La vie littéraire. Première série

Chapter 7

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Je ne connais pas, je ne dois pas connaître le discours que M. Leconte de Lisle prononcera jeudi prochain à l'Académie française. Mais j'imagine que ce sera une noble chose, une harangue grave, de style ample et hautain, un bloc d'esthétique éloquente. Je serais bien surpris s'il s'y trouvait des anecdotes, des digressions, des curiosités, des familiarités et si l'on y rencontrait la moindre négligence. On y contemplera le portrait idéal du poète ou plutôt le portrait du poète idéal. M. Victor Hugo y sera dignement et largement loué, avec une inflexibilité dogmatique qui rappellera ces vies de saints écrites en latin par les grands abbés du XIe siècle, dans un absolu mépris des choses temporelles et transitoires, et dans l'unique souci de l'orthodoxie. C'est que M. Leconte de Lisle est un prêtre de l'art, l'abbé crossé et mitré des monastères poétiques. Mieux que cela encore. N'est-ce pas M. Paul Bourget qui l'a appelé un pape en exil?

Son discours à l'Académie sera plein de certitude et d'infaillibilité. Il y faudra admirer l'ampleur imposante des formes liturgiques, et l'autorité que donne la foi quand on y joint l'exemple de toute une vie. Voilà l'horoscope que je tire. Tenez-le pour certain, car je suis astrologue. Je connais les cieux et j'y ai observé M. Leconte de Lisle.

Je ne crains point de prédire, en outre, qu'il y aura dans le discours du poète un morceau sur le moyen âge. Je devine que ce morceau sera concis et violent. Je le ferais, au besoin, et il n'y manquerait que le talent. M. Leconte de Lisle poursuit le moyen âge de sa haine. Et, comme c'est une haine de poète, elle est très grande et très simple. Elle ressemble à l'amour. Elle est féconde comme lui; des poèmes magnifiques en sont sortis (_le Corbeau_, _un Acte de charité_, _les Deux Glaives_, _l'Agonie d'un saint_, _les Paraboles de Don Guy_, _Hieronymus_, _le Lévrier de Magnus_). Mais je crois que cette haine, qui est bonne pour faire des vers, serait mauvaise pour faire de l'histoire. M. Leconte de Lisle ne voit dans le moyen âge que les famines, l'ignorance, la lèpre et les bûchers. C'est assez pour écrire des vers admirables quand on est un poète tel que lui. En réalité, il y a bien autre chose, dans ces temps qui nous sembleraient moins obscurs si nous les connaissions mieux. Il y a des hommes qui firent sans doute beaucoup de mal, car on ne peut vivre sans nuire, mais qui firent plus de bien encore, puisqu'ils préparèrent le monde meilleur dont nous jouissons aujourd'hui. Ils ont beaucoup souffert, ils ont beaucoup aimé. Ils ont procédé, dans des conditions que les invasions et le mélange des races rendaient très difficiles, à une organisation nouvelle de la société humaine, qui représente une somme de travail et d'efforts dont on reste étonné. Ils portèrent au plus haut degré de l'héroïsme les vertus militaires, qui sont les vertus fondamentales sur lesquels tout l'ordre humain repose encore aujourd'hui. Ils apportèrent au monde ce qui l'honore peut-être le plus: l'esprit chevaleresque. Je sais bien qu'ils étaient violents; mais j'admire les hommes violents qui travaillent d'un coeur simple à fonder la justice sur la terre et servent à grands coups les grandes causes.

Il y eut, à côté des chevaliers, des juristes pleins de science et d'équité. L'oeuvre législative du XIIIe siècle est admirable. Nous avons de fortes raisons de croire qu'au début de la guerre de Cent ans la condition des paysans était généralement bonne en France. La féodalité donna d'excellents résultats avant d'en produire de mauvais; à cet égard, son histoire est celle de toutes les grandes institutions humaines. Je me garderai bien d'esquisser en quelques traits un tableau du moyen âge. Si M. Leconte de Lisle l'a fait en trente-six vers (_Siècles maudits_ dans les _Poèmes tragiques_,) c'est là un de ces raccourcis audacieux qui ne sont permis qu'aux poètes. Mais, tandis que j'écris, mille images éparses de la vie de nos pères brillent et s'agitent à la fois dans mon imagination; j'en vois de terribles et j'en vois de charmantes. Je vois de sublimes artisans qui bâtissent des cathédrales et ne disent point leur nom; je vois des moines qui sont des sages, puisqu'ils vivent cachés, un livre à la main, _in angello cum libello_; je vois des théologiens qui poursuivent, à travers les subtilités de la scolastique, un idéal supérieur; je vois un roi et sa chevalerie conduits par une bergère. Enfin je vois partout les saintes choses du travail et de l'amour, je vois la ruche pleine d'abeilles et de rayons de miel. Je vois la France et je dis: Mes pères, soyez bénis; soyez bénis dans vos oeuvres qui ont préparé les nôtres, soyez bénis dans vos souffrances qui n'ont point été stériles, soyez bénis jusque dans les erreurs de votre courage et de votre simplicité. S'il est vrai, comme je le crois, que vous valiez moins que nous ne valons, je ne vous en louerai que davantage. On juge l'arbre à ses fruits. Puissions-nous mériter la même louange! Puisse-t-on dire un jour que nos enfants sont meilleurs que nous!

Il peut arriver que M. Leconte de Lisle montre, dans son discours, quelque dédain de la poésie de ces vieux âges. Or, dans ce cas, que j'ose prévoir, je lui représenterai respectueusement que cette poésie fut belle en sa fraîche nouveauté, quelle eut, à son heure, les formes et les couleurs si douces de la jeunesse, qu'alors elle aidait les hommes à supporter l'ennui de vivre, qu'elle donnait à chacun la petite part de beauté dont tous avaient besoin et qu'enfin ces vieilles chansons de geste sont des _Iliades_ barbares. Après quoi je ne ferai pas difficulté de reconnaître qu'à la poésie des trouvères, et à celle des diseurs de lais et de fabliaux, je préfère la poésie moderne, celle de Lamartine, par exemple, et aussi celle de M. Leconte de Lisle.

On sera surpris, sans doute, que je rapproche ces deux noms. Car il est vrai que ce n'est point l'usage. Et il est vrai aussi que rien ne ressemble moins aux vers de Lamartine que les vers de Leconte de Lisle. Dans ceux-ci on admire un art incomparable. Des autres on a dit justement qu'on ne sait pas comment c'est fait. Leconte de Lisle veut tout devoir au talent. Lamartine ne demandait rien qu'au génie. Enfin les contrastes sont tels qu'il serait superflu et même ridicule de les marquer davantage. Pourtant je les admire l'un et l'autre bien sincèrement. Je le fais malgré moi, par plaisir et, comme dit la Fontaine, «pour que cela m'amuse»; mais n'y serais-je pas amené par une naturelle inclination, que je voudrais le faire encore par hygiène intellectuelle.

Cela me paraît un bon exercice pour l'esprit. Il me semble qu'on a moins de chances de se tromper tout à fait dans son admiration quand on admire des choses très diverses. Je puis l'avouer sans crainte, après l'avoir si peu caché: je suis sûr de très peu de choses en ce monde. Je ne parle que de ce monde, ayant de bonnes raisons pour ne rien dire des autres. Or, une des choses qui me semblent le plus échapper sur la terre à la certitude humaine, c'est la qualité d'un vers. J'en fais une affaire de goût et de sentiment. Je ne croirai jamais qu'il y ait rien d'absolu à cet égard. M. Leconte de Lisle le croit.

C'est d'ailleurs un sceptique. Il a sur le monde et la vie des idées très arrêtées. Sa philosophie, qui sut tant de fois, et avec une tristesse si magnifique, inspirer ses vers, est une philosophie pyrrhonienne dans laquelle il n'y a pas de place pour une seule affirmation. Je ne sais si je suis, puisque je ne sais pas ce que c'est qu'être, dit-il constamment. L'illusion m'enveloppe de toutes parts. La vie est un rêve, amusé par des images qui n'ont point de signification possible:

Éclair, rêve sinistre, éternité qui ment, La Vie antique est faite inépuisablement Du tourbillon sans fin des apparences vaines.

Eh bien, ce philosophe qui nie si fermement l'absolu, qui croit que tout est relatif, que ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre, et qu'enfin les choses ne sont que ce qu'on les voit, ce même esprit change brusquement de manière de voir quand il s'agit de son art. Il ne sait s'il existe lui-même, mais il sait à n'en point douter, que ses vers existent absolument.

Il professe que les qualités des choses sont des apparences comme les choses elles-mêmes sont des illusions, mais il ne doute pas que telle rime ne soit bonne d'une absolue bonté. Il a de la poésie une conception dogmatique, religieuse, autocratique. Il déclare qu'un beau vers restera beau quand le soleil sera éteint et qu'il n'y aura plus d'hommes en qui cette beauté puisse encore se connaître. Il juge les plus vieux poèmes d'après des règles qu'il tient pour immuables et divines. Enfin, ce philosophe incrédule devient, quand il s'agit de son art, le fidèle et zélé croyant, le grand abbé, le pape que je vous montrais tout à l'heure dans l'attitude d'un éloquent et fanatique défenseur de l'orthodoxie du vers.

Et si vous croyez que je l'en blâme, si vous croyez que je prends plaisir, en faisant cette remarque, à relever les contradictions d'un esprit supérieur, vous me rendez peu de justice et devinez mal ma pensée. Je tiens au contraire cette inconséquence pour la chose la plus heureuse et la meilleure. Elle suffirait à prouver que l'auteur des _Poèmes barbares_ est plus poète que philosophe, qu'il est poète d'instinct, de nature, poète avec plénitude, et que tout son être est poète. Il oublie tout, même ses raisons et sa raison, quand il s'agit de son art. Cela est heureux et excellent. J'ajouterai que cela est naturel. Quels que soient nos doutes philosophiques, nous sommes bien obligés d'agir dans la vie comme si nous ne doutions pas. Voyant une poutre lui tomber sur la tête, Pyrrhon se serait détourné, encore qu'il tint la poutre pour une vaine et inintelligible apparence. Il aurait craint naturellement de prendre du coup l'apparence d'un homme écrasé. Eh bien, pour M. Leconte de Lisle, l'action, ce sont les vers. Quand il pense, il doute. Dès qu'il agit, il croit. Il ne se demande pas alors si un beau vers est une illusion dans l'éternelle illusion, et si les images qu'il forme au moyen des mots et de leurs sons rentrent dans le sein de l'éternelle Maïa avant même d'en être sortis. Il ne raisonne plus; il croit, il voit, il sait. Il possède la foi et avec elle l'intolérance qui la suit de près.

On ne sort jamais de soi-même. C'est une vérité commune à tout le monde, mais qui paraît plus sensible dans certaines natures, dont l'originalité est nette et le caractère arrêté. La remarque est intéressante à faire à propos de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle. Ce poète impersonnel, qui s'est appliqué avec un héroïque entêtement à rester absent de son oeuvre, comme Dieu de la création qui n'a jamais soufflé mot de lui-même et de ce qui l'entoure, qui a voulu taire son âme et qui, cachant son propre secret, rêva d'exprimer celui du monde, qui a fait parler, les dieux, les vierges et les héros de tous les âges et de tous les temps en s'efforçant de les maintenir dans leur passé profond, qui montre tour à tour, joyeux et fier de l'étrangeté de leur forme et de leur âme, Bhagavat, Cunacepa, Hypatie, Niobé, Tiphaine et Komor, Naboth, Qaïn[7], Néférou-ra, le barde de Temrah, Angantyr, Hialmar, Sigurd, Gudrune, Velléda, Nurmahal, Djihan-Ara, dom Guy, Mouça-el-Kébyr, Kenwarc'h, Mohâmed-ben-Amar-al-Mançour, l'abbé Hiéronymus, la Xiména, les pirates malais et le condor des Cordillères, et le jaguar des pampas, et le colibri des collines, et les chiens du Cap, et les requins de l'Atlantique, ce poète finalement ne peint que lui, ne montre que sa propre pensée, et, seul présent dans son oeuvre, ne révèle sous toutes ces formes qu'une chose: l'âme de Leconte de Lisle.

Mais c'est assez. Les plus grands n'ont pas fait davantage. Ils n'ont parlé que d'eux. Sous de faux noms, ils n'ont montré qu'eux-mêmes. L'historien d'Israël, le nouveau traducteur de la Bible, M. E. Ledrain, a dit un jour dans la _Revue positive_ que M. Renan faisait son portrait dans toutes ses histoires et qu'il s'était représenté notamment, dans _l'Antéchrist_, sous les traits de Néron. M. Renan n'en reste pas moins le plus sage des hommes. Il faut entendre la proposition de M. Ledrain dans un sens tout à fait philosophique et esthétique. En ce sens, je répète que M. Leconte de Lisle s'est peint dans toutes ses figures et surtout dans son Qaïn. Et qu'est-ce en effet le Qaïn des _Poèmes barbares_, sinon un homme farouche, solitaire, timide, irrité, faible, parfois délicieusement attendri, mais cachant ses larmes sous un souci orgueilleux, un esprit violent, qui se représente la vie et les hommes avec une ample simplicité, qui raisonne avec une logique étroite mais sûre, un philosophe pessimiste pour qui Dieu est le principe du mal puisqu'il est le principe de la vie et que la vie est tout entière mauvaise, un artiste dédaigneux des nuances, sonore et abondant en images éclatantes, un poète?

Mais alors pourquoi, dira-t-on, pourquoi notre poète chercha-t-il si loin, dans le nord Scandinave et dans l'antique Asie, des formes et des couleurs. Pourquoi? Parce que sans doute ces couleurs et ces formes étaient les vêtements nécessaires de sa pensée et le vrai corps de son âme poétique. Y a-t-il donc du mal à se vêtir et à s'incarner de la sorte? N'est-ce pas plutôt un heureux instinct qui pousse le poète dans les pays lointains et dans les âges reculés? Il y trouve le mystère et l'étrangeté, dont il a tant besoin, car il n'y a de poésie que dans ce que nous ne connaissons pas. Il n'y a de poésie que dans le désir de l'impossible ou dans le regret de l'irréparable.

M. Leconte de Lisle a au plus haut degré le don du rythme et de l'image. Quand à l'émotion, il la possède sous la forme la plus noble et la plus haute: il est riche en émotions intellectuelles. Il nous trouble avec de pures pensées. Mais il y a pour le coeur de l'homme des émotions plus intimes et plus douces; et celles-là, quoi qu'on dise et quoi qu'il dise, ne sont pas absentes de son oeuvre. Je n'aurais pas grand'peine à prouver que parfois M. Leconte de Lisle est un élégiaque. Pour cela, je rappellerais _le Manchy_:

Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux. De la montagne à la grand'messe, Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse, Au pas rythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves, Sous les chiendents, au bruit des mers, Tu reposes parmi les morts qui me sont chers Ô charme de mes premiers rêves.

Ces vers sont voisins de la jeunesse du poète. On en trouve l'écho pur et clair dans un poème tout récent, _l'Illusion suprême_.

Ô chère vision, toi qui répands encore, De la plage lointaine où tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore Au fond d'un coeur obscur et glacé désormais!

Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté; _Il_ te revoit avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté.

L'âme et la voix du poète ont gardé, après tant d'années, leur pureté première. Si M. Leconte de Lisle se montre surtout héroïque et descriptif, certains de ses vers, les plus beaux peut-être, trahissent un élégiaque timide et fier, un héroïque, un descriptif et un méditatif.

SUR LE QUAI MALAQUAIS

M. ALEXANDRE DUMAS ET SON DISCOURS

Jeudi, à quatre heures, comme nous sortions de l'Institut, un gai soleil de printemps éclairait les quais et leur noble horizon de pierre. Quelques nuages qui coulaient dans le ciel donnaient à la lumière du jour la mobilité charmante d'un sourire. Ce sourire s'arrêtait avec joie sur les chapeaux étincelants, sur les nuques dorées et sur les visages clairs des femmes. Mais il devenait moqueur en passant sur les livres poudreux étalés le long des parapets. Oh! comme il révélait ironiquement la vétusté misérable des bouquins, ce sourire dans lequel brillait l'éternelle jeunesse de la nature! Alors, tandis que s'écoulait la foule des lettrés et des mondaines, je m'abandonnai à des rêveries vagues et douces. Laissez-moi vous dire que je ne passe jamais sur ces quais sans éprouver un trouble, plein de joie et de tristesse, parce que j'y suis né, parce que j'y ai passé mon enfance et que les figures familières que j'y voyais autrefois sont maintenant à jamais évanouies. Je conte cela malgré moi, par habitude de dire seulement ce que je pense et ce à quoi je pense. On n'est pas tout à fait sincère sans être un peu ennuyeux. Mais j'ai l'espoir que, si je parle de moi, ceux qui m'écouteront ne penseront qu'à eux-mêmes. De la sorte, je les contenterai en me contentant. J'ai été élevé, sur ce quai, au milieu des livres, par des humbles et des simples dont je suis seul à garder le souvenir. Quand je n'existerai plus, ils seront comme s'ils n'avaient jamais été. Mon âme est toute pleine de leurs reliques. Ces pieux restes, dont elle est sanctifiée, font des miracles. À ce signe, je reconnais que ceux-là que j'ai perdus furent de saintes gens. Leur vie était obscure, leur âme était naïve. Leur souvenir m'inspire la joie du renoncement et l'amour de la paix. Un seul des vieux témoins de mon enfance mène encore sur le quai sa pauvre vie. Il n'était ni des plus intimes ni des plus chers. Pourtant, je le revois toujours avec plaisir. C'est le pauvre bouquiniste que voici se chauffant devant ses boîtes à ce clair soleil de printemps. Il est devenu tout petit avec l'âge. Chaque année il diminue, et son pauvre étalage se fait aussi plus mince et plus léger chaque année. Si la mort oublie quelque temps encore mon vieil ami, un coup de vent l'emportera un jour avec les derniers feuillets de ses bouquins et les grains d'avoine que les chevaux de la station, paissant à son côté, laissent échapper de leur musette grise. En attendant, il est presque heureux. S'il est pauvre, c'est sans y penser. Il ne vend pas ses livres, mais il les lit. Il est artiste et philosophe.

Quand il fait beau, il goûte la douceur de vivre en plein air. Il s'installe sur l'extrémité d'un banc avec un pot de colle et un pinceau, et, tout en réparant ses bouquins disloqués, il médite sur l'immortalité de l'âme. Il s'intéresse à la politique, et ne manque guère, s'il rencontre un client sûr, de lui faire la critique du régime actuel! Il est aristocrate et même oligarque. L'habitude de voir devant lui, de l'autre côté de la Seine, le palais des Tuileries, lui a inculqué une sorte de familiarité à l'égard des souverains. Sous l'Empire, il jugeait Napoléon III avec la sévérité d'un voisin à qui rien n'échappe. Maintenant encore, il explique, par la conduite du gouvernement, les vicissitudes de son commerce. Je ne me dissimule pas que mon vieil ami est un peu frondeur.

Il m'aborde et me dit, en homme qui a lu son journal du matin:

--Vous venez de l'Académie. Ces jeunes gens ont-ils bien parlé de M. Hugo?

Puis, clignant de l'oeil il me coule ce mot à l'oreille:

--Un peu démagogue, monsieur Hugo!

C'est ainsi que mon ami le bouquiniste ramena ma pensée sur la séance académique où M. Leconte de Lisle et M. Alexandre Dumas ont prédit tous deux l'immortalité à Victor Hugo. Mais, tandis que l'auteur des _Poèmes barbares_ expédiait tout d'un bloc aux âges à venir les oeuvres complètes du maître, le philosophe du théâtre donnait à entendre que la postérité ferait un choix sévère.

Il a prononcé un excellent discours, M. Alexandre Dumas, et je n'en suis pas surpris. Cet homme est doué pour parler au monde. Il pense et il dit ce qu'il pense. En cela, il est à peu près unique, du moins dans les lettres. On retrouve dans sa réponse à M. Leconte de Lisle cette absolue sincérité et cette expérience des choses qui donnent tant d'autorité à sa parole. Il a rendu à Victor Hugo, à Lamartine et à Musset ce qui leur était dû. Et, près d'achever son honnête et forte harangue, il s'est demandé ce qu'il allait maintenant advenir de l'oeuvre du plus laborieux de ces trois poètes.

«Il en adviendra, a-t-il répondu à sa propre question, ce qu'il advient de toutes les oeuvres de l'esprit humain. Le temps ne fera pas plus d'exception pour celles-là que pour les autres; il respectera et affirmera ce qui sera solide; il réduira en poussière ce qui ne le sera pas. Tout ce qui est de pure sonorité s'évanouira dans l'air; ce qui est fait pour le bruit est fait pour le vent. Mais il ne m'appartient pas de préparer ici le travail de la postérité. Il n'y a, d'ailleurs, à l'influencer ni pour ni contre; elle sait son métier de postérité; elle a le sens mystérieux et implacable des conclusions infaillibles et définitives.»

C'est sur ce point que je me permettrai de présenter à l'écrivain que j'admire infiniment quelques observations humbles mais fermes. Je crois que la postérité n'est pas infaillible dans ses conclusions. Et la raison que j'ai de le croire, c'est que la postérité, c'est moi, c'est nous, c'est des hommes. Nous sommes la postérité pour une longue suite d'oeuvres que nous connaissons fort mal. La postérité a perdu les trois quarts des oeuvres de l'antiquité; elle a laissé corrompre effroyablement ce qui reste. M. Leconte de Lisle nous parlait jeudi avec une noble admiration d'Eschyle; mais il n'y a pas dans le texte du _Prométhée_ qui nous est parvenu deux cents vers qui ne soient altérés. La postérité des Grecs et des Latins a gardé peu de chose, et, dans le peu qu'elle a gardé, il se trouve des ouvrages détestables, qui n'en sont pas moins immortels. Varius était, dit-on, l'égal de Virgile. Il a péri. Élien était un imbécile; il dure. Voilà la postérité! On me dira qu'elle était barbare en ce temps-là et que c'est la faute des moines. Mais qui nous assure que nous n'aurons pas, nous aussi, une postérité barbare? Savons-nous dans quelles mains passera l'héritage intellectuel que nous léguons à l'avenir! À supposer, d'ailleurs, que ceux qui viendront après nous soient plus intelligents que nous-mêmes, ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour proclamer d'avance leur infaillibilité? Nous savons par expérience que, même dans les âges de haute culture, la postérité n'est pas toujours équitable. Il est certain qu'elle n'a point de règles fixes, point de méthodes sûres pour juger les actions. Comment en aurait-elle pour juger l'art et la pensée? Madame Roland, qui fit d'assez mauvaise politique, mais qui avait le coeur d'une héroïne, écrivit des mémoires dans la prison d'où elle ne devait sortir--elle le savait--que pour monter sur l'échafaud. Elle traça de sa main virile sur la première page du cahier ces mots: _Appel à l'impartiale postérité_. La postérité ne lui a encore répondu, après un siècle, que par un murmure contradictoire de louanges et de réprobation. La muse des Girondins était bien naïve de croire à notre sagesse et à notre équité. Je ne sais si le roi Macbeth eut, en son temps, une pareille illusion. En ce cas, il aurait été bien trompé. C'était, en réalité, un excellent roi, habile et probe. Il enrichit l'Écosse en y favorisant le commerce et l'industrie. Le chroniqueur nous le montre comme un prince pacifique, le roi des villes, l'ami des bourgeois. Les clans le haïssaient parce qu'il était bon justicier. Il n'assassina personne. On sait ce que la légende et le génie ont fait de sa mémoire.