La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 9

Chapter 93,927 wordsPublic domain

La morale d'une Lagide était large, sans doute, et les doux antiquaires ont quelque peine à la mesurer sur les textes grecs et latins qu'ils étudient avec méthode. Pour ma part, je ne rechercherai pas ce que Cléopâtre jugeait permis ou défendu. Je pense qu'elle estimait que beaucoup de choses lui étaient permises. Mais j'imiterai, dans sa sagesse, M. Henry Houssaye, qui ne croit pas pouvoir donner la liste des amants de la reine. Aussi bien, pour dresser avec confiance des catalogues de cette nature, il faut être un bibliothécaire entêté comme l'antique Élien ou le bonhomme Peignot, qui croyaient plus que de raison à l'autorité des textes. Ce qui est certain, c'est que quand Antoine l'aima d'un amour orageux, elle opposa à la foudre les éclairs d'un regard qui n'était point terni et les ardeurs d'une chair que la débauche n'avait point fatiguée. Nous savons qu'elle aima le soldat de Pharsale et de Philippes; nous savons qu'elle l'aima jusqu'à la mort. Le reste est à jamais effacé comme les travaux obscurs de tant de milliards d'êtres qui naquirent, qui souffrirent et qui moururent sur cette planète, comme les troubles de tant d'amantes qui, dans le cours infini des âges, servirent ou trahirent l'amour sans laisser même, ainsi que la jeune fille de Pompéi, l'empreinte de leur sein dans la cendre.

Avant Antoine, il semble bien que cette femme intelligente, ambitieuse, vindicative et fière ait été plus reine qu'amante. Grand constructeur, comme les Pharaons et comme les Ptolémées, elle couvrait Alexandrie de monuments magnifiques[12]. Elle tint tête fermement aux intrigues des eunuques, aux séditions domestiques et populaires et rentra par une ruse audacieuse dans sa ville et dans son palais, dont elle avait été chassée. Elle réussit à tenir en suspens les droits de Rome sur son empire, et s'il est vrai qu'elle y employa sa beauté et son charme, il faut songer que cette beauté n'était point incomparable et que ce charme, dont César éprouva la puissance, n'eût pas suffi sans beaucoup d'intelligence et de politique. Ce charme habilement dirigé lui assura Antoine après César. Mais cette fois, elle se trouva l'associée d'un soldat condamné à posséder seul le monde ou à n'avoir plus une pierre où poser sa tête. La partie était grande et douteuse. Pour la bien jouer, il fallait du sang-froid. Marc-Antoine n'en n'avait jamais montré beaucoup. Elle lui ôta le peu qu'il en possédait; elle le rendit tout à fait fou, elle devint aussi folle que lui, et tous deux ils luttèrent pour l'empire et la vie dans les intervalles lucides que leur laissait cette démence que les Grecs ont bien connue, puisqu'ils l'ont décrite comme une maladie des sens et de l'âme, comparable au mal sacré par la violence des accès et par la profondeur de la mélancolie.

Le premier tort d'Antoine et de Cléopâtre fut de mépriser leur ennemi, cet adolescent malingre, bègue, poltron, cruel et plus froid, plus insensible, quand il rasait sa première barbe, que les plus graves politiques blanchis dans les affaires. Il fallut combattre. Ce fut la guerre du renard et du lion. Le lion avait la part du lion, toutes les provinces de l'Orient jusqu'à l'Illyrie, et le petit renard, l'enfant rusé, Octave, ne possédait que l'Italie ruinée et consternée, et l'Espagne, la Gaule, la Sicile, l'Afrique en armes contre lui. Tant de javelots tournés contre un lâche! Mais ce lâche était un ambitieux patient, c'est-à-dire la plus grande force du monde.

Marc-Antoine, dans la maturité de l'âge, était le premier soldat de l'empire, depuis la mort de César. Il avait, pour ses débuts, écrasé les juifs révoltés. Il avait secondé le grand Jules en Gaule, dans la Haute-Italie, en Illyrie. Il commandait l'aile droite des césariens à Pharsale. Battu à Modène, il avait remporté la victoire décisive de Philippes. Bien qu'il n'eût ni la prudence ni la vue claire de César, César l'estimait comme son meilleur lieutenant. Seul et livré à lui-même, Antoine péchait par la méthode. Un soir que nous lisions ensemble, dans Plutarque, le récit pittoresque de la guerre des Parthes, un officier d'artillerie du plus grand savoir, le capitaine Marin, commentant le texte ancien, nous montra sans peine les fautes d'Antoine, le décousu du plan et l'incurable légèreté d'un chef qui, ayant fait la guerre avec César, se laisse surprendre par l'ennemi. Antoine n'en possédait pas moins certaines belles parties de l'homme de guerre. Il avait la grande psychologie militaire, la connaissance de l'âme du soldat. Il se faisait aimer, il se faisait suivre. Il était impétueux, entraînant, irrésistible. La confiance qu'il avait en lui-même, il l'inspirait à ses hommes. Grandement joyeux, il leur communiquait cette gaieté qui fait oublier les souffrances, les dangers, et qui double les forces. Il buvait et mangeait avec eux; il disait des mots qui les faisaient rire. Les légionnaires l'adoraient. Il ne faut pas juger Antoine par les Philippiques que Cicéron prononça contre lui; Cicéron était avocat et, de plus, c'était en politique un modéré de l'espèce la plus violente. À cela près un honnête homme et un grand lettré. Antoine n'était pas le grossier soldat, le belluaire insolent, j'allais dire «la trogne à épée» que l'orateur nous montre. Il avait de l'esprit, précisément dans le sens où nous prenons le terme aujourd'hui, de l'esprit de mots, car, pour ce qui est de l'esprit de conduite, il en manqua toujours, et Cléopâtre ne lui en donna pas. Loin d'être un homme inculte, il avait étudié l'éloquence en Grèce. Sa parole n'avait pas l'élégante correction de celle de César: elle était imagée et disproportionnée. C'était ce que nous appellerions maintenant une éloquence romantique. Il aimait, dit Plutarque, ce style asiatique, alors fort recherché et qui répondait à sa vie; fastueuse, pleine d'ostentation, sujette à d'effroyables inégalités.

Plutarque dit bien: en tout, Antoine aimait à la folie le style asiatique et la pompe orientale. Son front bas et sa barbe épaisse, sa mâle et forte structure lui donnaient quelque ressemblance avec les images du fabuleux Hercule de qui il prétendait descendre, mais c'est surtout Bacchus, le Bacchus indien qu'il se plaisait à rappeler par ses riches cortèges et par ses chars attelés de lions. Il entra dans Éphèse précédé de femmes vêtues, en Bacchantes et d'adolescents; portant la nébride des Pans et des Satyres. On ne voyait dans toute la ville que thyrses couronnés de lierre, on n'entendait que le son des flûtes et des syrinx et les cris qui saluaient le nouveau Bacchus bienfaisant et plein de douceur.

Certes, la large humanité de César fut toujours étrangère au collègue d'Octave et de Lépide. Antoine eut sa part de l'atroce férocité commune aux Romains de ces temps scélérats. Mais il ne se montra jamais, comme Octave, froidement cruel. Il était libéral, magnifique et capable de sentiments délicats et généreux. En Grèce, ses ennemis l'avouent, il rendit la justice avec une grande douceur et il se montra jaloux d'être nommé l'ami des Grecs et plus encore des Athéniens. Après, la victoire de Philippes, il posa sa propre cuirasse sur le cadavre sanglant de Brutus, afin d'honorer en soldat les funérailles du vaincu. Quand, dans les jours sombres, Æhnobarbus, son vieux compagnon, l'abandonna la veille de la bataille, pour passer à Octave, il renvoya à celui qui avait été si longtemps son ami ses équipages et tout ce qui lui appartenait, et l'on dit qu'accablé par cette générosité Æhnobarbus mourut de douleur et de honte.

Cet homme était l'esclave des femmes. Son fastueux amour pour la courtisane Cytheris avait indigné les Romains. L'âcre et violente Fulvie faisait trembler cet Hercule, ce Bacchus indien. Plus tard, il se montra sensible à la chaste beauté d'Octavie. Il les aimait avec violence et il les aimait en même temps avec esprit, ce qui est infiniment plus rare. «Il avait, dit Plutarque, de la grâce et de la gaieté dans ses amours.» Voilà l'homme qui cita Cléopâtre devant son tribunal à Tarse. C'était lui l'Asiatique et l'Oriental. Sans être capable de grands projets longuement suivis, il rêvait vaguement l'empire d'Orient avec quelque immense ville barbare pour capitale. Il aimait tout de l'Orient, ses trésors, ses monstres, ses voluptés, ses splendeurs, ses parfums, sa poésie. Cléopâtre parut. Il la vit ou plutôt il la revit, car il l'avait connue sans doute à Rome, mais discrète, mais réservée, sévère, comme une dame romaine. Cette fois, c'était la reine d'Égypte qui paraissait devant lui dans la pompe hiératique d'une nouvelle Isis. Il adora la Grecque arrangée en idole.

Cette galère de Cléopâtre sur le Cydnus est restée dans le monde l'image de la volupté splendide.

Hier nous l'avons, vue dans l'illusion du théâtre[13]. Nous avons vu couchée, sous les voiles de pourpre, l'actrice charmante qui fait revivre en elle la couleuvre du Nil. Ce n'est pourtant point de ce jour que date ma vision éblouie. Ce n'est pas non plus du jour où j'ai entendu M. José Maria de Heredia réciter son suave et brillant sonnet du Cydnus:

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie, La trirème d'argent blanchit le fleuve noir, Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir, Avec des chants de flûte et des frissons de soie.

À la proue éclatante où l'épervier s'éploie, Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir, Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir, Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé; Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé Ses bras d'ambre où la pourpre a mis ses reflets roses;

Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort, Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses, Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.

Mon trouble vient de plus loin. Il remonte à ces années d'adolescence et de prime jeunesse dont je suis trop enclin, je le sens, à rappeler le souvenir. C'était au collège, l'année de ma rhétorique, l'hiver, un vendredi pendant le repas de onze heures. Jamais je n'avais senti plus péniblement les vulgarités et les inélégances de la vie: une écoeurante odeur de friture tiède emplissait le réfectoire; un courant d'air froid saisissait les pieds à travers les chaussures humides; les murs suintaient et l'on voyait, derrière le grillage des fenêtres, une pluie fine tomber du ciel gris. Les élèves, assis devant les tables d'un marbre noir et gras, faisaient avec leurs fourchettes un bruit agaçant, tandis qu'un de nos camarades, assis dans une haute chaire, au milieu de la grande salle, lisait, selon la coutume, un passage de l'histoire ancienne de Rollin. Je regardais, sans manger, mon assiette mal essuyée, ma timbale au fond de laquelle l'abondance avait déposé quelque chose comme du bois pourri, et puis je suivais de l'oeil les domestiques, qui nous présentaient des grands plats de pruneaux cuits, dont le jus leur lavait les pouces. Tout m'était à dégoût. Dans le tintement de la vaisselle la voix du lecteur, par intervalles, m'arrivait aux oreilles. Tout à coup j'entendis le nom de Cléopâtre et quelques lambeaux de phrases charmantes: _Elle allait paraître devant Antoine dans un âge où les femmes joignent à la fleur de leur beauté toute la force de l'esprit... Sa personne plus puissante que toutes les parures... Elle entra dans le Cydnus... La poupe de son vaisseau était tout éclatante d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent._ Puis les noms caressants des _flûtes_, de _parfums_, de _Néréides_ et d'_Amours_. Alors une vision délicieuse emplit mes yeux. Le sang me battit aux tempes ces grands coups qui annoncent la présence de la gloire ou de la beauté. Je tombai dans une extase profonde. Le préfet des études, qui était un homme injurieux et laid, m'en tira brusquement en me donnant un pensum pour ne m'être pas levé au signal. Mais, en dépit du cuistre, j'avais vu Cléopâtre!

Le bon Plutarque n'a pas dû se tromper: Marc-Antoine avait de l'agrément et de la gaieté dans ses amours. C'est lui qui imagina les folies de la vie inimitable, les déguisements de nuit, les parties de pêche sur le Nil, les fêtes prodigieuses. Oui, certes, c'était lui l'Oriental, c'était lui l'Égyptien. Elle ne voulait que ce qu'il voulait, l'incomparable amante! Et, craignant seulement de le perdre, elle prenait les goûts et les habitudes d'un soldat pour être toujours à son côté. «Elle buvait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait avec lui aux manoeuvres[14].» Plutarque nous dit: «Ils avaient formé une association sous le nom d'Amimétobies; et ils se traitaient mutuellement tous les jours.» Huit sangliers étaient toujours à la broche et, à toute heure, il s'en trouvait un cuit à point. La vie inimitable fut interrompue par la guerre de Pérouse et le mariage d'Antoine et d'Octavie. Elle reprit plus ardente et plus frénétique après trois ans d'absence.

Puis ce fut la guerre: Actium et cette fuite soudaine de Cléopâtre au milieu de la bataille, cette fuite, inexpliquée encore, que l'amiral Jurien de la Gravière considère comme une manoeuvre habile et que M. Victorien Sardou nous rend si dramatique quand il nous montre, au contraire, la reine amoureuse consommant par sa fuite la défaite et la honte de son amant pour le garder tout à elle. Ainsi l'amiral veut que Cléopâtre soit un bon marin et le dramaturge veut qu'elle soit très pathétique: ils l'aiment tous deux, surtout le marin. Je l'aime aussi depuis le collège. Mais je croirais plutôt qu'elle s'est sauvée, saisie d'une peur folle.

Antoine voit fuir la galère aux voiles de pourpre, l'Antoniade, qui porte Cléopâtre; il la poursuit, abandonnant le combat par une étonnante lâcheté qui, chez un tel soldat, devient héroïque; il accoste l'Antoniade, il y monte et va s'asseoir seul à la proue, la tête dans ses mains. À Alexandrie, Antoine, déshonoré et perdu, montre encore un esprit d'une fantaisie extraordinaire. Il se bâtit, sur une jetée, dans la mer, une cabane qu'il nomme son Timonium et où il veut vivre seul, à l'exemple de Timon d'Athènes. Il se dit misanthrope et c'est un misanthrope pittoresque et romantique, le misanthrope de la passion. Puis sa cabane et la solitude l'ennuient. Il revoit la reine et forme avec elle une société plus mélancolique, mais non pas moins fastueuse que celle des Inimitables: la compagnie de ceux qui veulent mourir ensemble, les Synapothanumènes. C'est un grand artiste, cet Antoine!

Que la reine l'ait aimé jusqu'à la mort et par delà la mort, cela n'est point douteux. Qu'elle ait cependant essayé de séduire Octave, cela non plus ne fait pas de doute; et cela prouve seulement que Cléopâtre n'était pas sûre. Nous en avions, en vérité, quelque soupçon. Si elle ne parvint point à se faire aimer du froid Octave, du moins elle sut tromper cet homme défiant. Elle lui fit croire qu'elle voulait vivre encore; mais elle était résolue à se donner la mort. Elle mourut royalement. Quand les soldats d'Octave entrèrent dans sa chambre, ils la trouveront revêtue de ses habits de reine et de déesse et couchée sans vie sur un lit d'or. Iras, l'une de ses femmes, était morte à ses pieds. L'autre, Charmion, se soutenant à peine, lui arrangeait d'une main défaillante, le diadème autour de la tête. Un des soldats d'Octave lui cria avec fureur:

--Voilà qui est beau, Charmion!

--Très beau, en effet, répondit-elle, et digne de la fille de tant de rois!

Et elle tomba morte au pied du lit.

Cette scène est si noblement tragique qu'on ne peut se la représenter sans un frémissement d'admiration. Il faut savoir gré à celle qui en prépara le spectacle et qui en légua la mémoire aux artistes et aux poètes. On aimait Cléopâtre dans Alexandrie et ses statues ne furent point renversées après sa mort. C'est donc qu'elle était moins méchante que n'ont dit ses ennemis. Et puis il ne faut pas oublier que la beauté est une des vertus de ce monde.

JUDITH GAUTIER[15]

I

C'est la fille du poète. Dans cette petite maison de la rue de Longchamp où, comme il est dit des princesses dans les contes de fées, elle grandissait chaque jour en sagesse et en beauté, Judith apprit dès l'enfance à comprendre et à goûter les formes d'art les plus exquises, les plus rares, les plus étranges. Son père, en parlant comme en écrivant, était un incomparable assembleur de merveilles. Au milieu de ses causeries familières, il faisait, sans y songer, des évocations magiques. Cette maisonnette, baignée l'hiver des brumes de la Seine et des vapeurs du Bois, s'emplissait, à la voix du maître, de toutes les poésies de l'Orient rêvé.

Il me souvient d'avoir vu là, un soir, sur une des tablettes de la bibliothèque, le masque d'or d'une momie égyptienne qui brillait dans l'ombre, et je n'oublierai jamais l'impression d'harmonie que me donna cette figure sacrée, aux longs yeux ouverts, dans le cabinet de travail du poète qui composa le _Roman de la momie_ et son incomparable prologue. C'est là qu'enfant Judith Gautier se nourrit de poésie et apprit à aimer la beauté exotique. Pour que son éducation d'artiste fût complète, il ne lui manqua rien, sinon peut-être le commun et l'ordinaire.

Et la fille du poète était si merveilleusement douée qu'elle écrivit, n'ayant pas vingt ans, un livre parfaitement beau dont le style resplendit d'une pure lumière. Les connaisseurs savent que je veux parler du _Livre de Jade_, recueil de poèmes en prose, inspirés, si l'on en croit l'auteur, des lyriques de la Chine. Judith Gautier avait appris le chinois à l'âge où les petites demoiselles n'étudient ordinairement que le piano, le crochet et l'histoire sainte. Je doute pourtant qu'elle ait trouvé dans Thou-Fou, Tché-Tsi ou Li-Taï-Pé tous les détails des fins tableaux contenus dans le _Livre de Jade_; je doute que les poètes du pays de la porcelaine aient connu avant elle cette grâce, cette fleur qui vous charmera dans tel de ces morceaux achevés, qu'on peut mettre à côté des poèmes en prose d'Aloysius Bertrand et de Charles Baudelaire, dans le petit tableau de l'_Empereur_, par exemple:

L'EMPEREUR

Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de pierreries, est assis au milieu des mandarins; il semble un soleil environné d'étoiles.

Les mandarins parlent gravement de graves choses; mais la pensée de l'empereur s'est enfuie par la fenêtre ouverte.

Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée de feuillage, l'impératrice est assise au milieu de ses femmes.

Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil et, avec ennui, elle agite son éventail.

Une bouffée de parfums caresse le visage de l'empereur.

«Ma bien-aimée, d'un coup de son éventail m'envoie le parfum de sa bouche.» Et l'empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les mandarins étonnés.

Dès lors, Judith Gautier avait trouvé sa forme; elle avait un style à elle, un style tranquille et sûr, riche et placide, comme celui de Théophile Gautier, moins robuste, moins nourri, mais bien autrement fluide et léger.

Elle avait son style, parce qu'elle avait son monde d'idées et de rêves. Ce monde, c'était l'Extrême Orient, non point tel que nous le décrivent les voyageurs, même quand ils sont, comme Loti, des poètes, mais tel qu'il s'était créé dans l'âme de la jeune fille, une âme silencieuse, une sorte de mine profonde où le diamant se forme dans les ténèbres. Elle n'eut jamais pleine conscience d'elle-même, cette divine enfant. Gautier, qui l'admirait de toute son âme, disait plaisamment: «Elle a son cerveau dans une assiette.» Judith Gautier a inventé un Orient immense pour y loger ses rêves. Et c'est bien du génie, cela!

Sans être grand critique de soi-même, elle a quelque soupçon de ce qu'elle a fait, s'il est vrai, comme on le dit, qu'elle ait toujours montré la plus grande répugnance à voyager en Orient. Elle n'a pas vu la Chine et le Japon; elle a fait mieux: elle les a rêvés et elle les a peuplés des enfants charmants de sa pensée et de son amour.

Son premier roman, je devrais dire son premier poème (car ce sont là vraiment des poèmes) est le _Dragon impérial_, un livre tout brodé de soie et d'or, et d'un style limpide dans son éclat. Je ne parle pas des descriptions qui sont merveilleuses. Mais la figure principale, qui se détache sur un fond d'une richesse inouïe, le poète Ko-Li-Tsin, a déjà ce caractère de fierté sauvage, d'héroïsme juvénile, de chevalerie étrange, que Judith Gautier sait imprimer à ses principales créations et qui les rend si originales. L'imagination de la jeune femme est cruelle et violente dans cette première oeuvre, mais elle a déjà et définitivement cette chasteté fière et cette pureté romanesque qui l'honorent.

Peu après le _Dragon impérial_ vint l'_Usurpateur_, qui dès son apparition fut emporté dans une grande faillite de librairie. Le public ne le connut guère. Et pourtant c'est une pure merveille, le chef-d'oeuvre de madame Judith Gautier, et un chef-d'oeuvre de notre langue. Il reparut plus tard, sous un titre qui convient mieux à la splendeur charmante du livre, il s'appela la _Soeur du Soleil_. Je ne sais rien de comparable à ces pages trempées de lumière et de joie, où toutes les formes sont rares et belles, tous les sentiments fiers ou tendres, où la cruauté des hommes jaunes s'efface à demi dans la gloire de cet âge héroïque où le Nippon eut sa chevalerie et la fleur de ses guerriers. Il y a des mois que je n'ai lu la _Soeur du Soleil_, ou pour mieux dire l'_Usurpateur_, car je vois encore ce titre sur la couverture verte de l'édition originale qui était ornée d'un dessin de l'auteur. Il y a même des années, et pourtant je puis citer de mémoire, sans crainte de me tromper, une phrase entière de ce livre, une de ces phrases comme on en trouve dans Chateaubriand et dans Flaubert, qui feraient croire que la prose française, maniée par un grand artiste, est plus belle que les plus beaux vers. Voici cette phrase, détachée de tout ce qui l'entoure:

Le ciel ressemble à une grande feuille de rose. C'est le dernier pétale du jour qui s'effeuille, du jour qui tombe dans le passé, mais dont notre esprit gardera le souvenir, comme d'un jour de joie et de paix, le dernier peut-être.

Je n'ai pas le livre sous la main. J'en suis fâché, moins encore parce que je ne puis collationner ces lignes d'un sentiment à la fois si gracieux et si mélancolique, que parce qu'il me semble que c'est être privé d'une des délicatesses de la vie que de n'avoir pas sous la main un livre comme la _Soeur du Soleil_.

Il faut citer, avec ces deux ouvrages, _Iskender_, qui est l'histoire légendaire d'Alexandre d'après les traditions de la Perse. Ces trois livres sont les trois plus beaux joyaux de cette reine de l'imagination. On aurait voulu peut-être que la pensée magnifique de madame Judith Gautier, comme la Malabaraise de Baudelaire, ne vînt jamais dans nos climats humides et gris, qui ne sont point faits pour sa beauté rare. L'observation a été faite cent fois: cette danseuse, qui tout à l'heure, sur la scène, donnait à ses mouvements une grâce légère, un rythme, une volupté d'art qui était la poésie même et le rêve, voyez-la maintenant dans la rue: elle marche lourdement et son allure n'a rien qui la distingue de la foule obscure. Quand le poète du _Dragon impérial_ et d'_Iskender_ quitte le monde féerique de l'Orient qu'elle a rêvé, de son Orient où elle a mis son âme, quand elle entre dans les réalités de la vie moderne, elle perd dans nos brouillards sa grâce divine. Elle est encore un habile et rare conteur, mais adieu la poésie, adieu le charme! _Lucienne_ et _Isoline_, malgré tout leur mérite, sont bien loin de valoir la _Soeur du Soleil_ et cette jolie _Marchande de sourires_, qu'on était si content d'admirer à l'Odéon.

II

On retrouve dans la _Conquête du Paradis_ cette imagination héroïque et pure, ce je ne sais quoi de noble et de divinement enfantin qui fait le charme des romans de Judith Gautier.