La vie littéraire. Troisième série
Chapter 14
Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus, Un frère, des amis garderont ma mémoire. Mais toi, tu gémiras; tu ne voudras pas croire Que l'Océan sans bords, dans l'éternel reflux, Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche, Tu veillas si longtemps..................... ............................................ Surtout (je te connais) que devant toi personne N'outrage ma mémoire! ou bien levant ton bras Pour porter témoignage, alors tu défendras Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne Défend son lionceau. Déjà, déjà je vois Éclater ton regard, j'entends trembler ta voix. Et le sein soulevé, pleurante et tout émue, Tu rediras s'il fut envieux ou méchant; Du pauvre, hôte des dieux, s'il détourna la vue; S'il fut un ami sûr; si jamais, le sachant, Il commit l'injustice ou trahit sa parole; Si l'avide et grossier Mammon fut son idole. Toi qui me vis de près diras ce que je fus, Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus.
N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadencée comme la joie? Pour donner quelque idée du talent poétique de Clair Tisseur, je citerai un de ces tableaux de nature provençale tracés avec une sécheresse élégante et fine: un poème sur la naissance de la «cigale», de la cigale, que, par malheur, de ce côté de la Loire nous confondons volontiers avec la sauterelle, mais dont le chant infatigable est également cher à l'antique Méléagre et à notre Paul Arène.
La cigale encor tendre, engourdie, étonnée De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil S'éveiller faiblement sous le rayon vermeil. L'élytre, diaphane et de réseaux veinée,
Tout humide à ses flancs est collée; et des grains D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles, Comme si l'on voyait le sang à travers elles, Fluide s'épancher en canaux purpurins.
Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces, Aura durci son aile et desséché ses flancs: Le virtuose noir fait, sous les cieux brûlants, De cymbales de fer retentir les espaces.
Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie, quelles richesses, quels honneurs valent la poésie et les arts[30]?
[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connaît à Lyon ses _vieilleries lyonnaises_. Mais je n'ai voulu, dans cette esquisse, indiquer que le poète.]
RÊVERIES ASTRONOMIQUES[31]
[Note 31: Camille Flammarion, _Uranie_. Illustrations de Bieler, Gambard et Myrbach (collection Guillaume, in-8°).]
M. Camille Flammarion, qui s'est voué tout entier à l'astronomie, a toutes les qualités imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en scène ni le coup de théâtre. Il ne néglige rien pour nous rendre le ciel intéressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son livre, dédié à la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de poème de la science, où la philosophie se mêle à l'astronomie. On me croira peut-être si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est moins sûre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalité bienheureuse. À l'en croire, notre âme, après la mort, volera d'astre en astre et goûtera sans fin la volupté d'aimer et de connaître; nous serons des papillons méditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il faut pour être tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour être curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et propres à nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir. J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation de la vie future. Il y a quelques années, je fus appelé auprès d'une vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande où elle avait vécu pendant quatre-vingt-dix ans.
Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait à aller voir, comme disait la comtesse de P..., si Dieu gagne à être connu. Je trouvai à son chevet une religieuse qui était la plus tranquille et la plus simple créature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'être conservée dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de beaucoup que je lui inspirasse les mêmes sentiments.
M'ayant vu plusieurs fois occupé à lire et à écrire, elle me prit pour un savant et, comme elle était une sainte, elle me laissa voir toute la pitié que je lui inspirais. Un jour même, elle s'en expliqua avec moi. Car elle parlait volontiers et toujours gaiement:
--Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres?
--Ma soeur, lui répondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours.
Et il était vrai qu'alors j'amusais mes rêveries avec des silex taillés et des bois de renne couverts de figures d'animaux.
En entendant cette réponse, ma religieuse tout debout et toute petite, les mains dans ses manches, entêtée et douce, sourit:
--Vous n'espérez donc pas aller au ciel? me dit-elle. À quoi bon étudier en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres.
Cette excellente créature ne songeait point que ce serait là nous rendre un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de l'univers, nous tomberions aussitôt dans un incurable ennui. M. Camille Flammarion ménage mieux notre curiosité; il nous promet, pour occuper notre éternité, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome, est un observatoire indestructible et merveilleusement outillé.
Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer. C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à leur faire.
L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie. Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des gouttes de boue.
Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène, l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or, l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale l'universalité du mal et de la mort.
La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus, Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants, lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable.
Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance; ce n'en est pas moins un désastre[32].
[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement dans l'_Annuaire des longitudes_ pour 1891, que ces astéroïdes n'ont jamais été réunis.]
Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent, avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés, vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils, nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours, épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses.
Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de si tôt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand, dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachés à la planète Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous garder. Je crois que notre destinée est liée à la sienne. Ses travaux seront les nôtres et tout ce qui est en elle travaillera éternellement. Luther était un mauvais physicien quand il enviait les morts parce qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup à faire: ils préparent la vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortège vers la constellation d'Hercule, où nous arriverons dans quelques milliards de siècles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous servirons de matière à un nouvel univers, qui sera peut-être meilleur que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car être c'est finir, et tout est mouvement, tout s'écoule et passe. Nous referons indéfiniment la création. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui n'existe plus depuis dix mille ans nous apparaît encore. Il est mort laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui.
Voilà qui donne une idée accablante des distances sidérales. Mais chaque fois que nous admirons l'immensité des cieux, il faut admirer en même temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dépend. Par lui-même, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il était réduit tout à coup aux dimensions d'une tête d'épingle, il nous serait impossible de nous en apercevoir. Et, dans cette hypothèse, comme l'idée de temps est dépendante de l'idée d'espace, tous les soleils de la Voie lactée et des nébuleuses s'éteindraient aussi vite qu'une étincelle de cigarette, sans que, pour les générations innombrables des vivants, les travaux et les jours, les joies, les douleurs fussent abrégés d'une seconde.
Le temps et l'espace n'existent pas. La matière n'existe pas non plus. Ce que nous nommons ainsi est précisément ce que nous ne connaissons pas, l'obstacle où se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une réalité: la pensée. C'est elle qui crée le monde. Et si elle n'avait pas pesé et nommé Sirius, Sirius n'existerait pas.
Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous étreint. Il a grandi terriblement depuis deux siècles. L'astronomie physique ne nous a rien révélé de la réalité objective des choses; mais elle a changé toutes nos illusions, c'est-à-dire notre âme même. En cela elle a opéré une telle révolution dans l'idéal des hommes, qu'il est impossible que les vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations.
C'en est fait du rêve de nos pères! Les hommes du moyen âge, un saint Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel à peu près comme une grande horloge. Pour eux, une simple voûte semée de clous d'or les séparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le ciel, composaient tout leur univers. Les échafauds à trois étages sur lesquels on jouait les mystères en donnaient une image sensible. En bas, les diables rouges et noirs; au centre, la terre, séjour de l'Église militante; au-dessus, Dieu le père dans sa gloire. Un escalier permettait aux anges de franchir les étages, et c'était un va-et-vient continuel de la terre aux cieux.
Les figures savantes des astrologues étaient presque aussi naïves. On y voyait l'intérieur de la terre avec cette inscription «_Inferi_» et tout autour de la terre des cercles marquant la sphère des éléments, les sept sphères des planètes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel s'étendaient le neuvième ciel où quelques-uns avaient été ravis, le _Primum mobile_ et le _Coelum empyreum_, séjour des bienheureux. Au XVIe siècle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et même au XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des découvertes de Galilée. Tout à coup, le _Coelum empyreum_ s'est effondré. La terre s'est vue jetée comme un grain de poussière dans l'espace, ignorée, perdue. C'est le plus grand événement de toute l'histoire de la pensée humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux et nous ne pouvons pas encore en découvrir toutes les conséquences. J'ai connu, étant enfant, le dernier défenseur de la vieille cosmogonie sacrée. C'était un prêtre nommé Mathalène, qui ressemblait de visage à M. Littré. Il était géomètre et avait écrit un livre pour démontrer par le calcul que les étoiles tournent autour de la terre immobile et que le soleil n'a en réalité que le double de son diamètre apparent. Ce livre ayant été imprimé vers 1840, l'abbé Mathalène fut désapprouvé par ses supérieurs. Il résista et finalement fut interdit. Je l'ai connu très vieux et très pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne concevant pas que l'Église l'eût frappé pour avoir combattu Galilée qu'elle avait condamné.
M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33]
[Note 33: Légende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice Bouchor. Pièce représentée par les marionnettes du Petit-Théâtre.]
Après avoir joué du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du Molière, les marionnettes de la rue Vivienne ont demandé à M. Maurice Bouchor de mettre pour elles sur la scène la vieille histoire de Tobie. Les poupées poètes furent bien inspirées quand elles eurent ce désir. _Tobie_ est un conte charmant qui rappelle à la fois l'_Odyssée_ et les _Mille et une Nuits_. Cette fleur tardive de l'imagination juive, éclose au IIIe siècle avant Jésus-Christ, est d'une grâce fine et d'un parfum délicat. L'esprit du conteur est un peu étroit, mais si pur! Ce bon juif ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali.
Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel, Edna, la douce Sara et Gabelus lui-même sont tous issus de Jacob et de Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides, innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui protège la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif à Ninive, ensevelit les morts et médite l'Écriture. Il loue le Seigneur qui l'a éprouvé en lui ôtant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilité les moeurs des patriarches. Ayant demandé à Dieu de mourir, il veut laisser ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prêté, sur reçu, _sub chirographo_, une somme de dix talents d'argent à un parent pauvre nommé Gabelus ou Gabaël, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, à Ragès de Médie, où habite le débiteur devenu solvable, et qui, selon toute apparence, s'est enrichi chez les Mèdes.
L'enfant obéissant part sous la conduite de Raphaël, un des sept anges qui présentent au Dieu saint les prières des saints, et qui, pour accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de Nephtali, _juvenem splendiduum_. Tobie et son guide céleste parviennent heureusement à Ragès et reçoivent de Gabelus les dix talents d'argent. Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrèrent, échoué sur le rivage, un gros poisson que dom Calmet croit être un brochet et auquel ils arrachèrent le foie, qui possédait des vertus surprenantes. Puis, songeant qu'il avait des parents à Ecbatane, le jeune Tobie résolut d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez les Mèdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et l'ange entrèrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que Sara était belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois mariée, Sara était vierge, et elle craignait de le rester toujours, car le démon Asmodée, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle fût possédée par un homme, et il étranglait ses maris à mesure qu'ils s'approchaient d'elle. Il en avait déjà tué sept. La jeune fille en concevait un douloureux étonnement. Et elle baissait la tête quand les servantes de la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de suffoquer (_quod suffocaret_) ses maris, et même l'accablaient de coups, en lui criant: «Va donc les rejoindre, tes époux, sous la terre!»
Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand abattement, et il parla en ces termes à l'ange son compagnon:
«J'ai entendu dire que cette jeune fille a été donnée à sept hommes et qu'ils ont tous péri dans la chambre nuptiale.
Maintenant donc je suis fils unique de mon père, et je crains qu'en entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un démon l'aime et ne fait du mal qu'à ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains que je ne meure.»
Mais Raphaël le rassura.
«Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manière qu'ils bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent qu'à satisfaire leurs désirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-là sont au pouvoir du démon. Mais pour toi, Tobie, après que tu auras épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en continence pendant trois jours et ne pense à autre chose qu'à prier Dieu avec elle.»
Il enseigna ensuite au fiancé craintif qu'en brûlant sur de la braise le foie du poisson qu'ils avaient ramassé sur la berge du Tigre, il ferait fuir le jaloux Asmodée.
Tobie rassuré épousa Sara. Enfermé avec elle dans la chambre nuptiale, il lui souvint des conseils de l'ange.
«Sara, dit-il, lève-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et après-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir à Dieu, car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier comme les païens qui ne connaissent point Dieu.»
Vaincu par la vertu de la prière et par l'odeur du foie grillé, le démon s'enfuit, laissant les époux en paix, et le lendemain matin Tobie se montra à Raguel, étonné, qui pendant la nuit avait creusé une huitième fosse dans son jardin, car c'était un homme prudent et soumis à la volonté divine.
Tobie emmena Sara, sa femme, à Ninive. Ce qui restait du foie du poisson rendit la vue au vieux Tobie.
Le bon juif qui écrivit cette histoire suivait un roman babylonien, d'une prodigieuse antiquité, que des savants allemands ont à peu près restitué. On y voit un petit être blanc, qui n'est autre que l'âme d'un mort, accompagnant dans un voyage long et périlleux l'homme qui lui a rendu les devoirs de la sépulture. Il est convenu que le vivant et le mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant à faire partie de ce gain, le partage devient délicat. Comment les voyageurs y procédèrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette aventure babylonienne n'a point terminé son récit. J'ignore si c'est comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte chaldéen manque tout à coup.
Ce conte enfantin et vénérable, M. Maurice Bouchor l'a dialogué et mis en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicité heureuse, un beau naturel, et a fait un mélange unique d'enthousiasme et de bouffonnerie. Son poème nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est, et c'est délicieux. Le poète passe de la joyeuseté grasse au lyrisme sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous émerveille et nous étourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais.
Comment a-t-il pu mêler ainsi la poésie biblique à l'humour d'un rimeur qui dîne gaiement? Je ne sais et ne saurai jamais au fond de quelle bouteille le poète a trouvé cette mixture prodigieuse de sagesse et de folie, je ne saurai jamais dans quel rêve il a entendu ce concert inouï de harpes, de psaltérions et de casseroles. Je sais seulement qu'on rit et puis qu'on est ému, et qu'on rit encore et qu'on est ému encore.
Toutes les fois que M. Maurice Bouchor fait parler l'archange, on croit entendre l'âme grave et pure de l'antique Israël. Au jeune Tobie qui demande s'il peut aimer, selon la loi, la vierge Sara, issue, comme lui de Nephtali, Raphaël répond:
.....Cet amour est permis. Mais, ô candide enfant, si l'Éternel a mis Dans l'âme et dans le corps des vierges tant de grâce, Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe. Vous devez--et l'amour rend bien doux ce devoir-- Perpétuer la race élue, afin de voir Vos filles et vos fils, conçus parmi la joie, Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie. Il faut que sur la bouche en fleur des épousés La prière du soir chante avec les baisers. Enfant, le mariage est une sainte chose. Afin que le regard de l'Éternel se pose Avec tranquillité sur l'épouse et l'époux, Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous.
Même gravité douce dans les conseils que Raphaël donne aux époux en vue de cette nuit nuptiale qui fut pour sept époux une nuit éternelle:
Passez en prières ferventes La nuit qui va venir, nuit pleine d'épouvantes; Que les subtils parfums, les musiques de l'air Ne vous entraînent pas aux oeuvres de la chair; Et l'ange du Seigneur, pour vous tirant son glaive Dont vous ne verrez point les spirales de feu, Chassera l'être impur et rendra gloire à Dieu.
Quant au jaloux Asmodée, M. Maurice Bouchor ne l'a point pris au sérieux. Il en a fait un personnage absolument ridicule, alléguant que la Bible elle-même prêtait un rôle assez comique au démon amoureux qui, dans cette histoire, est quelque chose comme le chien du jardinier. Il est à propos de rappeler que _Tobie_ n'est point un livre canonique. D'ailleurs, le poète a pris beaucoup de libertés à l'endroit d'Asmodée. Faute d'avoir dans sa troupe deux lecteurs capables de dire les deux rôles d'Asmodée et du poisson--car le poisson parle--il imagina que le poisson n'était autre qu'Asmodée lui-même. Ce n'est pas la première fois au théâtre qu'une nécessité de ce genre produit une beauté qu'on attribue au libre génie du poète. Et si M. Maurice Bouchor, qui est la candeur même, n'avait pas donné ses raisons, j'aurais attribué cette identification à sa sagesse profonde.