La vie littéraire. Troisième série
Chapter 12
Il n'avait presque point quitté l'empereur pendant la campagne de 1805; à Schoenbrunn il eut l'idée de la colonne triomphale qui s'éleva bientôt sur la place Vendôme. Il en dirigea l'exécution et surveilla soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui tourne autour du fut de bronze. C'est à un peintre, et à un peintre obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait réglé lui-même toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les figures manquent de vie et de vérité: mais c'est un petit inconvénient, puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur où elles sont placées et qu'on n'en peut voir les détails que dans la gravure en taille douce d'Ambroise Tardieu[21].
[Note 21: _La colonne de la Grande Armée, gravée par Tardieu_, s. d., in-8°, avertissement.]
En 1815, Denon résista vainement aux réclamations des alliés qui mirent la main sur le Louvre enrichi des dépouilles de l'Europe. Ce musée Napoléon, trophée de la victoire, fut impérieusement réclamé: il fallut tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le savait: car il n'était point homme à nourrir de folles illusions. Mais il s'honora en tenant tête aux réclamants armés. Quand l'étranger emballait déjà statues et tableaux, M. Denon négociait encore. Ami des arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva rien, mais il se montra honnête homme, ce qui est bien quelque chose. Il fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des négociateurs alliés.
Et quelles sympathies pouvaient se refuser à ce galant homme? Il ne déplaisait pas au roi, et il ne tenait qu'à lui d'achever dans la faveur de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de maîtres divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure, l'instinct de ne jamais forcer la destinée. Il garda son poste au Louvre tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art à disputer aux puissances. Puis quand la dernière toile, le dernier marbre fut emballé, il remit sa démission au roi[22].
[Note 22: _Le Louvre en 1815_, par Henry de Chenevières, _Revue Bleue_, 1889, nos 3 et 4.]
À partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aimé, causeur plein de jeunesse, il reçoit toutes les célébrités de la France et du monde dans son illustre retraite du quai Voltaire.
L'âge a blanchi la soie légère de ses cheveux et creusé son sourire dans ses joues. Il est le septuagénaire charmant que Prud'hon a peint dans le beau portrait conservé au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une espèce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin, parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrètes les plaisirs de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour à tour la cour de Louis XV et le Comité de salut public.
Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui rend visite, traînant avec elle sir Charles, son mari, grave et silencieux.
M. Denon montre à la jeune enthousiaste les trésors de son cabinet. Elle admire pêle-mêle les vases étrusques, les bronzes italiens et les tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses l'enchantent. Tout à coup elle découvre dans une vitrine un petit pied de momie, un pied de femme.
--Qu'est-ce cela?
Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce petit pied dans la nécropole tant de fois violée de la Thèbes aux Cent Portes.
--C'était sans doute, dit-il, le pied d'une princesse, d'un être charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont les formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une faveur et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons[23].
[Note 23: _Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant les campagnes du général Bonaparte_, par Vivant Denon, an X, in-12, t. II, pp. 244, 245.]
Et il s'anime à l'odeur de la femme. Il admire avec tendresse la courbure élégante du cou-de-pied, la beauté des ongles teints de henné, comme en sont teints encore les pieds des modernes Égyptiennes. Et suivant le fil de ses souvenirs, il raconte l'histoire d'une indigène qu'il a connue à Rosette.
«Sa maison était en face de la mienne, dit-il, et comme les rues de Rosette sont étroites, nous eûmes bien vite fait connaissance. Mariée à un _roumi_,[24] elle savait un peu d'italien. Elle était douce et jolie. Elle aimait son mari, mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne pût aimer que lui. Il la maltraitait dans sa jalousie. J'étais le confident de ses chagrins: je la plaignais.
[Note 24: Denon, _loc. cit._, t. I, pp. 149, 150.--On me pardonnera, pour la femme du roumi comme pour le pied de momie, d'avoir mis dans la bouche de Denon, ce qu'en réalité j'ai trouvé dans sa relation.]
La peste se déclara dans la ville. Ma voisine était si communicative qu'elle devait la prendre et la donner. Elle la prit en effet de son dernier amant et la donna fidèlement à son mari: Ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses désordres, la vivacité de ses regrets m'avaient intéressé.»
Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à l'autre, promenant parmi les débris des temps sa tête vive et brune, pousse un cri. Elle a vu, pendu au mur, le masque en plâtre de Robespierre.
--Le monstre! s'écrie-t-elle.
Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut un maître qu'il a conquis comme les deux autres, Louis XV et Napoléon. Il conte à la belle indignée comment il s'est rencontré une nuit avec le dictateur. Il était chargé de dessiner des costumes. On lui manda de se présenter, pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux Tuileries à deux heures du matin.
«Je me rendis au palais à l'heure dite. Une garde armée veillait dans les antichambres à peine éclairées. Un huissier me reçut, puis s'éloigna, me laissant seul dans une salle que la lueur d'une seule lampe laissait aux trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement de Marie-Antoinette, où, vingt ans auparavant, j'avais servi comme gentilhomme ordinaire de Louis XV. Pendant que je buvais ainsi dans la coupe amère du souvenir, une porte s'ouvrit doucement, et un homme s'avança vers le milieu du salon. Mais, apercevant un étranger, il recula brusquement: c'était Robespierre.
À la faible lueur de la lampe je vis qu'il mettait la main dans son sein, comme pour y chercher une arme cachée. N'osant lui parler, je me retirai dans l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il agitait violemment une sonnette placée sur la table.
«Ayant appris de l'huissier accouru à cet appel qui j'étais et pourquoi je venais, il me fit faire des excuses et me reçut sans tarder. Pendant tout l'entretien, il garda dans ses manières et dans ses paroles un air de grande politesse et de cérémonie, comme s'il eût voulu ne pas se montrer en arrière de courtoisie avec un ancien gentilhomme de la chambre. Il était vêtu en petit maître; son gilet de mousseline était bordé de soie rose.»
Lady Morgan boit les paroles du vieillard; elle retient tout, pour tout écrire fidèlement, sauf les dates qu'elle embrouille ensuite, selon la coutume de tous ceux qui écrivent des Mémoires.
Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon toute son admiration. Elle lui demande par quel secret il a acquis tant de connaissances.
--Vous devez, lui dit-elle, avoir beaucoup étudié dans votre jeunesse?
Et M. Denon lui répond:
--Tout au contraire, milady, je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui[25].
[Note 25: _La France_, par lady Morgan; traduit de l'anglais, par A. I. B. D. Paris, 1817, t. II, pp. 307 et suiv.]
Ainsi le baron Denon fut heureux pendant plus de soixante-dix ans. À travers les catastrophes qui bouleversèrent la France et l'Europe et précipitèrent la fin d'un monde, il goûta finement tous les plaisirs des sens et de l'esprit. Il fut un habile homme. Il demanda à la vie tout ce qu'elle peut donner, sans jamais lui demander l'impossible. Son sensualisme fut relevé par le goût des belles formes, par le sentiment de l'art et par la quiétude philosophique; il comprit que la mollesse est l'ennemie des vraies voluptés et des plaisirs dignes de l'homme. Il fut brave et goûta le danger, comme le sel du plaisir. Il savait qu'un honnête homme doit payer à la destinée tout ce qu'il lui achète. Il était bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais quoi d'obstiné, d'extrême, cet amour de l'impossible, ce zèle du coeur, cet enthousiasme qui fait les héros et les génies. Il lui manqua l'au delà. Il lui manqua d'avoir jamais dit: «Quand même!» Enfin, il manqua à cet homme heureux l'inquiétude et la souffrance.
En descendant l'escalier du quai Voltaire, la jeune Irlandaise, qui avait beaucoup sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura ces paroles:
«Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour aucune cause.»
Elle avait touché le défaut de cette existence heureuse[26].
[Note 26: J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon adolescence dans cette maison où Denon, un demi siècle auparavant, coulait sa vieillesse élégante et ornée. J'ai gardé un souvenir charmé de ce beau quai Voltaire, où j'ai pris le goût des arts, et c'est pour cela peut-être que j'ai si grande envie d'étudier en détail la vie et l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir. En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents inédits, qu'elle ne veuille point employer elle-même, je lui serais infiniment obligé de m'en faire part.]
Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons ravivé sa mémoire à propos d'un petit conte intitulé: _Point de lendemain_ que la librairie Rouquette vient de réimprimer à peu d'exemplaires, avec de jolies gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce conte, qui est un bijou, est peut-être un bijou indiscret qu'il faut laisser sous la clef fidèle des armoires de nos honnêtes bibliophiles. Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel éditeur qui ne sait trop s'il faut attribuer _Point de lendemain_ à Denon ou à Dorat.
Ce léger chef-d'oeuvre est, assurément de Vivant Denon. Je m'en rapporte sur ce point à Quérard et à Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M. Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce sont là de grandes autorités.
MAURICE SPRONCK[27]
[Note 27: _Les Artistes littéraires.--Études sur le XIXe siècle_. (Calmann Lévy, éditeur).]
Dans un livre intitulé _les Artistes littéraires_, M. Maurice Spronck étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art.
Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts. Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces. Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la pensée.
Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament. Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation pénétrante et froide, des méthodes sûres.
Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les plus horribles des sujets qu'il admire.
Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle, sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M. Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique actuelle, ce trait qu'il appelle _le goût de la transposition_. «Cette tendance--c'est lui-même qui parle--consiste à intervertir les rôles, à appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète, exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le marbre ou les notes de la gamme.»
En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme». L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert. Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous le nom d'_audition colorée_ et qui consiste «en ce que deux sens distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]». Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain, selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait:
«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose pourpre. Dans _Madame Bovary_, je n'ai eu que l'idée d'un ton, cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire, l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.»
[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le _Progrès médical_ du 10 décembre 1887).]
Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.
M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son hystérie avec jouissance et terreur».
Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme: l'horreur de la nature.
Ils disent:
«La nature pour moi est ennemie.
«... Rien n'est moins poétique que la nature.
«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.»
Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité. Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie, n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes, de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel, renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.
Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières à l'art et d'où la nature est complètement absente».
M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable», élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature».
Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément, de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable. Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on, faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours. Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier, Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est mauvaise.
Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis, écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.»
Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste!
Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre, on songe:
--Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.
UNE FAMILLE DE POÈTES[29]
BARTHÉLÉMY TISSEUR JEAN TISSEUR.--CLAIR TISSEUR
I
[Note 29: _Poésies_ de Barthélémy Tisseur, _Poésies_ de Jean Tisseur, recueillies par ses frères, 1 vol.--Clair Tisseur, _Pauca Paucis_.--Consultez aussi le livre de M. Paul Mariéton. _Joséphin Soulary et la pléiade lyonnaise_, 1884, in-18. M. Mariéton a beaucoup fait pour les lettres lyonnaises.]