La vie littéraire. Première série

Chapter 8

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Loin d'être infaillible, la postérité a toutes les chances de se tromper. Elle est ignorante et indifférente. Je vois passer en ce moment sur le quai Malaquais la postérité de Corneille et de Voltaire. Elle se promène, égayée par le soleil d'avril. Elle va, la voilette sur le nez ou le cigare aux lèvres, et je vous assure qu'elle se soucie infiniment peu de Voltaire et de Corneille. La faim et l'amour l'occupent assez. Elle pense à ses affaires, à ses plaisirs, et laisse aux savants le soin de juger les grands morts. Je distingue précisément parmi cette postérité qui sort de l'Institut un joli visage coiffé d'un chapeau couleur du temps. C'est celui d'une jeune femme qui me demandait, un soir de cet hiver, à quoi servaient les poètes. Je lui répondis qu'ils nous aidaient à aimer; mais elle m'assura qu'on aimait fort bien sans eux. La vérité est que les professeurs et les savants forment à eux seuls toute la postérité. Ce sont donc les savants que vous croyez infaillibles. Mais non, car vous savez bien que la poésie et l'art ne relèvent que du sentiment, que la science ne connaît point la beauté et qu'un vers tombé aux mains d'un philologue est comme une fleur entre les doigts d'un botaniste.

Ah! certes, les conclusions de la postérité ne sont point infaillibles; elles dépendent beaucoup du hasard. J'ajouterai qu'elles ne sont jamais définitives, quoi qu'en ait dit M. Alexandre Dumas.

Et comment le seraient-elles, puisque la postérité n'est jamais close et que les générations nouvelles remettent sans cesse en question ce qui a été précédemment jugé?

Le dix-septième siècle a condamné Ronsard; le dix-huitième siècle a confirmé ce jugement; le dix-neuvième l'a cassé. Qui sait comment jugera le vingtième? Dante et Shakespeare furent méprisés pendant longtemps avant d'être admirés comme ils le sont aujourd'hui. Racine fut outragé après un siècle de gloire. Il ne l'est plus. Mais la langue change vite; il faut déjà être un lettré pour bien comprendre les vers de _Phèdre_ et d'_Athalie_.

J'ai entendu un excellent poète reprocher à Racine des impropriétés d'expression. Il ne voulait pas convenir que la langue eût changé depuis deux siècles, afin, peut-être, de ne pas s'avouer qu'elle changerait encore, et cette fois à son préjudice. Corneille et Molière lui-même sont mal compris; les comédiens qui les jouent y font à chaque instant des contresens. On parle communément de Rabelais, mais comme de la reine Berthe, sans savoir le moins du monde ce que c'est. Il y a des gloires qui s'éteignent. Celle du Tasse est mourante. Du Bartas fut, de son vivant, plus célèbre que Ronsard. Qui nous assure que sa gloire ne renaîtra pas? Goethe le considérait comme le plus grand des poètes français, et nos jeunes symbolistes l'aiment beaucoup. Il y a vingt ans, Lamartine était déjà abandonné, tandis que Musset restait l'objet d'une ferveur qui s'est peu à peu refroidie. Tous deux retrouvent aujourd'hui des fidèles. Ainsi la postérité ballotte les épaves du génie.

Victor Hugo gardera-t-il mort la place qu'il a occupée vivant? M. Alexandre Dumas est sage d'en douter. Il est sage aussi de ne pas faire d'avance la part de la destruction. Quel jugement l'avenir portera-t-il sur Victor Hugo? C'est ce que personne n'est en état de deviner. Nous ne pouvons savoir ce que pensera la postérité, puisque nous ne savons ce qu'elle sera. Il est vain de vouer les gloires contemporaines soit à l'immortalité, soit à l'oubli.

On peut dire seulement que la gloire du poète dont on a mené hier la dernière pompe funèbre traverse un moment difficile et critique. L'enthousiasme, lassé par un excessif effort de quinze années, retombe. Certaines illusions se dissipent. On croyait qu'un si grand poète avait pensé davantage.

Il faut bien reconnaître qu'il a remué plus de mots que d'idées. C'est une souffrance que de découvrir qu'il donna pour la plus haute philosophie un amas de rêveries banales et incohérentes. Enfin on est attristé, en même temps qu'effrayé, de ne pas rencontrer dans son oeuvre énorme, au milieu de tant de monstres, une seule figure humaine.

Les Grecs l'ont dit: l'homme est la mesure de toutes choses. Victor Hugo est démesuré parce qu'il n'est pas humain. Le secret des âmes ne lui fut jamais entièrement révélé. Il n'était pas fait pour comprendre et pour aimer. Il le sentit d'instinct. C'est pourquoi il voulut étonner; il en eut longtemps la puissance. Mais peut-on étonner toujours? Il vécut ivre de sons et de couleurs, et il en soûla le monde. Tout son génie est là: c'est un grand visionnaire et un incomparable artiste. C'est beaucoup. Ce n'est pas tout.

Quant à la postérité, elle sera ce qu'elle pourra; elle aimera ce qu'elle voudra. C'est une grande duperie de travailler pour elle. Elle garde peu de chose de tout ce qu'on lui envoie, et elle préfère souvent un ouvrage de circonstance aux oeuvres qu'on lui destinait spécialement. Loin de l'en blâmer, je l'en loue de tout mon coeur. Peut-être, après tout, saura-t-elle à la longue son métier aussi bien que le dit M. Alexandre Dumas. Mais, s'il n'arrive pas quelque catastrophe qui détruise les bibliothèques, un jour viendra où elle sera terriblement encombrée, et il n'est pas impossible que, ce jour-là, elle prenne en dégoût tout le papier noirci que nous lui préparons. J'éprouve moi-même, à vrai dire, quelque pressentiment de ce dégoût en voyant poudroyer au soleil les boîtes de bouquins de mon vieil ami.

L'HYPNOTISME DANS LA LITTÉRATURE

MARFA

_Marfa, le Palimpseste, par Gilbert-Augustin Thierry, 1 vol. in-18._

On a beau être raisonnable et n'aimer que le vrai, il y a des heures où la réalité commune ne vous contente plus et où l'on voudrait sortir de la nature. Nous savons bien que c'est impossible, mais nous ne le souhaitons pas moins. Les désirs les plus irréalisables ne sont-ils pas les plus ardents? Sans doute--et c'est notre grand mal--nous ne pouvons sortir de nous-mêmes. Nous sommes condamnés irrévocablement à voir les choses se refléter en nous avec une morne et désolante monotonie. C'est pour cela même que nous avons soif de l'inconnu et que nous aspirons à ce qui est au delà. Il nous faut du nouveau. On nous dit: «Que voulez-vous?» Et nous répondons: «Je veux autre chose.» Ce que nous touchons, ce que nous voyons n'est plus rien: nous sommes attirés par l'intangible et l'invisible. Pourquoi s'en défendre? N'est-ce pas là un naturel et légitime sentiment. C'est peu de chose que l'univers sensible, oui, peu de chose, puisque chacun de nous le contient en soi. Sans manquer de respect à la physique et à la chimie, on peut deviner qu'elles ne sont rien à côté de l'ultra-physique et de l'ultra-chimie, que nous ne connaissons pas. Oh! comme j'admire M. William Crookes et comme je l'envie! C'est un savant et c'est un poète. Il étudia les propriétés du spectre solaire et du spectre terrestre, il imagina d'ingénieux appareils pour mesurer et, si j'ose dire, pour peser la lumière; il photographia la lune, il trouva un métal, il crut même trouver une apparence nouvelle des choses, un quatrième état de la matière, qu'il nomma l'état radiant. Pourtant il était triste; il sentait douloureusement tout ce qu'il y a de médiocre et de pitoyable à n'être qu'un homme: il souffrait de cet ennui commun, a-t-on dit, à toute créature bien née. Il soupirait après un idéal sans nom. Il poursuivait un rêve. Ce rêve était impossible à réaliser. Et il le réalisa. Il vit un esprit, il le toucha, il le nomma Katie King et il l'aima. Oui, M. William Crookes, membre de la Société royale de Londres, vécut pendant six mois dans le commerce d'un fantôme délicieux. Il entretint des relations intimes et pleines de respect avec une jeune personne d'une essence mystérieuse, qui joignait au charme féminin la majesté de la mort. Il aima un démon qui, paraissant à son appel, agitait pour lui les parfums de sa chevelure blonde et lui faisait sentir à travers sa tiède poitrine les battements de son coeur angélique. Le doux démon consentit à être photographié par son terrestre et savant ami, qui obtint quarante-quatre clichés. À en juger par le portrait que j'ai sous les yeux, l'esprit de Katie King savait s'envelopper d'une forme charmante. On ne peut qu'admirer l'expression intelligente et triste de son jeune visage, la grâce de sa joue ronde et pure, la chasteté de ses draperies blanches. Encore M. William Crookes nous apprend il que cela n'est rien auprès de ce qu'il a vu, entendu et touché, et que Katie King était incomparablement plus belle que l'image qui nous en reste. «La photographie peut, dit-il, donner un dessin de sa pose; mais comment pourrait-elle reproduire la pureté brillante de son teint ou l'expression sans cesse changeante de ses traits si mobiles, tantôt voilés de tristesse, lorsqu'elle racontait quelque amer événement de sa vie passée, tantôt souriant avec toute l'innocence d'une jeune fille, lorsqu'elle avait réuni mes enfants autour d'elle et qu'elle les amusait en leur racontant des épisodes de ses aventures dans l'Inde. Autour d'elle, elle créait une atmosphère de vie. Ses yeux semblaient rendre l'air lui-même plus brillant; ils étaient si doux, si beaux et si pleins de tout ce que nous pouvons imaginer des cieux; sa présence subjuguait à tel point, que vous n'auriez pas trouvé que ce fût de l'idolâtrie de se mettre à ses genoux.» On a raillé ce généreux Crookes; on l'a plaint d'être le jouet de quelque petite effrontée. Pour moi, je le proclame heureux, et je l'admire moins pour avoir découvert le thallium et construit le radiomètre que pour avoir su voir Katie King.

Tous tant que nous sommes, nous voudrions bien évoquer aussi Katie King. J'avoue que j'en meurs d'envie. Nous ne pouvons pas. Et, pour nous consoler, nous nous disons que, si nous ne la voyons pas, c'est parce que nous avons trop de bon sens; mais nous nous flattons; c'est en réalité parce que nous n'avons pas assez d'imagination. C'est faute d'espérance et de foi, c'est faute de vertu. Aussi suis-je infiniment reconnaissant aux artistes prestigieux, aux menteurs bienfaisants qui, par la magie de leur art, me font croire que j'ai entrevu un pan de la robe blanche, un pli du sourire, un éclair de l'oeil de l'éternelle Katie King que je poursuis sans cesse et qui me fuit toujours.

Il y a des esprits qui habitent naturellement les confins mystérieux de la nature. Ils ont pour mission de nous montrer des prodiges. Leur tâche est devenue bien difficile aujourd'hui. Elle était facile dans le monde romain, au temps des premiers césars. Alors les prodiges de l'Inde, les enchantements de la Thessalie, les merveilles de l'Afrique, mère féconde des monstres, les pratiques italiotes du néo-pythagorisme se mêlaient, se confondaient. Il s'en dégageait une sorte de vapeur bizarre qui, étendue sur le monde, voilait et déformait toute la nature. Les esprits étaient encore soumis à une culture savante. Mais des connaissances variées et une intelligence subtile ne servaient qu'à imaginer des impossibilités et à multiplier les superstitions. De toutes parts, aux oreilles, aux yeux troublés, se manifestaient des mystères, des oracles, des oeuvres de magie. Les sophistes, les rhéteurs, avidement écoutés, entretenaient le délire des esprits. Tous leurs discours, comme il a été dit de ceux de Dion, répandaient un parfum semblable à l'odeur qui s'exhale des temples.

_L'Âne d'or_ d'Apulée nous est parvenu comme un témoignage de ce délire. Le malheur est qu'il a perdu sa puissance magique. Il ne touche plus que notre curiosité. Il fut merveilleux; il est devenu absurde et nous n'y croyons pas. Nous ne croyons pas non plus aux diableries dont le moyen âge était plein. Les moines vécurent jusqu'au quinzième siècle dans un sortilège perpétuel. Ils assistaient à des miracles simples et naïfs, mais qui du moins rompaient la lourde monotonie de leur existence. Ils voyaient les lampes du sanctuaire se rallumer d'elles-mêmes, et les rameaux de l'églantier enlacer, en une nuit, les tombes des époux restés vierges. Je ne vois que le dix-septième siècle français et cartésien qui se soit passé volontiers et sans peine de tout merveilleux. La raison dominait alors les esprits. Elle les domina encore au temps de Voltaire. Mais bientôt elle parut sèche, et les années qui précédèrent la Révolution virent renaître de toutes parts des prodiges. La religion n'en produisait plus; la science en enfanta.

C'est une grande erreur de croire que la superstition est exclusivement religieuse. Il y a des temps où elle devient laïque. Si la science un jour règne seule, les hommes crédules n'auront plus que des crédulités scientifiques. N'oublions pas que ce sont des philosophes qui ont fait la fortune des Saint-Germain et des Cagliostro. Un de leurs adeptes, le baron de Gleichen, confesse bien joliment dans ses _Souvenirs_ le plaisir qu'il avait d'être trompé par ces vendeurs de songes et le regret qu'il éprouva quand il ne lui fut pas possible de s'abuser davantage. «Le penchant pour le merveilleux, dit-il, inné à tous les hommes en général, mon goût particulier pour les impossibilités, l'inquiétude de mon scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m'ont engagé à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai été absent pendant des années et suis très fâché de devoir maintenant rester chez moi.»

Pendant que le bon Gleichen, vieilli et attristé, les pieds sur les chenets, rassemblait ses anciens rêves, faute d'en pouvoir former de nouveaux, la pauvre humanité courait après d'autres chimères et le spiritisme naissait. Je suis comme le baron de Gleichen: je veux qu'on m'amuse et je crois qu'il n'y a pas de bonheur sans illusion. Mais le spiritisme met, en vérité, trop peu d'art à nous séduire. Il nous fait converser avec les morts dans des entretiens si plats, qu'on en sort plus dégoûté encore de l'autre monde que de celui-ci. Passe encore pour saint Louis, qui, logé dans une table, répondit aux questions du médium comme un ignorant. Il ne connaissait ni la reine Blanche, ni le pont de Taillebourg, ni Damiette, ni les Quinze-Vingts, ni la Sainte-Chapelle, ni Étienne Boileau, ni Charles d'Anjou, ni Joinville, ni Tunis, ni rien. Jamais pied de table n'avait étalé une si sotte ignorance. Pourtant le guéridon se donnait pour l'esprit de Saint-Louis et n'en démordait pas. Le médium en demeurait stupide. Enfin, se frappant le front: «Tout s'explique, s'écria-t-il; c'est saint Louis de Gonzague!--C'était saint Louis de Gonzague. J'admets l'explication. Mais j'ai lu des dictées spirites de Bossuet qui étaient aussi dans l'esprit de saint Louis de Gonzague. Et cela ne s'explique pas. Quant à Katie King, je l'attends encore. On ne manquera pas de vous dire que le spiritisme est remplacé par l'occultisme et qu'une sonnette invisible tinte sur la tête de madame Blavatsky, ce qui est en effet merveilleux, je le sais, et que les cigarettes de madame Blavatsky font des miracles, et que madame de Blavatsky est en correspondance avec un mage nommé Kout-Houmi, qui possède une science surnaturelle et qui rend aux dames les broches qu'elles ont perdues. C'est précisément ce sage Kout-Houmi qui me gâte l'occultisme. Ne s'est-il pas avisé, lui qui sait tout, de copier sans le dire, dans une de ses lettres magiques, une conférence faite à Lake-Pleasant, le 15 août 1880, par un journaliste américain nommé Kiddle? Kiddle s'en plaignit amèrement, et Kout-Houmi répondit à ces plaintes qu'un sage pouvait bien oublier une paire de guillemets. J'admire la sérénité de cette réponse, mais le doute s'est glissé malgré moi dans mon coeur et il ne m'est plus possible de croire en Kout-Houmi. La vérité est que le monde inconnu, c'est, non pas aux magiciens et aux spirites, mais aux romanciers et aux poètes qu'il faut en demander le chemin. Eux seuls possèdent l'aiguille aimantée qui se tourne vers le pôle enchanté; eux seuls ont la clef d'or du palais des rêves. Et, puisque nous avons besoin de magies et d'évocations, c'est à de nouveaux Apulées, c'est aux Hoffmann et aux Edgar Poë que nous demanderons l'initiation aux mystères. Les poètes, du moins, ne trompent pas, puisqu'on sait qu'ils mentent, et puisqu'ils ne mentent que par générosité.

M. Gilbert-Augustin Thierry doit être compté au premier rang parmi les esprits doués du sens des choses étranges et mystérieuses. Neveu de l'illustre aveugle qui, comme Homère et Milton, sut voir tant de choses, fils d'Amédée Thierry, qui poussa si loin, dans ses _Récits de l'histoire romaine_, l'art de la composition historique, l'écrivain qui m'a inspiré les réflexions déjà trop longues qu'on vient de lire, reçut dès l'enfance la forte éducation qui devait le faire historien, si l'imagination ne l'avait pas emporté dans d'autres voies. Il débuta avec autorité par un roman qui présente l'étude d'une maladie mentale dans un milieu historique, l'_Aventure d'une âme en peine_. Plus récemment M. Gilbert-Augustin Thierry donna _le Capitaine sans façon_, tableau vigoureux d'une insurrection de paysans du bas Maine en 1813. Mais déjà il avait composé deux histoires «de morts et de vivants», _la Rédemption de Larmor_ et _Rediviva_. Déjà il était emporté dans ce monde mystérieux où le bon Gleichen passa le meilleur de sa vie. _Marfa_, qui paraît aujourd'hui, marque le troisième pas dans cette voie. Ce roman ou, pour mieux dire, cette nouvelle, qui forme à elle seule un volume, a été insérée tout récemment dans la _Revue des Deux Mondes_, sous un titre qui ne subsiste dans le livre que comme sous-titre, _le Palimpseste_. L'éditeur a craint avec raison que ce mot de palimpseste ne parlât pas à l'imagination des lectrices aussi vivement qu'à celle des lettrés et des savants, à qui ce terme rappelle, si je puis le dire, des émotions intellectuelles d'une vivacité presque dramatique. On nomme palimpsestes comme chacun sait, les manuscrits d'auteurs anciens que les copistes du moyen âge ont effacés puis recouverts d'une seconde écriture, sous laquelle on peut faire reparaître parfois les premiers caractères. Le palimpseste a donc par lui-même l'attrait du mystère; il cache un secret. Ce sont les chimistes du commencement de ce siècle qui ont trouvé les réactifs propres à faire revivre le texte primitif sur le parchemin lavé par les moines au lait de chaux. Mais déjà les humanistes, lors de la Renaissance, tentaient de lire l'écriture effacée des palimpsestes. Ils y mettaient, à défaut de science et de méthode, une amoureuse ardeur. Michelet a retracé avec beaucoup de poésie l'émotion et la tristesse de ces déchiffrements inspirés par tant de piété et si vainement essayés.

«Chaque fois, a-t-il dit, que l'on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait à l'esprit humain, cette diminution irréparable de son patrimoine. Souvent la ligne commencée mettait sur la voie d'une découverte, d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil la fuyante nymphe; on y attachait les yeux, mais en vain; l'objet désiré rentrait obstinément dans l'ombre; l'Eurydice ressuscitée retombait au sombre royaume et s'y perdait pour toujours.»

Aujourd'hui, la nymphe, l'Eurydice revit sous de puissants réactifs, ou du moins on retrouve quelques lambeaux de son corps; car les moines non seulement grattaient les manuscrits grecs et latins, mais encore ils les dépeçaient et ils en éparpillaient les feuilles. _Le Palimpseste_ que M. Gilbert-Augustin Thierry nous fait connaître est un psautier du Xe siècle, en minuscules carolines, incomplet et tronqué, ne comprenant que les psaumes 114, 119, 120, 129, 137 et 145, qui sont ceux de l'office des morts. M. Stéphane Cheraval, archiviste paléographe, a reçu du gouvernement français la mission de le rechercher et de l'acquérir pour le compte de l'État. Et quel texte se cache sous ces carolines que M. Léopold Delisle contemplerait avec ravissement? Un texte en caractères de la belle époque, _la Milésienne_ de Lucius de Patras, «ce chef-d'oeuvre disparu, dont _l'Âne d'or_ d'Apulée n'est qu'une copie si misérable... cette oeuvre étrange et merveilleuse--le livre des morts--qui ravit d'admiration et frappa d'épouvante le monde oriental du IIe siècle». (_Marfa_, pages 29 et 189.) C'est au château de Doremont, (Haute-Saône), dans la bibliothèque du feu prince Volkine, que M. Stéphane Cheraval découvre ce vénérable codex, cette gemme non pareille de l'écrin paléographique, ce trésor qu'il faudrait confier tout de suite au grand helléniste Henri Weil. Si la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry contenait pour tout drame la découverte inattendue et la perte définitive de _la Milésienne_ de Patras, le public s'y plairait sans doute beaucoup moins que je ne fais; mais M. Stéphane Cheraval ne trouve pas seulement un manuscrit à Doremont, il y rencontre aussi la princesse Volkine, une jeune serve que le vieux prince, bibliophile et nihiliste, avait épousée dans sa vieillesse et instituée héritière de son nom et de ses biens. «Mignonne, petite et frêle avec des cheveux très blonds, des yeux très noirs, une peau très blanche, cette femme n'était pourtant pas jolie. Un front bombé, des lèvres épaisses, un nez trop court la faisaient presque laide. Mais sa laideur rayonnait de beauté, de cette beauté dont Dieu illumine toute créature ici-bas quand elle aime et qu'elle se sent aimée» (p. 37). Marfa, en effet, aime et elle est aimée. Lucien de Hurecourt, fils d'un juge de paix franc-comtois, l'a aimée jusqu'au crime. Étant consul de France à Kherson, il a tué le mari, le vieux prince, par une nuit de neige, dans un traîneau et il l'a jeté aux loups qui poursuivaient l'attelage. C'est de cette situation que jaillit un drame étrange, puissant et si neuf qu'il était impossible de le concevoir il y a seulement cinq ans. Volkine, frappé par Lucien d'une balle de revolver, n'est pas mort sans parler. Il s'est accroché tout sanglant au meurtrier, il l'a saisi de ses deux mains; l'une s'est portée sur le front, l'autre a serré la nuque, et il a dit: «Tu n'épouseras point Marfa! Le jour de vos noces, toi-même, tu raconteras tout aux juges de ton pays. Je veux...» Puis il est tombé. Or, ce mourant qui parlait ainsi, ce vieillard énergique, savant, bizarre mystérieux, était, en physiologie, un disciple du docteur Charcot et de l'école de Nancy. Il pratiquait l'hypnotisme et connaissait sa propre puissance suggestive; il savait que son meurtrier était, au contraire, un sujet nerveux, sensible, faible et facile à hypnotiser. Il était sûr, par conséquent, que ce qu'il avait voulu s'accomplirait et qu'il serait vengé.

Il laissait, d'ailleurs, auprès de Marfa un être extraordinaire, capable de seconder inconsciemment son action suggestive. C'était un pope, de la secte des Silipovetz, «volontaires expiateurs des crimes de la terre, disciples toujours sanglants de l'agneau égorgé» (p. 65), qui enseignent que Jésus, en voulant mourir sur la croix, donna l'exemple salutaire du suicide. Celui-là, nommé Popof, suivait partout la jeune princesse Volkine, qui le considérait comme un saint. Il allait, sa robe de pope en haillons, rampant dans la poussière et se meurtrissant le visage aux cailloux des routes.

La suggestion imposée par le vieux Volkine eut son effet, sous les yeux de M. Stéphane Cheraval, le jour même que Lucien et Marfa avaient fixé pour leurs noces. Lucien alla chercher le juge d'instruction du ressort, le pria d'être son témoin, le mena devant un autel de fleurs élevé la veille par le prêtre de l'expiation et de la mort volontaire, et, là, il fit, sous l'empire de l'hypnose, l'aveu de son crime. Quand il eut achevé, Popof donna, avec une joie religieuse, du poison à Lucien et à Marfa, pour qui Lucien avait péché. Sûr alors de leur félicité, il songea à son propre salut et se pendit. Le palimpseste disparut dans cette catastrophe.