La vie littéraire. Troisième série
Chapter 16
Après la saison de Bayreuth, Adar et Izel vont chercher à Nuremberg les impressions du passé. Là, dans cette ville où le temps semble s'être arrêté et qui montre intactes les formes de la vie familière et bizarre des aïeux, l'attitude d'Izel n'exprime plus l'idéalisme voluptueux. Le pur bronze florentin se déhanche comme ces figurines de dinanderie du XVe siècle, qui, dans leur ingénuité contournée, font la joie des amateurs. Une nuit, au clair de lune, comme il rêvait à sa fenêtre, le docteur Sexthental a vu sur un mur l'ombre d'un joli bas de jambe, pendant qu'Izel remettait sa jarretière. Il n'y a pas grand mal si l'on considère seulement l'âge et la figure du docteur, qui s'est desséché dans les bouquins. Mais ce qui donne à l'aventure une gravité singulière, c'est que Meister Sexthental est un mage très puissant qui, maître des éléments, peut à son gré quitter son corps visible et traverser «en corps astral» les murs les plus épais. Or, l'ombre d'un pied sur le mur l'a embrasé d'amour. Comme incube il satisfera sa passion. On sait qu'une femme ne peut pas se défendre d'un incube. Izel succombe dans des bras invisibles. Désormais l'infâme docteur Sexthenthal est entre elle et cet Adar qu'elle aimait si éperdument. Je ne vous dirai pas comment Adar trouve dans les sciences magiques le moyen de tuer l'incube aux pieds d'Izel. Ayant ainsi vengé son honneur, il croit avoir reconquis sa femme. Mais l'occulte le possède tout entier. Penché sans cesse sur ses fourneaux, il s'abîme dans des recherches sans nom; la soif de connaître le dévore. Izel délaissée se détache de lui. Étranger à tout ce qui l'entoure, il poursuit l'oeuvre, quand tout à coup il apprend qu'Izel, lasse de sa solitude et de son abandon, est prête à se donner à un amant dont elle est adorée. Cette fois Adar se réveille. Il renonce à la science pour retourner à l'amour. Il va s'efforcer de reconquérir Izel, tandis qu'il en est temps encore.
Il invoque une dernière fois les esprits de l'air, que son art tenait asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident à regagner cette épouse qu'il a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il vient surprendre comme un amant furtif.
Je transcris cette magnifique invocation presque tout entière. La page est presque sans tache:
Ô nature, mère indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils prodigue et las.
J'ai voulu déchirer les voiles que tu mets sur la douleur de vivre, et je me suis blessé, au mystère... Oedipe, à mi-chemin de deviner l'énigme, jeune Faust, qui regrette déjà la vie simple et du coeur, j'arrive repentant, réconcilié, ô menteuse si douce!
Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse. Vous, forces sidérales qui m'avez obéi, Ariels, mes hérauts, je viens vous délivrer. J'abdique le pentacle auguste du macrocosme; ma double étoile est éclipsée; vous êtes libres, gnomes, sylphes, ondins et salamandres.
Une dernière fois, servez celui qui vous libère, Elémentals, larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un verbe encore!
Sylphes nocturnes, phalènes du désir, agacez-la du velours de vos ailes, celle qui va venir...
Rosée de minuit, humidité des fleurs, susurrement de l'eau, fluence du nuage et buée de la lune! Ô douce pollution de la nature en rêve, baptise de désir celle qui va venir!
Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au monde magique? «Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormante et des bosquets... et vous, petits êtres qui au clair de lune tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amère et que la brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les champignons... lorsque je vous aurai ordonné de faire un peu de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes, je briserai ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux.»
Ces livres de M. Joséphin Péladan, il faut les prendre pour ce qu'ils sont, des féeries sans raison, mais pleines de poésie. Ces féeries sembleront parfois bien compliquées; elles manquent de naïveté, de candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est éloquent et somptueux à l'excès. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes.
SUR JEANNE D'ARC[35]
I
[Note 35: Ceci fut écrit à propos des représentations du drame de M. Jules Barbier sur le théâtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph Fabre nous a donné un «mystère» de Jeanne, plus vrai et plus touchant.]
Il y a de la piété dans le sentiment qui attire chaque soir les spectateurs, j'allais dire les fidèles, au théâtre où se joue le mystère de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pensée populaire, Jeanne devient peu à peu la sainte et la patronne de la France. Une douce religion nous fait communier en elle; le récit de ses miracles et de sa passion est un évangile auquel nous croyons tous. Ses vertus sont sur nous.
Elle est l'exemple, la consolation et l'espérance. Divisés comme nous le sommes d'opinions et de croyances, nous nous réconcilions en elle. Elle nous réunit sous cette bannière qui conduisit ensemble à la victoire les chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne créature achève d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle signifie union et fraternité.
La candeur de sa foi chrétienne touche ceux de nous qui sont restés catholiques sincères, tandis que son indépendance en face des théologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des Écritures. Car il est à peine exagéré de dire qu'elle est à la fois la dernière mystique et la première réformée, et qu'elle tend une main, dans le passé, à saint François d'Assise et l'autre main, dans l'avenir, à Luther.
Et par-dessus tout elle était simple; elle resta toujours si près de la nature que ceux qui ne croient qu'à la nature sourient à cette fleur des champs, à cette fraîche tige sauvage et parfumée, en sorte qu'elle fait encore les délices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux apparences et craignent que tout ne soit illusion.
La loyauté avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de ceux-là, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle vécut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chère à tous indistinctement. Étant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans la victoire, elle aima les humbles comme des frères; par là, elle nous est douce et sacrée. Noire démocratie moderne ne peut que vénérer la mémoire de celle qui a dit: «J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents.» _Dicens quod erat misa pro consolations pauperum et indigentium._
Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants qui la rendent aimable à tous; elle était guerrière et elle était douce; elle était illuminée et elle était sensée; c'était une fille du peuple et c'était un bon chevalier; dans cette sainte féerie qui est son histoire, la bergère se change en un beau saint Michel. Comme Jésus et saint François d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la terre, elle apporte au monde le rêve de l'innocence supérieure au mal et de la justice triomphante. Elle est la préférée des croyants et des simples, des artistes épris de symboles, des délicats, qui recherchent la forme achevée et parfaite.
Voilà ce que sent confusément la foule qui écoute chaque soir le drame de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystère; je crois que le mot est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'était peut-être pas le poète qu'il fallait pour écrire le mystère de Jeanne d'Arc. Pour ma part, j'y aurais voulu plus de naïveté, plus de candeur, un art plus religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, trempé dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rêvais, sur un dessin un peu grêle à force de pureté, toutes les richesses d'un trésor d'église. Je rêvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes célestes. Je rêvais des saintes qui fussent des dames, et des anges jouant du luth et tout à fait dans le goût de ce XVe siècle dont l'art fait songer à une forêt qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne rêvais-je pas?... J'aurais aimé surtout à voir Jeanne sous l'arbre des Fées. C'était un hêtre, j'y ai bien souvent pensé, un hêtre merveilleux, qui répandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fées ou l'arbre des Dames, car les fées étaient des dames aussi bien que les saintes; mais des dames voluptueusement parées et ne portant pas comme madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux porter des chapeaux de fleurs. Or, ce hêtre était très vieux, très beau et très vénérable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames, l'arbre charminé[36], l'arbre fée de Bourlemont et le beau Mai. Comme les divinités grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il inspirait beaucoup de pensées. Il s'élevait près d'une fontaine qu'on nommait la fontaine des Groseilliers et où, jadis, les fées s'étaient baignées, et une vertu était restée aux eaux de cette fontaine: ceux qui en buvaient étaient guéris de la fièvre. C'est pourquoi on la nommait aussi la bonne fontaine Aux-Fées-Notre-Seigneur, vocable ingénieux et doux, qui plaçait sous la protection de Jésus les petites personnes surnaturelles que ses apôtres avaient si rudement poursuivies sans pouvoir les chasser de leurs forêts et de leurs sources natales. Non loin de la source et de l'arbre, cachée sous un coudrier, une mandragore chantait. Toutes les magies rustiques étaient réunies dans ce petit coin de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les feuilles et les fleurs.
[Note 36: Quicherat met _charmine_, dont je ne puis découvrir le sens. Ne faut-il pas lire _charminé_, _carminata_?]
Chaque année, le dimanche de _Lætare_, ou dimanche des Fontaines, qui est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant. Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière.
L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi. Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la vieille Béatrix, disait innocemment:
--J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus.
La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean. Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source? Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois pourtant que ce prêtre chassait les fées.
Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule, prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de la nature.
Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre inconnu, les fées parleraient.
Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un poète ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la _Voie sacrée_, fait entendre le chant alterné des fées et des saintes.
Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de Bourlemont?
Elles disaient à Jeanne:
--Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est léger. La nature t'est douce; sois douce à la nature. Aime. Crois-en les fées. Aime. C'est nous qui faisons pousser l'aubépine sur la chair décomposée des morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre éternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons bien ri à la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du roi Dagobert. Nous sommes le frémissement du feuillage, le rayon de la lune, le parfum des fleurs, la volupté des choses, l'ivresse des sens, le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang... Tu es belle, ô Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime!
Les fées parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d'été. Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparaîtraient au bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant des couronnes d'or, et elles diraient:
--Jeanne, sois bonne fille!
Et notre mystère suivrait pas à pas les chroniques. Mais toutes les images épanouies dans la pensée humaine, toutes les formes de nos rêves, de nos craintes et de nos espérances seraient visibles et parlantes dans un costume du XVe siècle. On y verrait Dieu le père en habit d'empereur, la vierge Marie, les anges, les vertus théologales, les neufs preuses, la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept péchés capitaux, tous les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de scènes nous conduiraient en cent et une journées au bûcher de Rouen. S'il faut être juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point à M. Jules Barbier de n'avoir pas conçu son ouvrage sur ce plan. D'abord, il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible, il était parvenu à le faire, on n'aurait pu le jouer et c'eût été dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc. Elle y est la poésie même. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que les apparitions des saintes avaient laissé--du moins nous l'imaginons--sur la belle illuminée de Domrémy.
II
Madame Sarah Bernhardt est à la fois d'une vie idéale et d'un archaïsme exquis; elle est la légende animée. Si sa belle voix a paru trop faible par moments, c'est la faute du poème,--je crois qu'on dit le _poème_, en langage de théâtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vérité, madame Sarah Bernhardt n'aurait pas à enfler sa voix pour débiter des tirades vibrantes. Jeanne ne déclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont été conservées; elles sont tantôt d'une brièveté héroïque, tantôt d'une finesse souriante. Aucune ne prête à de grands éclats de voix. Ceux qui l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune fille. Je citerai à ce propos une page intéressante d'un livre récent, la _Jeanne d'Arc_ du très regretté Henri Blaze de Bury[37]. C'est une histoire écrite avec une bonne foi parfaite, un tour poétique et singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire donnera l'idée. Après avoir rappelé, comme nous venons de faire, que Jeanne, au dire de ceux qui vivaient près d'elle, avait la voix jeune et pure, l'historien ajoute:
[Note 37: Un vol. in-8°.]
Remarquons la vibration particulière de sa voix: _Vox infantilis_, quelque chose d'immaculé, de virginal; et notons, à trois siècles de distance, le même phénomène chez une autre héroïne de notre histoire. Charlotte Corday avait également cette limpidité d'accent, cet enchantement de la voix. Un peintre allemand nommé Hauer, qui crayonna ses traits _in extremis_ et ne la quitta qu'au marchepied de la charrette infâme, a constaté ce don exquis, et sans établir de parallèle entre la grande libératrice du sol national au XVe siècle et celle que Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de relever un signe d'ineffable pureté, commun à ces deux belles âmes.
J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste Albert le Grand avait à son service une jeune fille qu'il avait prise uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi pureté, candeur, virginité. Un beau matin, le maître l'envoie chercher un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'écoulent, elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plongé dans ses livres, adresse à la servante une question; elle y répond de la porte, et lui, sans même l'avoir vue, sans autre indice que la simple résonance phonique: «Ribaude, s'écrie-t-il, fille à soldats, va-t'en, je te chasse!» Que s'était-il passé? Juste ce que le vieux savant reprochait à sa servante. Et que lui reprochait-il?
De ne plus être maintenant ce qu'elle était encore tantôt.
La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense, Quelque diable aussi.....
le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée. _Vox infantilis_, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin.
Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers 1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé, la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie.
Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende.
III
Il me reste un mot à dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38]. L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait été brûlée à Rouen. Et, pour soutenir cette thèse, il identifie à la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont nous ayons raconté ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnaître par les frères de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orléans, épousa Robert des Armoises et, après les aventures les plus singulières, mourut dans son lit, entourée de la vénération des siens. Cela est étrange, en effet. Mais, d'un autre côté, la mort de Jeanne est attestée par des témoins qui déposèrent au procès de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est mieux établi que celui-là. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment difficile.
[Note 38: _La Fin d'une légende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409 à 1440, sic)_, par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.]
SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON
19 janvier.
I
Je passais sous les galeries de l'Odéon. Un vieux poète, un maître d'études et deux étudiants y feuilletaient des livres non coupés. Sans souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de lire. En les observant, je songeais à ce livre que rêve M. Stéphane Mallarmé, à ce récit merveilleux qui présentera trois sens distincts et superposés, et qui offrira une fable intéressante, exactement suivie, à ceux mêmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux poète, mon maître d'étude et mes deux étudiants promenant avec ivresse sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur le poète ingénieux d'avoir, dans sa bonté, préparé un aliment aux pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se nourrissent de littérature aux étalages des bouquinistes. Mais, en y songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas plus délicieux tel qu'ils le goûtent, et s'il n'y a pas un charme pour eux, le charme du mystère, dans ces brusques suspensions du sens qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore détachées. Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout à l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un rêve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle qu'elle n'est en réalité. Ils emporteront une illusion, un désir, tout au moins une curiosité. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant quand nous le lisons tout entier, à loisir.
Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hélas! il est si agréable de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui s'attache aux lectures interrompues. De temps à autre, il m'apportait une crochetée de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprécier, et il jugea, après deux ou trois visites, que je n'étais pas fier, ayant d'ailleurs peu sujet de l'être, puisque je prenais toute ma science dans les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en porte dans ma tête. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me dit, en se grattant l'oreille: