La vie littéraire. Troisième série
Chapter 22
Je vous conterai donc la journée que j'ai passée, l'automne dernier, dans son logis et dans sa compagnie. M. Pierre de Nolhac, au sortir de l'École de Rome, et tandis qu'il professait aux Hautes-Études, a été attaché aux musées nationaux, et l'État, peu perspicace d'ordinaire en ces matières, ne pouvait cependant faire un meilleur choix, ni désigner, pour la conservation de nos richesses d'art, un gardien plus vigilant. La République l'a logé dans une des ailes du palais de Versailles, et c'est là qu'il poursuit ses études dans la grande lumière et dans le grand silence. Il a fait son cabinet de travail d'un vaste salon blanc dont la seule richesse est un buste antique posé sur la cheminée et répété par la glace, une tête de femme mutilée et pure, un de ces marbres qui, sans exprimer la beauté parfaite, y font du moins songer. Sur les murs, quelques souvenirs d'Italie. Au milieu de la pièce, une grande table chargée de livres et de papiers dont l'amas trahit les diverses recherches du savant. J'y vis un état des logements du château de Versailles sous Louis XVI à côté d'un manuscrit de Quintilien annoté par Pétrarque.
Pour bien faire, il faut surprendre, comme j'ai fait, M. de Nolhac épars sur ces papiers comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Il a l'air très jeune, les joues rondes et souriantes, avec une expression de ruse innocente et de modestie inquiète. Ses cheveux noirs, abondants et rebelles, où l'on voit que les deux mains se sont plongées à l'instant difficile, pendant la méditation active, me font songer, je ne sais trop pourquoi, à la chevelure rebelle de l'ami de David Copperfield, ce bon Traddles, si appliqué, si occupé à retenir de ses dix doigts ses idées dans sa tête. M. de Nolhac porte des lunettes légèrement bleutées, derrières lesquelles on devine des yeux gros, étonnés et doux. Et, si l'on ne sait qu'il va de pair avec les plus doctes, il vous a volontiers la mine d'un fiancé de village et d'un jeune maître d'école tel qu'il s'en rencontre dans les opéras-comiques.
Moi qui le connais, je retrouve sur sa table et sur les planches de sa bibliothèque les sujets de ses études, les noms qu'il a marqués de son empreinte comme d'un cachet de cire. Il s'est attaché aux humanistes, aux savants et aux poètes de la Renaissance. Il a respiré la fleur, encore parfumée, qui sèche depuis des siècles dans les manuscrits de ces hommes qui, comme Boccace et Pétrarque, les Estienne et les Aide, Érasme et du Bellay, et notre Ronsard et Rabelais, aimèrent les lettres mortes d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle de l'éternelle beauté. Il a découvert, je ne sais dans quel coin obscur, le _Canzoniere_, écrit de la main même de Pétrarque. Il a déniché des lettres inédites de Joachim du Bellay et quelques pages égarées de cette reine au nom charmant, de «cette marguerite des princesses qui fut, pour la grâce, l'esprit et la noblesse du coeur, la perle de notre Renaissance». Il a reconstitué la bibliothèque formée par le cardinal Farnèse dans ce palais magnifique qu'occupent aujourd'hui notre ambassade auprès du Quirinal et notre école des beaux-arts. Il a suivi Érasme en Italie dans la dixième année de ce grand XVIe siècle qui changea le monde. Il l'a accompagné à Venise, chez l'imprimeur Alde Manuce, à Bologne et à Rome, alors «la plus tranquille demeure des Muses». On y déchiffrait les manuscrits antiques avec une sainte ardeur et l'esprit divin de Platon était sur les cardinaux. Tous les prédicateurs louaient le Christ dans le langage de Cicéron et le plus cicéronien de tous était le plus admiré. Il se nommait Tomasso Inghirami, bibliothécaire du Vatican, et était surnommé _Fedro_ parce que, dans une représentation de l'_Hippolyte_ de Sénèque, donnée au palais du cardinal Riario, il joua le rôle de la reine amoureuse. Voilà un de ces traits où se montre mieux une société que dans toutes les annales politiques. Heureux M. de Nolhac, qui vit à la fois de notre vie moderne aux larges horizons et de cette vie exquise des vieux humanistes courbés sur les parchemins délicieux! Et comme il s'y prend bien pour pénétrer les secrets du passé; comme il fait ses fouilles par petites tranchées en creusant au bon endroit! Chaque découverte nous vaut une plaquette excellente.
Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les épuiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connaître, et tout de suite. Ils ne posent que des questions lucides et ils se résignent à savoir peu pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en eux.
--Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons là les vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phèdre. Je veux vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de l'archéologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai étudié d'assez près le château, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur Marie-Antoinette. Après avoir étudié la Renaissance à Rome, j'étudie l'époque de Louis XVI à Versailles. Pouvais-je mieux faire?
--Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve à faire. Et dans ce sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit doivent être des oeuvres d'actualité.
Et ainsi devisant, nous fîmes route, par une pâle journée d'automne et le craquement des feuilles mortes se mêlait au son de nos voix qui parlaient des ombres du passé.
Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumière, la sympathie d'un peintre pour un modèle longuement étudié et le respect qu'inspire aux âmes généreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu lui-même écarta de ses lèvres. Il lui savait gré sans doute aussi de cette grâce vive qu'elle montrait dans la prospérité ainsi que de sa constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait d'avoir été une mère irréprochable et tendre, et c'est en effet dans la maternité que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la voir avec sympathie, il faut, comme madame Vigée-Lebrun, l'entourer de ses enfants, dans une familiarité caressante, où l'on sent l'influence de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-là, un vieillard pauvre, infirme, solitaire et mélancolique avait changé les âmes; son génie régnait sur le siècle au-dessus des rois et des reines. Et Marie-Antoinette à Trianon était, sans le savoir, l'élève de Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine délicatesse de coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare à la cour, et qu'elle ne perdit jamais, et sourire respectueusement à ce que le prince de Ligne appelait l'âme blanche de la reine. M. de Nolhac se plaît à ces louanges et il aime à dire que c'est avec cette âme blanche que Marie-Antoinette a aimé M. de Fersen, qui sans doute était plus aimable que Louis XVI.
Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne reconnaissait pas que son héroïne fut pitoyablement frivole, ignorante, imprudente, légère, prodigue, et que, reine de France, elle servit une politique anti-française. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient être criminelles.
L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne l'avait-elle pas mérité? Autrichienne, ne l'était-elle pas quand elle favorisa Joseph II contre Frédéric dans l'affaire de Bavière? Autrichienne, ne l'était-elle pas jusqu'à la trahison quand elle soutint les prétentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut?
M. de Nolhac se déclara nettement sur ce point.
--Toutes les traditions de la politique française exigeaient que le cabinet de Versailles prêtât son appui aux Hollandais. La reine seule s'y oppose et emploie toutes ses forces à l'empêcher. Elle assiège le roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prévenir à l'avance l'empereur des résolutions de la France. Le manège se prolonge pendant dix-huit mois...
Mais nous sommes arrivés au Petit Trianon; voici les quatre colonnes corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les petites fenêtres carrées de l'attique et les balustres de la terrasse à l'italienne.
Et mon guide me dit:
--Ce palais, témoin de choses passées, est déjà ancien pour nous. Souhaitons qu'il soit conservé comme un morceau d'art et d'histoire. Nos vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zélé, s'occupaient à rechercher et à recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme ils aimaient les lettres; indifférents aux monuments de l'architecture antique, ils laissaient périr sous leurs yeux les restes des temples et des théâtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si ouvert à la beauté, si ami de l'antiquité, laissait démolir l'arc de Gordien pour en tirer les moellons de son palais.
--Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et même cet Érasme de Rotterdam dont vous avez conté le voyage en Italie. Nous sommes nés en un temps où l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du passé est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments détruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres tombales des cimetières de village. M. Renan vit à Palerme des archéologues d'une détestable école, de l'école de Viollet-le-Duc, qui voulaient détruire des boiseries de style rocaille pour rétablir la cathédrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. «Ne détruisons rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons sûrs de ne jamais passer pour des Vandales.» Il avait raison et vous avez raison. Mais comment vivre sans détruire puisque vivre c'est détruire et que nous ne subsistons que de la poussière des morts?
Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: «Ceci ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'était pas tapissée ainsi en 1788.» Et il allait détruisant les légendes, car c'est un genre de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une nouvelle génération, mystique celle-là et spirituelle, qui ne le permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau.
--L'abandon l'a touché, me dit-il, il faut se hâter de le voir.
Et nous nous hâtions.
--Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite à barbe blanche, qui gouvernait le hameau?...
--Hélas! cher ami, l'ermite n'a jamais existé.
--Ceci n'est donc point un ermitage?
--C'est le poulailler.
Ce jour-là M. de Nolhac avait à table deux amis aussi doctes que lui, M. Jean Psichari, l'helléniste, et M. Frédéric Plessis, le latiniste. Et après le dîner, les trois savants se mirent à réciter des vers, car tous trois étaient poètes. M. Frédéric Plessis dit d'abord un sonnet à la Bretagne, sa terre natale.
Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays, Ce n'est pas seulement la grâce avec la force, Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce Des chênes et la molle épaisseur des taillis;
Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage, S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur; Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur, Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.
Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré, Les chemins creux courant sous un talus doré, Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme:
C'est que, sur ta falaise ou la grève souvent, Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant, J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme.
M. Jean Psichari, grec de naissance comme André Chénier, mais qui a fait de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection, récita ensuite trois strophes inspirées par une parole de femme entendue de lui seul:
Sous nos cieux qu'enveloppe une éternelle brume Parfois un rocher perce au loin les flots amers, Le sommet couronné de floraisons d'écume, Si bien qu'il semble un lis éclos parmi les mers.
Ami, tel est l'amour chez une âme bretonne; Résistant, c'est le roc dans la vague planté. L'impassible granit écoute l'eau qui tonne Et l'ouragan le berce en un songe enchanté.
Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde; Les gouffres à nos pieds vainement s'ouvriront: Labeur de notre amour, lorsque l'Océan gronde, S'épanouit sur notre front.
Enfin, notre hôte, prenant la parole à son tour, récita des stances que lui avait inspirées ce beau lac de Némi au bord duquel M. Renan plaça la scène d'un de ses drames philosophiques:
Sur la montagne où sont les antiques débris D'Albe et l'humble berceau des fondateurs de ville, Nous allions tout un jour en récitant Virgile, Et, graves, nous marchions dans les genêts fleuris.
Sous la mousse et les fleurs, cherchant la trace humaine Au désert de la plaine, au silence des bois Nous demandions les murs qui virent autrefois Les premiers rois courbés sous la force romaine.
Nous eûmes pour abri ta colline, ô Némi! Quand le soir descendit sur la route indécise, Nous écoutâmes naître et venir dans la brise Le murmure à nos pieds de ton lac endormi.
Les voix du jour mourant se taisaient une à une Et l'ombre grandissait aux flancs du mont Latin. De mystérieux cors sonnaient dans le lointain; Les flots légers fuyaient aux clartés de la lune.
La lune qui montait au front du ciel changeant, Sous les feuillages noirs dressait de blancs portiques, Et nous vîmes alors, ainsi qu'aux jours antiques, Diane se pencher sur le miroir d'argent.
Et sur ces vers finit la belle journée, la journée de bonne doctrine et de gaie science. Fut-il un temps où les savants étaient aussi aimables qu'aujourd'hui? Je ne crois pas.
AUGUSTE VACQUERIE[46]
[Note 46: _Futura_, 1 vol. in-8°.]
Long, maigre, les traits grands, la barbe rude, il rappelle ces bustes des philosophes de l'antiquité, ces Antisthène, ces Aristide, ces Xénocrate dont les curieux du XVIIe siècle ornaient leur galerie et leur bibliothèque. Il a comme eux l'air méditatif, volontaire et doux, et l'on devine, à le voir, que sa parole aura naturellement, comme celle d'un Diogène ou d'un Ménippe, le mordant et le symétrique des maximes bien frappées. Il ressemble aussi par une expression de bonhomie narquoise, aux ermites qu'on voit dans les vignettes d'Eisen et de Gravelot. Mieux encore: c'est le devin du village; il en a la finesse rustique. Enfin, je l'ai rencontré un jour dans un parc, à l'ombre d'une charmille, sous les traits d'un vieux Faune qui, souriant dans sa gaine de pierre moussue, jouait de la flûte. Philosophe, solitaire et demi-dieu rustique, Auguste Vacquerie est un peu tout cela. Je voudrais vous le montrer causant avec ses amis, le soir. Il parle sans un mouvement, sans un geste. Il semble étranger à ce qu'il dit. Son grand visage, que creuse un sourire ascétique, n'a pas l'air d'entendre: l'oeil, vif et noir, est seul animé. La lenteur normande pèse sur sa langue. Sa voix est traînante et monotone. Mais sa parole éveille dans son cours des images étranges et colorées, se répand en combinaisons à la fois bizarres et régulières, abonde en ces fantaisies géométriques qui sont une des originalités de cet esprit de poète exact. Il est l'homme le plus simple du monde, et qui aime le moins à paraître. Et je ne sais quoi dans sa tranquille personne révèle l'amateur de jardins et de tableaux, le connaisseur, l'ami discret des belles choses.
Robuste et laborieux, il a cette idée que le travail rend la vie parfois heureuse et toujours supportable. Depuis plus de quarante ans il fait le métier de journaliste avec une admirable exactitude. Il a débuté, sous la monarchie de Juillet, dans _le Globe_ et dans _la Presse_ de Girardin. En 1848, il dirigeait _l'Événement_ qui, supprimé par la République, devint _l'Avènement du peuple_. Au 2 Décembre, le journal périt de mort violente. M. Auguste Vacquerie et ses cinq collaborateurs étaient en prison. Après vingt ans d'exil volontaire et de silence forcé, en 1869, M. Vacquerie fonda le _Rappel_ avec M. Paul Meurice, son condisciple, son collaborateur et son ami. Depuis lors, tous les jours de sa vie, il s'est enfermé, de deux heures de l'après-midi à une heure du matin, dans son cabinet de la rue de Valois, respirant cette odeur de papier mouillé et d'encre grasse si douce aux humanistes de la Renaissance et qu'Érasme préférait au parfum des jasmins et des roses. Il l'aime; il aime les ballots de papier, la casse du compositeur, les rouleaux d'encre et les presses qui font trembler, en roulant, les murs des vieilles maisons. Car il croit fermement avec Rabelais que l'imprimerie a été inventée «par suggestion divine» et pour le bonheur des hommes. Au _Rappel_, il est le maître aux cent yeux. Il voit tout, et la main qui vient d'écrire l'article de tête ne dédaigne pas de corriger un fait divers. M. Auguste Vacquerie, qui se donne tout entier à toutes ses entreprises, a su communiquer à ses innombrables articles l'accent, le tour, la marque de son esprit. Ce sont des morceaux d'un fini précieux et brillant; le style en est précis, exact et symétrique. Je ne parle pas ici de la doctrine sur laquelle il y a beaucoup à dire. Je veux laisser de côté toute question politique, et ne considérer que la philosophie: M. Vacquerie en a. Il a surtout de la logique. Comme le diable, il est grand logicien et c'est quand il n'a pas raison qu'il raisonne le mieux. Les caractères d'imprimerie, auxquels il attribue, dans son nouveau poème, des vertus merveilleuses, sont pour lui des petits soldats de plomb qu'il fait manoeuvrer aussi exactement que l'Empereur faisait manoeuvrer ses grenadiers. Ses lignes de _copie_ ont la précision martiale des silhouettes de Caran d'Ache. On ne gagne pas de batailles sans user de stratagèmes. M. Auguste Vacquerie est rompu, à toutes les ruses de guerre auxquelles il est possible de recourir dans les combats d'esprit. Il sait que le bon ordre des arguments supplée au nombre et à la qualité. C'est un très grand stratège des phrases. À l'exemple de Napoléon et de Franconi, il ne craint pas de donner le change sur le nombre de ses effectifs, en faisant défiler plusieurs fois les mêmes troupes. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'est pas par son astuce, après tout innocente, ce n'est pas par sa subtilité singulière que M. Auguste Vacquerie s'est élevé et soutenu au premier rang des journalistes.
Si M. Vacquerie est ergoteur et chicanier, c'est comme son compatriote le vieux Corneille, avec noblesse et fierté, par l'entêtement d'une âme haute et forte qui ne veut démordre de rien, ni jamais lâcher prise.
Le rédacteur en chef du _Rappel_ n'a pas usurpé l'estime que lui accordent à l'envi ses amis et ses adversaires. Il a le coeur grand, animé du zèle du beau et du bien; il est sincère, il est courtois, et il faut respecter même ses haines, parce qu'il est de ceux chez qui la haine n'est que l'envers de l'amour. Enfin, il a la qualité la plus précieuse, la plus nécessaire à un homme qui écrit dans un journal, c'est-à-dire qui se donne chaque jour. Il est humain. Ce mot dit tout. Sans une large humanité, on ne saurait avoir d'action sur les hommes. Un grand journaliste est tout à tous: il faut qu'il ait le coeur largement ouvert. Après cela on lui passera quelques défauts. On voudra bien qu'il ne soit qu'un homme, s'il est vraiment un homme.
Auguste Vacquerie commença par la critique littéraire cette carrière de journaliste qu'il devait fournir amplement avec honneur. Il est toujours resté ce qu'il était au début. C'est un trait de son caractère de ne rien abandonner. Il a la douceur des hommes qui ne cèdent pas; l'obstination est le fond de son talent comme de sa nature. Il signe encore aujourd'hui des articles de bibliographie, et il suit le mouvement littéraire avec autant d'intérêt qu'il le suivait il y a quarante ans. Mais, pour indiquer, même sommairement, ses idées en poésie et en art, il faut rappeler ses débuts dans le monde des lettres. Il voua, au sortir du collège, au grand poète des _Rayons et des Ombres_ une admiration et une amitié qu'une force terrible, cinquante ans de vie humaine, ne parvint pas à ébranler. Admis dans le cénacle il y retrouva un camarade de collège, Paul Meurice, à qui il adressait, il y a peu d'années, ces vers en souvenir des belles heures de la place Royale:
Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fête De te trouver logé dans le même poète. Notre amitié naquit de l'admiration. Et nous vécûmes-là, d'art et d'affection, Habitants du granit hautain, deux hirondelles, Et nous nous en allions dans l'espace, fidèles Et libres, comprenant, dès notre premier pas, Qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas.
Et il est vrai que Meurice et Vacquerie ont gardé près du maître l'indépendance de leur talent et de leur esprit. Un lien étroit resserra bientôt l'amitié du poète illustre et du poète naissant. On sait que Charles Vacquerie, frère d'Auguste, épousa Léopoldine, fille de Victor Hugo; on sait aussi comment Charles Vacquerie périt tragiquement avec sa jeune femme à Villequier, près de Caudebec. Victor Hugo et Auguste Vacquerie restèrent unis dans ce double deuil. De fortes sympathies les attachaient l'un à l'autre. Auguste Vacquerie exprima dans ses articles, avec conviction, ce qu'on pourrait nommer l'esthétique de la place Royale. Il y mit sa force, sa finesse et sa géométrie. Le malheur est que c'est là une doctrine de combat, admirablement appropriée à la lutte par sa violence et sa partialité, mais à laquelle manque absolument la sérénité qui sied après la victoire. L'esthétique de la place Royale n'était, au fond, que de la polémique. C'est pourquoi elle plut infiniment au vieux Granier de Cassagnac et à M. Auguste Vacquerie qui, chacun dans son camp, avaient l'amour du combat. Le vieux Granier, qui était jeune alors, appelait Racine «vieille savate». M. Vacquerie l'appela «un pieu», ce qui, peut-être, est plus sévère encore:
Shakespeare est un chêne, Racine est un pieu.