La vie littéraire. Quatrième série
Chapter 7
Ces poésies populaires de la Gascogne sont infiniment variées de ton et de manière. Les unes gardent la sécheresse gracieuse d'une épigramme de l'_Anthologie_, les autres, d'un mysticisme à la fois puéril et raffiné, n'ont point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernières nous offrent cet intérêt particulier, qu'elles semblent avoir voulu exprimer l'inexprimable, dire l'ineffable, ce qui est précisément l'idéal de la poésie symbolique, le but de l'art nouveau et futur, à ce que j'ai pu comprendre en lisant M. Charles Morice, qui, par malheur, ne veut pas toujours que je le comprenne. Je citerai comme un exemple de cette poésie instinctive le «petit _Pater_» que récitent les femmes d'Agen, pour gagner le ciel:
Notre Seigneur s'est levé, Par neuf chambres il est passé, Neuf Maries il a trouvé. --Neuf Maries, que faites-vous? --Nous baptisons le fils de Dieu. --Neuf Maries, que portez-vous? --De l'huile, du chrême et le saint rosier. Sous cet arbre, les fleurettes N'ont ni ombre Ni couleurs Sombres. Notre Seigneur est monté sur l'escalier de Dieu, Pleuré sur terre des morts et des vivants. Un angelot de Dieu.
Ce petit _Pater_ a été condamné par l'Église comme entaché de superstition et d'idolâtrie. Il ne m'appartient pas de le défendre au point de vue de l'orthodoxie. Mais j'en aime la douce poésie, le candide mystère et, si j'ose dire, l'obscurité blanche. Il me semble qu'un mysticisme hétérodoxe autant que sincère n'a rien inspiré de plus aimable au symboliste fervent, au jeune mage, à l'auteur des _Lis noirs_, M. Albert Jhouney.
Je ne puis me défendre de suivre un moment encore cette veine mystique, et il faut que je cite une _Complainte de Marie-Madeleine_, la perle de ce bijou de village, de ce saint-Esprit, dont M. Bladé a monté les pierres, comme un bon joaillier.
--Marie-Madeleine, Pécheresse de Dieu, Pourquoi avez-vous péché? --Jésus, mon Dieu Jésus, Je ne me connais aucun péché.
--Marie-Madeleine, Sept ans dans les montagnes Vous irez demeurer... Au bout de sept années, Elle se retira.
Marie-Madeleine S'en va dans les montagnes. Sept ans elle y a demeuré. Au bout de sept années, Proche d'un ruisseau elle s'en va.
Marie-Madeleine, Les mains au courant de l'eau, Les mains s'en va se laver. Quand elle se les a lavées, Elle les admire.
--Marie-Madeleine, Sept ans dans les montagnes Vous reviendrez demeurer. --Jésus, mon Dieu Jésus. Tant que vous voudrez.
Marie-Madeleine, Au bout de sept années, Jésus l'alla trouver: --Marie-Madeleine, Au ciel il faut aller.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette belle adorante qui lave ses mains blanches dans les ruisseaux des saintes solitudes. On la retrouve en Provence, en Catalogne, en Italie, en Angleterre, en Danemark, en Suède, en Norvège, en Allemagne et chez les Tchèques. Je reçois en ce moment même un savant et élégant travail de M. George Doncieux sur le cycle de Marie-Madeleine[9] et j'apprends que ce travail n'est qu'un chapitre d'un ouvrage inédit, que nous aurons plaisir à lire et à étudier. Il faut prendre congé de M. Jean-François Bladé et nous confier à un nouveau guide, M. Albert Meyrac, qui nous attend à l'autre bout de la France, dans les sombres Ardennes.
IV
ALBERT MEYRAC
M. Albert Meyrac est journaliste; il dirige à Charleville le _Petit Ardennais_. C'est là, sur la Meuse, qu'après avoir lu les livres de M. Paul Sébillot touchant le folk-lore breton, il résolut de recueillir le premier les traditions, les coutumes et les légendes du département où la politique l'avait attaché. Il se mit à l'oeuvre ardemment, avec cette agilité d'esprit que développe la pratique du journalisme quotidien. Il alla dans les villages, interrogeant les anciens et les anciennes. Ce n'était pas assez. Il fit appel à toutes les bonnes volontés, et sa feuille porta cet appel dans toutes les localités du département. Les instituteurs surtout furent empressés à répondre. Leur secours lui fut sans doute très utile. Mais, en général, l'instituteur n'est pas l'homme qu'il faut pour recueillir les traditions populaires. Il manque de simplicité, il est enclin à embellir, à corriger. Quelque soin qu'il ait pris pour se défendre contre le zèle de ses collaborateurs, M. Albert Meyrac a admis dans son recueil plus d'un récit dont le style rappelle moins le paysan que le magister.
Dans telle et telle légende, l'arrangement est visible. C'est un inconvénient que les plus habiles collecteurs des traditions orales n'évitent pas toujours. Il n'est même pas si facile qu'on croit d'obtenir une copie fidèle d'un vieux texte. M. Amélineau en sait quelque chose. Étant allé chercher dans les couvents grecs de l'Égypte des documents sur l'histoire des solitaires de la Thébaïde et de Nitrie, ce savant y fit de belles et abondantes découvertes. Il trouva notamment dans un monastère un texte ancien et précieux qu'un jeune Copte se chargea de copier sans rien omettre. Ce Copte était très intelligent; son travail terminé, il le remit à M. Amélineau:
--Maître, dit-il avec un sourire de satisfaction, vous serez content de mon oeuvre. J'ai fait mieux encore que je n'avais promis. J'ai corrigé dans le style tout ce qu'il y avait de rude et de vieux. J'ai remplacé, autant que je l'ai pu, les sentences antiques par d'autres plus ingénieuses. Vous croirez, en lisant ma copie, lire un livre nouveau.
M. Meyrac, qui a la première vertu du traditionniste, je veux dire la défiance, sait mieux que personne le danger des intermédiaires. Mais il en avait besoin. Sans collaborateurs son livre n'aurait pas été achevé en deux ans.
Nous pourrions l'attendre encore dix ou vingt bonnes années, et ce serait dommage, car, tel qu'il est, il est très utile et très intéressant. Je l'ai lu, pour ma part, avec le plus grand plaisir.
Ce vaste plateau, couvert de landes et de forêts, coupé de gorges profondes, où les dents rouillées des rochers percent le feuillage sombre, ces ossements nus de la terre, les _rièzes_ de Rocroi, ces grandes eaux dormantes qu'ils appellent des _fagnes_, toute l'Ardenne, enfin, disparaissait autrefois sous les taillis de cette immense et noire forêt, étendue de l'Escaut au Rhin. Sa nature a formé ses légendes; ses traditions sont des traditions sylvestres. On y voit passer des chasses fantômes; on y entend le _taïaut, taïaut_, du piqueur diabolique. Diane y régnait avant saint Hubert. Cette Diane ardennaise n'avait pas la svelte majesté que l'art de la Grèce et de l'Italie sut donner à la soeur d'Apollon.
Elle était sauvage comme ses fidèles. Les dieux ont coutume de ressembler à ceux qui les adorent. Dans le village d'Eposium, aujourd'hui Carignan, son image se dressait énorme et monstrueuse. Elle était encore debout au temps des fils de Clotaire, quand un diacre lombard, nommé Vulfaï ou Valfroy, vint évangéliser la contrée.
C'était un homme d'une grande vertu. Ayant vu les gens d'Eposium suspendre des guirlandes au pied de l'image sacrée et danser des rondes en chantant des hymnes, il entra dans une grande colère. Ces hymnes surtout lui parurent abominables. On ne les connaît pas. Mais on peut croire qu'il les jugeait avec trop de passion. Quoi qu'il en soit, il s'éleva avec force contre le culte de la Vierge ardennaise. Il était éloquent. D'ailleurs, il y avait déjà beaucoup de chrétiens à Eposium; il décida une petite troupe d'hommes résolus à venir avec lui renverser l'idole. Ils la tirèrent à terre péniblement par des cordes, en faisant des prières. Elle s'écroula. Et, comme il était plein de foi, il connut que c'étaient les prières et non les cordes qui avaient opéré. Saint Valfroy se fit ermite après son apostolat et résolut de mener une vie singulière. À l'exemple de saint Siméon Stylite, il fit dresser une colonne sur laquelle il demeura pieds nus tout l'hiver, en sorte que ses ongles tombèrent plusieurs fois. Ainsi périt la Diane ardennaise. Saint Hubert devint après elle le patron de la forêt. Hubert était un chasseur infatigable. Comme il chassait le vendredi de la semaine sainte, il vit un grand cerf qui portait entre ses bois une croix d'or. La bête miraculeuse parla et lui dit:
--Hubert! Hubert! poursuivras-tu toujours les bêtes de la forêt. Et le plaisir de la chasse te fera-t-il oublier le soin de ton salut?
Voilà le merveilleux tel qu'il est sorti de la forêt. L'étang, le marais ou _fagne_, a produit les annequins et les lumerettes, qui, pareils à des feux follets, dansent la nuit devant les voyageurs égarés et les entraînent dans les joncs, où ils se noient. Les Ardennes ont aussi des fées. Ce sont des fées villageoises, qui filent la toile, font la galette et lavent le linge au bord de la rivière comme des paysannes. Il résulte des recherches de M. Albert Meyrac que la sorcellerie était fort pratiquée dans la contrée et qu'on y faisait beaucoup le sabbat. Les sorcières y allaient, selon l'usage général, sur un manche à balai ou changées en poules noires. Là, comme ailleurs, les sorciers n'avaient qu'à se frotter d'une certaine pommade en prononçant des paroles magiques pour se métamorphoser en chat ou en poule. M. Meyrac a noté les superstitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde toujours son antique confiance à la _sagneuse_ qui guérit par des signes de croix, et il n'est pas près de renoncer aux remèdes des rebouteux et des sorciers. Il n'a pas perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui peuplaient l'Ardenne légendaire. Il lui souvient particulièrement du mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un lézard. Caché dans la Meuse, il n'en sort que pour annoncer les malheurs. On a vu le mahwot en 1870.
Je m'arrête à regret. J'aurais beaucoup à philosopher sur le livre de M. Albert Meyrac, s'il m'en restait le loisir. Mais la nature de ces causeries ne souffre pas qu'on épuise les sujets. Nous avons déjà beaucoup devisé de chansons rustiques et de contes populaires. À ceux qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions répondre par ces belles paroles d'un poète:
«La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple est comme une plante déracinée...
»C'est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la poésie et l'art, pour rester verts et florissants. Là est leur fontaine de Jouvence.»
Ainsi parle M. Émile Blémont dans son esthétique de la tradition, petit livre fort éloquent et plein de philosophie. Et c'est bien parler. Surtout ne condamnons pas les contes bleus au nom de l'art classique. L'_Odyssée_ d'Homère, nous l'avons vu, est faite de contes bleus.
LE R. P. DIDON ET SON LIVRE SUR JÉSUS-CHRIST
Restaurés en France, sous la monarchie de Juillet, par un romantique, les dominicains passent chez nous pour les plus artistes des moines et l'on veut, à tort ou à raison, qu'ils aient hérité du père Lacordaire le sentiment du pittoresque, une certaine entente de l'effet, le goût des nouveautés et même une sympathie apparente avec l'esprit moderne. C'est là, sans doute, une impression vague, formée du dehors et du lointain, qui n'est ni tout à fait juste, ni tout à fait fausse. Au fond, rien de plus impénétrable et de plus inintelligible que l'âme d'un moine. La pensée de ces cénobites qui vivent en commun pour mieux goûter la solitude est singulière comme leur vie. Et quand un religieux est mêlé aux affaires du temps, ce qui est le cas de presque tous les grands religieux, le psychologue se trouve en présence d'une des plus rares curiosités morales que l'humanité puisse offrir.
Quel merveilleux sujet d'étude que l'état mental d'un Lacordaire menant de front les soucis de l'opposition libérale et les travaux de la pénitence, inspirant des journaux politiques et se faisant attacher sur une croix! J'avoue, pour ma part, que, depuis saint Antoine jusqu'au père Didon, les moines m'étonnent. Et s'il faut définir la physionomie des dominicains restaurés, cela est particulièrement délicat. Il n'est d'abord pas supposable qu'ils procèdent tous également de leur père spirituel par le libéralisme de l'esprit, par le romantisme du langage et par le goût des voluptés ascétiques de la flagellation et du crucifiement. J'ai approché quelques-uns de ces fils de Dominique et de Lacordaire. Ils ne m'ont pas ouvert leur âme: le moine ne se livre jamais; il ne s'appartient pas; mais ceux-là ne se sont montrés ni défiants ni dissimulés. C'étaient, selon, toute apparence, d'excellents moines.
Ils avaient l'air joyeux et tranquille. Le bon moine est toujours gai; l'allégresse est une des vertus de son état et les hagiographes ont soin de rapporter que le grand saint Antoine avait gardé dans sa vieillesse la joie innocente d'un enfant.
Pour ce qui est de l'esprit, ces frères prêcheurs m'ont paru plus nourris de saint Thomas d'Aquin que de Lacordaire. D'ailleurs, nous avons entendu assez le père Monsabré à Notre-Dame pour savoir que son éloquence, toute scolastique, ne doit rien à la science ni à la philosophie modernes, et que la _Somme_ en est l'unique source. Les dominicains qu'il m'a été donné d'approcher ressemblent tous au père Monsabré, hors un seul, plus ingénieux, plus tendre et plus troublé, que je ne nommerai pas. Ce sont avant tout des moines, c'est-à-dire des hommes obéissants, dont la pâte un peu épaisse a été mise dans le moule traditionnel tant de fois séculaire. Et pourtant, comme nous le disions tout à l'heure, les frères prêcheurs ont gardé en France quelques-uns des caractères que leur a imprimés leur second fondateur, le nouveau Dominique, et la foule des croyants attend instinctivement de ces hommes, vêtus du blanc scapulaire et portant le chapelet à la ceinture, des paroles neuves, des actes hardis, et elle leur accorde un peu de cette amitié que jadis inspiraient au peuple, non pas les disciples de Dominique, mais leurs violents adversaires, les bons fils de saint François. Sans rechercher pourquoi cette espérance est absolument vaine et sera déçue, il faut reconnaître qu'un homme tel que le père Didon est de force à la soutenir et à la prolonger quelque peu.
Ce moine est un athlète. Il a le charme incomparable de la douceur dans la force. Un oeil vif et noir éclaire son mâle visage olivâtre. La poitrine large et le geste libre, il inspire la sympathie et la confiance; il est orateur même avant que d'avoir parlé. Issu d'une forte race de montagnards, nourri dans l'âpre et belle vallée du Grésivaudan, on a cru reconnaître en lui ce vieux génie dauphinois, si tenace, si positif, si laborieux, si courageux dans la lutte. Ce qu'on sait de sa vie est fait pour inspirer le respect. Il y a dix ans, environ, il aborda la chaire de Saint-Philippe-du-Roule, et là, dans toute la fougue de la jeunesse et de l'éloquence, il émut un auditoire qui apportait jusqu'au pied des autels des parfums profanes. Il toucha, remua, changea les coeurs et vit à ses pieds les plus belles pénitentes. Soit que sa parole eût semblé trop hardie sur un sacrement qui touche aux secrets profonds des sens (il parlait sur le mariage), soit que ses supérieurs craignissent qu'il ne s'enivrât lui-même de sa parole enivrante, il fut brusquement tiré de sa chaire et envoyé dans les rochers de la Corse, au couvent de Corbara qui domine, du haut d'un promontoire, l'île et la mer. Il obéit. Tout religieux eût sans doute obéi de même. Mais le caractère du père Didon, tel qu'il nous est connu, donne peut-être quelque prix à son obéissance. Il est éloquent, un peu glorieux, impatient de se jeter dans le mouvement des opinions et des idées et très heureux de commercer avec les hommes de science et de pensée. J'ai même des raisons de croire qu'il aime beaucoup cette odeur du papier fraîchement imprimé qu'on respire dans l'atelier de typographie et chez l'éditeur. Eh bien! cet éloquent sut se taire, ce glorieux se cacha, cet homme qui pouvait s'écrier avec Lacordaire: «Je serai entendu de ce siècle, dont j'ai tout aimé,» entra, sans hésiter dans le silence et dans la solitude. Je ne voudrais pas insister sur les mérites d'un bon religieux, ne me reconnaissant pas très propre à décerner de telles louanges. Mais l'obéissance du prêtre et du soldat n'est pas sans beauté. À cette époque, plusieurs, dans le public, croyaient discerner dans le père Didon un autre père Hyacinthe et présageaient une rupture, un schisme, une révolte. L'événement a démenti ces présages. Le père Didon, qui a du bon sens et un ferme esprit de conduite, n'a pas été tenté de fonder une nouvelle église, de s'ériger en antipape et de gouverner, comme tel autre papacule, une catholicité de quatorze âmes. Le père Didon alarme parfois les catholiques timides, et il semble qu'il ne se défende pas toujours du plaisir de les inquiéter. Un de ses compatriotes, qui appartient au parti catholique, reconnaissant là un des traits du caractère dauphinois, a dit, à propos de notre éloquent père: «Le montagnard côtoie volontiers les précipices et prend plaisir à l'effroi de ceux qui le regardent de la plaine; mais il a le pas sûr; il ne tombe pas..»
Un des traits les plus intéressants du caractère de ce solitaire est précisément le goût de l'effet, l'art de la mise en scène, le talent de se produire. Est-ce en lui le don naturel, instinctif, d'une personne oratoire? Est-ce le penchant d'un esprit à la fois mystique et pratique? Est-ce la fatalité attachée au grand scapulaire blanc et qui s'appesantit sur certains frères prêcheurs en dépit de l'humilité chrétienne? Je ne sais. Mais les livres du R. P. s'annoncent avec un bruit et un éclat que leur mérite seul ne suffit point à expliquer et voici que l'apparition d'une nouvelle vie de Jésus, écrite dans un monastère de Bourgogne, devient un événement parisien. Tous les journaux parlent depuis un an du livre et de l'auteur et il est de cet ouvrage comme de Cyrus qui fut nommé longtemps avant que de naître. On nous promettait un livre d'une grande originalité et le père Didon confirmait lui-même cette promesse quand il répondait à un reporter:
--Dans quel but voudriez-vous que j'eusse fait la vie de Jésus, si ce n'avait été dans le but d'y mettre des nouveautés?
Et, pour peu que l'on pressât l'écrivain, on apprenait de sa bouche que la plus grande de ces nouveautés, celle qui renfermait toutes les autres, était la conciliation du dogme catholique et de l'exégèse moderne.
C'est là le but que le R. P. s'est proposé en composant les deux gros volumes qui viennent de paraître. Afin de réussir dans son dessein, il est allé apprendre l'allemand dans une université allemande. Il a étudié les travaux critiques auxquels les diverses écoles protestantes ont soumis les textes évangéliques et les monuments littéraires des premiers âges chrétiens. Son livre veut être un livre d'histoire positive. Il dit expressément dans sa préface: «Il faut que la vie de Jésus soit racontée suivant les exigences de l'histoire. C'est à ce besoin profond qu'essaye de répondre le présent ouvrage.»
Et, en effet, il fait mine d'entrer dans la critique des textes et donne une ombre de satisfaction à l'exégèse moderne, en faisant naître Jésus l'an 750 de Rome, quelques années avant l'an premier de l'ère chrétienne, et aussi en admettant que Matthieu et que Marc sont antérieurs à Luc, et que Jean est postérieur aux trois synoptiques.
Mais il ne fait qu'effleurer cet examen, et, sans même exposer l'état de la question sur les points les plus importants, il se hâte de conclure dans le sens canonique. Et, comme s'il lui restait une épouvante de cette course rapide, ou plutôt de cette fuite à travers la critique indépendante, il court se cacher sous le manteau de l'Église; il déclare que l'Église, en matière d'exégèse, a l'autorité souveraine et qu'elle seule est habile à commenter les textes canoniques. «De quel droit, dit-il, les traiter comme un simple papyrus découvert dans le tombeau de quelque momie ou comme un vieux parchemin oublié dans les archives d'une ville dévastée?... Le premier grand tort de la critique moderne a été de traiter ces documents comme une lettre morte. Elle a sciemment oublié qu'ils n'étaient point des livres tombés dans le domaine public, mais la propriété inaliénable de l'Église catholique (pp. XXXIX, XLV).» Ce langage n'a rien qui puisse surprendre dans la bouche d'un croyant; il est très convenable à un prêtre et à un moine. Personne ne blâmera le père Didon de l'avoir tenu. Mais, s'il n'est pas d'exégèse en dehors de l'Église catholique, pourquoi citer Reuss, Eichhorn et Schleiermacher? Ces noms mis au bas des pages ne sont donc que de vains ornements? Et que critiquerait-il, puisqu'il n'a pas de matière sujette à la critique? Le père Didon croit et professe que les livres des deux testaments sont d'inspiration divine. Des textes de cette nature ne sauraient être corrigés. Aussi s'est-il gardé de toute revision sérieuse et l'exégèse n'est-elle chez lui qu'une façon neuve et hardie d'embellir l'apologie. Il n'a appelé la critique rationnelle sur le terrain sacré que pour l'immoler plus solennellement. Cette imprudence généreuse l'a entraîné à des désastres. Car c'est un coup désastreux que celui qu'il tente pour concilier les deux généalogies de Jésus. Il distingue entre la généalogie légale et la généalogie naturelle de Joseph qui sont, dit-il, l'une et l'autre tout à la fois la généalogie légale et naturelle de Marie et de Jésus, puisque Joseph était le père ou tout au moins le neveu d'Anne, mère de Marie, comme l'a déclaré Cornélius à Lapide, qui était Belge. Et le père Didon se montre satisfait de ce petit arrangement, tant il est d'un naturel heureux! Que Pascal est d'une humeur contraire! Ce grand homme craignait Dieu, mais il se moquait du monde. Il a dit, précisément au sujet qui nous occupe: «Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses. Par exemple les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Il est visible que cela n'a pas été fait de concert.»
À la bonne heure! voilà un apologiste qui ne s'embarrasse pas dans les difficultés de l'exégèse! Le père Rigolet lui-même ne raisonnait pas avec plus de subtilité quand il disait à l'empereur de la Chine que l'Église avait choisi les quatre évangiles qui se contredisaient le plus afin que la vérité parût avec plus d'évidence.
Si j'étais docteur, je ne sais si j'aimerais les apologistes comme Pascal et Rigolet, mais je sais bien que des docteurs tels que le père Didon me feraient trembler. Celui-ci n'a-t-il pas eu la malheureuse idée de disputer avec Mommsen au sujet du recensement de Quirinus? Il en sort écrasé. Pourquoi, juste ciel! s'efforce-t-il de traiter rationnellement quelques parties d'une affaire qu'il déclare lui-même inconcevable et merveilleuse?
Le père Didon croit au surnaturel. Loin de l'en blâmer, il faut le louer de confesser sa foi. La mienne est contraire; je crois bien faire en l'avouant hautement, et j'y ai sans doute moins de mérite puisqu'elle est plus généralement admise parmi ceux de nos contemporains dont l'opinion peut être comptée. Mais l'erreur du père Didon est de penser qu'on peut faire de l'histoire en acceptant le surnaturel, tandis que l'histoire n'est que la recherche de la suite naturelle des faits. Et comment pourrait-il être historien, quand son dessein arrêté est de soustraire l'objet même dont il traite, c'est-à-dire les origines chrétiennes, aux lois générales de l'histoire?