La vie littéraire. Troisième série

Chapter 21

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Est-il didactisme plus simple et cette page ne vous semble-t-elle pas tirée d'un de ces bons volumes de la _Bibliothèque des merveilles_, fondée par le regretté Charton? Soyons juste, on ne peut pousser plus loin la platitude et l'innocence. Comme nous le disions tout à l'heure, M. Zola nous a donné là un roman pour les écoles. Et par une aberration prodigieuse, par une sorte de folie, il a mêlé ces scènes enfantines à une histoire de luxure et de crime. On y voit un vieillard infâme, souillant des petites filles, un empoisonneur impuni, une jeune femme scélérate, horriblement douce, et un monstre qui, associant dans son cerveau malade l'idée du meurtre à celle de la volupté, ne peut s'empêcher d'égorger les femmes qu'il aime. Et ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est le calme de ces êtres qui portent paisiblement leurs crimes, comme un pommier ses fruits. Je ne dis pas que cela soit faux. Je crois, au contraire, que certains hommes sont criminels avec naturel et simplicité, ingénument, dans une sorte de candeur; mais la juxtaposition de ces deux romans est quelque chose de bizarre.

L'HOMME DU MONDE.

L'homme qui tue les femmes, cela existe. J'ai connu un jeune Anglais chauve et très correct, qui regrettait qu'il n'y eût pas à Paris des maisons où...

LE PHILOSOPHE.

Certainement cela existe... tout existe. Mais le mécanicien sadique de M. Zola s'analyse beaucoup trop. Il se sent emporté, dit M. Zola, «par l'hérédité de violence, par le besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait la bête sur la bête». Il se demande si ses désirs monstrueux ne viennent pas «du mal que les femmes ont fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes». Il semble qu'il ait étudié l'anthropologie et l'archéologie préhistorique, lu Darwin, Maudsley, Lombroso, Henri Joly, et suivi les derniers congrès des criminalistes. On voit trop que M. Zola a pensé pour lui.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Vous savez que, pour décrire les sensations d'un mécanicien, M. Zola est allé, sur une machine, de Paris à Mantes. On a même fait son portrait pendant le trajet.

LE PHILOSOPHE.

En effet, il a monté sur une machine et il a été étonné et il a communiqué son étonnement au chauffeur et au mécanicien de son livre.

LE NATURALISTE.

Je ne défends pas Zola qui, comme dit Rosny, est terrible de truquage. Mais enfin, pour étudier l'existence d'un chauffeur, il ne pouvait pas louer une villa sur le lac de Côme.

LE PHILOSOPHE.

Il ne suffit pas de voir ce que voient les autres pour voir comme eux. Zola a vu ce que voit un mécanicien; il n'a pas vu comme voit un mécanicien.

LE NATURALISTE.

Alors vous niez l'observation?

L'ACADÉMICIEN.

Ces cigares sont excellents... On dit que M. Émile Zola a mis dans son roman la première Gabrielle, cette femme Fenayrou, dont les manières étaient si douces, et qui livra son amant avec facilité et qui lui tint les jambes pendant qu'on l'étouffait.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Dalila!

L'HOMME DU MONDE.

C'est dans le sexe. On se sert de la femelle de la perdrix pour prendre le mâle. Cela s'appelle chasser à la chanterelle.

LE CRITIQUE.

La Gabrielle de M. Zola se nomme Séverine. C'est une figure bien dessinée et elle compte parmi les plus singulières créations du maître, cette criminelle délicate, si paisible et si douce, aux yeux de pervenche, qui exhale la sympathie!

LE PHILOSOPHE.

Il y a aussi dans _la Bête humaine_ une figure épisodique d'un fin dessin; celle de M. Camy-Lamotte, secrétaire général du ministre de la justice en 1870, magistrat politique, infiniment las, qui croit que l'effort d'être juste est une fatigue inutile, qui n'a plus d'autre vertu qu'une élégante correction et qui n'estime plus que la grâce et la finesse.

LE MAGISTRAT.

M. Zola ne connaît pas la magistrature. S'il m'avait demandé des renseignements...

LE PHILOSOPHE.

Eh bien!...

LE MAGISTRAT.

Naturellement, je les lui aurais refusés. Mais je connais mieux que lui les vices de notre organisation judiciaire. J'affirme qu'il n'y a pas un seul juge d'instruction comme son Denizet.

L'IDÉALISTE.

Pourtant il est admirable et grand comme le monde, cet exemplaire de la bêtise des gens d'esprit, ce juge qui voit la logique partout, qui n'admet pas une faute de raisonnement chez les prévenus et qui inspire aux accusés stupéfaits cette pensée accablante: «À quoi bon dire la vérité, puisque c'est le mensonge qui est la logique?»

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Ce roman de Zola me semble noir.

LE CRITIQUE.

Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages principaux, six périssent de mort violente et deux vont au bagne. Ce n'est pas la proportion réelle.

LE MAGISTRAT.

Non, ce n'est pas la proportion.

LE CRITIQUE.

M. Alexandre Dumas reprochait un jour à un confrère de ne mettre sur la scène que des coquins. Et il ajoutait avec une gaieté farouche: «Vous avez tort. Il se trouve dans toutes les sociétés une certaine proportion d'honnêtes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un honnête homme.» Je dirai à mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il doit y avoir de cinq à six honnêtes gens parmi nous. C'est la proportion moyenne. Puisque enfin, les honnêtes gens l'emportent dans la vie, c'est qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu... et pas toujours. Ils forment, en somme, une très petite majorité. M. Zola a méconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un carrier nommé Cabuche, un repris de justice, qui a tué un homme. Mais vous n'entendez rien au réalisme de M. Zola si vous croyez que ce carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule des bois et des cavernes, un géant qui parfois a la main lourde, mais dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'âme pleine d'un amour idéal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a fait dérailler un train et causé la mort horrible de neuf personnes; mais c'était dans un beau transport de jalousie. Flore est une garde-barrière de la compagnie, c'est aussi une Nymphe oréade, une amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des forces souterraines de la terre.

LE ROMANCIER IDÉALISTE.

Je vous disais bien que M. Zola était un grand idéaliste.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Messieurs, si vous avez fini de fumer... Ces dames se plaignent de votre absence.

(_Ils se lèvent_.)

L'ACADÉMICIEN, _debout, à l'oreille du professeur_.

Je vous avoue que je n'ai jamais lu une page de Zola. À l'Académie, nous sommes plusieurs dans le même cas. Nous sommes surchargés de travail: les commissions, le Dictionnaire... Nous n'avons pas le temps de lire.

LE PROFESSEUR.

Mais comment vous faites-vous une idée du mérite des candidats?

L'ACADÉMICIEN.

Oh! mon Dieu! tout finit par se savoir, nous parvenons presque toujours à nous faire une conviction approximative. Ainsi on m'avait dit que M. Zola avait de mauvaises façons. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il est venu me voir: il s'est présenté très convenablement.

NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS

UNE GAGEURE

PERSONNAGES

MÉNIPPE, philosophe cynique. Mademoiselle AÏSSÉ. SAINT-ÉVREMOND. BARBEY D'AUREVILLY. ASPASIE. UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

_Un bosquet dans les Champs-Élysées_.

MÉNIPPE.

Ainsi que M. Ernest Renan l'a révélé aux humains, sur le théâtre de Bacchus, le génie Camillus nous apporte tous les jours les nouveautés de la terre. Ce matin, il nous a remis un roman de Victor Cherbuliez, intitulé _une Gageure_.

SAINT-ÉVREMOND.

Je ne manquerai pas de le lire à la duchesse de Mazarin. Ce M. Cherbuliez est un homme d'infiniment d'esprit et qui a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Philosophie, arts libéraux, sciences naturelles, arts mécaniques, industries, police des cités et gouvernement des peuples, il n'est rien qui ne soit de son domaine.

ASPASIE.

Il est vrai qu'à propos d'un cheval de Phidias il a montré qu'il s'entendait mieux en hippiatrique et en maréchalerie grecques que Xénophon lui-même, qui pourtant était un bon officier de cavalerie, et de qui la femme a reçu de moi des leçons d'économie domestique.

SAINT-ÉVREMOND.

Votre Xénophon, madame, était un bien honnête homme, mais entre nous, il pensait médiocrement. Il ne connaissait pas les moeurs diverses des hommes. M. Cherbuliez les connaît. Il a beaucoup d'intelligence.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Mais c'est aux dépens du coeur.

SAINT-ÉVREMOND.

Il est vrai que nous ne développons une faculté qu'aux dépens d'une autre. Un poète, que j'aime parce que je l'ai lu étant jeune, a dit:

C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt, De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Il n'est rien au monde qui vaille d'être préféré au sentiment. Le coeur donne de l'esprit et l'esprit ne donne point de coeur.

ASPASIE.

Ah! chère petite, que vous êtes innocente! Je n'ai eu de pouvoir sur les hommes que parce que j'étais musicienne, et géomètre.

MÉNIPPE.

Et parce que tu étais belle, ô Milésienne, et que tu regardais les hommes avec ces yeux de chienne dont parlent les poètes comiques d'Athènes.

ASPASIE.

Tais-toi, Ménippe. J'étais belle, en sorte que mon corps était nombreux et rythmé comme mon âme. Tout est nombre et il n'y a rien dans l'univers hors la géométrie.

SAINT-ÉVREMOND.

Certes, il est beau d'embrasser l'univers avec un esprit mathématique. Mais l'esprit de finesse est aussi nécessaire. Et c'est la sorte d'esprit la plus rare. Cet écrivain français dont nous parlions tout à l'heure a l'esprit de finesse.

MÉNIPPE.

Cherbuliez! Il est vrai qu'il est subtil. Il mesure les clins d'oeil et pèse les soupirs, et il n'y a que lui pour broder des toiles d'araignée.

BARBEY D'AUREVILLY, à Ménippe.

Monsieur, de votre vivant, vous étiez habillé d'un vieux sac de meunier et vous dormiez dans une grande jarre ébréchée, parmi les grenouilles de l'Ismenus. Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur. Mais cela est plus décent que de chauffer son crâne d'un bonnet grec dans un salon bourgeois. Apprenez que ce qui manque à M. Cherbuliez, c'est de savoir porter la toilette. Je l'ai rencontré un jour sur le pont aux quatre statues. Il était vêtu, comme un professeur, d'une redingote indistincte. D'ailleurs, il est Suisse comme Jean-Jacques. Comment voulez-vous qu'il sache écrire?

SAINT-ÉVREMOND.

Je crois au contraire que l'honnête homme s'attache à ne point se distinguer par l'habit du reste de la compagnie. Mais cela importe peu. Quant à être Suisse, c'est une disgrâce qu'on fait oublier par l'esprit et par les talents.

BARBEY D'AUREVILLY.

C'est un crime, monsieur.

UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Mais Jean-Jacques avait quelque mérite...

BARBEY D'AUREVILLY.

Monsieur, le seul que je lui reconnaisse est de s'être quelquefois habillé en Arménien. Je désespère que M. Cherbuliez en fasse jamais autant. Il porte des lunettes. Je n'aime pas cela. Il faut être quelque peu gâté de spinozisme pour porter des lunettes.

LE PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Ne serait-ce pas plutôt qu'il est myope? Je le croirais volontiers, rien qu'à le lire. Ménippe disait vrai en disant qu'il est subtil. Les idées qu'il tire de la tête de ses personnages ont bon air et la meilleure mine du monde. Elles sont attifées comme des marquises: robes à queue, corsage ouvert, de la poudre, un doigt de rouge, une mouche assassine, rien ne leur manque; elles sont charmantes, et hautes comme le doigt: c'est la cour de Lilliput. Parfois elles ont des jupes courtes et dansent avec une volupté savante: c'est un ballet à Lilliput. Quelquefois encore, coiffées d'un feutre à plumes, comme des mousquetaires, elles roulent des yeux terribles, accrochent la lune avec la pointe de leurs moustaches et relèvent leur manteau en queue de coq avec leur rapière: c'est l'armée de Lilliput.

SAINT-ÉVREMOND.

C'est cela même qui est agréable et tout à fait plaisant. Nous avons tous le cerveau plein de Pygmées de diverses figures et de différents caractères, qui rient et qui pleurent, qui s'en vont en guerre ou qui volent aux amours. Et il faut infiniment d'esprit pour reconnaître au passage ces Pygmées de notre âme, les décrire, comprendre leur risible importance et démêler leur succession bizarre. Cela est tout l'homme. Notre machine est faite d'une infinité de petites pièces. Et un grand esprit n'est après tout qu'une fourmilière bien administrée.

ASPASIE.

Et le roman nouveau s'appelle _une Gageure_. De quelle gageure y est-il question?

LE PETIT COUSIN.

Madame, je l'ai lu dans la revue où il a paru d'abord et je puis satisfaire votre curiosité. La duchesse d'Armanches a parié avec le comte de Louvaigue que la comtesse de Louvaigue ne serait jamais la femme de son mari.

MÉNIPPE.

Elle a parié. Et elle a triché.

LE PETIT COUSIN.

En effet. Elle a triché.

ASPASIE.

Vous savez donc celle histoire, Ménippe?

MÉNIPPE.

Non pas! je ne lis jamais. Mais j'ai assez vécu pour savoir qu'une femme ne peut pas jouer sans tricher. Déjà, de votre temps, Aspasie, on faisait dans votre patrie des contes avec les ruses des femmes et cela s'appelait les «Milésiennes». La duchesse d'Armanches a triché. A-t-elle gagné du moins?

LE PETIT COUSIN.

Elle a perdu.

MÉNIPPE.

Elle est donc inexcusable.

SAINT-ÉVREMOND.

Je suis curieux de connaître toute cette affaire. Pourquoi madame de Louvaigue n'était-elle pas la femme de son mari?

LE PETIT COUSIN.

Parce qu'elle ne le voulait pas.

SAINT-ÉVREMOND.

Et pourquoi ne le voulait-elle pas? Était-elle prude et dévote avant l'âge?

J'ai lu, dans ce séjour des justes, il y a dix ans, l'histoire de la baronne Fuster. Elle refusait la porte de sa chambre à son mari, qui était un vieux guerrier las de courir le monde et désireux de connaître enfin les douceurs du foyer. La baronne, qui n'était plus très jeune, avait gardé une beauté à laquelle son mari était, devenu subitement sensible. Mais elle était gouvernée par un père Phalippou à qui elle donnait beaucoup d'argent pour des oeuvres pies et qui, en retour, la conduisait dans la voie de la perfection. Elle y avançait beaucoup et l'idée seule que son mari pût la ramener dans les petits chemins du siècle, lui faisait horreur. Le père Phalippou l'encourageait à sa résistance et lui conférait, pour prix de sa chasteté reconquise, le titre de chanoinesse ainsi qu'un grand nombre de bénéfices d'ordre mystique et spirituel. Mais le mari, qui était bon chrétien et plus riche que sa femme, ayant remis au père Phalippou beaucoup plus d'argent que la baronne n'en donnait, le saint homme s'avisa qu'après tout le mariage est un sacrement, qu'il y a chez une femme un orgueil coupable à refuser de s'humilier dans le devoir et qu'il faut vaincre les délicatesses de la chair. Il ordonna à la baronne d'ouvrir à l'époux la porte de sa chambre.

En vain elle gémit et allégua qu'elle était chanoinesse. Le père Phalippou fut inébranlable.

--Madame, vous devez gravir votre calvaire!...

Cette histoire était contée par M. Ferdinand Fabre qui connaît beaucoup les moines, dont l'espèce a peu varié depuis le règne de Louis le Grand. Y a-t-il, dites-moi, un père Phalippou dans les scrupules de madame de Louvaigue?

LE PETIT COUSIN.

Point! et cette dame n'obéit, dans son refus, qu'à sa propre volonté et à ses sentiments intimes.

SAINT-ÉVREMOND.

M. de Louvaigue n'était-il point aimable?

LE PETIT COUSIN.

Il était fort aimable et très galant homme.

MÉNIPPE.

Ne devinez-vous point que, si cette femme tire le verrou au nez de son mari, c'est pour le faire enrager?

ASPASIE.

Je suis Grecque et par conséquent peu au fait des choses du coeur, qui chez nous tenaient peu de place. Mais je croirais que c'est plutôt qu'elle ne l'aimait point et qu'elle en aimait un autre.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Ne serait-ce point qu'elle ne se croyait pas assez aimée?

LE PETIT COUSIN.

Madame, vous l'avez deviné.

MÉNIPPE.

Et l'on s'intéresse à cette sotte histoire! C'est une grande preuve de la misère humaine.

SAINT-ÉVREMOND.

Considérez, Ménippe, que les hommes n'ont, dans la vie, que deux affaires: la faim et l'amour. C'est peu de chose. Mais le regret nous en poursuit jusque dans les Champs Élysées.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

M. Cherbuliez est ce qu'on appelle aujourd'hui un diplomate; il traite les affaires du coeur comme les ambassadeurs traitent les affaires des empires; il prend le plus long et s'amuse aux difficultés. C'est ce qui me déplaît.

Les choses du coeur sont en réalité les plus simples. Je ne serai toujours qu'une sauvage et je ne comprendrai jamais les héroïnes de M. Cherbuliez. Elles se cherchent et ne se trouvent jamais. Et puis, il ne sent pas les vraies amours, mais je lui pardonne la sécheresse de son coeur parce qu'il a dit un jour: «Les femmes n'ont pas besoin d'être belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient de ces moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.»

BARBEY D'AUREVILLY.

M. Cherbuliez est Genevois, et c'est l'horloger des passions: il remonte les coeurs et règle les sentiments, et remet le grand ressort, quand il est cassé.

LE PETIT COUSIN.

Voilà qui est finement dit! Mais convenons qu'on n'a jamais montré les marionnettes comme fait cet académicien. Il tire les ficelles avec une dextérité merveilleuse. Et, si parfois il les laisse apercevoir c'est coquetterie pure. Et que ses poupées sont jolies, agiles et bien nippées!

SAINT-ÉVREMOND.

Montrer les marionnettes, n'est-ce pas jouer la comédie humaine? Que sont les humains, que des poupées agitées par des fils invisibles? Et que sommes-nous, nous qui errons sous ces myrtes, sinon des ombres de poupées?

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Si nous avons souffert, nous ne sommes point des poupées. M. Cherbuliez ne sait point que l'on souffre et c'est pourquoi ce grand savant est un ignorant.

SAINT-ÉVREMOND.

Ne voyez-vous pas, madame, qu'il est un galant homme et que, s'il ne se lamente ni ne rugit, c'est parce qu'il est de bonne compagnie? Nous avons fait du monde un salon. Pour y parvenir il nous a fallu le rapetisser un peu. Nous en avons exclu les animaux sauvages et les personnes trop vraies. Mais, croyez-moi, la terre, ainsi arrangée, est plus habitable. Pour ma part, je sais un gré infini à madame de Rambouillet d'y avoir apporté la politesse. Quand j'étais vivant et jeune, j'ai reproché inconsidérément à Racine de n'avoir pas mis des éléphants dans son _Alexandre_. Je m'en repens; je ne veux plus voir d'éléphants, je ne veux plus voir des monstres, si ce ne sont pas de beaux monstres.

LE PETIT COUSIN.

Prenez garde aussi que M. Cherbuliez est un grand railleur qui sait, comme votre bon M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. C'est un philosophe qui nous cache sous des fleurs, parfois bizarres comme les orchidées, le néant douloureux de l'homme et de la vie. Il y a dans _une Gageure_ un pavillon chinois où les belles amoureuses et les beaux amoureux viennent tour à tour se chercher, se quereller, s'aimer, souffrir, craindre, espérer. Ils y dansent comme des papillons autour de la flamme; et au-dessus d'eux, sur un socle de marbre règne une statue du Bouddha en cuivre doré. Assis, les jambes croisées, une main sur les genoux, l'autre levée comme pour bénir, le divin maître songe dans son impassible bienveillance. «Ses yeux allongés, ses joues délicatement modelées expriment, dit le conteur, une ineffable mansuétude, et sa petite bouche de femme pleine de compassion, qui esquisse un sourire, semble souhaiter la paix à toutes les créatures.» Il me semble que ce Bouddha est l'image assez ressemblante, bien qu'un peu sublime, de M. Cherbuliez.

À moins qu'il ne faille chercher la philosophie de cet homme d'esprit dans les versets si doux d'un petit livre qu'il lit beaucoup et qu'il cite volontiers, et qui est l'oeuvre du Bouddha des chrétiens, _l'Imitation de Jésus-Christ_.

MÉNIPPE.

Tout cela me confirme dans l'idée que j'ai bien fait de vivre dans une vieille amphore, en compagnie des grenouilles de la fontaine de Dircé.

UNE JOURNÉE À VERSAILLES[45]

[Note 45: À propos de _La Reine Marie-Antoinette_, par Pierre de Nolhac; illustrations d'après les originaux contemporains, 1 vol. in-4°, Boussod et Valadon, éditeurs. (Consultez aussi: le _Canzoniere de Pétrarque_, la _Bibliothèque de Salvio Orsini_, le _Dernier Amour de Ronsard_, _Lettres de Joachim du Bellay_, _Érasme en Italie_, _Lettres de la reine de Navarre_, _Petites Notes sur l'art italien_, _Paysages d'Auvergne_, etc., par Pierre de Nolhac.)]

Je voudrais vous faire connaître l'auteur de cette _Marie-Antoinette_, publiée si somptueusement chez Goupil, avec le joli portrait de Jeaninet en frontispice. M. Pierre de Nolhac est un savant, un très jeune savant. Le public se figure difficilement la science alliée à la jeunesse. Il estime que ce n'est pas trop d'avoir étudié tout un âge d'homme pour en savoir un peu long, que les profondes lectures sont l'affaire des vieillards et qu'une abondante barbe blanche est aussi nécessaire à la conformation d'un vrai docteur qu'une robe et un bonnet carré. Il en jugerait exactement si la science consistait dans l'amas des faits et s'il s'agissait seulement de se bourrer la cervelle. Mais il n'en est rien, et ce qui constitue le savant, c'est, avec une espèce de génie naturel, sans lequel rien n'est possible, la méthode, la seule méthode, toute la méthode, qui procède aux recherches par des opérations rigoureuses. Son art est bien moins de connaître que de s'informer.

Il est ignorant comme tout le monde, mais il possède les moyens d'apprendre une partie de ce qu'il ignore. Et c'est ce qui le distingue de nous, qui ne savons pas contrôler nos faibles connaissances, qui subissons toutes les illusions et qui flottons de mensonge en mensonge. Si l'on y réfléchit bien, on se persuade que la science, exigeant un esprit rigoureux, inflexible, impitoyable, convient mieux aux jeunes gens qu'aux vieillards, d'autant plus que l'expérience des hommes n'y est pas nécessaire; et, pour peu que l'on songe, enfin, à ce qu'elle demande d'ardeur, de passion, de sacrifice et de dévouement, on ne doutera pas qu'elle ne soit mieux servie par des fidèles de vingt-cinq ans que par les académiciens chargés d'ans et d'honneurs, qui voudraient bien endormir à leur côté la Polymnie de leur jeunesse. Aussi y a-t-il intérêt à parler de nos jeunes savants. J'en sais plusieurs qui sont faits pour inspirer une douce confiance dans les destinées intellectuelles de la France.

Chaque jour suffit à sa tâche. Je m'efforcerai de vous faire connaître aujourd'hui M. Pierre de Nolhac, qui, après avoir pris rang au côté de M. Louis Havet, dans la jeune école de philologie et d'histoire, se signale au grand public en mettant au jour un livre procédant de la science par la méthode et de l'art par l'exécution. Je veux dire _la Reine Marie-Antoinette_. Le mieux, pour connaître M. Pierre de Nolhac, est de l'aller voir. Et peut-être rencontrerons-nous chez lui quelques savants de sa génération, qui nous révéleront, à l'entretien, un peu de la pensée et de l'âme de la jeunesse érudite.