La vie littéraire. Première série

Chapter 20

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De quelque manière qu'on envisage les obscurs commencements de ces grandes idées qui nous enveloppent de toutes parts et nous pénètrent, quelque compte qu'on se rende de l'élaboration d'un si haut idéal, on reconnaîtra que M. Ernest Renan ne s'était pas trompé sur la nature et l'étendue de ses aptitudes, en dirigeant son esprit vers de telles recherches. Le sujet exigeait les qualités les plus rares de l'intelligence, et même les plus contradictoires. Il y fallait un sens critique toujours en éveil, un scepticisme scientifique capable de défier toutes les ruses des croyants et leurs candeurs plus puissantes que leurs ruses. Il y fallait, en même temps, un vif sentiment du divin, un instinct secret des besoins de l'âme humaine et comme une piété objective. Or, cette double nature se rencontre en M. Ernest Renan avec une extraordinaire richesse. Étranger à toute communion de fidèles, il a au plus haut point le sentiment religieux. Sans croire, il est infiniment apte à saisir toutes les délicatesses des croyances populaires. Si l'on veut bien me comprendre, je dirai que la foi ne le possède point, mais qu'il possède la foi. Heureusement doué pour son oeuvre, il s'y prépara sérieusement. Né artiste, il se fit savant. Sa jeunesse fut vouée à un labeur acharné. Pendant vingt ans, il étudia jour et nuit, et acquit une telle habitude de l'effort qu'il put accomplir dans sa maturité de grands travaux avec la quiétude d'un génie contemplatif. Aujourd'hui, tout lui est facile, et il rend tout facile. Enfin, il est artiste, il a le style, c'est-à-dire les nuances infinies de la pensée.

Il faut dire que, si M. Renan était fait pour écrire sur les origines du christianisme, il vint au moment propice. Le travail était préparé, les esprits disposés. La curiosité était née avec le doute. La philosophie du dix-huitième siècle avait affranchi les intelligences et pénétré même la théologie protestante. Les textes, longtemps sacrés, étaient étudiés avec beaucoup de critique en France, avec beaucoup de savoir en Allemagne. M. Renan trouva tout préparés les matériaux de son histoire. La substance était là. Il lui donna la forme, il lui donna l'âme, étant artiste et poète.

C'est généralement une imprudence de croire à la nouveauté des idées et des sentiments. Il y a longtemps que tout a été dit et senti, et nous retrouvons le plus souvent ce que nous croyons découvrir. Pourtant, les intelligences de ce temps ont, ce semble, une faculté nouvelle: celle de comprendre le passé et de remonter aux lointaines origines. De tout temps, sans doute, l'homme a gardé quelques souvenirs et fixé quelques traditions. Il a depuis longtemps des annales écrites, et c'est même ce qui le distingue des animaux, autant et plus que l'habitude de porter des vêtements. Il disait bien: «Nos pères faisaient ceci ou cela.» Mais les différences qu'il y avait d'eux à lui ne le frappaient guère. Il prêtait volontiers au passé le plus lointain la figure du présent. Il n'était point sensible aux diversités profondes que le temps apporte dans les modes de la vie. Il se figurait l'enfance du monde sous les traits de sa maturité. Cette tendance est frappante dans les historiens anciens, et particulièrement chez Tite-Live, qui fait parler les rudes pâtres du Latium comme des contemporains d'Auguste. Elle est plus frappante encore dans tout l'art du moyen âge, qui donnait aux rois de l'antique Juda la main de justice et la couronne fleurdelisée des rois de France. Avec Descartes, l'intelligence humaine franchit un abîme. Pourtant, la tragédie du dix-septième siècle, dans laquelle la connaissance de l'homme abstrait est parfaite, suppose, chez Racine lui-même, l'invariabilité des moeurs à travers les âges. Le dix-huitième siècle, bien qu'il s'inquiétât beaucoup des origines, se représentait volontiers Solon sous la figure de Turgot et Sémiramis dans le manteau royal de Catherine II. Il semble que l'image véritable du passé nous ait été révélée par la grande école historique de notre siècle. Il semble que le sens des origines soit un sens nouveau, ou du moins un sens nouvellement exercé chez l'homme. Je le crois, bien qu'il puisse y avoir là une part d'illusion. Les générations qui viendront après la nôtre diront peut-être que nous avions une vue de l'antiquité bien ridicule et bien démodée. Toutefois, il est certain que nous avons créé en quelques parties l'histoire comparée de l'humanité. De jeunes sciences, l'ethnographie, l'archéologie, la philologie y ont contribué pour une grande part. L'homme très ancien nous apparaît aujourd'hui avec une physionomie, avec un caractère qui pourrait bien être le vrai; qui, du moins, s'en rapproche. Eh bien, ce sens des origines, cette divination du passé perdu, cette connaissance des humanités enfantines et neuves, M. Renan les possède au plus haut degré. Il l'a montré dans toutes les parties de son ouvrage qui confinent à la légende et présentent des scènes primitives, que le soleil de l'histoire n'a pas éclairées. Il a découvert avec un flair spécial, un tact parfait, ce qui demeurait noyé dans le crépuscule du matin.

Cet art, ce don, comme on voudra l'appeler, M. Renan a dû l'exercer pleinement dans cette histoire d'Israël, dans cette antique histoire qu'on voit sortir toute sauvage de contes d'enfants et de poésies rustiques. Il a rapporté de ses voyages en Orient des fonds toujours vrais pour ces scènes pastorales ou guerrières, dont son intelligence d'artiste retrouve la forment le sentiment. Il ne convient pas de parler aujourd'hui de son livre. J'essaye seulement d'indiquer les qualités essentielles de l'historien, surtout celles qu'il a montrées dans un chapitre déjà connu, celui de Saül et de David. Je ne puis me défendre de donner ici le portrait que M. Renan trace de plus ancien roi d'Israël. C'est un excellent exemple à l'appui de ce que je viens d'avancer.

«Il (Saül) demeurait habituellement dans son bourg d'origine, à Gibéa de Benjamin, qui fut de lui appelé Gibéa de Saül. Il menait là, en famille, sans aucun faste ni cérémonial, une simple vie de paysan noble, cultivant ses champs quand il n'était pas en guerre, ne se mêlant, du reste, d'aucune affaire. Sa maison avait une certaine ampleur. À chaque nouvelle lune, il y avait des sacrifices et des festins où tous les officiers avaient leur place marquée. Le siège du roi était adossé au mur. Il avait, pour exécuter ses ordres, des _râcim_, «coureurs», analogues au chaouch de l'Orient moderne. Du reste, rien qui ressemblât à une cour. De superbes hommes du voisinage, plus ou moins ses parents, comme Abner, lui tenaient compagnie. C'était une espèce de noblesse rustique et militaire à la fois, solide pierre angulaire, comme on en trouve à la base des monarchies durables.»

Nous sommes loin de l'obscur et noble Saül de la tradition. Comme ce roi des pasteurs est devenu intelligible et clair! Le David de M. Renan est plus intéressant encore. Qu'il semble vivant, dans sa gentillesse de jeune brigand, dans sa ruse de chef avide, dans sa cruauté naïve et dans sa poésie de sauvage! Je songeais, en lisant ces pages fines et fortes, qu'il est amusant pour le curieux de vivre en un temps comme celui-ci, en un temps où l'on peut comparer le petit David en burnous de M. Ernest Renan au majestueux David que la statuaire du treizième siècle nous montre pensif dans sa barbe blanche, sous sa lourde couronne, et tenant entre ses doigts la lyre prophétique.

Oui, je me disais qu'il est intéressant et doux de vivre en un temps où la science et la poésie trouvent chacune son compte, puisqu'une large critique nous montre tout ensemble, d'une façon merveilleuse, et le bourgeon plein de sève de la réalité et la fleur épanouie de la légende.

LA VERTU EN FRANCE

_La Vertu en France, par M. Maxime du Camp. 1 vol. in-8°._

Il y a dans Athènes, au pied de l'Acropole, un petit temple charmant dédié à la Victoire. Ce temple porte sur une de ses faces un bas-relief représentant la déesse occupée à délier la courroie de ses sandales. Elle annonce ainsi sa volonté de demeurer parmi les descendants de Thémistocle et de Miltiade. Mais c'est en vain que ses pieds sont nus: la Victoire a des ailes. Le jour est proche qui la verra s'envoler loin des Athéniens. Aucune nation, fût-elle peuplée de héros, n'a retenu longtemps dans ses bras cette sanglante infidèle. Et pourquoi serait-elle constante? Elle sait qu'aussitôt qu'elle revient, elle est pardonnée. Pourtant, le sculpteur attique avait conçu là une belle allégorie. Je veux l'imiter en imagination et la rendre plus vraie. Je me figure, non plus la Victoire, mais la Vertu assise à quelque humble foyer de notre pays de France et rejetant loin d'elle son manteau de voyage, désormais inutile. Je place, en pensée, cette figure en tête du nouveau livre de M. Maxime du Camp, comme un frontispice symbolique. La vertu, sans doute, est de tous les pays et de tous les âges. Sa présence est partout nécessaire, les peuples ne subsistent que par elle; mais il est vrai de dire qu'elle aime les Français et que leur terre est sa terre de dilection. La vertu! il y a beau temps qu'elle est de chez nous. Je ne sais pas de peuple chez lequel elle ait montré tant de force unie à tant de grâce. Elle tenait nos pères par la main. Et, aujourd'hui, nous la suivons encore. Oui, ce jour même!... On a beau étaler les scandales: nous savons que, derrière cette surface de honte, il y a en réalité les vertus militaires et civiles d'une population honnête qui travaille et qui sert. Il faut louer M. Maxime du Camp d'avoir écrit, d'avoir publié, à cette heure, un livre sur la vertu en France, un livre d'exemples, un simple recueil de récits véritables.

On sait que M. Maxime du Camp s'est fait, depuis plusieurs années, l'annaliste de la charité contemporaine. Il tient avec une émotion contenue et une parfaite exactitude le registre du bien. Ses travaux sur les institutions de bienfaisance sont des modèles de clarté et de précision. Il a tout vu par lui-même, et l'on dit que, pour mieux observer ce qu'il voulait peindre, il s'est mêlé plus d'une fois aux pauvres dans les asiles de nuit: un attrait puissant l'entraîne à tous les rendez-vous de la misère et de la charité. C'est cet attrait, allié à un patriotisme vrai, qui l'a poussé à écrire son nouveau livre de _la Vertu en France_.

«Quand j'étais petit garçon--dit-il,--j'ai lu _la Morale en action_, et j'ai reconnu que, pour écrire ce volume, on avait compulsé les annales de tous les temps et de tous les peuples. Je me suis demandé si notre histoire contemporaine, c'est-à-dire celle qui commence avec le siècle et se prolonge jusqu'à nos jours, n'offrirait pas une suite de récits propres à démontrer que notre époque, trop décriée, n'est pas inférieure aux époques passées, et s'il ne serait pas possible d'y récolter une série de faits analogues à ceux que l'on a jadis offerts à notre admiration?»

Il a cherché et il a trouvé. Il a cent fois rencontré sur nos routes le bon Samaritain. Il a surpris beaucoup de belles oeuvres obscures et il a conté les plus belles. Oui, la vertu est partout, dans les champs, dans les faubourgs; elle court les rues de Paris.

Entendez bien ce qu'on nomme vertu. C'est la force généreuse de la vie. La vertu n'est pas une innocente. Nous adorons la divine innocence, mais elle n'est pas de tous les âges et de toutes les conditions; elle n'est pas préparée à toutes les rencontres. Elle se garde des pièges de la nature et de l'homme. L'innocence craint tout, la vertu ne craint rien. Elle sait, s'il le faut, se plonger, avec une sublime impureté, dans toutes les misères pour les soulager, dans tous les vices pour les guérir. Elle sait ce qu'est la grande tâche humaine et qu'il faut parfois se salir les mains. _Inquinandæ sunt manus_. Guerrière ou pacifique, elle est toujours armée. Elle charge le fusil du soldat et met le scalpel aux mains des chirurgiens. M. Maxime du Camp l'entend bien ainsi. Il la veut active et forte. C'est véritablement une _morale en action_ qu'il a composée. Ses devanciers, les Blanchard, les Bouilly n'étaient que de fades apologistes du sentiment. Le livre de M. Maxime du Camp, bien que destiné à la jeunesse, est plein de mâles pensées.

Si l'on compare entre eux les humbles et sublimes acteurs de la charité et du dévouement qui revivent dans ce livre, on ne sait à qui donner la palme, on hésite entre la pauvre paysanne qui meurt de sa bonté inguérissable, la soeur de charité, la servante magnanime, le marin, le soldat. Pourtant, c'est peut-être à ces derniers, c'est peut-être aux soldats et aux marins que revient l'honneur des plus beaux et des plus pénibles sacrifices. L'héroïque Gordon n'a-t-il pas dit: «Un soldat ne peut pas faire plus que son devoir.» Écoutez ce que M. du Camp dit du lieutenant Bellot qui périt dans les glaces, après d'inimaginables fatigues: «Son action d'éclat n'a pas été d'un moment, elle a duré pendant des années sans qu'une défaillance apparente l'ait affaiblie. Il portait si haut l'honneur de sa nationalité et de son uniforme, que rien ne pouvait attiédir son courage. Lorsqu'au mois de mai 1852, il remonte à bord du _Prince Albert_, après sa longue exploration de trois mois, il écrit: «J'avais un dur apprentissage à faire, et tous ici, excepté moi, avaient des fatigues de pareils voyages une expérience qui m'était complètement étrangère. Que de tourments au moral, d'ailleurs, n'avais-je point, qui se joignaient aux difficultés matérielles! Mais j'ai renfermé en moi-même ces luttes d'un moment et personne ne peut dire qu'un officier français a fléchi là où d'autres ne faiblissaient pas.»

Voilà des exemples capables de gonfler les coeurs les plus amollis. Que M. Maxime du Camp a été bien inspiré en les retraçant avec la sobriété et la simplicité qui convenaient!

Son livre, je l'ai dit, est destiné à la jeunesse. En achevant de le lire, j'ai fait une réflexion que les jeunes gens, par bonheur, ne feront pas. Elle est triste. Je la dirai pourtant. Il faut parler des grandes choses de l'homme et de la vie avec une entière sincérité. À cette condition seulement, on a le droit de parler au public.

Or, ce qui frappe quand on lit les actions de ces hommes qui se dévouèrent jusqu'à la mort, c'est la sublime impuissance de leur courage, c'est la stérilité imméritée de leur sacrifice. Le dévouement et l'héroïsme sont comme les grandes oeuvres d'art: ils n'ont d'objet qu'eux-mêmes. On dirait presque que leur inutilité fait leur grandeur. On se dévoue pour se dévouer. L'objet des plus beaux sacrifices est souvent indigne, quelquefois nul. Par la fureur d'une sorte de sublime égoïsme, la charité ressemble à l'amour. Sans doute la vertu est une force; c'est même la seule force humaine. Mais sa destinée fatale, est d'être toujours défaite. Elle donne à ses soldats l'incomparable beauté des vaincus. Voilà bien longtemps que la vertu frappe le mal à coups redoublés; mais le mal est immortel: il se rit de nos coups.

Oui, le mal est immortel. Le génie dans lequel la vieille théologie l'incarne, Satan, survivra au dernier homme et restera seul, assis, les ailes repliées, sur les débris des mondes éteints. Et nous n'avons même pas le droit de désirer la mort de Satan. Une haute philosophie ne gémira pas sur l'éternité du mal universel. Elle reconnaîtra, au contraire, que le mal est nécessaire et qu'il doit durer; car, sans lui, l'homme n'aurait rien à faire en ce monde. Il serait comme s'il n'était pas. La vie n'aurait pas de sens et serait tout à fait inintelligible. Pourquoi? Parce que le mal est la raison d'être du bien et que le bien est la raison d'être de l'homme. Si, par impossible,--oh! ne craignez rien,--si, par impossible, le mal disparaissait jamais, il emporterait avec lui tout ce qui fait le prix de la vie, il dépouillerait la terre de sa parure et de sa gloire. Il en arracherait l'amour inquiet des mères et la piété des fils, il en bannirait la science avec l'étude, et éteindrait toutes les lumières de l'esprit. Il tuerait l'honneur du monde. On ne verrait plus couler ni le sang des héros, ni les larmes des amants, plus douces que leurs baisers.

Au milieu de l'éternelle illusion qui nous enveloppe, une seule chose est certaine, c'est la souffrance. Elle est la pierre angulaire de la vie. C'est sur elle que l'humanité est fondée comme sur un roc inébranlable. Hors d'elle, tout est incertitude. Elle est l'unique témoignage d'une réalité qui nous échappe. Nous savons que nous souffrons et nous ne savons pas autre chose. Là est la base sur laquelle l'homme à tout édifié. Oui, c'est sur le granit brûlant de la douleur que l'homme a établi solidement l'amour et le courage, l'héroïsme et la pitié, et le choeur des lois augustes et le cortège des vertus terribles ou charmantes. Si cette assise leur manquait, ces belles figures sombreraient toutes ensemble dans l'abîme du néant. L'humanité a la conscience obscure de la nécessité de la douleur. Elle a placé la tristesse pieuse parmi les vertus de ses saints. Heureux ceux qui souffrent et malheur aux heureux! Pour avoir poussé ce cri, l'Évangile a régné deux mille ans sur le monde.

Nous disions un jour qu'il est permis d'imaginer que notre planète, notre pauvre petite terre est entourée de formes invisibles et pensantes[15]. L'atmosphère peut, en effet, être habitée par des créatures d'une essence trop subtile pour tomber sous nos sens. Ce n'est qu'un rêve, mais le rêve a ses droits. Je veux rêver des génies aériens; ils flottent dans les espaces éthérés. Je me les figure plus intelligents et plus doux que ces Elohim que M. Renan nous montre épars autour des tentes du nomade Israël. Je veux aussi qu'ils soient moins vains, moins indifférents, moins joyeux que les ombres légères dont la Grèce antique peuplait ses bois et ses montagnes. Mes génies seront, si vous voulez, des anges, mais des anges philosophes et savants, c'est-à-dire des anges d'une espèce toute nouvelle. Ils ne chanteront pas, ils n'adoreront pas: ils observeront. Je suppose que l'un d'eux, couché sur le bord d'un nuage, tourne vers la terre ses yeux plus puissants que nos télescopes et nos lunettes, et regarde vivre les hommes. Le voilà qui nous examine avec une intelligente curiosité, comme sir John Lubbeck observe les fourmis. Cet ange positif ne trouve rien à admirer dans la figure des petits êtres dont il suit les mouvements. Il n'est sensible ni à la force des hommes, ni à la beauté des femmes. Nous ne lui inspirons ni goût ni dégoût; car sa pensée toute pure s'élève au-dessus du désir comme de la répugnance. Scrutant nos actions, il reconnaîtra qu'elles sont pleines de violence et de ruse; et il s'épouvantera de la quantité de crimes qu'enfantent sans cesse parmi nous la faim et l'amour. Il dira: «Voilà de méchants petits animaux. Ils se rendent justice puisqu'ils se mangent les uns les autres.» Mais bientôt il s'apercevra que nous souffrons et toute notre grandeur lui sera révélée. Alors vous l'entendrez murmurer: «Ils naissent infirmes, souffrants, affamés, destinés à s'entre-dévorer. Et ils ne se dévorent pas tous. J'en vois même qui, dans leur grande détresse, tendent les bras les uns vers les autres. Ils se consolent et se soutiennent entre eux. Comme soulagement ils ont inventé les industries et les arts. Ils ont même des poètes pour les amuser. Leur dieu avait créé la maladie: ils ont créé le médecin et ils s'emploient de leur mieux à réparer la nature. La nature a fait le mal, et c'est un grand mal. C'est eux qui font le bien. Ce bien est petit, mais il est leur ouvrage. La terre est mauvaise: elle est insensible. Mais l'homme est bon parce qu'il souffre. Il a tout tiré de sa douleur, même son génie.»

Voilà comment parlerait, ce me semble, un ange nourri de saine philosophie. Et il se garderait bien, s'il en avait le pouvoir, d'extirper de ce monde le levain amer de sa grandeur et de sa beauté.

Nous apprendrions de lui qu'il faut savoir souffrir et que la science de la douleur est l'unique science de la vie. Ses leçons nous inspireraient la patience, qui est le plus difficile des héroïsmes, l'héroïsme constant. Elles nous enseigneraient la clémence et le pardon; elles nous enseigneraient la résignation, je veux dire la résignation dans l'effort, qui consiste à frapper toujours le mal, sans nous irriter jamais de son invulnérable immortalité.

Sous cette inspiration, les existences les plus humbles peuvent devenir des oeuvres d'art bien supérieures aux plus belles symphonies et aux plus beaux poèmes. Est-ce que les oeuvres d'art qu'on réalise en soi-même ne sont pas les meilleures? Les autres, qu'on jette en dehors, sur la toile ou le papier, ne sont rien que des images, des ombres. L'oeuvre de la vie est une réalité. L'homme simple dont nous parle M. Maxime du Camp, le pauvre revendeur du faubourg Saint-Germain, qui fit de sa vie un poème de charité, vaut mieux qu'Homère.

GEORGE SAND ET L'IDÉALISME DANS L'ART

_George Sand, par E. Caro, dans la Collection des grands écrivains, Hachette, édit. in-18._

Aujourd'hui seulement, nous mesurons le vide que laissa au milieu de nous la mort soudaine de M. Caro. M. Caro fut retranché en pleine vie, dans toute l'activité de son intelligence. Au lendemain de sa mort, dans la première surprise,--qu'on nous le pardonne,--nous parlions de lui comme s'il allait revenir. Nous gardions les familiarités de la veille. Nous n'avions pas encore le sentiment de l'irréparable. Il nous est venu depuis. Désormais, nous sentons que M. Caro nous manque et qu'il nous manquera longtemps. Nous allons disant: «Qui maintenant exposera, comme lui, avec une clarté lumineuse, les nouveaux systèmes et les jeunes doctrines? Qui enseignera les profanes? Qui sera le doux apôtre des gentils? Sur quelles lèvres irons-nous recueillir les nobles élégances de la philosophie? Rien n'est plus doux ni plus rare qu'un docteur aimable. C'est une chose divine que d'enseigner avec grâce, et cette chose s'en est allée avec lui.

Ainsi disions-nous, quand un petit volume posthume est venu raviver nos regrets. Quelques jours avant sa mort, M. Caro mettait la dernière main à une étude sur George Sand, pour la _Collection des Grands Écrivains français_. Cette collection se compose, comme on sait, d'études sur la vie, les oeuvres et l'influence des principaux auteurs de notre littérature. Chaque volume comprend une monographie. L'étude sur George Sand, par M. E. Caro, vient de paraître. Ce volume est le troisième en date de la collection. Un _Victor Cousin_, par M. Jules Simon; une _Madame de Sévigné_, par M. Gaston Boissier, et un _Montesquieu_, par M. Albert Sorel, l'avaient précédé.

_Turgot_, par M. Léon Say, et _Voltaire_, par M. Ferd. Brunetière, sont sous presse. On annonce ensuite: _Villon_, par M. Gaston Paris; d'_Aubigné_, par M. Guillaume Guizot; _Rousseau_, par M. Cherbuliez; _Joseph de Maistre_, par le vicomte Eugène Melchior de Vogüé; _Lamartine_, par M. de Pomairols; _Balzac_, par M. Paul Bourget; _Musset_, par M. Jules Lemaître; _Sainte-Beuve_, par M. H. Taine; _Guizot_, par M. G. Monod, _Boileau_, par M. Brunetière, qui se trouve ainsi chargé de deux études. Ce que j'en dis là n'est pas pour m'en plaindre; bien au contraire. On voit, par les noms que je viens de citer, que les directeurs de cette entreprise littéraire ont souci de choisir des critiques préparés à leur tâche par leurs goûts, leurs travaux ou la nature de leur esprit.