La vie littéraire. Troisième série
Chapter 15
Cet Asmodée dont nous rions fut, en son temps, un démon considérable qui l'emportait en puissance sur Astaroth, Cédon, Uriel, Belzébuth, Aborym, Azazel, Dagon, Magog, Magon, Isaacharum, Accaron, Orphaxat et Beherit, qui sont pourtant des diables qu'on ne méprisait point. Il avait les femmes pour complices. C'est ce qui faisait sa force en ce monde et spécialement chez les peuples où elles sont blanches. On le reconnaît, disent les démonologistes, à ce qu'une de ses jambes est en manière de patte de coq. Quant à l'autre, elle est comme elle peut, avec des griffes au bout. Son portrait, dessiné par Collin de Plancy, fut approuvé par l'archevêque de Paris. Pourtant je doute qu'il ressemble!
Et puis, il est constant qu'Asmodée prend diverses formes pour apparaître aux hommes; l'ange Gabriel le lia dans une caverne au bord du Nil, où le malheureux démon demeura longtemps. Car il s'y trouvait encore en 1707, quand un orfèvre de Rouen, nommé Paul Lucas, remontant le Nil pour aller au Faïoum, le vit et lui parla, comme il l'assure lui-même dans la relation de son voyage qui fut publié en 1719 et forme trois volumes in-12, avec cartes et figures. Peu de faits sont mieux attestés. Toutefois ce point ne laisse pas d'être embarrassant. Car il est certain, d'autre part, qu'Asmodée était en personne à Loudun le 29 mai 1624; il écrivit à cette date, sur le registre de l'église de Sainte-Croix, une déclaration par laquelle il s'engageait à tourmenter madame de Belciel, qu'il tourmenta en effet. La pièce est conservée à la Bibliothèque nationale, dans le département des manuscrits, où chacun peut la voir. Il est également certain qu'en 1635, dans la même ville de Loudun, il posséda soeur Agnès, qui fut prise de convulsions en présence du duc d'Orléans. Elle refusa de baiser le ciboire et se tordit sur elle-même au point que ses pieds touchaient sa tête et qu'elle formait parfaitement une roue. Cependant, elle proférait d'horribles blasphèmes. À cette époque, Asmodée comparut devant l'évêque de Poitiers et, puisque Paul Lucas le retrouva en Égypte soixante-douze ans plus tard, il faudrait croire que ce diable sortait quand il voulait de sa caverne et que l'ange Gabriel ne l'avait pas bien attaché.
Au reste, n'oublions pas que saint Augustin explique la manière dont les démons peuvent être liés ou déliés. Ces termes signifient, selon lui, qu'ils perdent ou recouvrent la liberté de nuire aux hommes. _Alligatio diaboli est non permitti_, etc., etc.
Après l'édit de Colbert, qui fit défense aux diables de tourmenter les dames, Asmodée ne parut plus en France qu'en la compagnie de l'excellent Le Sage, l'auteur de _Gil Blas_. Il y perdit sa théologie, mais il y devint homme d'esprit. Il faisait encore un assez vilain métier; du moins le faisait-il gaiement. Voici comment il s'explique sur sa profession:
Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec leurs servantes et des filles mal dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes nouvelles de France... Je suis le démon de la luxure, ou, pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon.
L'épreuve imposée aux jeunes époux, Sara et Tobie, a été réduite par M. Maurice Bouchor de trois nuits à une seule, en considération de l'art du théâtre qui veut que les circonstances soient resserrées dans un petit espace de temps. Avec notre poète, Asmodée se pique de littérature, et il est tout imbu des idées de notre cher maître Francisque Sarcey sur «la scène à faire» et sur «l'art des préparations».
Invisible à Sara comme à Tobie, il entre avec eux dans la chambre nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public en ces termes:
Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scène à faire. Prendrai-je ces amants dans mes rêts ténébreux? Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!... Dieu même, là-dessus, pense des choses vagues; Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues. Mais tout cela, messieurs, j'ai dû vous le narrer, Puisque l'art du théâtre est l'art de préparer.
Je supplie mon cher maître Sarcey de considérer qu'il y a là, ce qu'on appelle, une situation. Asmodée aime Sara; il l'aime «luxurieusement», c'est le poète qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur son rival, tant que celui-ci prie Dieu à genoux. Pour le vaincre il est obligé de le rendre sensible à la beauté de Sara et cette sensibilité, qu'il a lui-même inspirée, lui cause dès qu'elle se montre une douleur cuisante. Ce qui est charmant dans cette scène comme l'a traitée M. Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces deux chastes enfants.
Cela est d'une grâce singulière et d'une suave fantaisie. L'autre nuit, en quittant le petit théâtre du passage Vivienne, l'âme enivrée de cette poésie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes, charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages de rêve que donnèrent pour décors à ces poupées augustes les peintres Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente d'avoir entendu des vers dits par des poètes (car ce sont de vrais poètes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin, je songeais à la belle scène des noces de ces deux pieux époux, qui semblent, dans l'ancienne loi, l'image des époux chrétiens. Et tout à coup l'histoire des deux «amants d'Auvergne» me revint en mémoire. Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte à peu de chose près comme elle est dans Grégoire de Tours, qui l'a prise sans doute à quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est tirée, comme on verra, d'une autre source.
HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE
En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et tournée contre le mur, pleurait amèrement.
Il lui demanda:
--De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?
Et, comme elle se taisait, il ajouta:
--Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement le sujet de tes plaintes.
Alors elle se retourna vers lui.
--Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais pas assez de larmes pour répandre la douleur immense qui remplit mon coeur. J'avais résolu de garder toute pure cette faible chair et d'offrir ma virginité à Jésus-Christ. Malheur à moi, qu'il a tellement abandonnée que je ne puis accomplir ce que je désirais! Ô jour que je n'aurais jamais dû voir! Voici que, divorcée d'avec l'époux céleste qui me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'épouse d'un homme mortel, et que cette tête, qui devait être couronnée de roses immortelles, est ornée ou plutôt flétrie de ces roses déjà effeuillées! Hélas! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revêtir l'étole de pureté, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier? Ô heureuse! si j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de lait! et si les baisers de mes douces nourrices eussent été déposés sur mon cercueil! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui furent percées de clous pour le salut du monde.
Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amèrement.
Le jeune homme lui répondit avec douceur:
--Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes, n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens qu'un fils. Ils ont voulu nous unir pour perpétuer leur famille, de peur qu'après leur mort un étranger ne vînt à hériter de leurs biens.
Mais Scolastica lui dit:
--Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et cette vie même n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort? Seuls ceux-là vivent qui, dans la béatitude éternelle, boivent la lumière et goûtent la joie angélique de posséder Dieu.
En ce moment, touché par la grâce, Injuriosus s'écria:
--Ô douces et claires paroles! La lumière de la vie éternelle brille à mes yeux! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai chaste auprès de toi.
À demi rassurée et souriant déjà dans les larmes:
--Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un homme d'accorder une pareille chose à une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été promise par mon époux et seigneur Jésus-Christ.
Alors, armé du signe de la croix, il dit:
--Je ferai ce que tu désires.
Et, s'étant donné la main, ils s'endormirent.
Et par la suite ils partagèrent le même lit dans une incomparable chasteté.
Après dix années d'épreuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du temps, elle fut portée dans la basilique en habits de fête et le visage découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouillé près d'elle, Injuriosus prononça à haute voix ces paroles:
--Je te rends grâce, Seigneur Jésus, de ce que tu m'as donné la force de garder intact ton trésor.
À ces mots, la morte se souleva de son lit funèbre, sourit et murmura doucement:
--Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas?
Puis elle se rendormit du sommeil éternel.
Injuriosus la suivit de près dans la mort. On l'ensevelit non loin d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La première nuit qu'il y reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale, enlaça les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre par des chaînes de roses. Connaissant à ce signe la sainteté du bienheureux Injuriosus et de la bienheureuse Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces sépultures à la vénération des fidèles. Mais il y avait encore des païens dans cette province évangélisée par les saints Allire et Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus, vénérait les fontaines des Nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chêne et gardait à son foyer des petites figures d'argile représentant le soleil et les déesses Mères.
À demi caché dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des poèmes. Il composait des églogues et des élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour ingénieux et dans lesquels il introduisait les vers des anciens chaque fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visité avec la foule la sépulture des époux chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les deux tombes. Et, comme il était pieux à sa manière, il y reconnut un signe céleste. Mais il attribua le prodige à ses dieux et il ne douta pas que le rosier n'eût fleuri par la volonté d'Éros.
«La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent: Aimez, vous qui vivez. Ce prodige nous enseigne à goûter les joies de la vie, tandis qu'il en est temps encore.»
Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur ce sujet une élégie que j'ai retrouvée par le plus grand des hasards dans la bibliothèque publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe siècle, cotée: fonds Michel Chasles, Fn., 7439, 17-9 _bis_. Le précieux feuillet, qui avait échappé jusqu'ici à l'attention des savants, ne compte pas moins de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mérovingienne assez lisible, qui doit dater du VIIe siècle. Le texte commence par ce vers:
_Nunc piget; et quæris, quod non aut ista voluntas, Tunc fuit..._
et finit par celui-ci:
_Stringamus moesti carminis obsequio._
Je ne manquerai pas de publier le texte complet dès que j'en aurai achevé la lecture. Et je ne doute point que M. Léopold Delisle ne se charge de présenter lui-même cet inestimable document à l'Académie des inscriptions.
JOSÉPHIN PÉLADAN[34]
[Note 34: _La Victoire du mari_, avec commémoration de Jules Barbey d'Aurevilly. (Ethopée VI de la décadence latine.)]
M. Joséphin Péladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de «pentaculer l'arcane de l'amour suprême». Le mage, selon la définition de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain des corps, des âmes et des esprits. Cette définition n'est pas pour m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté, familièrement, en toute franchise, selon les privilèges que confère le commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire une vive jalousie.
Ce doit être bien amusant d'être mage. On commande à la nature et l'on flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est déjà une joie que de rêver ces merveilles. Je suis persuadé que M. Joséphin Péladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux. Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement regrettable qu'il ait contracté pendant son sommeil un mépris trop hautain de la réalité vulgaire. Les sociétés humaines lui inspirent un insurmontable dégoût. Il ne conçoit pas, par exemple, qu'on puisse s'intéresser à la sûreté et à la gloire de la patrie.
Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse sincère. Ce dédain des soins imposés par la nature même des choses, ce détachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir, ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune littérature. Nos raffinés trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspiré le plus de bêtises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus accessible aux imbéciles. Mais dans une âme affinée, cette religion se prête à toutes les délicatesses et s'accommode même d'une pointe de dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent à aimer la patrie comme elle veut être aimée, et ils s'apercevront bientôt qu'on peut mettre dans cet amour toutes les subtilités de l'esthétique moderne. M. Joséphin Péladan nous parle avec admiration des vieux Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre catholique qui s'endormit dans la mort «en pensant à sa ville». Ces grands Italiens, poètes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient tous dans cette pensée. C'est une image de l'âme italienne au moyen âge que ce bon saint François, à sa dernière heure, bénissant sa ville d'Assise. Et pourtant c'étaient des hommes subtils. Non, il n'est pas digne du talent de M. Joséphin Péladan de croire que le patriotisme doit être laissé au vulgaire comme un reste de barbarie.
Il n'est peut-être pas non plus très sage de maudire la démocratie, et c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle école. M. Joséphin Péladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents pour rejeter ce qu'il appelle «la charognerie égalitaire inaugurée en 1789».
Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'être coudoyé par la foule. Il en veut au vulgaire d'être vulgaire, ce qui pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il point que son orgueil l'abaisse à de pitoyables puérilités? Que lui sert d'insulter au prodigieux effort des sociétés modernes qui essayent depuis cent ans, avec un génie et des succès divers, de s'organiser d'une manière équitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du passé. Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inéluctable et de grand. Ce moyen âge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire exclusivement, ce magnifique XIIIe siècle, qu'a-t-il donc accompli, sinon ce que nous entreprenons nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire la meilleure organisation possible de la société? Son oeuvre a duré quelques centaines d'années pendant lesquelles la vie a été sinon heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec respect de ce monde féodal qui s'est épanoui majestueusement comme le chêne royal de Vincennes. La maison avait été bâtie à grand labeur. C'était une haute maison à créneaux, flanquée de tours. Nos pères y vivaient; mais un jour elle s'est écroulée épouvantablement. Il fallait bien en construire une autre. Il fallait bien gâcher du plâtre en dépit des dégoûtés. C'est ce qu'on a fait. L'édifice n'est pas, sans doute, d'une symétrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le trouve, pour mon goût, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le grand point. L'autre était-il donc parfait? Je crois que son grand mérite à vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste que de vivre par l'imagination dans le passé; mais il faut bien se dire que le charme du passé n'est que dans nos rêves et qu'en réalité le temps jadis, dont nous respirons délicieusement la poésie, avait dans sa nouveauté ce goût banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles s'écoule la vie humaine. Je crois que M. Joséphin Péladan, dans ses haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste. Il est vrai qu'il a une politique qui est précisément celle de Grégoire VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent théocrate soutient encore que la pierre a donné le diadème à Pierre, qui l'a donné à Rodolphe. _Petra dedit Petro_, etc. Mais M. Joséphin Péladan ne considère point assez que Grégoire VII n'a pas réussi et qu'il est mort.
M. Péladan affirme «que la pensée catholique est la seule qui ne soit pas une bourde stérile». Il est catholique à la manière de Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice éloquente consacrée à la mémoire de celui qu'il vénérait comme un aïeul et comme un maître, il reproche très âprement à l'archevêque de Paris de n'avoir pas suivi avec tout son clergé le cercueil de l'auteur des _Diaboliques_. Il érige ce vieux Barbey en père de l'Église et le tient pour le dernier confesseur de la foi. C'est là une opinion singulière et pleine de fantaisie.
Le hasard m'a mis entre les mains un numéro récent d'une Revue dirigée par les R. P. jésuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je m'y vis fort malmené. Les petits pères m'ont traité sans douceur, tout comme ils traitent le Père Gratry et le Père Lacordaire. Je trouvai là un article où Barbey d'Aurevilly était au contraire fort ménagé. On lui tenait compte très largement d'avoir professé dans plusieurs articles le catholicisme le plus romain et insulté M. Ernest Renan, ce qui est oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa légèreté, son étourderie et son peu de catéchisme. On voit que les petits pères ne pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Péladan. Je n'hésite pas à dire que ce sont les petits pères qui ont raison. Barbey d'Aurevilly fut un catholique très compromettant. M. Joséphin Péladan est plus dangereux encore pour ceux qu'il défend. Peut-être blasphème-t-il moins que le vieux docteur des _Diaboliques_, car le blasphème était pour celui-là l'acte de foi par excellence. Mais il est encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le goût du péché. Ajoutez à cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mêle constamment le grimoire à l'Évangile, qu'il est hanté par l'idée de l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincèrement mériter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin le sens commun n'est pour un artiste qu'un mérite secondaire, et M. Joséphin Péladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent.
Avec d'effroyables défauts et un tapage insupportable de style, il est écrivain de race et maître de sa phrase. Il a le mouvement et la couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa rage de fabriquer des verbes comme _luner_, _rener_, _ceinturer_, et l'on rencontrera çà et là, dans son nouveau livre, des pages d'une poésie magnifique.
Je me garderai bien de raconter ce livre. C'est une sorte de poème magique dont les épisodes sembleraient absurdes s'ils étaient exposés froidement et si le merveilleux du style ne soutenait plus le merveilleux du sujet. Il s'agit de deux époux, Adar, jeune mage comme M. Péladan lui-même, «saturnien vénusé», et une enfant trouvée élevée par un prêtre romain, la merveilleuse Izel, en qui la nature atteint les finesses de la statuaire florentine. Ce couple exquis promène son ardente lune de miel à Bayreuth dans une des saisons théâtrales consacrées à Wagner et que M. Péladan compare à la trêve de Dieu qu'inventa la charité catholique au moyen âge. Là, le désir d'Izel et d'Adar, exalté par le mysticisme sensuel du duo de _Tristan et Yseult_, se déchaîne comme un mal divin, éclate en crises nerveuses, devient un nirvana d'amour, un érotisme bouddhique, une euthanésie. Toute cette partie du livre est d'un sensualisme mystique dont le caractère est suffisamment exprimé par une sorte d'hymne d'une poésie étrange et profonde, qui célèbre chrétiennement la réhabilitation de la chair. Je citerai le morceau, non point dans son entier, mais en supprimant quelques formes trop particulières à la langue de M. Joséphin Péladan et qui eussent embarrassé des lecteurs mal préparés. Car les mages ont cela de terrible que leurs oeuvres sont ésotériques et ne veulent être comprises que des initiés.
Voici ces stances en prose:
Ô chair calomniée, chair admirable et triste, étroite compagnonne de notre coeur dolent, dolente comme lui--plus que lui pitoyable, ô toi qui pourriras.
Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure, glorieux est ce jour, féconde cette heure....
Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit...
Ce sont les mains qui peinent et qui prient.
Ce sont les pieds qui montent.
Tu m'as fait malheureuse, Dieu juste, fais-moi grande: le Beau pour moi, c'est le Salut.
C'est affaire à M. Péladan d'accorder la glorification de la chair avec la doctrine chrétienne qu'il professe. Je n'ai qu'à signaler l'élégante mélancolie de cette prose d'artiste et de poète.