La vie littéraire. Première série

Chapter 21

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S'ils ont demandé à M. Caro une étude sur George Sand, ce n'est pas sans raison. Le philosophe spiritualiste était attaché à la mémoire de madame Sand, comme à la muse de sa jeunesse. Le seul nom de l'auteur d'_Indiana_ résumait pour lui des journées de rêverie délicieuses et de discussions ardentes. «Ce nom, nous dit-il, représente tant de passions généreuses, tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de découragements profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante torture du doute!...» En ranimant ses souvenirs, il se remet sous le charme, et son livre est un hommage au beau génie de madame Sand. Il est vrai que l'auteur de _l'Idée de Dieu_ n'avait pas sur la famille et la société les idées de l'auteur de _Lélia_; mais les idées sont peu de chose chez madame Sand; le sentiment, au contraire, est tout et l'on peut l'admirer, sans penser comme elle, à la condition de sentir comme elle.

L'âme de cette femme admirable se répand aisément dans ses livres

.....Comme ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles.

Ne lui demandez pas ce qu'elle pense: la pensée suppose la réflexion, et elle ne réfléchit pas. Elle laisse ses amis penser pour elle; elle reçoit leurs idées toutes faites et elle aime mieux les répéter que de les comprendre. Sa seule fonction au monde est d'exprimer avec une magnificence incomparable le sentiment de la nature et les images de la passion.

La nature, elle la voit bien, puisqu'elle la voit belle. La nature n'est que ce qu'elle paraît: elle n'est en soi ni belle ni laide. C'est l'oeil de l'homme qui fait seul la beauté du ciel et de la terre. Nous donnons la beauté aux choses en les aimant. L'amour contient tout le mystère de l'idéal. M. Caro nous rappelle à propos, dans son livre, un trait charmant de cette grande et naïve amante des choses, dont l'âme était en harmonie avec les fleurs des champs: «En portant mes mains à mon visage, dit George Sand, je respirai l'odeur d'une sauge dont j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite plante fleurissait maintenant sur la montagne à plusieurs lieues de moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est donc le parfum, qui sans rien faire perdre à la plante dont il émane, s'attache aux mains d'un ami et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum de l'âme, c'est le souvenir...»

Elle était en communion perpétuelle avec la nature, et ne pouvait respirer un brin de sauge sans sentir en elle le Dieu inconnu. Ne nous laissons point tromper par les grands mots d'art et de vérité. Le secret du beau est à la portée des petits enfants. Les humbles le devinent quelquefois plus vite que les superbes. Aimer, c'est embellir; embellir, c'est aimer.

L'art naturaliste n'est pas plus vrai que l'art idéaliste. M. Zola ne voit pas l'homme et la nature avec plus de vérité que ne les voyait madame Sand. Il n'a pour les voir que ses yeux comme elle avait les siens. Le témoignage qu'il porte des choses n'est qu'un témoignage individuel. Il nous dit comment la nature vient se briser contre lui: ni plus ni moins; mais il ne sait ce qu'est l'univers, ni s'il est. Naturalistes et idéalistes sont également les jouets des apparences; ils sont, les uns et les autres, en proie au spectre de la caverne. C'est ainsi que Bacon appelait le principe de notre éternelle ignorance, de l'ignorance à laquelle la condition d'homme nous condamne, murés que nous sommes en nous-mêmes comme dans un rocher, et solitaires, hallucinés, au milieu du monde. Eh bien, puisque tous les témoignages que nous portons de la nature ont aussi peu de réalité objective les uns que les autres, puisque toutes les images que nous nous faisons des choses correspondent non pas aux choses elles-mêmes, mais seulement aux états de notre âme, pourquoi ne point rechercher et goûter de préférence les figures de grâce, de beauté et d'amour? Songe pour songe, pourquoi ne pas choisir les plus aimables? C'est ce que faisaient les Grecs. Ils adoraient la beauté; la laideur, au contraire, leur semblait impie. Pourtant, ils ne conservaient guère d'illusions ni sur la réalité des choses, ni sur la bonté de la nature. Ces Hellènes eurent de bonne heure une philosophie douloureuse et sans illusions.

Je feuilletais, ce matin même, le beau livre de M. Victor Brochard sur les sceptiques et j'y voyais que le doute scientifique régnait dans les plus anciennes écoles de la Grèce, avec son cortège de tristesses et d'amertumes. La Grèce intelligente souffrit, dès l'enfance, de l'impossibilité de croire. Sa religion ne fut que l'amusement de son incrédulité. C'est pourquoi peut-être cette religion resta humaine et bienfaisante. Du moins, ce charmant petit peuple n'accrut pas son mal en ajoutant à l'impossibilité de croire l'impossibilité d'aimer. Il eut la sagesse de poursuivre le beau, alors que le vrai lui échappait, et le beau ne le trompa point comme le vrai.

C'est que le beau dépend de nous; il est la forme sensible de tout ce que nous aimons. Entre les romanciers idéalistes et les romanciers réalistes la question est bien mal posée. On oppose la réalité à l'idéal, comme si l'idéal n'était pas la seule réalité qu'il nous soit permis de saisir. Dans le fait, les naturalistes voudraient nous rendre la vie haïssable, tandis que les idéalistes cherchaient à l'embellir. Et comme ils avaient raison! Comme ce qu'ils faisaient était excellent! Il y a chez les hommes un incessant désir, un perpétuel besoin d'orner la vie et les êtres. Madame Sand a dit si bien: «Par une loi naturelle, l'esprit humain ne peut s'empêcher d'embellir et d'élever l'objet de sa contemplation.» Pour embellir la vie, que n'avons-nous pas inventé? Nous nous sommes fait de magnifiques habits de guerre et d'amour et nous avons chanté nos joies et nos douleurs. Tout l'effort immense des civilisations aboutit à l'embellissement de la vie. Le naturalisme est bien inhumain: car il veut défaire ce travail de l'humanité entière. Il arrache les parures, il déchire les voiles; il humilie la chair qui triomphait en se spiritualisant, il nous ramène à la barbarie primitive, à la bestialité des cavernes et des cités lacustres.

Ce peut être là un plaisir de décadent. Mais il serait dangereux de le goûter avec trop d'obstination; il mène à une irrémédiable grossièreté, à la ruine de tout ce qui fait le charme et les grâces de l'existence. Madame Sand fut un grand artisan d'idéal: c'est pour cela que je l'aime et que je la vénère. On me dit que le livre de M. Caro est fort bien accueilli du public et qu'il s'enlève avec rapidité sous les galeries de l'Odéon. Tant mieux! Il faudrait nous réjouir grandement si ce succès était le signe du retour de l'idéal dans l'art.

On me dit aussi que les romans de George Sand, trop oubliés aujourd'hui, retrouveront des lecteurs. Je le souhaite; je voudrais qu'on lût non seulement les plus sages et les plus apaisés; mais encore les plus ardents, ceux de la première heure, _Lélia_ et _Jacques_. On y trouvera sans doute une revendication bien audacieuse des droits de la passion. C'est là, comme disait Chateaubriand vieux, une offense à la rectitude de la vie. Mais l'auteur de _René_ n'avait-il pas semé aussi par le monde des paroles brûlantes? D'ailleurs, à quoi bon nier les droits de la passion? La passion ne demande pas sa part à la société, elle la lui vole avec la fureur du désir et le calme de l'innocence. Rien ne l'arrête: elle a le sentiment de son inévitable fatalité. Comment pourrait-on l'effrayer? Elle fait ses délices de l'angoisse et de l'inquiétude. Les religions mêmes n'ont rien pu contre elle; elles lui ont seulement offert une volupté de plus: la volupté des remords. Elle est à elle seule sa gloire, son bonheur et son châtiment. Elle se moque bien des livres qui l'exaltent ou la répriment.

Exalter les passions, c'est ce que les grands poètes ont fait bien avant les grands romanciers. Phèdre, Didon, Françoise de Rimini, Juliette, Ériphyle, Velléda ont précédé Lélia et la Fernande de _Jacques_. Il peut y avoir du danger, sans doute, à remuer ces flammes. Où n'y-a-t-il pas du danger, et qui peut dire, sa journée faite: je n'ai nui à personne? Mais ces sentiments touchent aux côtés généreux de la nature humaine. Les traiter, c'est glorifier l'homme dans ses joies les plus douloureuses et les plus touchantes. Le roman qui décrit le vice est bien plus funeste que celui qui représente la passion. Pourquoi? parce que le vice est plus facile à suggérer que la passion; parce qu'il s'insinue lentement et sourdement; parce qu'enfin il est à la portée des âmes communes. Le roman du vice, madame Sand ne l'a jamais écrit.

Madame Sand demeura toujours bien persuadée que la grande affaire des hommes, c'est l'amour. Elle avait raison à moitié. La faim et l'amour sont les deux axes du monde. L'humanité roule tout entière sur l'amour et la faim. Ce que Balzac a vu surtout dans l'homme, c'est la faim, c'est-à-dire le sentiment de la conservation et de l'accroissement, l'avarice, la cupidité, les ambitions matérielles, les privations, les jeûnes, les indigestions, les grandeurs de chair. Il a montré avec une extrême précision toutes les fonctions de la griffe, de la mâchoire et de l'estomac, toutes les habitudes de l'homme de proie. George Sand n'a pas moins de grandeur, pour ne nous avoir montré que des amoureux. Carlyle dit, dans un passage cité par Arvède Barine, que «toute l'affaire de l'amour est une si misérable futilité, qu'à une époque héroïque, personne ne se donnerait la peine d'y penser». Le vieux Carlyle est bien détaché. Pourtant, il semble que la nature entière n'ait d'autre but que de jeter les êtres dans les bras l'un de l'autre et de leur faire goûter, entre deux infinis, l'ivresse éphémère du baiser.

MENSONGES

PAR M. PAUL BOURGET

«Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.

Ne flattez point les riches et ne désirez point de paraître devant les grands...

N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu toutes celles qui sont vertueuses...

Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation; et, en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.»

(_Imitation_, liv. I, ch. VIII.)

Ayant lu jusqu'à la dernière page, avidement, mais non sans tristesse, le livre douloureux de M. Paul Bourget, j'ai tout de suite regardé mon _Imitation de Jésus-Christ_, à la page où elle s'ouvre toute seule, et j'ai récité avec ferveur les versets que je viens de transcrire. Chacun de ces versets répond à un chapitre du roman nouveau. Chacune de ces maximes est un baume et un électuaire pour une des plaies que l'habile écrivain a montrées. N'est-il pas merveilleux que l'_Imitation_, composée dans un âge de foi, par un humble ascète, pour des âmes pieuses et solitaires, convienne admirablement aujourd'hui aux sceptiques et aux gens du monde? Un pur déiste, un doux athée peut en faire son livre de chevet. Bien plus, je sens par moi-même que ce délicieux écrit doit être mieux goûté, du moins dans quelques-unes de ses parties, par ceux qui doutent ou qui nient que par ceux qui adorent et qui croient. En effet, le solitaire dont c'est l'ouvrage alliait à de célestes espérances une sagesse humaine que l'homme de peu de foi est particulièrement apte à goûter. Il connaissait profondément la vie; il avait pénétré les secrets de l'âme et ceux des sens. Il n'ignorait rien du monde des apparences, au milieu duquel nous nous débattons avec une faiblesse cruelle et des illusions touchantes; Il connaissait les passions mieux que ceux qui les éprouvent; car il en savait la vanité définitive. Ses sentences sont des joyaux de psychologie dont les connaisseurs restent émerveillés. C'est le livre des meilleurs, puisque c'est le livre des malheureux. Il n'est pas de plus sûr conseiller ni de plus intime, consolateur.

Ah! si le héros de M. Paul Bourget, si le jeune poète René Vinci avait relu, chaque matin, dans sa petite chambre de la rue Coëtlogon, le chapitre VIII de l'_Imitation_; s'il s'était pénétré du sens profond de ces paroles: «Ne désirez pas de paraître devant les grands... N'ayez de familiarité avec aucune femme;» s'il avait cherché sa joie dans la tristesse et son allégresse dans le renoncement, il n'aurait pas éprouvé la pire des souffrances, la seule souffrance véritablement mauvaise, celle qui ne purifie pas mais qui souille; et il n'aurait pas cherché à mourir de la mort des désespérés. René Vinci est un jeune homme pauvre, un poète de vingt-cinq ans, qui fit applaudir au Théâtre-Français une saynète délicieuse, un autre _Passant_. Le monde des étrangères et des parisiennes, les salons où l'on cause, où l'on joue la comédie, enfin ce qu'on appelle le monde, s'ouvrit soudain à sa jeune célébrité. Il s'y jeta avec une ardeur enfantine et fut séduit tout de suite par ce que Pascal appelle les grandeurs de chair. L'éclat des luxueuses existences l'éblouit. C'est peut-être qu'il n'était pas un grand philosophe. Je l'ai entendu railler à ce sujet. Il faut le plaindre plutôt. Le luxe exerce un irrésistible attrait sur les natures élégantes et délicates. Un de mes amis, né pauvre comme René Vinci, fut admis pareillement, à son heure, dans le concile des riches et des puissants. Il regarda leur luxe d'un oeil paisible et froid. Comme je l'en félicitais, il me répondit: «J'avais fréquenté le Louvre et vu des cathédrales avant d'aller dans des salons.» Mais je ne dois pas citer mon ami comme un exemple: il a un grand fond de dédain. René Vinci est plus jeune et plus candide. Une goutte de _white rose_ suffit à l'enivrer; il aime le luxe des femmes. Si c'est un tort, qu'il lui soit pardonné: il aime, il souffre. Oui, il aime une madame Moraines, dont M. Paul Bourget a fait un portrait terriblement vrai. On la voit, on la sent, on la respire, cette femme aux traits déliés, à la bouche spirituelle, aux formes à la fois fines et robustes, et cachant sous les grâces d'une apparente fragilité l'ardente richesse de sa nature. On la voit si bien qu'on chicanerait volontiers le peintre sur tel et tel détail. Tous, tant que nous sommes, nous serions tentés, je le gage, de changer quelque chose, deçà, delà, à la nuance des cheveux, à la couleur des yeux, pour adapter cette figure à quelque souvenir ou tout au moins à quelque confidence...

Quand je parle de portrait, on se doute bien que j'entends parler surtout d'un portrait moral, puisque l'artiste est M. Paul Bourget. Ce portrait est vrai, il est vrai de cette grande vérité de l'art qui atteint du premier coup l'évidence. Que dites-vous de ceci par exemple?

«Elle appartenait, sans doute par l'hérédité, se trouvant la fille d'un homme d'État, à la grande race des êtres d'action dont le trait dominant est la faculté distributive, si l'on peut dire. Ces êtres-là ont la puissance d'exploiter pleinement l'heure présente, sans que, ni l'heure passée, ni l'heure à venir trouble ou arrête leur sensation. L'argot actuel a trouvé un joli mot pour désigner ce pouvoir spécial d'oubli momentané; il appelle cela _couper le fil_.» (_Mensonges_, p. 317). Madame Moraines était parfaite pour couper le fil. Elle avait arrangé très raisonnablement son existence avec un mari épris et naïf, et un amant vieux mais élégant, égoïste mais libéral, qui subvenait au luxe de la maison. Elle fit, entre les deux, une petite place au jeune poète qui lui avait inspiré un goût à la fois sensuel et sentimental. Du soir qu'il la rencontra, René Vinci crut à l'inaltérable pureté de Suzanne Moraines; il en douta moins encore quand il l'eut possédée. Elle savait, elle aimait mentir; elle le trompa: il fut divinement heureux. Le mensonge d'une femme aimée est le plus doux des bienfaits, tant qu'on y croit. Mais on n'y croit pas longtemps. Il y a dans tout mensonge, même le plus subtil, de secrètes impossibilités qui le font bientôt évanouir. Les paroles fausses crèvent comme des bulles de savon. Malgré toute sa science, la petite madame Moraines ne savait pas une chose, c'est qu'on ne peut pas tromper ceux qui aiment vraiment. Ils le voudraient, ils le demandent, et, quand celle qu'ils aiment, soit dédain, soit cruauté, ne daigne plus feindre, ils lui mendient bassement l'aumône d'un dernier mensonge. Ils lui disent: «Par pitié trompez-moi, mentez-moi, que j'espère encore!» Mais les malheureux gardent jusque dans le délire leur funeste clairvoyance. René Vinci connut vite qu'on lui mentait. Cette parole de l'ascète se vérifia pour lui: «Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation, et, en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.» René Vinci se vit trahi. Et, comme il souffrait trop, il voulut se tromper lui-même: «Qui donc, demande alors M. Paul Bourget, qui donc a pu aimer et être trahi sans l'entendre, cette voix qui raisonne contre toute raison, qui nous dit d'espérer contre toute espérance? C'en est fini de croire, et pour toujours. Comme on voudrait douter au moins!» Un jour, Vinci ne put plus douter. Il devint horriblement jaloux. La jalousie produit sur nous l'effet du sel sur la glace: elle opère, avec une effrayante rapidité, la dissolution totale de notre être. Et, comme la glace, quand on est jaloux, on fond dans la boue. C'est une torture et une honte. On est condamné au supplice de tout savoir et de tout voir. Oui! tout voir, hélas! car imaginer, c'est voir; c'est voir sans même la ressource de détourner ou de fermer les yeux.

Vinci avait vingt-cinq ans: c'est l'âge où tout est facile, même de mourir. Certain de ne pouvoir posséder Suzanne à lui seul, il se tire un coup de revolver dans la région du coeur... Rassurez-vous, il n'en mourra pas. Le poumon seul est traversé. Les médecins répondent de la guérison. Il renaîtra lentement à la vie; il se sentira faible, il lui viendra une grande pitié de lui-même; il s'aimera à la manière attendrie des malades, et il ne vous aimera plus, Suzanne.

Ce livre de M. Paul Bourget est une belle et savante étude. Jamais encore l'auteur de _Cruelle Énigme_, depuis longtemps philosophe et psychologue, n'avait montré un tel talent d'analyse. Notez bien qu'il y a beaucoup plus de choses dans _Mensonges_ que je n'en ai indiquées. Je n'ai parlé que de madame Moraines, parce que, ici, je ne fais pas une étude. Je cause, et la causerie a ses hasards. Dans _Mensonges_, il y a Colette, une ingénue de la Comédie-Française qui inspire à un homme de lettres une passion «à base de haine et de sensualité». Il y a aussi dans ce livre, il y a surtout des observations d'une vérité dure. Sans doute, elles ne sont pas neuves et voilà beau temps qu'on les a faites pour la première fois. Mais est-ce que chaque génération ne refait pas nécessairement ce que les précédentes avaient fait? Qu'est-ce que vivre sinon recommencer? Est-ce que tous nous ne faisons pas, chacun à notre tour, les mêmes découvertes désespérantes? Et n'avons-nous pas l'amer besoin d'une voix jeune, d'une parole neuve qui nous conte nos douleurs et nos hontes? Quand M. Paul Bourget a dit: «Il y a des femmes qui ont une façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités que l'on se permet avec elles,» n'a-t-il pas dévoilé à nouveau une ruse éternelle? Quand il a dit: «C'est un plaisir divin pour les femmes que de dire, avec de certains sourires, des vérités auxquelles ne croient pas ceux à qui elles les disent; elles se donnent ainsi un peu de cette sensation du danger qui fouette délicieusement leurs nerfs,» n'a-t-il pas renouvelé heureusement une observation précieuse? Quand il a dit: «Les femmes aiment d'autant plus à inspirer des mouvements de pitié qu'elles les méritent moins,» n'a-t-il pas mis à neuf une petite pièce assez importante de la psychologie féminine?

Son livre, dans lequel on entend l'accent de l'inimitable vérité, est désespérant d'un bout à l'autre. Ce qu'on y goûte est plus amer que la mort. Il en reste de la cendre dans la bouche. C'est pourquoi je suis allé à la fontaine de vie; c'est pourquoi j'ai ouvert l'_Imitation_ et lu les paroles salutaires. Mais nous n'aimons pas qu'on nous sauve. Nous craignons, au contraire, qu'on nous prive de la volupté de nous perdre. Les meilleurs d'entre nous sont comme Rachel, qui ne voulait pas être consolée.

L'AMOUR EXOTIQUE

MADAME CHRYSANTHÈME

_Par Pierre Loti, 1 vol. in-8°._

Il y a aujourd'hui quatre-vingt-seize ans, un jeune gentilhomme breton, qui visitait les tribus des Creeks et des Natchez, amusait ses désirs et ses ennuis en dénouant la chevelure de deux jeunes Floridiennes dont le teint de cuivre, les longs yeux et la grâce sauvage restèrent fixés depuis dans ses rêves. Ce Breton était Chateaubriand; de ses deux Floridiennes, il fit Atala et Céluta. C'est ainsi que l'amour exotique entra dans la littérature. Il est vrai que le dix-huitième siècle avait déjà montré des Américaines au théâtre et dans les romans. On avait eu _Alzire_ et _les Incas_. Les écrivains philosophes n'avaient pas caché leur goût pour les sauvages. Mais ils ne les connaissaient guère et ne se flattaient pas de les peindre exactement. Ils n'étaient soucieux, en fait, que de montrer l'innocence dans la nature. Chateaubriand vit ce qu'on n'avait pas vu jusqu'à lui. Quand il porta sur ses deux Floridiennes son regard enchanté d'amant et de poète, il découvrit la beauté étrange. Le premier, il infusa, il fit fermenter l'exotisme dans la poésie, et il composa un poison nouveau que la jeunesse du siècle but avec délices. Pourtant il s'en faut que les deux filles de son souvenir et de sa rêverie, Atala et Céluta, soient de véritables sauvages. Ces figures ont encore des proportions classiques; leur sein est moulé sur l'antique et le souffle de leur poitrine emprunte son rythme aux vers de Racine. Atala, les mains jointes sur son crucifix, suit sans peine la longue théorie des amantes tragiques de l'Occident chrétien. Elle a du sang espagnol dans les veines. Et ce noble sang a mangé celui qu'elle tient de «Simaghan aux bracelets d'or». Certes, elle a trahi «les vieux génies de la cabane». Telle qu'elle est, elle est adorable, mais ce n'est point un être primitif, ce n'est point une créature simple.

Il était réservé à Pierre Loti de nous faire goûter jusqu'à l'ivresse, jusqu'au délire, jusqu'à la stupeur l'âcre saveur des amours exotiques.

Il est heureux pour lui et pour nous que M. Pierre Loti soit entré dans la marine et qu'il ait beaucoup voyagé; car la nature lui avait donné une âme avide et légère à laquelle il fallait beaucoup d'images. Elle lui avait donné, de plus, des sens exquis pour goûter la beauté de l'amoureux univers, une intelligence naïve et libre, et cette rare faculté de l'artiste qui se voit, s'écoute, s'observe, cristallise ses souvenirs. Il était comme fait exprès pour nous apporter la beauté bizarre et la volupté étrange. Et, certes, il n'a point manqué à sa destinée.

Les femmes de Pierre Loti, Azyadé, Rarahu, Fatou-Gaye sont, celles-là, de vraies sauvages, et qui sentent la bête. On y mord comme dans un fruit inconnu. Loti les aime, il les aime d'un amour enfantin et pervers, infiniment doux et infiniment cruel.

Les unions des filles des hommes avec les fils de Dieu, qu'ensevelirent les eaux du déluge, n'étaient ni si impies, ni si douloureuses. Marier Loti à Rarahu, le spahi à Fatou-Gaye, unir des hommes blancs à de petites bêtes jaunes ou noires, voilà ce que Chateaubriand n'imaginait pas complètement quand il déroulait, avec une coquetterie mélancolique, les tresses sombres de ses deux Floridiennes, aux trois quarts Espagnoles.