La vie littéraire. Troisième série

Chapter 23

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J'entends bien que cela veut dire au fond que les drames de Victor Hugo ont des mérites que les tragédies de François Ponsard n'ont point: et rien n'est plus vrai. Mais ce tour de pensées nous surprend, nous qui n'avons vu que le triomphe du romantisme et la pacification un peu morne de l'empire des lettres. Nous aurions mauvaise grâce à l'imiter. Nous n'avons pas le droit d'être injustes: nous sommes sans passions. Notre perpétuelle froideur nous oblige à une perpétuelle sagesse, et il faut convenir que c'est une obligation rigoureuse. Et, puisque nous sommes condamnés à la raison à perpétuité, sachons excuser les fautes de nos pères: ils étaient plus jeunes que nous. Pour ma part, moi qui garde à Jean Racine une admiration fidèle et tendre, moi qui l'aime de mon coeur et de mon âme, peut-être même de ma chair et de mon sang, comme sa Josabeth s'accusait d'aimer l'enfant roi, moi qui, le sachant par coeur et le relisant encore, lui demande presque chaque jour le secret des justes pensées et des paroles limpides, moi qui le tiens pour divin, j'ai envie de féliciter M. Auguste Vacquerie de l'avoir appelé un pieu; j'ai envie de dire aux vieux critiques de la vieille place Royale: «Vous avez bien fait. Vous vous battiez, et comme tous ceux qui se battent, vous étiez persuadés de la bonté de votre cause. Et puis, en combattant Racine, vous aviez plus d'esprit, de sens poétique, de style et de génie que ceux qui le défendaient en ce temps-là. Vous vous trompiez, je n'en doute pas; mais vous vous trompiez en bon lettré que vous êtes et vos erreurs étaient aimables; votre folie était superbe. Vous avez toutes les Muses avec vous. Votre juste ennemi, le bonhomme Ponsard, qui était un brave homme, ne vous écrivait-il pas alors: «C'est de votre côté, et seulement de votre côté, qu'est la vie, avec la passion, la colère, la générosité, l'amour de l'art, en un mot tout ce qui s'appelle la vie.» Enfin, le Racine que vous traitiez de pieu, c'était un Racine que vous aviez imaginé, fabriqué tout exprès pour taper dessus; une tête de turc à perruque.

Ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas le premier des peintres de l'âme, ce n'était pas le moderne qui, avant Jean-Jacques et votre grande amie George Sand, révéla au monde la poésie des passions, le romantisme des sentiments. Non, ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas mon Jean Racine. Et qu'importe alors si le vôtre était un pieu? Il en était un. Je le veux. Embrassons-nous.»

Et si vous me répondez, vieux maître blanchi sous le harnois de l'écrivain, si vous me répondez que Racine tel que je le conçois, tel que je le vois, tel que je l'aime, est un «pieu» encore, je vous dirai que je veux garder sur vous ce précieux avantage de goûter son art et le vôtre, et de vous réconcilier du moins dans mon âme.

Il n'est pas si difficile que vous croyez, vieux lion, de faire ses délices à la fois des _Plaideurs_ et de _Tragaldabas_. Il suffit pour cela d'être né au lendemain de vos grandes batailles.

Ce _Tragaldabas_ est la perle des comédies picaresques, la fleur de la fantaisie dramatique, le rayon de poésie gaie; c'est l'esprit, c'est la joie, c'est la chose rare entre toutes: la grâce dans l'éclat de rire. Au reste, l'auteur des _Funérailles de l'honneur_, de _Jean Baudry_ et de _Formosa_ est un des maîtres du théâtre. Le journaliste que je vous montrais tout à l'heure enfermé dans un bureau de rédaction, le critique de _Profils et Grimaces_, le disciple bien-aimé, le fils du tonnerre, est un dramaturge cornélien, d'une originalité précise et d'une sublimité sévère. Il est enfin un poète lyrique et les connaisseurs estiment son vers âpre et roide.

Le poème qu'il nous donne aujourd'hui, _Futura_, était promis, attendu depuis plus de vingt ans. On parlait à la fin de l'empire dans les cercles littéraires du _Faust_ de Vacquerie. Il y travaillait pendant l'exil à Jersey; il en envoyait des fragments aux amis de Paris. «Vous irez dans la patrie mes vers, et vous irez sans moi.» Michelet qui en reçut le morceau, je crois, qui se termine par ce vers:

Et je serai sujet de Choléra premier.

Michelet répondit:

«Je n'ai jamais rien lu qui m'ait autant touché, élevé le coeur. Le crescendo en est sublime.»

Mais M. Auguste Vacquerie a toujours mis une prodigieuse lenteur à publier ses ouvrages: _Tragaldabas_, ce merveilleux _Tragaldabas_, resta trente ans illustre et inédit; il me souvient que le bon Glatigny, qui était comédien errant et poète lyrique, désespérant de posséder jamais cet ouvrage en volume, l'apprit par coeur dans je ne sais quel vieux journal introuvable qu'on lui avait prêté pour quelques heures. Il récitait le poème à ses amis assis en cercle, et il fut de la sorte le dernier barde.

Enfin, le _Faust_ tant attendu vient de paraître sous le titre de _Futura_. C'est un grand poème symbolique, dont les personnages, Faust, Futura, le Soldat, l'Empereur, l'Archiprêtre, expriment des idées générales. On avait déjà remarqué que, dans le théâtre de M. Vacquerie, volontiers, par la bouche des personnages, don Jorge, Jean Baudry, Louis Berteau, ce sont des Idées qui parlent. En somme, le moraliste domine en M. Vacquerie et fait l'unité de son oeuvre.

_Futura_ est un poème largement, pleinement, abondamment optimiste et qui conclut au triomphe prochain et définitif du bien, au règne de Dieu sur la terre.

C'est le _Pater_ paraphrasé par un républicain de 1848.

L'an passé, à propos d'un roman de M. Paul Meurice, nous faisions remarquer combien les hommes de cette génération avaient une foi robuste dans leur idéal. _Futura_ nous ramène à cette époque dont J.-J. Weiss a récemment résumé les croyances en une page magnifique: «En ce temps-là, a-t-il dit, l'âme française et l'esprit français étaient faits d'enthousiasme, de foi, de tendresse et d'amour. Un rêve de justice et de liberté s'était emparé de la nation; on avait devant soi les longs espoirs et les vastes pensées; on nageait dans l'idéal et dans l'idéologie; on affirmait pour tous et pour chacun le droit au bonheur.» Heureux, bien heureux, M. Auguste Vacquerie! il est resté fidèle au culte de sa jeunesse. Il a gardé toutes ses espérances. Comme aux jours évanouis des Louis Blanc, des Pierre Leroux, des Proudhon et des Lamennais, il attend d'un coeur ferme l'avènement de la justice et l'heure où les hommes seront frères. Son Faust a rompu tout pacte avec le diable, à moins que le diable ne soit l'ami des hommes, le nouveau Prométhée, l'inspirateur de toute vérité, le génie des arts, le Satan enfin, que Proudhon, dans sa brûlante éloquence, appelait le bien-aimé de son coeur.

Comme l'ancien, le nouveau Faust épouse Hélène, l'Argienne aux bras blancs, Hélène «âme sereine comme le calme des mers», Hélène la beauté. Mais elle ne lui donne pas Euphorion, l'enfant qui scelle la réconciliation de la beauté antique et de l'idéal moderne. C'est une invention que M. Auguste Vacquerie laisse à Goethe; et en effet Euphorion n'a plus rien à faire en ce monde; sa tâche est accomplie. Non! l'union du nouveau Faust et d'Hélène donne naissance à la vierge Futura.

C'est d'elle que viendra le salut du monde: elle est la justice et elle est la pitié. Elle dit en naissant:

La pitié fait ma chair et mon sang de tous ceux Qui sont désespérés sous la splendeur des cieux. J'ai dans l'âme un écho douloureux qui répète Le cri du matelot brisé par la tempête, L'adieu de l'exilé, le râle du mourant, Tous les gémissements de ce monde souffrant.

Et qu'est donc ce Faust nouveau pour avoir donné le jour à cette vierge messie, à la rédemptrice de l'humanité? Ne le devinez-vous point? Il est la Pensée libre. Par une identification très légitime et dont Maximilien de Klinger avait donné l'exemple dans un récit aussi désespéré que le poème de _Futura_ est consolant, M. Vacquerie mêle en une seule personne le docteur Faust et l'orfèvre Jean Fust, qui, associé à Gutenberg, publia en 1457 le _Psautier_ de Mayence. Pour M. Vacquerie la puissance surnaturelle dont Faust est armé, sa vertu, ses charmes invincibles, sa magie, c'est la lettre d'imprimerie. Le caractère mobile est le signe sous lequel nous vaincrons le mal.

Je veux l'espérer. Que ferions-nous dans notre métier si nous étions sûrs du contraire? De quel coeur alignerais-je de vaines lignes, si je ne pensais pas qu'obscurément cet effort peut produire en définitive quelque bien?

Nous l'avons retrouvé dans _Futura_, ce Christ de 1848, qu'Ary Scheffer a peint avec si peu de couleur et tant de sentiment, ce Christ humanitaire qu'on voit dans _l'Agonie d'un saint_, de M. Leconte de Lisle, et dans _le Pilori_ du vieux Glaize. Et nous avons songé que _Futura_ ne venait pas trop tard, et que peut-être M. Vacquerie n'avait pas perdu pour attendre. On dit que la jeunesse contemporaine comme les Athéniens du temps de saint Paul est religieuse, mais qu'elle ne sait ce qu'il faut adorer. M. André Maurel l'affirme dans la _Revue bleue_. Qui sait si elle ne parviendrait pas à faire un dieu à sa convenance en combinant le Christ un peu trop philosophe de M. Auguste Vacquerie avec le Christ un peu trop mystique de M. Édouard Haraucourt? Il faut rendre cette justice à M. Auguste Vacquerie que sa tolérance est large et qu'il ne demande la mort de personne pour fonder le bonheur de l'humanité. C'est quelque chose de nouveau, qu'un réformateur qui ne commence pas par supprimer une génération d'hommes pour donner du coeur aux autres.

Un souffle de bonté passe sur ce grand poème de _Futura_. Je plaindrais ceux qui ne seraient pas touchés de la douce majesté de cette scène finale où se dresse en plein air une table à laquelle s'assied la foule des malheureux, une table servie dont on ne voit pas les bouts. Si cette image semble le rêve d'un autre âge, j'en suis fâché pour le nôtre.

OCTAVE FEUILLET[47]

[Note 47: _Honneur d'artiste_, 1 vol in-18.]

Pendant la Terreur naturaliste, M. Octave Feuillet ne se contentait pas de vivre, comme Sieyès; il continuait d'écrire. On croyait qu'on ne verrait pas la fin de la tourmente. On croyait que le régime de la démagogie littéraire ne finirait pas, que le Comité de salut public, dirigé par M. Émile Zola, que le tribunal révolutionnaire, présidé par M. Paul Alexis, fonctionneraient toujours. Nous lisions sur tous les monuments de l'art: «Le naturalisme ou la mort!» Et nous pensions que cette devise serait éternelle. Tout à coup est venu le 9 Thermidor que nous n'attendions pas. Les grandes journées éclatent toujours par surprise. On ne les prépare pas par des excitations publiques. Le 9 Thermidor qui renversa la tyrannie de M. Zola fut l'oeuvre des Cinq. Ils publièrent leur manifeste. Et M. Zola tomba à terre, abattu par ceux qui la veille lui obéissaient aveuglément. M. Paul Bonnetain fut, dans l'affaire, un autre Billaud-Varennes. M. Zola peut se dire, pour sa consolation, que les chefs de parti tombent le plus souvent de la sorte, sous les coups de ceux qui les avaient portés et soutenus. Les Cinq étaient très compromis dans le régime naturaliste. Ils se dégagèrent par un coup d'État. L'un d'eux, M. Rosny, représentait à la rigueur le dantonisme littéraire. J'entends par là les procédés scientifiques et un certain esprit de tolérance. Les quatre autres étaient des jacobins, je veux dire des zolistes purs. Mais avant cette grande journée, la faveur générale, en se portant sur _l'Abbé Constantin_ avait montré la fragilité du régime. M. Ludovic Halévy en parlant avec une élégante simplicité le langage du sentiment, avait gagné toutes les sympathies. Au fond, le grand public était indifférent: il l'est toujours et veut seulement qu'on l'amuse et qu'on l'intéresse. La belle société était hostile au naturalisme, mais, selon sa coutume, avec une pitoyable frivolité. Enfin, quand le naturalisme fut terrassé, chacun voulut avoir concouru à sa perte. Il est de fait que la presse littéraire lui avait çà et là porté des coups sensibles. Seuls, et c'est une grande leçon, les émigrés, les critiques qui, comme M. de Pontmartin, si galant homme d'ailleurs et près de sa fin, dataient leurs articles de Coblence, n'eurent point de part à l'action libératrice.

Bref, la Terreur naturaliste est vaincue. On est libre d'écrire comme on l'entend et même avec politesse si l'on veut.

M. Octave Feuillet avait traversé la tourmente sans s'en inquiéter, sans paraître s'apercevoir de rien et même en marquant çà et là quelque considération pour M. Zola. «Il est pourtant très fort» disait-il volontiers. Il resta le romancier galant homme qu'il a toujours été. En lisant sa dernière oeuvre, si aimable et si digne de louanges, j'admirais le cours pacifique de ce beau talent toujours semblable à lui-même et qui se varie en se prolongeant comme la rive d'un fleuve.

Mais si l'on croit que je veux réveiller les querelles d'école à propos du nouveau roman de M. Octave Feuillet et opposer _Honneur d'artiste_ à quelque ouvrage conçu dans un autre sentiment, on se trompe bien. Ce serait mal honorer un talent qui veut nous élever au-dessus de nos querelles de métier. Il y a dans l'esprit de M. Octave Feuillet une délicatesse, une discrétion, une noble pudeur qu'il faut satisfaire jusque dans l'admiration que cet esprit nous inspire. Et puis je n'ai nul besoin et nulle envie de rabaisser qui que ce soit au profit de cet écrivain dont la figure se détache parmi toutes les autres avec une pureté singulière, une finesse exquise, une élégante netteté.

Enfin, je ne vois aucune raison pour partir en campagne à cette heure. Si, comme il paraît, le naturalisme dogmatique, la Terreur, comme nous disions, est vaincue, sachons assurer notre victoire. Soyons sages. C'est une folie que de continuer la guerre quand on a triomphé. Surtout ne soyons pas injustes; ce serait une sottise et une maladresse. Reconnaissons que durant sa lourde et rude tyrannie, le naturalisme a accompli de grandes choses. Son crime fut de vouloir être seul, de prétendre exclure tout ce qui n'était pas lui, de préparer la ruine insensée de l'idéalisme, _dementes ruinas_. Mais son règne a laissé des monuments énormes. Telle des oeuvres qu'il a plantées sur notre sol semble indestructible. Il faut être un de ces émigrés de lettres dont nous parlions à l'instant pour nier la beauté d'un roman épique tel que _Germinal_. S'il est vrai que nous avons triomphé du naturalisme doctrinaire, sachons que le premier devoir des vainqueurs est de respecter, de protéger, de défendre le patrimoine des vaincus et faisons-nous un honneur de mettre les chefs-d'oeuvre de l'école de M. Zola à l'abri de l'injure.

Naguère j'exprimais, en traits assez forts, mon horreur des attentats commis par le naturalisme contre la majesté de la nature, la pudeur des âmes ou la beauté des formes; je détestais publiquement ces outrages à tout ce qui rend la vie aimable. «Si même, disais-je, la grâce, l'élégance, le goût ne sont que de frêles images modelées par la main de l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles délicates; c'est ce que nous avons de plus précieux au monde et, si pendant cette heure de vie qui nous est donnée, nous devons nous agiter sans cesse au milieu d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces apparences des symboles et des allégories, n'est-il pas meilleur de prêter aux choses une âme sympathique et un visage humain? Les hommes l'ont fait depuis qu'ils rêvent et qu'ils chantent, c'est-à-dire depuis qu'ils sont hommes. Ils le feront toujours en dépit de M. Émile Zola et de ses théories esthétiques; toujours ils chercheront dans l'inconnaissable nature l'image de leurs désirs et la forme de leurs rêves. Et notre conception générale de l'univers sera toujours une mythologie.» Voilà comme nous parlions, comme nous parlons encore. Mais il s'en faut que dans le combat du naturalisme, la vérité soit toute rangée d'un côté et l'erreur de l'autre. Cet ordre ne s'observe que dans les batailles célestes de Milton. La mêlée humaine est toujours confuse et l'on ne sait jamais bien au juste en ce monde avec qui et pourquoi l'on se bat. M. Zola, tout le premier, qui a déclaré une si rude guerre à l'idéalisme, est parfois lui-même un grand, idéaliste; il pousse au symbole; il est poète. Et, dans la ruine de ses doctrines, son oeuvre reste en partie debout.

Au demeurant, tous les chemins du beau sont obscurs; il y a beaucoup de mystère dans les choses de l'art et il n'est guère plus sage d'abattre les doctrines que de les édifier. Ce sont là de vains amusements, des sujets de haine, des occasions dangereuses d'orgueil. Les poètes y perdent leur innocence et les critiques leur bonté.

Il faut reconnaître, enfin, que l'idéalisme et le naturalisme correspondent à deux sortes de tempéraments que la nature produit et produira toujours, sans que jamais l'un parvienne à se développer à l'exclusion de l'autre.

La grande erreur de M. Zola, puisqu'il faut toujours revenir à ce terrible homme, fut de croire que sa manière de sentir était la meilleure et, partant, la seule bonne. Il fut dogmatique et prétendit imposer l'orthodoxie réaliste. C'est ce qui nous irrita tous et excita ses amis à secouer son joug.

L'orgueil perdit le Lucifer de Médan. Je suis sûr qu'aujourd'hui encore, abandonné de toute son armée, assis seul à l'écart avec son génie et se rongeant les poings, il rêve encore la domination par le naturalisme. Mais comment ne voit-il pas qu'on naît naturaliste ou idéaliste comme on naît brun ou blond, qu'il y a un charme après tout à cette diversité et qu'il importe seulement qu'on reste ce qu'on est? Perdre sa nature c'est le crime irrémissible, c'est la damnation certaine, c'est le pacte avec le diable.

M. Octave Feuillet est resté ce qu'il était. Il n'a vendu son âme à aucun diable. Il se montre dans son nouveau roman fidèle à cet art exquis et tout français qu'il exerce, depuis trente ans, avec une autorité charmante, cet art de composer et de déduire par lequel on procède, même en étant un simple conteur, des Fénelon et des Malebranche, et de tous ces grands classiques qui fondèrent notre littérature sur la raison et le goût.

On a nié qu'il fût nécessaire et même qu'il fût bon de composer ainsi. On a voulu de notre temps que le roman fût sans composition et sans arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer à cet égard avec un enthousiasme magnifique des idées pitoyables. Il disait qu'il faut découper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens. À y bien songer, l'art consiste dans l'arrangement et même il ne consiste qu'en cela. On peut répondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et qu'on dirait la nature même. Mais la nature, et c'est à quoi Flaubert ne prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que par l'arrangement que nous en faisons. Les noms mêmes que nous donnons au monde, au cosmos, témoignent que nous nous le représentons dans son ordonnance et que l'univers n'est pas autre chose, à notre sens, qu'un arrangement, un ordre, une composition.

Pour parler comme un discours académique du XVIIe siècle, nous dirons que M. Octave Feuillet «a toutes les parties de son art», la composition, l'ordonnance, et cette mesure, cette discrétion qui permet de tout dire et qui fait tout entendre. Il a aussi l'audace et le coup de force. Nous l'avons retrouvé dans _Honneur d'artiste_, ce coup qui porte et ces bonds rapides où le récit s'enlève comme un cheval de sang au saut d'une haie.

Ces causeries, pour être fidèles à leur titre, doivent rester dans la vie, au milieu des choses, et ne point s'enfermer dans les pages d'un livre, fût-il le plus séduisant du monde. Je ne le regrette qu'à demi. Il y a quelque chose de pénible à disséquer un roman, à montrer le squelette d'un drame. Je n'analyserai pas le livre aux marges duquel j'écris ces réflexions d'une main abandonnée. Je ne vous dirai pas comment mademoiselle de Sardonne rejoint dans l'enfer des damnées de l'amour ses soeurs adorables, Julia de Trécoeur, Blanche de Chelles et Julie de Cambre. Je ne vous dirai pas jusqu'où le peintre Jacques Fabrice pousse le sentiment de l'honneur. Mais après avoir lu _Honneur d'artiste_, relisez _Fort comme la mort_, de M. de Maupassant. Vous prendrez plaisir, je crois, à comparer les deux artistes, les deux peintres, Jacques Fabrice et Olivier Bertin, qui meurent victimes l'un et l'autre d'un amour cruel. Le contraste des deux natures est là frappant. M. Octave Feuillet a pris plaisir à nous montrer un héros; M. de Maupassant au contraire, prend garde à ce que son peintre ne soit jamais un héros. Au reste, ce roman de M. de Maupassant est un chef-d'oeuvre en son genre.

Un mot encore, que je dirai tout bas:

Certains épisodes d'_Honneur d'artiste_ ont un ragoût dont plus d'une lectrice sera friande, en secret. Il y a, par exemple, un mariage «fin de siècle», d'un goût assez vif. Le mari va passer sa nuit de noce au cercle et chez une créature. À son retour il ne trouve personne; madame est sortie. Elle rentre à huit heures du matin, sans fournir d'explications. Le mari n'insiste pas: ce serait bourgeois. Mais il en conçoit pour sa femme une profonde admiration. Il la trouve forte.

--_Épatant_, se dit-il.

Et, dans sa bouche, c'est là le suprême éloge.

Il y a aussi l'épisode des jeunes filles, qui tiennent entre elles des propos à faire rougir un singe. Je ne me trompe pas, le mot est de M. Feuillet lui-même, dans un précédent ouvrage.

Me voilà au bout de ma causerie. Je n'ai rien dit presque de ce que je voulais dire. Il n'y aurait que demi-mal, si j'avais mis un peu d'ordre dans mes idées, mais je crains d'avoir brouillé certaines choses. Ce n'est pas tout que de parler d'abondance de coeur. Encore faudrait-il un peu de méthode.

Nous reviendrons un jour sur l'oeuvre de M. Octave Feuillet. Nous rechercherons l'action du maître sur les conteurs contemporains et nous lui trouverons tout d'abord deux disciples directs d'une grande distinction, M. Duruy et M. Rabusson. Dans un bien joli livre qui vient de paraître (_les Romanciers d'aujourd'hui_), M. Le Goffic fait observer que M. Rabusson procède de M. Octave Feuillet, mais en prenant la contre-partie des idées du maître. Et cela est vrai. M. Feuillet nous décrit le monde avec une indulgence caressante et un idéalisme coquet. M. Rabusson est, au contraire, un mondain qui dit beaucoup de mal du monde.

Il faudrait insister sur tous ces points. Et je n'ai plus le temps de le faire. J'ai mérité le reproche que Perrin Dandin adresse à l'avocat du pauvre Citron

Il dit fort posément ce dont on a que faire Et court le grand galop quand il est à son fait.

30 décembre 1890.

Quant cet article a été écrit, Octave Feuillet vivait encore. Qu'on me permette de reproduire ici ce que nous écrivions à la nouvelle de sa mort dans le _Temps_ du 31 décembre 1890.