La vie littéraire. Première série

Chapter 6

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M. Hermant a voulu placer «l'armée très haut» et parler «du régiment avec cette espèce de religion passionnée qu'il inspire à tous ceux qui ont eu l'honneur de porter l'uniforme». C'est lui-même qui le dit, et je le crois; mais il est certain qu'il n'a pas réussi du tout. Et comment pouvait-il atteindre un si noble but à l'aide de la triste fable qu'il a inventée? Le moyen de professer la religion du drapeau en contant l'histoire d'un cavalier qui déserte pour suivre une fille et puis qui vole la montre d'un camarade? Je mettrai en scène, nous dit-il, l'homme et le régiment. Et voilà l'homme qu'il nous donne comme le type du soldat! Quant au régiment, je reconnais qu'il a eu ça et là le sentiment de cet «organisme simple et fort» (p. 19), de «ce corps énorme, vivant d'une personnalité diffuse d'océan, où les individus se fondent et ne comptent pas plus que l'unité d'une goutte d'eau» (p. 18). Son héros, qui n'est pourtant qu'un paysan vicieux, sent, «comme ils le sentent tous, la nécessité de la loi qui expédie les conscrits d'un bout de la France à l'autre pour en faire d'un seul coup des orphelins que l'armée adopte» (p. 199). Il éprouve même «l'humble orgueil des hommes obscurs qui ont un instant la conscience nette de leur rôle utile et ignoré dans une grande oeuvre» (p. 222). Mais que devient la majesté du régiment dans ces longues et pénibles scènes où se déroulent avec monotonie la timidité louche du capitaine Weber, la niaiserie et l'avilissement de capitaine du Simard, et l'enthousiasme ahuri du capitaine Ratelot, qui, après six ans d'Afrique, sait lire encore, étonné; mais ne comprend plus rien de ce qu'il lit? On a dit que ces officiers avaient été copiés malignement d'après nature dans l'état-major du régiment où l'auteur fit son volontariat. Je ne le crois pas. Ils sont inventés: je le veux. Encore sont-ce là de fâcheuses inventions.

Le tort en est à l'auteur. Le tort en est aussi au genre de littérature que le goût public lui a imposé; Ces perpétuelles analyses, ces minutieux récits, qu'on nous donne comme pleins de vérité, blessent au contraire la vérité, et avec elle la justice et la pudeur. On prétend que le roman naturaliste est une littérature fondée sur la science. En réalité, il est renié par la science, qui ne connaît que le vrai, et par l'art, qui ne connaît que le beau. Il traîne en vain de celui-ci à celle-là sa plate difformité. L'un et l'autre le rejettent. Il n'est point utile et il est laid. C'est une monstruosité dont on s'étonnera bientôt.

Tout dire, c'est ne rien dire. Tout montrer c'est ne rien faire voir. La littérature a pour devoir de noter ce qui compte et d'éclairer ce qui est fait pour la lumière. Si elle cesse de choisir et d'aimer, elle est déchue comme la femme qui se livre sans préférence. Il y a une vérité littéraire, ainsi qu'une vérité scientifique, et savez-vous le nom de la vérité littéraire? Elle s'appelle la poésie. En art tout est faux qui n'est pas beau. Chaque détail du livre de M. Abel Hermant fût-il parfaitement exact, je dirai que l'ensemble est sans vérité, parce qu'il est sans poésie. Ce n'est jamais, remarquez-le bien, par l'exactitude des détails que l'artiste obtient la ressemblance de l'ensemble. C'est, au contraire, par une vue juste et supérieure de l'ensemble qu'il parvient à une entente exacte des parties. La raison de cela est facile à concevoir. C'est que nous sommes ainsi faits, tous tant que nous sommes, que nous ne comprenons et ne sentons vraiment que la forme générale et, pour ainsi dire, l'esprit des choses, et qu'au contraire les éléments qui constituent ces choses échappent à notre observation et à notre intelligence par leur infinie complexité. Quelques lignes d'une forme entrevue suffisent parfois à nous donner un grand amour. Toutes les révélations du microscope n'y ajouteraient rien; ou plutôt elles seraient importunes. L'art, c'est encore l'amour. C'est pourquoi il n'y faut pas de microscope.

Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l'honorable colonel du 21e chasseurs s'inspirait de ces idées quand il rédigea l'ordre du jour par lequel il interdisait à ses hommes la lecture du _Cavalier Miserey_. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier fût «brûlé sur le fumier», le chef du régiment avait d'autres raisons que les miennes, et je me hâte de dire que ses raisons étaient infiniment meilleures. Je les tiens pour excellentes: c'était des raisons militaires. On veut l'indépendance de l'art. Je la veux aussi; j'en suis jaloux. Il faut que l'écrivain puisse tout dire, mais il ne saurait lui être permis de tout dire de toute manière, en toute circonstance et à toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l'absolu. Il est en relation avec les hommes. Cela implique des devoirs; il est indépendant pour éclairer et embellir la vie; il ne l'est pas pour la troubler et la compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacrées. Et, s'il y a dans la société humaine, du consentement de tous, une chose sacrée, c'est l'armée.

Certes, à côté de ses grandeurs, elle a, comme toutes les choses humaines, ses tristes petitesses. C'est chose souffrante, puisque c'est chose héroïque. On peut mêler quelque pitié au respect qu'elle inspire. Le poète Alfred de Vigny l'a fait en un temps qui semble lointain, il l'a fait dans toute la douceur et toute la dignité de son génie. Comme M. Abel Hermant, il avait servi, non point il est vrai un an comme soldat, mais plusieurs années comme officier. Il avait quitté le régiment avec l'épaulette de capitaine. Quelques années après, en 1836, il publia son beau livre de _Servitude et Grandeur militaires_. Je ne sache point qu'aucun colonel de cavalerie ait fait brûler sur le fumier du quartier des exemplaires de cet ouvrage. Je n'ai vu nulle part que le noble écrivain ait eu la douleur de fâcher quelque ancien brigand de la Loire, irrité par l'inutilité de sa vieillesse et par le souvenir de sa gloire. Pourtant, il y a dans ces pages si graves et si tristes des hardiesses intellectuelles auxquelles M. Abel Hermant ne s'est point haussé. On y trouve des reproches à l'armée, et un idéal souvent révolutionnaire, parfois chimérique. L'auteur y déplore l'obéissance passive du soldat et l'asservissement des volontés à la règle, dont il ne reconnaît pas assez l'impérieuse nécessité; mais rien d'amer ni de vil ne se mêle à sa plainte. Jamais il ne cesse d'honorer ceux qu'il plaint. Il peut tout dire, parce qu'il garde dans tout ce qu'il dit l'amour des hommes et le respect des vertus ainsi que des souffrances. Dès le début, il montre la gravité paisible de son coeur et une noblesse d'âme qui semble aujourd'hui perdue. «Je ferai peu le guerrier, dit-il, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit de parler des mâles coutumes de l'armée, où les fatigues et les ennuis ne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patience à toute épreuve en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement solitaire et l'étude.» Ensuite il montre l'armée à la fois esclave et reine, et il la salue deux fois, dans sa misère et dans sa gloire. Il voudrait qu'elle pensât davantage. Je crois qu'il a tort et que l'armée ne doit pas penser, puisqu'elle ne doit pas vouloir. Mais avec quelle délicatesse il parle de l'esprit un peu paresseux et attardé de cette armée, telle qu'il l'avait connue! «C'est, dit-il, un corps séparé du grand corps de la nation, et qui semble le corps d'un enfant.» Et comme partout il célèbre chez les chefs et chez les soldats la vertu des vertus, le sacrifice, qui est la plus grande beauté du monde et qu'il faut admirer même quand il est involontaire! Enfin, comme il sait voir la grandeur des petits!

Voilà comment il faut toucher à l'arche, voilà comment il faut parler de l'armée! M. Abel Hermant reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des sentiments qui nous tiennent le plus au coeur. Il reconnaîtra qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides humilités de la vie de garnison. Dans une lettre adressée au ministre de la guerre, et dont on peut d'ailleurs contester l'opportunité, l'auteur du _Cavalier Miserey_ a fait une déclaration qui l'honore. «J'ai assez l'esprit militaire, a-t-il dit, pour approuver absolument la mesure de police prise par le colonel du 21e chasseurs, s'il a cru voir dans mon livre une seule phrase qui fût de nature à diminuer aux yeux des hommes le prestige de leurs supérieurs.»

Pour moi, je ne connais qu'une ligne du fameux ordre que le colonel fit lire dans le quartier des Chartreux, à Rouen.

C'est celle-ci: «Tout exemplaire du _Cavalier Miserey_ saisi au quartier sera brûlé sur le fumier, et tout militaire qui en serait trouvé possesseur sera puni de prison.»

Ce n'est pas une phrase très élégante, j'en conviens; mais je serais plus content de l'avoir faite que d'avoir écrit les quatre cents pages du _Cavalier Miserey_. Car je suis sûr qu'elle vaut infiniment mieux pour mon pays.

À PROPOS DU JOURNAL DES GONCOURT

_Tome Ier, 1851-1861._

On reproche aux gens de parler d'eux-mêmes. C'est pourtant le sujet qu'ils traitent le mieux. Ils s'y intéressent et ils nous font souvent partager cet intérêt. Il y a, je le sais, de fâcheuses confidences. Mais les lourdauds qui nous importunent en nous faisant leur histoire nous assomment tout à fait quand ils font celle des autres. Rarement un écrivain est si bien inspiré que lorsqu'il se raconte. Le pigeon du poète a raison de dire:

Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême. Je dirai: «J'étais là; telle chose m'advint:» Vous y croirez être vous-même.

Il est vrai qu'il dit cela à un ami, tandis que les faiseurs de mémoires écrivent pour des inconnus; mais les hommes s'aiment entre eux, quand ils ne se connaissent pas. Tout lecteur est volontiers un ami. Il n'est point de journal, de mémoires, de confessions, de confidences ni de roman autobiographique qui n'ait valu à son auteur des sympathies posthumes. Marmontel ne nous intéresse pas du tout quand il parle de Bélisaire ou des Incas; mais il nous intéresse vivement dès qu'il nous entretient d'un petit Limousin qui lisait les _Géorgiques_ dans un jardin où bourdonnaient les abeilles. Il sait alors nous toucher et nous émouvoir, parce que cet enfant, c'est lui; parce que ces abeilles sont celles dont il mangeait le miel, celles que sa tante réchauffait dans le creux de sa main et fortifiait avec une goutte de vin, quand elle les trouvait engourdies par le froid. Son imagination, excitée par des souvenirs vivants, s'échauffe, se colore et s'anime. Comme il nous peint bien le jeune villageois qu'il était, lorsque nourri de latin, luisant de santé, il entra, au sortir du collège, dans les boudoirs des filles de théâtre! Alors il nous fait tout voir et tout sentir, lui d'ordinaire le plus froid des écrivains. Qu'est-ce donc si un grand génie, si un Jean-Jacques Rousseau, un Chateaubriand se plaît à se peindre?

Je ne parle point des confessions de saint Augustin: le grand docteur ne s'y confesse pas assez. C'est un livre spirituel qui satisfait mieux l'amour divin que la curiosité humaine. Augustin se confesse à Dieu et non point aux hommes; il déteste ses péchés, et ceux-là seuls nous font de belles confessions qui aiment encore leurs fautes. Il se repent, et il n'y a rien qui gâte une confession comme le repentir. Par exemple, il dit, en deux phrases charmantes, qu'on le vit tout petit sourire dans son berceau; et tout aussitôt il s'efforce de démontrer «qu'il y a de la corruption et de la malignité dans les enfants mêmes qui sont encore à la mamelle.» Le saint me gâte l'homme. Il conte que, dans son enfance, il y avait, auprès de la vigne paternelle, un poirier chargé de poires, et qu'un jour il alla avec une troupe de petits polissons secouer l'arbre et voler les fruits qui en tombaient. Fera-t-il à ce sujet un de ces tableaux familiers comme on en découvre avec enchantement dans les premières pages des _Confessions_ de Jean-Jacques, ou, si c'est trop demander, quelque élégant et sobre récit dans le goût des petits conteurs grecs? Non! il s'écrie: «Voilà quel était; ô mon Dieu, le misérable coeur qu'il a plu à votre miséricorde de tirer du fond de l'abîme!» Comme si, pour un gamin, c'était tomber dans un abîme que de voler quelques méchantes poires!

Il confesse ses amours, mais il ne le fait point avec grâce parce qu'il le fait avec honte. Il ne parle que des «pestilences» et des «vapeurs infernales qui sortaient du fond corrompu de sa cupidité». Rien de plus moral, mais rien de moins élégant. Il n'écrit point pour des curieux; il écrit contre les manichéens. Cela me fâche doublement, parce que je suis curieux et un peu manichéen. Mais, telles qu'elles sont, pleines de l'horreur de la chair et du dégoût de l'existence terrestre, les _Confessions_ d'Augustin ont contribué plus que tous les autres livres de ce saint à le faire connaître et à le faire aimer à travers les siècles.

Quant à Rousseau, dont l'âme renferme tant de misères et de grandeurs, on ne peut lui reprocher de s'être confessé à demi. Il avoue ses fautes et celles des autres avec une merveilleuse facilité. La vérité ne lui coûte point à dire: il sait que, pour ignoble et vile qu'elle est, il la rendra touchante et belle: il a des secrets pour cela, les secrets du génie, qui, comme le feu, purifie tout. Pauvre grand Jean-Jacques! Il a remué le monde. Il a dit aux mères: Nourrissez vos enfants, et les jeunes femmes sont devenues nourrices, et les peintres ont représenté les plus belles dames donnant le sein à un nourrisson. Il a dit aux hommes: Les hommes sont nés bons et heureux. La société les a rendus malheureux et méchants. Ils retrouveront le bonheur en retournant à la nature. Alors les reines se sont faites bergères, les ministres se sont faits philosophes, les législateurs ont proclamé les droits de l'homme, et le peuple, naturellement bon a massacré les prisonniers dans les prisons pendant trois jours: Mais, si Jean-Jacques a encore aujourd'hui des lecteurs, ce n'est pas pour avoir jeté par le monde, avec une éloquence enchanteresse, un sentiment nouveau d'amour et de pitié, mêlé aux idées les plus fausses et les plus funestes que jamais homme ait eues sur la nature et sur la société; ce n'est pas pour avoir écrit le plus beau des romans d'amour; ce n'est pas pour avoir fait jaillir des sources nouvelles de poésie, c'est pour avoir peint sa pitoyable existence, c'est pour avoir raconté ce qui lui advint en ce triste monde depuis le temps où il n'était qu'un jeune vagabond, vicieux, voleur, ingrat et pourtant sensible à la beauté des choses, rempli de l'amour sacré de la nature, jusqu'au jour où son âme inquiète sombra dans la folie noire. On n'ouvre plus guère l'_Émile_ et _la Nouvelle Héloïse_. On lira toujours les _Confessions_.

De Chateaubriand aussi, on ne lit guère qu'un seul livre: celui où il s'est raconté, les _Mémoires d'outre-tombe_. Il s'était peint dans tous ses livres, dans le René des _Natchez_ et dans celui d'_Amélie_, dans l'Eudore des _Martyrs_ et jusque dans _le Dernier des Abencérages_. Du fond de la magnifique solitude de son génie, il ne vit jamais rien en ce monde que lui-même et son cortège de femmes. Pourtant nous préférons le livre où il se peint je ne dis pas sans apprêt, mais sans déguisement, avec un orgueil que l'ironie tempère, une sorte de bonhomie hautaine et un ennui profond qui s'amuse pourtant du jeu brillant des mots; enfin les _Mémoires_. Pour lui comme pour Jean-Jacques, le livre posthume est le livre durable.

Oui, nous aimons toutes les confessions et tous les mémoires. Non, les écrivains ne nous ennuient pas en nous parlant de leurs amours et de leurs haines, de leurs joies et de leurs douleurs. Il y a plusieurs raisons à cela. J'en découvre deux. La première est qu'un journal, qu'un mémorial, qu'un livre de souvenirs enfin échappe à toutes les modes, à toutes les conventions qui s'imposent aux oeuvres de l'esprit.

Un poème, un roman, tout beau qu'il est, devient caduc quand vieillit la forme littéraire dans laquelle il fut conçu. Les oeuvres d'art ne peuvent plaire longtemps; car la nouveauté est pour beaucoup dans l'agrément qu'elles donnent. Or, des mémoires ne sont point des oeuvres d'art. Une autobiographie ne doit rien à la mode. On n'y cherche que la vérité humaine. Cette remarque deviendra plus claire si je l'étends aux chroniques. Grégoire de Tours, a peint son âme et son monde dans un écrit informe et précieux. Cet écrit vit encore et nous touche. Les vers de son contemporain Fortunat n'existent plus pour nous. Ils ont péri avec la barbarie latine dont ils faisaient l'ornement.

Il faut considérer, en second lieu, qu'il y a en chacun de nous un besoin de vérité qui nous fait rejeter à certains moments les plus belles fictions. Cet instinct est profond. Il naît avec nous. Ma petite fille, quand je lui conte _Peau-d'Âne_, ne manque pas de me demander s'il est vrai que la bague de la princesse était dans le gâteau, et si tout cela est arrivé, et s'il existe encore des fées.

Voilà, je crois, les deux raisons principales pour lesquelles nous aimons tant les lettres et les petits cahiers des grands hommes, et même ceux des petits hommes, lorsqu'ils ont aimé, cru, espéré quelque chose et qu'ils ont laissé un peu de leur âme au bout de leur plume. Aussi bien, si l'on y songe, c'est déjà une merveille que l'esprit d'un homme médiocre.

Il y a beaucoup à admirer chez une personne ordinaire. Sans compter que ce que nous y admirons se retrouve chez nous, et cela nous est doux. Je découragerais volontiers certains de mes amis d'écrire un drame ou une épopée; je ne découragerais personne de dicter ses mémoires, personne, pas même ma cuisinière bretonne; qui ne sait lire que les lettres moulées de son livre de messe et qui croit fermement que ma maison est hantée par l'âme d'un sabotier qui revient la nuit demander des prières. Ce serait un livre intéressant que celui dans lequel une de ces pauvres âmes obscures s'expliquerait et expliquerait le monde avec une imbécillité dont la profondeur va jusqu'à la poésie.

Ce livre nous toucherait. Nous serions obligés, malgré la superbe de notre esprit, de reconnaître la parenté qui lie cette humble intelligence à la nôtre et de saluer en elle une aïeule. Car nous avons tous eu une grand'mère qui croyait à l'âme du sabotier. Notre science, notre philosophie sortent des contes des bonnes femmes. Mais qu'est-ce qui sortira de notre philosophie?

M. Lorédan Larchey, savant homme dont l'esprit est plein de curiosités ironiques, a publié jadis une petite collection de mémoires composés par des obscurs et des simples; je me rappelle confusément le journal d'un sergent et celui d'une vieille dame, et il me reste l'idée que c'est très curieux. Nous ne lirons jamais trop de mémoires et de journaux intimes, parce que nous n'étudierons jamais trop les hommes. Je ne suis pas du tout de l'avis de ceux qui trouvent qu'on a trop fait et trop publié en ce temps-ci d'ouvrages de ce genre, intimes et personnels.

Je ne crois pas qu'il faille être extraordinaire pour avoir le droit de dire ce qu'on est. Je crois au contraire que les confidences des gens ordinaires sont bonnes à entendre.

Quant à celles des hommes de talent, elles ont une grâce spéciale; c'est pourquoi je suis ravi, pour ma part, de la publication anticipée du _Journal des Goncourt_.

Ce journal, commencé par les deux frères le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de leur premier livre, fut continué, après la mort du plus jeune, par le survivant, qui ne songeait pas à le publier. Il en lut, l'an dernier, à la campagne, quelques cahiers à M. Alphonse Daudet, son ami, qui fut justement frappé de l'intérêt de ces notes brèves et sincères, de ces impressions immédiates. Il pressa M. de Goncourt de les livrer tout de suite au public, et sa douce violence eut raison des scrupules de l'auteur. Nous connaissons déjà la première partie de ce _Journal_; elle embrasse dix années et va jusqu'en 1861. La publication n'en présentait, ce me semble, aucun inconvénient grave. D'abord, on n'y parle guère que des morts. Les choses d'il y a trente ans sont des choses anciennes, hélas!

Toutes les figures qu'on revoit dans ce premier volume sont des figures d'autrefois. Gavarni, Gautier, Flaubert, Paul de Saint-Victor... On peut parler d'elles avec la liberté que nous rendent leurs ombres en fuyant. Quelques-unes s'effacent. D'autres grandissent. Gavarni devient dans le _Journal_ presque l'égal des grands artistes de la Renaissance. Peintre, philosophe, mathématicien, tout ce qu'il dit est rare et profond. Il pense, et cela étonne au milieu de tout ce monde d'artistes qui se contente de voir et de sentir.

Il est à remarquer aussi que ce journal tout intime est en même temps tout littéraire. Les deux auteurs, qui n'en font qu'un, sont si bien voués à leur art, ils en sont à ce point l'hostie et la victime, ils lui sont si entièrement offerts, que leurs pensées les plus secrètes appartiennent aux lettres. Ils ont pris la plume et le papier comme on prend le voile et le scapulaire. Leur vie est un perpétuel travail d'observation et d'expression. Partout ils sont à l'atelier, j'allais dire à l'autel et dans le cloître.

On est saisi de respect pour cet obstiné travail que le sommeil interrompait à peine; car ils observaient et notaient jusqu'à leurs rêves. Aussi, bien qu'ils missent par écrit, au jour le jour, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient, ne peut-on les soupçonner un seul instant de curiosité frivole et d'indiscrétion. Ils n'entendaient ni ne voyaient que dans l'art et pour l'art. On ne trouverait pas facilement, je crois, un second exemple de cette perpétuelle tension de deux intelligences. L'une d'elles s'y déchira. Tous leurs sentiments, toutes leurs idées, toutes leurs sensations aboutissent au livre. Ils vivaient pour écrire. En cela, comme dans leur talent, ils sont bien de leur temps. Autrefois, on écrivait par aventure. Certaines personnes vivaient de leur plume, comme l'abbé Prévost, en écrivant beaucoup, mais sans dépense excessive et constante de force nerveuse. D'ordinaire, les pensions aidant, le métier d'homme de lettres était un métier fort doux.

Le dix-neuvième siècle changea cet usage. C'est alors que les hommes de lettres organisèrent toute leur existence en vue de la production littéraire. Balzac, Gautier, Flaubert prirent d'instinct des dispositions héroïques et traversèrent le monde comme d'incompréhensibles étrangers. Mais les Goncourt firent mieux encore. Sans se distinguer par aucune marque extérieure de la société dans laquelle ils étaient nés, sans affectation, simplement, fermement, ils vécurent une vie particulière, spéciale, faite de rigoureuses observances, de dures privations, de pénibles pratiques, comme ces personnes pieuses qui, mêlées à la foule et habillées comme elle, observent les règles monastiques de la congrégation à laquelle elles sont secrètement affiliées. À cet égard, le _Journal des Goncourt_ est un document unique. Je ne veux point examiner ici si cet ascétisme littéraire n'a pas, au point de vue de la conception et de l'exécution des livres, de sérieux inconvénients. Mais on comprend mieux, quand on a lu le _Journal_ de 1851 à 1861, comment une culture excessive de l'appareil nerveux, une tension constante de l'oeil et du cerveau a produit «cette écriture artiste» que M. Edmond de Goncourt se reconnaît justement, et cette notation minutieuse des sensations qui est le caractère le plus saillant de l'oeuvre des deux frères. Leur pensée et leur style, créés dans une atmosphère spéciale, n'ont pas la gaieté du grand air et la joie facile des formes que mûrit le soleil. Mais c'est chose rare et c'est chose respectable; car l'un d'eux est mort de l'avoir trouvée. Le _Journal_ nous explique comment.

M. LECONTE DE LISLE À L'ACADÉMIE FRANÇAISE