La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 8

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Et, puisque nous parlons ici du miracle, j'avoue que, sans l'admettre à quelque degré que ce soit, je comprends mal les raisons des savants qui le nient. Nos savants disent généralement qu'ils ne croient pas aux miracles parce qu'aucun fait de ce genre n'a été formellement constaté. Mon illustre maître, M. Ernest Renan, a plusieurs fois présenté cet argument avec une parfaite netteté. «Les miracles, a-t-il dit, sont de ces choses qui n'arrivent jamais; les gens crédules seuls croient en voir; on n'en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins capables de le constater; aucune intervention particulière de la divinité, ni dans la confection d'un livre, ni dans quelque événement que ce soit, n'a été prouvée.» En fait, cela est incontestable; mais, en théorie, ces raisons, qui sont celles des plus excellents hommes de notre temps, me semblent faibles, parce qu'elles supposent que les lois naturelles nous sont connues et que si, par impossible, il survenait une dérogation à ces lois, un savant, ou mieux un corps académique, aurait qualité pour la constater. C'est là, j'ose dire, beaucoup trop accorder à la science constituée et supposer gratuitement que nous connaissons toutes les lois de l'univers. Il n'en est rien. Notre physique paraîtra peut-être dans cinq ou six siècles à nos arrière-neveux aussi grossière et barbare que nous semble barbare et grossière la physique des universités du moyen âge, qui étaient pourtant des corps savants. S'en remettre à la science du discernement des faits de nature et des faits surnaturels, c'est la traiter comme si elle était juge infaillible de l'univers. Sans doute, telle qu'elle est, elle est seul arbitre de la vérité et de l'erreur et rien n'est acquis à la connaissance sans avoir passé par son examen. Sans doute, on ne peut en appeler d'elle qu'à elle-même. Mais encore ne faut-il pas citer indifféremment dans les mêmes formes tous les phénomènes à son tribunal; il se peut qu'il y ait des phénomènes singuliers, rares, subtils, d'une production incertaine. La science officielle risquera de les manquer si elle les attend dans ses commissions; c'est à cet égard que l'argument présenté par M. Ernest Renan me semble dangereux, du moins dans ses tendances. Il va, si l'on n'y prend garde, jusqu'à tenir pour non avenu tout ce qui ne s'est pas produit dans un laboratoire. Les savants sont naturellement enclins à nier les faits isolés, qui ne rentrent dans aucune loi connue. J'ai peur enfin qu'on ne rejette les manifestations insolites en même temps que les manifestations miraculeuses et avec cette même fin de non-recevoir: «On n'a jamais vu cela.». Quant au miracle, si c'est une dérogation aux lois naturelles, on ne sait ce que c'est, car personne ne connaît les lois de la nature. Non seulement un philosophe n'a jamais vu de miracle, mais il est incapable d'en jamais voir. Tous les thaumaturges perdraient leur temps, à dérouler devant lui les apparences les plus extraordinaires. En observant tous ces faits merveilleux, il ne s'occuperait que d'en chercher la loi et, s'il ne la découvrait point, il dirait seulement: «Nos répertoires de physique et de chimie sont bien incomplets.» Ainsi donc il n'y a jamais eu de miracle, au vrai sens du mot, ou, s'il y en a eu, nous ne pouvons pas le savoir, puisque, ignorant la nature, nous ignorons également ce qui n'est pas elle.

Mais revenons au livre du père Didon. Il abonde en descriptions. L'auteur a, comme autrefois M. Renan, fait le voyage d'Orient, et il en a rapporté des paysages qui, sans avoir certes la suavité de ces beaux tableaux de Nazareth et du lac de Tibériade que M. Renan a peints sur nature, ne manquent ni de richesse ni d'éclat. On croit voir avec le pieux voyageur, «les eaux d'opale» du lac de Génézareth et la désolation de la mer Morte. J'ai noté quelques lignes charmantes sur la Samarie. La grande nouveauté du livre, consiste en somme dans un orientalisme pittoresque qui s'associe, pour la première fois, d'une matière assez bizarre, à l'orthodoxie la plus exacte. Ainsi le père Didon croit à l'adoration des Mages, mais il les appelle des cheikhs. Son Jésus est fils de Dieu, mais nous le voyons adolescent, portant au front et aux bras les courroies de la prière qu'il a reçues au Sabbat Tephilin, dans la synagogue de Nazareth. Et toutes les scènes de l'Évangile sont ainsi teintées de couleur locale et de romantisme.

Mais cet ouvrage n'est pas seulement une suite de scènes plastiques. L'auteur s'est efforcé de constituer la psychologie de Jésus et c'est la partie la plus malheureuse du livre. On ne peut pas lire, sans sourire, que Jésus «avait la science parfaite de sa vocation messianique», que «rien ne lui manquait de ce qui peut donner à la parole l'efficacité et le prestige», qu'«aucun orateur populaire ne peut lui être comparé», qu'il «respectait l'initiative de la conscience», que l'échec de sa mission à Jérusalem lui causa «la plus grande douleur que puisse éprouver un homme appelé à un rôle public». Cet essai de psychologie humano-divine fait songer involontairement à Barbey d'Aurevilly qui adorait Jésus comme Dieu, mais qui, comme homme, lui préférait Hannibal.

Je n'ai pas qualité pour juger une telle oeuvre au point de vue de l'orthodoxie, et il faut bien penser que les théologiens n'y ont rien trouvé de répréhensible, puisqu'ils l'ont approuvée. Je serai curieux pourtant de savoir ce qu'on en pense dans une certaine revue que dirigent avec beaucoup de savoir et de prudence les pères jésuites, et que je connais fort bien, car ils ont eu la bonté de me l'envoyer un jour qu'ils m'y maltraitaient beaucoup, mais non pas autant toutefois que le père Gratry et que le père Lacordaire. Ou je me trompe fort, ou les petits Pères ne goûteront pas beaucoup cette histoire romantique et cette psychologie moderne[10]. Pour ma part, je voudrais comparer le _Jésus-Christ_ du R. P. Didon à ce panorama de Jérusalem qu'on montre en ce moment aux Champs-Élysées et où l'on voit, d'un côté, le Temple, la tour Antonia, le palais et les portes de la ville restitués d'après les travaux des archéologues, et, d'une autre part, un calvaire traditionnel comme une peinture d'église. Mais je craindrais que cette comparaison ne donnât à l'excès l'idée d'un art frivole, tout en surface et peu solide. Je craindrais aussi de ne pas rendre l'effet de ces pages disparates, si étrangement mêlées de descriptions, de discussions, d'homélies, de morceaux de théologie, de psychologie et de morale, inspirés tantôt de saint Thomas d'Aquin et tantôt de Paul Bourget, où l'on passe brusquement de saint Luc et de saint Matthieu à Joanne et à Bædecker, où l'âme de madame de Gasparin semble flotter sur l'Évangile, où l'on tombe tout à coup d'une psychologie oratoire dans une démonologie qui rappelle à la fois le père Sinistrari, nos amis Papus et Lermina, l'école de Nancy et M. Charcot. Pages d'un aspect plus confus que les quais encombrés de cette petite ville de Capharnaum si bien décrite par le R. P. Didon lui-même.

CLÉOPÂTRE[11]

I

M. Paul Stapfer nous enseigne, dans son livre sur _Shakespeare et l'antiquité_, que Cléopâtre a fourni le sujet de deux tragédies latines, seize françaises, six anglaises et au moins quatre italiennes. Je serais fort embarrassé de nommer seulement les seize tragédies françaises, et il me paraît suffisant d'indiquer la _Cléopâtre captive_ de Jodelle (1552), _les Délicieuses Amours de Marc-Antoine et de Cléopâtre_ de Belliard (1578), _la Cléopâtre_ de Nicolas Montreux (1594), la _Cléopâtre_ de Benserade (1636), le _Marc-Antoine_ de La Thorillère (1677), la _Mort de Cléopâtre_ de Chapelle (1680), la _Cléopâtre_ de Marmontel (1750), la _Cléopâtre_ d'Alexandre Soumet (1824) et la _Cléopâtre_ de madame de Girardin (1847); en attendant la _Cléopâtre_ de Victorien Sardou et sans compter la _Mort de Pompée_ du grand Corneille, où l'on voit Cléopâtre vertueuse, aspirant à la main de César, mais prenant par générosité la défense du vaincu de Pharsale. Sa confidente, Charmion, instruite de ses beaux sentiments, lui dit:

L'amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.

À quoi Cléopâtre répond:

Les princes ont cela de leur haute naissance.

On ne conçoit pas d'abord comment Corneille a pu écrire quelque chose d'aussi ridicule. Mais on voit, si l'on y réfléchit, que c'est uniquement parce qu'il avait un génie sublime. Sans être comme Shakespeare un divinateur infaillible des âmes, notre vieux poète ne manquait pas de tout discernement; il savait bien au dedans de lui-même que Cléopâtre n'avait jamais ni parlé ni pensé de la sorte, mais il se flattait de l'embellir, de la rendre digne de la scène tragique, de la conformer aux convenances exigées par Aristote, et surtout de l'arranger à son propre goût, qui était noble. Il abondait en belles maximes. Les grands sentiments ne lui coûtaient guère, et l'on voit trop que le bonhomme les prenait dans son encrier. Il est bien difficile de se mettre aujourd'hui dans l'état d'esprit où il était quand il écrivait une tragédie dans sa petite chambre, entre deux procès, car, avocat et Normand, il aimait à plaider. Les grandeurs de ce monde, les grandeurs de chair le pénétraient d'un respect profond. Il se faisait sur les princesses des idées qui ne s'accordent pas bien avec la physiologie. Shakespeare avait un autre génie et sa Cléopâtre est vivante. M. Victorien Sardou admire infiniment Corneille et non sans raison, car, après tout, c'est le grand Corneille. Il vient de professer encore son admiration dans une lettre publique où, tout en se défendant de méconnaître le génie du grand Will, il estime que la place occupée par le poète d'_Hamlet_ sur une de nos voies serait mieux tenue par l'auteur de _Polyeucte_. Certes, le bronze de Corneille ne ferait pas mauvaise figure à Paris, et tous ceux qui ont le culte de nos gloires nationales salueraient avec respect son visage sévère et même un peu renfrogné. Quant à Shakespeare, c'est le poète de l'humanité. Sa place est partout où il y a des hommes capables de sentir le beau et le vrai. Il est, comme Homère, au-dessus des peuples. M. Victorien Sardou ne peut pas se plaindre de le rencontrer sur le boulevard Haussmann. Il doit seulement être fâché que le sculpteur lui ait fait de si vilaines jambes.

Je connais M. Victorien Sardou, je sais combien il a le goût artiste et comme les formes mal venues offensent la délicatesse de son goût. Une figure si disgracieuse doit lui être désagréable à voir. J'en souffre moi-même chaque fois que je passe par ce boulevard somptueux et monotone. Et il m'est arrivé plus d'une fois de plaindre le culottier anglais qui a sa boutique derrière cette statue, en songeant que les connaissances professionnelles de ce spécialiste doivent lui rendre particulièrement sensible la difformité dont son illustre compatriote a été gratuitement affligé par un statuaire malhabile.

Voilà assurément un Shakespeare mal chaussé! Mais M. Victorien Sardou a précisément écrit sa lettre pour se défendre d'avoir jamais méprisé Shakespeare. On prétendait qu'il avait dit que Shakespeare n'avait aucun talent. Il ne l'a point dit. C'eût été une sottise, et ceux qui ont causé avec M. Sardou savent qu'il n'en dit point. Il a l'esprit le plus riche et le plus fin. Sa tête est un magasin de curiosités, un musée d'art, une bibliothèque universelle. Il s'intéresse à la vie, aux moeurs, aux usages, aux singularités des temps et des lieux. Je ne connais pas sa _Cléopâtre_, mais je suis bien sûr qu'elle sera documentée, et qu'il n'y manquera rien de ces intimités, de ces particularités, de ces singularités qui font revivre le passé mystérieux.

C'est une incomparable histoire que celle d'Antoine et de Cléopâtre, et si émouvante et d'une telle somptuosité voluptueuse, et tragique, que l'art n'y peut rien ajouter, pas même l'art d'un Shakespeare. Il faut la lire dans Plutarque. Ce vieux Plutarque est un merveilleux narrateur. Je vous recommande aussi l'étude de M. Henry Houssaye, judicieuse avec élégance, et qui est un excellent récit.

Cléopâtre n'était pas très belle. Elle ne l'emportait ni en beauté ni en jeunesse sur cette chaste Octavie, à qui elle prit Antoine pour la vie et la mort. «Sa beauté, dit Amyot, qui traduit, Plutarque avec une grâce fine, sa beauté seule n'était point si incomparable qu'il n'y en eust pu bien avoir d'aussi belles comme elle, ni telle qu'elle ravit incontinent ceux qui la regardaient; mais sa conversation, à la hanter, étoit si aimable qu'il étoit impossible d'en éviter la prise, et avec sa beauté, la bonne grâce qu'elle avoit à deviser, la douceur et la gentillesse de son naturel, qui assaisonnoit tout ce qu'elle disoit ou faisoit, étoit un aiguillon qui poignoit au vif; et il y avoit outre cela grand plaisir au son de sa voix seulement et à sa prononciation, parce que sa langue étoit comme un instrument de musique à plusieurs jeux et registres, qu'elle tournoit aisément un tel langage comme il lui plaisoit, tellement qu'elle parloit à peu de nations barbares par truchement, mais leur rendoit par elle-même réponse, au moins à la plus grande partie, comme aux Égyptiens, Arabes, Troglodytes, Hébreux, Syriens, Médois et Parthes, et à beaucoup d'autres dont elle avoit appris les langues.» Elle avait l'esprit raffiné, à la façon des Alexandrins. Elle reçut d'Antoine, comme un présent agréable, la bibliothèque de Pergame, composée de deux cent mille volumes. Elle n'a été un monstre que dans l'imagination ampoulée des poètes amis d'Auguste. Ils ont dit qu'elle se prostituait aux esclaves. Ils n'en savaient rien. On lui a donné pour amants Cnéius Pompée, César, Dellius, Antoine et aussi Hérode, roi des Juifs, qui était très beau. Mais il n'y a de certain que ses relations avec César et avec Antoine. Le reste n'est pas prouvé, et l'aventure d'Hérode a tout l'air, notamment, d'un conte de Flavius Josèphe. Cléopâtre était une femme dangereuse. Et l'on peut penser d'elle ce que pensait le vieux professeur de Henri Heine. «Mon vieux professeur, dit Heine, n'aimait pas Cléopâtre; il nous faisait expressément observer qu'en se livrant à cette femme, Antoine ruina toute sa carrière publique, s'attira des désagréments privés et finit par tomber dans le malheur.» Rien n'est plus vrai. Elle a perdu Antoine et contribué peut-être à la perte de César, et le vieux professeur parlait d'or. Ce n'est peut-être pas assez toutefois pour l'appeler, comme Properce, la reine courtisane, _meretrix regina_. Ces Romains haïssaient l'Égyptienne; elle leur avait fait peur. Horace et Properce avouent que Rome tremblait avant la journée d'Actium. Cléopâtre morte, il y eut de grandes réjouissances dans la Ville éternelle. «C'est maintenant qu'il faut boire! Il n'était pas permis de tirer le cécube du cellier des aïeux, quand une reine préparait au Capitole des ruines insensées et des funérailles à l'Empire. Elle osait opposer à notre Jupiter le museau de chien de l'aboyant Anubis et couvrir la trompette romaine des sons aigres du sistre égyptien. Elle voulait planter sur le Capitole ses tentes au milieu des images et des trophées de Marius!» Enfin le monstre était mort: Il fallait boire, danser, offrir des mets aux dieux!

Et c'était une femme, une petite femme qui avait fait trembler le Sénat et le peuple romain. Quand nous disons qu'elle était petite, nous n'en savons rien. Nous l'imaginons sur quelques vagues indices. Pour échapper aux embûches de l'eunuque Pothin, elle se fit porter à César dans un sac. C'était un de ces grands sacs d'étoffe grossière, teints de plusieurs couleurs, qui servaient aux voyageurs à serrer les matelas et les couvertures. Elle en sortit aux yeux du romain charmé. Il nous semble qu'étant mince et de petite taille elle avait meilleure grâce, et qu'une stature de déesse n'est pas ce qu'il faut pour plaire au sortir d'un sac. M. Gérome a représenté cette scène dans un de ses plus jolis tableaux anecdotiques et je crois bien me rappeler que sa Cléopâtre était très mignonne. M. Gérome est admirable pour l'abondance et le choix de ses documents. En ce cas pourtant, il avait été laissé à son inspiration. Nous n'avons point de portrait authentique de Cléopâtre et le visage de la reine n'a pas laissé le moindre reflet sur cette vaste terre où il causa tant de deuils et de malheurs. Cléopâtre est représentée plusieurs fois, il est vrai, avec son fils, Ptolémée Césarion, sur les bas-reliefs du temple de Denderah. Mais ce sont là des figures hiératiques, d'un art traditionnel, dont le type, fixé longtemps d'avance, ne laissait guère de place à l'imitation de la nature. Dans cette déesse Hathor, dans cette déesse Isis aux cheveux nattés, debout, rigide, la tunique collée au corps, comment reconnaître la folle amoureuse qui courait la nuit avec Antoine les bouges de Rhakotis et se mêlait aux rixes des matelots ivres? Quant au joli moulage que l'on voit souvent dans les ateliers, M. H. Houssaye nous avertit bien de ne pas y chercher le profil de la belle Lagide. «Ce bas-relief, nous dit-il, découvert, je crois, en 1862, ne portait aucune inscription. Un égyptologue s'amusa à y graver le cartouche de Cléopâtre, et c'est ainsi qu'on le vend partout, depuis, comme l'image authentique de la dernière reine d'Égypte.»

Cette supercherie me rappelle une méprise de peu de temps postérieure. Vers 1866, un Italien montrait à Paris, dans un appartement démeublé de la rue Jacob, quelques antiquités égyptiennes et romaines et une peinture à l'encaustique, d'un mauvais dessin et d'un style médiocre, représentant une femme assez belle, la face large, avec un serpent qui lui pique le sein. L'Italien jurait la Vierge et les saints que c'était le portrait authentique de Cléopâtre, celui-là même qui fut porté à Rome devant le char triomphal d'Octave. Cet homme était d'une ardeur vraiment excessive pour les antiquités. Il faisait des bonds de tigre devant cette peinture et la contemplait d'un oeil sombre en lui envoyant des baisers. «Quelle est belle!» s'écriait-il. Il était venu la vendre à Paris, et il poussait des hurlements horribles et s'arrachait les cheveux quand on lui disait qu'en réalité c'était un méchant ouvrage de peinture, dû à quelque seigneur cavalier, académicien de Rome ou de Venise, florissant vers 1800 ou 1810. Pourtant rien n'est plus vrai.

Il y a des médailles de Cléopâtre; les numismates en comptent quinze de type différent. Elles sont pour la plupart d'une mauvaise gravure. Toutes représentent Cléopâtre avec des traits gros et durs, un nez extrêmement long. On sait le mot profond de Pascal: «Le nez de Cléopâtre, s'il avait été plus court, toute la face de la terre aurait été changée.» Ce nez était démesuré, si l'on en croit les médailles, mais nous ne les en croirons pas. En vain, on nous mettra sous les yeux tous les médailliers du British Muséum et du Cabinet de Vienne. Nous dirons que c'est là comme une de ces illusions de féerie, où tous les nez s'allongent à la fois sur tous les portraits, et nous nous moquerons de la numismatique qui se moque de nous. Le visage qui fit oublier à César l'empire du monde n'était point gâté par un nez ridicule.

Il est certain que César aima Cléopâtre. Le divin Jules avait plus de cinquante ans. Il avait épuisé toute la gloire et tous les plaisirs et tiré de la vie tout ce qu'elle peut donner d'émotions violentes et de joies fortes. Son élégant visage avait pris la pâleur tranquille du marbre. Il semblait qu'un tel homme ne dût plus vivre que par l'intelligence. Pourtant, quoi qu'en dise M. Mommsen, il aima l'Égyptienne jusqu'à la folie. Car c'était une folie que de l'amener à Rome, et une plus grande folie que d'élever dans le temple de Vénus une statue à la divinité de Cléopâtre.

La Lagide habitait, à Rome, avec son fils et sa suite la villa et les jardins de César qui s'étendaient sur la rive droite du Tibre. Le dictateur demeurait dans un des bâtiments publics de la voie Sacrée, mais il faisait de fréquentes visites à la villa, qui était aussi le rendez-vous de ses amis. C'est là que Marc-Antoine vit Cléopâtre pour la première fois. Elle recevait aussi Atticus et Cicéron qui s'était réconcilié avec César. Cicéron était grand amateur de livres et d'antiquités.

Ces trésors étaient rares à Rome et ils abondaient à Alexandrie. Cicéron demanda à Cléopâtre de lui faire venir quelques manuscrits et des vases canopes. Elle le lui promit bien volontiers et elle chargea de la commission un de ses officiers, nommé Ammonius. Mais les livres ne vinrent pas et l'orateur en garda rancune à la reine. Dans ces heures romaines, Cléopâtre nous apparaît sous un aspect inattendu. Discrète, paisible, ayant banni le luxe asiatique, tout occupée des élégants travaux de l'esprit, c'est une belle Grecque, qui converse sous les térébinthes avec Cicéron. Le poignard de Brutus dissipa d'un coup cet enchantement de la villa du Tibre. César assassiné, Cléopâtre s'enfuit au milieu des scènes sanglantes des jours parricides et regagne l'Égypte.

C'est alors que va commencer la plus folle et la plus terrible des aventures d'amour, le roman d'Antoine et de Cléopâtre.

II

Sarah nous l'a montrée (et avec quel charme! avec quelle magie!) sous les traits d'une Égyptienne. Mais c'était une Grecque. Elle l'était de naissance et de génie. Élevée dans les moeurs et dans les arts helléniques, elle avait la grâce, le bien dire, l'élégante familiarité, l'audace ingénieuse de sa race. Ni les dieux de l'Égypte, ni les monstres de l'Afrique n'envahirent jamais son âme riante. Jamais elle ne s'endormit dans la morne majesté des reines orientales. Elle était Grecque encore par son goût exquis et par sa merveilleuse souplesse. Tout le temps qu'elle vécut à Rome, elle observa toutes les convenances, et quand, après sa mort, les amis d'Auguste outragèrent sa mémoire avec la brutalité latine, ils ne purent rien lui reprocher qui eût trait à son séjour dans la villa de César. Elle avait donc été parfaite sous les pins et les térébinthes des jardins du Tibre.

Elle était Grecque, mais elle était reine; reine et, par là, hors de la mesure et de l'harmonie, hors de cette fortune médiocre qui fut toujours dans les voeux des Grecs et qui n'entra dans ceux des poètes latins que littérairement et par servile imitation. Elle était reine et reine orientale, c'est-à-dire un monstre; elle en fut châtiée par cette Némésis des dieux que les Grecs mettaient au-dessus de Zeus lui-même, parce qu'elle est en effet le sentiment du réel et du possible, l'entente des nécessités de la vie humaine. Faite pour les arts secrets du désir et de l'amour, amante et reine, à la fois dans la nature et dans la monstruosité, c'était une Chloé qui n'était point bergère.

Que des mouvements d'une chair exquise, que du souffle d'une bouche charmante dépende le sort du monde, c'est cela qui n'est point grec, c'est cela que la Némésis des dieux ne permet point. La mort de la dernière Lagide expia le crime d'Alexandre le Macédonien, ce Grec à demi barbare, ce Grec démesuré qui, soldat ivre, ouvrit à l'hellénisme l'Orient lascif et cruel. Ce n'est point que cette délicate Cléopâtre manquât par elle-même du sentiment de la mesure et de l'harmonie. Elle garda même l'instinct du vrai, du beau, du possible autant que le lui permit sa toute-puissance, le crime héréditaire dans sa maison et l'ivresse du monde plongé autour d'elle dans cette orgie voluptueuse et scélérate où l'hellénisme coudoyait la barbarie. Son malheur singulier, sa gloire effroyable fut d'être charmante étant souveraine, d'être Lesbie, Délie ou Leuconoé et de ne pouvoir ouvrir ses bras adorables sans allumer des guerres.