même pas l'art des temps barbares. Il montrait volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames à qui Canova avait enseigné toutes les suavités de la plastique. Denon s'étudiait à classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout, il trompait l'âge en formant de nouveaux desseins. Il était trop un homme du XVIIIe siècle pour ne point faire dans ses riches collections la part du sentiment. Possédant un beau reliquaire du XVe siècle, dépouillé sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'était point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que lui pour comprendre l'ascétisme chrétien. Les moines ne lui inspiraient que du dégoût. Il était né trop tôt pour goûter, en dilettante, comme Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pénitence. Son profane reliquaire contenait un peu de la cendre d'Héloïse, recueillie dans le tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Inès de Castro, qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadème; quelques brins de la moustache grise de Henri IV, des os de Molière et de La Fontaine, une dent de Voltaire, une mèche des cheveux de l'héroïque Desaix, une goutte du sang de Napoléon, recueillie à Longwood[19].
[Note 19: _La relique de Molière du cabinet du baron, vivant Denon_, par M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignères, 1880, pp. 11 et 12.]
Et sans chicaner sur l'authenticité de ces restes, il faut convenir que c'était bien là les reliques chères à un homme qui avait beaucoup aimé en ce monde la beauté des femmes, assez compati aux souffrances du coeur, goûté en délicat la poésie alliée au bon sens, estimé le courage, honoré la philosophie et respecté la force. Devant ce reliquaire, Denon pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se féliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner à tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sève bourguignonne, né sur cette terre légère du vin où les coeurs sont naturellement joyeux, il avait sept ans, quand une bohémienne qu'il rencontra sur un chemin lui dit sa bonne aventure; «Tu seras aimé des femmes; tu iras à la cour; une belle étoile luira sur toi.» Cette destinée s'accomplit de point en point; Denon alla tout jeune chercher fortune à Paris. Il fréquentait les coulisses de la Comédie-Française et toutes les actrices raffolaient de lui. Elles voulurent jouer une comédie qu'il avait faite pour elles et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur le passage du roi.
[Note 20: _Le bon père_, comédie, Paris, 1769, in-12.]
--Que voulez-vous? lui demanda un jour Louis XV.
--Vous voir, sire.
Le roi lui accorda l'entrée des jardins. Sa fortune était faite. Il devint bientôt le maître à graver de madame de Pompadour qui s'amusait à tailler des pierres fines. Car il faut dire qu'il dessinait lui-même et gravait très joliment. Louis XV aimait l'esprit, parce qu'il en avait. Denon le charma en lui faisant des contes. Il le nomma gentilhomme, de la chambre. Il lui disait à tout événement:
--Contez-nous cela, Denon.
Et comme Shéhérazade, Denon contait toujours, mais ses contes étaient d'un ton plus vif que ceux de la sultane. Et l'on enrageait de voir que, plaisant aux femmes, il plaisait aussi aux hommes. Après la mort de la marquise, il se fit envoyer à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, comme attaché d'ambassade; enfin, à Naples, où il resta, je crois, sept ans. Là il se partagea entre la diplomatie, les arts et la belle société. On peut se le figurer, jeune, d'après un portrait à l'eau-forte où il s'est représenté un crayon à la main, sous une architecture à la Piranèse. Son chapeau de feutre aux bords souples, sa large collerette, son manteau vénitien, son air souriant et rêveur lui donnent l'air de sortir d'une fête de Watteau. Les cheveux bouffants, l'oeil vif et noir, le nez un peu retroussé, carré du bout, les narines friandes, la bouche en arc et creusée aux coins, les joues rondes, il respire une gaieté aimable et fine, avec je ne sais quoi d'attentif et de contenu. Il gravait alors de nombreuses planches dans la manière de Rembrandt et même il fut reçu de l'Académie de peinture sur l'envoi d'une _Adoration de bergers_, qu'on dit médiocre. À ses grandes planches d'après le Guerchin ou Potier on préfère aujourd'hui les compositions de style familier où il montra son esprit d'observation avec une pointe de fine malice. En ce genre, le _Déjeuner de Ferney_ est son chef-d'oeuvre: courtisan de Louis XV, il s'honora en se faisant le courtisan de Voltaire. Il se présenta à Ferney et, comme on hésitait à le recevoir, il fit dire au philosophe qu'étant gentilhomme ordinaire il avait le droit de le voir; c'était traiter Voltaire en roi. Il rapporta de cette visite la planche dont nous parlons, où Voltaire apparaît si vivant et si étrange sous sa coiffe de nuit, vieux squelette agile, aux yeux de feu, en robe de chambre et en culotte. Et Denon retourne sous le beau ciel de l'Italie où il goûte en délicat la grâce des femmes et la splendeur des arts. La Révolution éclate. Il ne s'émeut guère et dessine sous les orangers.
Tout à coup il apprend que son nom est sur la liste des émigrés, que ses biens sont mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Ce voluptueux n'a jamais craint le danger: il rentre en France hardiment. Et il n'a pas tort de se fier en son adroite audace.
À peine est-il à Paris qu'il a mis David dans ses intérêts et gagné les membres du Comité de salut public. On lui rend ses biens; on lui commande des dessins de costumes. Il est aimé, protégé, favorisé, comme aux jours de la marquise.
Et le voilà traversant la Terreur, sans bruit, observant tout, ne disant rien, tranquille, curieux. Il passe de longues heures au tribunal révolutionnaire, crayonnant dans le fond de son chapeau, d'un trait mordant, les accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, calme dans sa vulgarité robuste. Demain Fouquier larmoyant et Carrier étonné. Quelques-uns de ses dessins, gracieusement prêtés par M. Auguste Dide, figuraient à l'exposition de la Révolution organisée par M. Etienne Charavay dans le pavillon de Flore. Quand on les a vus une fois, on ne peut les oublier, tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils sont frappants. Denon regardait, attendait. Le 9 thermidor lui fit perdre des protecteurs qu'il ne regretta point. La bohémienne lui avait prédit l'amitié des femmes et les faveurs de la cour. Et il avait été aimé, il avait été favorisé. La bohémienne lui avait annoncé enfin une étoile éclatante. Cette dernière promesse devait s'accomplir aussi. L'étoile se levait sur l'heureux déclin de cette vie fortunée. En 1797, il rencontre, dans un bal, chez M. de Talleyrand, un jeune général qui demande un verre de limonade. Denon lui tend le verre qu'il tient à la main. Le général remercie; la conversation s'engage, Denon parle avec sa grâce ordinaire et gagne en un quart d'heure l'amitié de Bonaparte.
Il plut tout de suite à Joséphine et devint de ses familiers. L'année suivante, comme il était dans le cabinet de toilette de la créole, se chauffant à la cheminée, car l'hiver durait encore:
--Voulez-vous, lui dit-on, faire partie de l'expédition d'Égypte?
Les savants de la commission étaient déjà en route. La flotte devait mettre à la voile dans quelques jours.
--Serai-je maître de mon temps et libre de mes mouvements?
On le lui promit.
--J'irai.
Il était âgé de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra une intrépidité charmante. Le portefeuille en bandoulière, la lorgnette au côté, les crayons à la main, au galop de son cheval, il devançait les premières colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la troupe le rejoignît. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis avec la même tranquillité que s'il eût été paisiblement assis à sa table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expédition remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit: «Il faut que j'en fasse un dessin». Il obligea ses compagnons à le débarquer, courut dans la plaine, s'établit sur le sable et se mit à dessiner. Comme il achevait son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relève la tête, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme. Il saisit son fusil déposé à terre, envoie à l'Arabe une balle dans la poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque.
Le soir, il montra son dessin à l'état-major. Le général Desaix lui dit:
--Votre ligne d'horizon n'est pas droite.
--Ah! répond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tiré trop tôt.
À deux ans de là il était nommé par Bonaparte directeur général des musées. On ne peut refuser à cet habile homme le sens de l'à-propos et l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitté sans regret le talon rouge pour les bottes à éperon. Courtisan d'un empereur à cheval, il suivit de bon coeur son nouveau maître dans ses campagnes, en Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des médailles à Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au milieu des batailles sous les yeux de César et charmait les vétérans de la Grande Armée par son mépris élégant du danger. À Eylau, l'empereur vint lui-même le tirer du plateau balayé par la mitraille.