La vie littéraire. Première série

Chapter 19

Chapter 193,761 wordsPublic domain

Peu après, en 1874, M. Gabriel de Chénier publia la sienne. C'était un robuste vieillard que M. Gabriel de Chénier. À quatre-vingts ans, il portait haut la tête; ses épaules athlétiques s'élevaient au-dessus de celles des autres hommes. Son visage était immobile et chenu, mais ses yeux noirs jetaient des flammes. Il avait blanchi paisiblement dans un bureau du ministère de la guerre, et il semblait revenir, comme un autre Latour-d'Auvergne, de quelque armée de héros dont il eût été le doyen. Un de nos confrères dont j'ai oublié le nom, un jeune journaliste, l'ayant rencontré chez le libraire Lemerre, admira cette robuste vieillesse et le prit pour un homme des anciens jours. Il courut au journal annoncer en frémissant qu'il venait de voir l'oncle d'André Chénier. En réalité, il n'avait vu que le neveu. M. Gabriel de Chénier était le fils d'un des frères d'André, Louis Sauveur. Le beau vieillard manquait absolument d'atticisme. Il avait beaucoup tardé à publier les oeuvres de son oncle, et il voulait mal de mort à ceux qui l'avaient devancé dans cette tâche. Il ne les nommait jamais par leur nom: il disait le _premier éditeur_ pour désigner Latouche, à qui il reprochait également d'être menteur, voleur et borgne. «La notice du premier éditeur, affirmait-il, est un conte fait à plaisir.» Et il disait encore: «Le premier éditeur, qui était privé d'un oeil et qui ne voyait pas très nettement de l'autre, a mal lu.»

Il accusait formellement le premier éditeur de lui avoir volé les manuscrits d'André Chénier. La mort de ce «premier éditeur» n'avait pas calmé sa haine. Il est à remarquer qu'il ne s'était plaint de rien tant qu'avait vécu Latouche. Soyons justes: ce Latouche n'avait manqué ni de tact ni de goût en publiant les poésies d'André. S'il fit subir au texte sacré quelques changements dont nous sommes justement choqués aujourd'hui, il servit bien, en définitive, la gloire du poète, alors inconnu. Mais M. Gabriel de Chénier ne voulait pas qu'on touchât à son oncle. C'était un homme extrêmement jaloux. Et, comme il avait l'esprit très simple, il s'imaginait que tous ceux qui s'occupaient d'André Chénier étaient des bandits. Il ne mettait pas la moindre nuance dans ses sentiments. Il poursuivait vigoureusement d'une haine égale la mémoire de M. de Latouche et la personne de M. de Fouquières. Il appelait celui-ci «l'éditeur critique de 1862 et 1872», prenant garde de jamais le désigner plus expressément. En vérité, c'était un vieillard irascible.

M. Becq de Fouquières l'était allé voir autrefois, avant de rien publier. Mais, dès la première entrevue, il avait été traité en ennemi.

«Cet homme sent la pipe,» avait dit M. de Chénier pour expliquer son antipathie. En effet, il n'aimait pas le tabac, et il gardait depuis sa jeunesse la certitude que les fumeurs étaient tous des débauchés et des romantiques. M. de Fouquières, qui portait des moustaches, lui parut l'un et l'autre. M. de Chénier avait les moeurs du jour en abomination. On n'aurait pas pu lui tirer de la tête cette idée que la débauche est une invention contemporaine. Il l'attribuait à la littérature. Tel était le neveu d'André Chénier. Mais, quoi qu'il dît, à ses yeux, le grand tort de M. Becq de Fouquières, celui qui ne pouvait se pardonner, était de s'occuper des poésies d'André. Il y parut en 1874, quand M. Gabriel de Chénier exposa ses griefs dans son édition tardive. Il fit là d'étranges reproches à «l'éditeur critique de 1862 et 1872». Celui-ci, par exemple, ayant dit innocemment qu'André Chénier avait traduit des vers de Sapho au collège de Navarre, l'ombrageux neveu en fut tout courroucé. Il répliqua, au mépris du témoignage d'André lui-même, que cela n'était pas, que cela n'avait pu être. Et il ajouta: «On n'aurait pas plus toléré alors qu'aujourd'hui, dans un collège, qu'un élève ait en sa possession les poésies de Sapho.»

M. Becq de Fouquières dut sourire doucement des raisons du vieillard. J'ai le droit d'en sourire aussi peut-être; car, précisément, j'ai lu Sapho au collège, dans un petit volume de l'édition Boissonnade, ou la pauvre poétesse tenait fort peu de place. Hélas! le temps n'a respecté qu'un petit nombre de ses vers. J'ajouterai que, plus tard, ce même volume passa, avec le reste de ma collection des poètes grecs, dans la bibliothèque du père Gratry, de l'Oratoire, dont l'ardente imagination se nourrissait de science et de poésie. Au fait, que croyait donc M. Gabriel de Chénier des poésies de Sapho? S'imaginait-il, par hasard, qu'il y eût dans ces beaux fragments de quoi ternir l'innocence, déjà expirante, du jeune André? Ce serait une étrange méprise.

La querelle de MM. Becq de Fouquières et Gabriel de Chénier restera mémorable dans l'histoire de la république des lettres. M. de Fouquières avait cité le mot bien connu de Chênedollé: «André Chénier était athée avec délices.» Le neveu répondit avec assurance: «André, qui avait une intelligence si supérieure, qui savait si bien admirer les merveilles de la nature et comprendre les grandeurs infinies de l'univers, ne pouvait être supposé atteint de cette infirmité de l'esprit humain qu'on appelle l'athéisme que par un homme qui aurait été l'ennemi de la philosophie du dix-huitième siècle.» Ces paroles respirent la conviction, mais elles ne prouvent rien. Il demeure certain que l'idée de Dieu est absente de la poésie d'André Chénier. M. de Chénier voulait que son jeune oncle, qu'il protégeait, fut pieux et chaste. Il fut scandalisé quand M. Becq de Fouquières soupçonna des maîtresses au poète des _Elégies_, au chantre érotique de _la Lampe_. Ces soupçons étaient assez fondés, pourtant. André lui-même a dit quelque part: «Je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse.» On savait que cette Camille, «éperduement aimée», n'était autre que la belle madame de Bonneuil, dont la terre touchait à la forêt de Sénart. Amélie, Rose et Glycère ne semblaient pas tout à fait des fictions poétiques, non plus que les belles et faciles Anglaises dont André a immortalisé les formes dans de libres épigrammes grecques. On parlait de madame Gouy-d'Arcy, de la belle mistress Cosway, en qui le poète vantait

La paix, la conscience ignorante du crime, Et la sainte fierté que nul revers n'opprime.

Il semblait bien que l'ardent et fier jeune homme eût goûté la beauté de la femme jusqu'au pied de l'échafaud, il semblait qu'il eût alors regardé d'un oeil ardent cette _jeune captive_, cette duchesse de Fleury dont madame Vigée-Lebrun a dit: «Son visage était enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus, et son esprit supérieur.»

Mais M. Gabriel de Chénier déclara, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, qu'il n'y avait ni Bonneuil, ni d'Arcy, ni Cosway, ni Fleury, qu'Amélie, Rose et Glycère n'avaient jamais existé, et que c'était un bien bon jeune homme que l'oncle dont il était le neveu. «De ce qu'André, dit-il, put quelquefois prendre part aux soupers où se trouvaient réunis ses jeunes amis de collège et des beautés faciles, de ce que dans ses élégies, on trouve la trace de ces exceptions à ses habitudes studieuses et tranquilles, il ne faut pas en conclure que sa vie fût dissipée et livrée à des plaisirs échevelés.» Et, feignant de croire que «l'éditeur critique de 1862 et 1872» a fait d'André un débauché, le grave neveu s'écrie: Il a agi ainsi «pour expliquer et justifier peut-être les dissipations et les folles orgies de nos jours». Cela n'est-il par admirable et n'avais-je pas raison de vous dire que cette querelle est vouée à l'immortalité?

Après avoir découvert avec tant de perspicacité le mobile auquel obéissait M. Becq de Fouquières, son entêté contradicteur ajoute: «Ils ont prétendu qu'André avait été amoureux d'un grand nombre de femmes... Il n'en était pourtant rien, et ce qui le prouve, c'est la fraîcheur, c'est la vivacité de l'amour qu'il exprime. Un homme blasé par les plaisirs, rassasié de maîtresses, n'a plus l'imagination si fraîche, si ardente, si féconde.» Qu'en dites-vous?... Mais il ne s'en tient pas là; il lance un dernier argument qui révèle toute sa candeur: «André, dit-il, avait trop de philosophie pour user des choses jusqu'à l'abus.» M. Becq de Fouquières, ai-je besoin de le dire, ne crut jamais à un André Chénier si raisonnable. Il persista à le voir violent, fougueux, excessif, se donnant sans mesure à tout ce qui sollicitait son âme mobile et prompte, ardent à l'amour, à la haine, au travail, plein de vie et d'âme et de génie.

Quant à M. Chénier, il n'était pas homme à en démordre. Tout au plus accorda-t-il que Fanny, la vertueuse Fanny avait réellement existé, et que peut-être André l'avait aimée. «Mais, se hâte-t-il d'ajouter, cet amour, si amour il y eut, ne fut jamais un amour comme on l'entend aujourd'hui.» Hélas! on l'entend aujourd'hui tout de même qu'autrefois. Ce sont les choses de l'amour qui changent le moins. Et, si quelque jeune curieuse demande aujourd'hui, comme autrefois l'héroïne d'Euripide: «Qu'est-ce donc qu'aimer?» Il faudra lui répondre encore avec la vieille Athénienne du poète: «Ô ma fille, la chose la plus douce à la fois et la plus cruelle!»

C'est ce que pensait, sans doute M. Becq de Fouquières. Il était indulgent: car il savait que les hommes ne valent que par les passions qui les animent, et qu'il n'y a de ressources que dans les fortes natures.

Il avait vu son dieu, son André, jeter d'abord au hasard les flammes de son ardente jeunesse. Puis, se calmant, se purifiant chaque jour par le travail, la réflexion et la souffrance, atteindre enfin, en quelques années, aux chastes mélancolies de l'amour idéal. Tel est, en effet, le sentiment qu'inspira au poète, dans les derniers mois de sa vie, la muse pudique, la douce hôtesse de Luciennes, la charmante madame Laurent Lecoulteux.

Cette dame, la Fanny du poète, était comme on sait, la fille de la belle madame Pourrat, dont Voltaire avait vanté la grâce et l'esprit. Or, Fanny, pour lui laisser son nom d'amour et d'immortalité, Fanny avait une soeur, la comtesse Hocquart, qui vécut assez longtemps pour apporter son témoignage aux générations nouvelles. Cette dame a dit d'André, qu'elle avait souvent vu chez sa mère et sa soeur: «Il était à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme.»

C'est précisément ainsi qu'il nous apparaît sur le portrait que Suvée peignit à Saint-Lazare, le 29 messidor an II. Mais à l'idée de cette tête énorme et de ces gros traits, M. Gabriel de Chénier se fâcha tout rouge contre madame Hocquart et contre «l'éditeur critique de 1862 et 1872», qui avait recueilli le propos de cette dame. Sans s'arrêter à une maxime du poète qui écrivit dans le canevas de son _Art d'aimer_ cette pensée consolante: «Les beaux garçons sont souvent si bêtes,» le zélé neveu crie à la calomnie: «Tout le monde sait, dit-il, qu'André était beau!» Et il veut le prouver en citant ces lignes d'une lettre que lui avait autrefois adressée le général marquis de Pange: «J'ai connu votre oncle; J'ai retrouvé ses traits en vous, dès le premier moment que je vous ai vu.»

Ce pauvre M. de Chénier n'était pas capable de faire une bonne édition: il faut pour cela savoir douter; et c'est ce qu'il ignorait le plus, bien qu'il ignorât généralement toutes choses. Son édition est pourtant utile. On la recherche justement, moins encore parce qu'elle est bien imprimée que parce qu'elle contient plusieurs morceaux inédits, tirés des manuscrits conservés dans la famille. M. Becq de Fouquières fit un petit volume tout exprès pour relever les bévues de M. de Chénier. Il les releva avec autant de sûreté que de grâce. Il y mit du savoir et n'y mit point de méchanceté. Il fallait qu'il fût attaqué injustement pour qu'on sût à quel point il était galant homme. En cela encore, je l'estime heureux. Il n'a point vécu en vain; il laisse de bonnes éditions d'un grand poète, qui fut aussi un excellent prosateur, un écrivain nerveux et concis. On ne sait pas assez qu'André Chénier compte, pour sa prose, parmi les grands écrivains de la Révolution. Sans M. Becq de Fouquières on ne le saurait pas du tout. M. Becq de Fouquières a réalisé le dessein que formait Marie-Joseph Chénier, dans l'enthousiasme fugitif de ses regrets, quand il disait éloquemment:

Auprès d'André Chénier, avant que de descendre, J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Mais où vivront du moins et son doux souvenir Et sa gloire et ses vers dictés pour l'avenir.

Ce monument, que Marie-Joseph n'éleva point, est enfin achevé: c'est la double édition critique (_Poésie_ 1872, _Prose_ 1886). Si, comme le veut M. Renan, les esprits envolés de cette terre s'assemblent dans les Champs-Elysées selon leurs goûts et d'après leur affinités, s'ils forment des groupes harmonieux, à coup sûr M. Becq de Fouquières entretien en ce moment François de Pange et André Chénier, sous l'ombre des myrtes. Assise près d'eux, sur un banc de marbre, Fanny joue avec son petit enfant qu'elle a retrouvé. M. de Fouquières demande au poète si le fragment qui commence par ces mots: _Proserpine incertaine_ est authentique, bien que M. Gabriel de Chénier ne l'ai point admis dans son texte, et il réclame instamment des vers inédits pour une édition céleste. Que ferait-il parmi les ombres s'il n'éditait point? Il serait doux de penser que les choses fussent ainsi là ou nous irons tous. De rigoureuses doctrines y contredisent peut-être; mais un excellent académicien qui aime beaucoup les livres, M. Xavier Marinier, incline à croire qu'il y a des bibliothèques dans l'autre monde.

M. CUVILLIER-FLEURY

M. Cuvillier-Fleury, dont on célébrait hier les funérailles, a duré dans la critique littéraire plus d'un âge d'homme. Le journalisme s'honore de ce robuste talent si longtemps exercé. Ce n'est point assez de rendre mes respects à cet écrivain plein de probité. Je voudrais, si j'en avait l'art et le loisir, esquisser son image: elle vaut qu'on la dessine. Mais prenons garde, la figure de M. Cuvillier-Fleury n'était pas de celles que le peintre doit flatter. Aux caresses d'un pinceau trop moelleux elle perdrait tout son caractère, et ce serait dommage. Il y faut aller à grands traits. Son mérite était solide, son charme était sévère. Il mettait de la dignité jusque dans l'enjouement. On sait qu'il se garda toujours des grâces légères et du facile sourire. Parfois peut-être se défendit-il moins bien contre la solennité.

Pourtant il n'était ni triste ni sévère. Ce n'était point un mécontent, loin de là; il inclinait même à l'optimisme. Il croyait au bien. Il avait en diverses matières la conviction du professeur, qui, quoi qu'on dise, est aussi forte que la foi du charbonnier. Il voulait être juste et même il savait être modéré, bien qu'il fût extrêmement attaché à ses idées et à ses goûts. Et cet honnête esprit n'était point un esprit borné. Il n'enfermait pas sa critique dans des jeux d'école et ne s'amusait pas aux bagatelles littéraires. Il cherchait l'homme sous l'écrivain. C'est l'homme qu'il étudiait, l'homme moral, l'homme social. Aussi ses opinions ont trouvé du crédit et gardé de l'intérêt. Les livres dans lesquels il les a recueillies, _Posthumes et Revenants_, _Études et Portraits_, se lisent encore très bien aujourd'hui. J'en ai fait l'expérience ce matin même, en feuilletant avec un noble plaisir les études que M. Cuvillier-Fleury consacrait, il y a quinze ans et plus, à des personnages du XVIIIe siècle: à cet aimable chevalier de Boufflers et à cette exquise madame de Sabran, la plus sage des âmes tendres; à madame Geoffrin et à son «cher enfant» le roi de Pologne; à la maréchale de Beauveau, en qui l'athéisme prenait la douceur d'une sainte espérance; à Marie-Antoinette, envers laquelle M. Cuvillier-Fleury n'eut qu'un tort, celui de tenir pour authentiques les lettres publiées par M. d'Hunolstein. Mais comment ne s'y serait-il pas trompé, puisque Sainte-Beuve lui-même y fut pris à demi? Ce sont là des pages solides et, si l'on y trouve quelque pesanteur, c'est qu'elles sont pleines de choses. Il n'est point aisé d'être léger quand on n'est point vide. Et si, dans quelque idéale promenade sur un chemin de fleurs, levant tout à coup les yeux, vous voyez des formes solides, où se révèle la plénitude de la vie, flotter au milieu des airs, comme des ombres fortunées, jetez-vous à genoux et adorez-les: elles sont divines.

L'inspiration du critique n'avait point d'ailes; mais elle marchait droit et ferme. Il y a beaucoup de traits louables dans la physionomie morale de M. Cuvillier-Fleury. Entre autres, il en est un tout à fait original. C'est la fidélité. M. Cuvillier-Fleury demeura attaché jusqu'à la mort aux idées, aux amitiés, aux cultes de sa lointaine jeunesse. Il ne voulait point qu'on lui fît un mérite de cette constance qui honore sa vie: «Je me croirais bien humble, disait-il, de me glorifier de cette vertu, n'en connaissant pas de plus simple à concevoir, ni de plus facile à pratiquer.» Dès 1830, époque à laquelle il écrivit une notice sur le comte Lavallette, sa foi était fixée. M. Cuvillier-Fleury était désormais attaché à la monarchie libérale.

On lit, à la dernière page de l'intéressante notice dont je parle, une phrase qui donne à penser, bien qu'elle soit toute simple. C'est celle-ci: «Le comte Lavallette est mort plein de jours, à la soixante et unième année de son âge.» L'homme, le même homme qui s'exprimait ainsi à vingt-huit ans me disait à moi, un grand demi-siècle plus tard, en parlant d'un candidat à l'Académie qui marchait, comme on dit, sur ses soixante-quatre ans: «Il est jeune.» Ô contradiction terriblement humaine! ô contradiction touchante! Comme il est naturel de changer ainsi de sentiment sur l'âge et la figure des hommes! Il disait juste dans les deux rencontres. Tous tant que nous sommes, nous jugeons tout à notre mesure. Comment ferions-nous autrement, puisque juger, c'est comparer, et que nous n'avons qu'une mesure qui est nous? Et cette mesure change sans cesse. Nous sommes tous les jouets des mobiles apparences.

À ce mot: «Il est jeune,» je compris que M. Cuvillier-Fleury me regardait comme un enfant, moi qui n'avais pas soixante-quatre ans, ni même quarante. En effet, ma jeunesse l'émerveillait. Il ne se lassait pas de me dire: «Quoi! vous avez trente-six ans!» Et il semblait aspirer à pleines narines tout l'air du temps qui s'ouvrait devant moi. Et il trouvait cela bon; car il aimait la vie. Comme il me traitait avec beaucoup de faveur, il daigna me demander un jour ce que j'écrivais dans le moment. J'eus le malheur de lui répondre que c'était des souvenirs. Je le lui dis tout doucement, en lui marquant, par l'inflexion de ma voix, combien ces souvenirs étaient intimes et modestes. Pourtant je vis que je l'avais fâché.

--Des souvenirs! s'écria-t-il étonné. À votre âge, des souvenirs!

--Hélas! monsieur, répondis-je en hésitant, n'ai-je pu noter mes impressions d'enfance?

Mais il ne voulut rien entendre et reprit avec une sévérité dont je ne méconnus pas la secrète bienveillance:

--Monsieur, l'Académie ne verrait pas avec plaisir que vous eussiez des souvenirs.

Je confesse que je fis tout de même un petit livre de mes souvenirs.

Plusieurs fois, depuis lors, je visitai M. Cuvillier-Fleury dans la maisonnette de l'avenue Raphaël, où il terminait sa longue existence en un repos modeste et décent. Il était entouré de souvenirs. Je n'ai vu nulle part ailleurs tant de meubles en acajou plaqué et tant de tapisseries à la main. Tout, chez M. Cuvillier-Fleury, tout, portraits, statuettes, étagères, lampes de porcelaine, pendules à sujet, et jusqu'au petit chien en laines multicolores qui fait le dessus d'un tabouret, tout parlait du règne de Louis-Philippe, tout disait l'épanouissement de la vie bourgeoise.

Devenu aveugle, M. Cuvillier-Fleury supporta cette infirmité avec une admirable constance. Il gardait, dans son coeur encore chaud, l'amour des lettres et le goût des choses de l'esprit. Au bord de la tombe, et déjà le front dans la nuit éternelle, il parlait de l'Académie avec un filial orgueil dont l'expression restait attendrissante alors même qu'elle faisait sourire. Les visites des candidats chatouillaient ce coeur de quatre-vingts ans. Les petites affaires du Palais Mazarin le transportaient. Eh quoi! ne faut-il pas amuser la vie jusqu'au bout?

C'était un vif vieillard qui s'échauffait sur la littérature et sur la grammaire. Sa conversation était nourrie de morale et d'histoire; elle avait moins de finesse que de vigueur et était coupée de citations latines faites avec bonhomie. Il appliquait volontiers Virgile aux soins domestiques, et demandait à boire avec un hémistiche de l'_Énéide_.

Ses livres, rangés tout autour de son cabinet dans un ordre minutieux, composaient une bonne bibliothèque de travail, à laquelle ne manquaient ni les classiques ni les collections de mémoires. Un jour qu'il m'avait fait l'honneur de me recevoir dans cette pièce, il se leva soudainement au milieu d'une conversation dont il faisait tous les frais avec ses souvenirs, et il me demanda affectueusement mon bras pour faire le tour de la chambre. Il était tout à fait aveugle alors. Je l'aidai à faire la revue de sa bibliothèque. Il s'arrêtait à chaque instant, mettait la main sur un livre et, le reconnaissant au toucher, il le désignait par son titre. Tout à coup sa main passa sur les tranches dorées d'un _Cicéron_ que je vois encore. C'est une édition du dernier siècle, en vingt ou vingt-cinq volumes in-octavo; l'exemplaire porte une reliure de veau fauve. En le caressant de ses doigts tremblants, le vieillard frissonna.

--Mon prix d'honneur! s'écria-t-il. Je l'ai obtenu en 1819. J'étais alors en rhétorique, à Louis-le-Grand. Je le lègue à...

Et il prononça deux noms: le nom de l'admirable compagne qui devait bientôt lui fermer les yeux et celui du prince dont il avait été le maître, puis le confrère et l'ami.

Tandis qu'il parlait, ses yeux éteints s'étaient mouillés de larmes. J'étais seul à le voir. Il me toucha; car je vis aussitôt tous les vieillards en celui-là. Au déclin de la vie, les souvenirs de notre jeunesse envolée ne nous envahissent-ils pas d'une douce et délicieuse tristesse? Heureux le roi de Thulé! Heureux aussi le vieux critique de l'avenue Raphaël! Heureux qui meurt en pressant sur son coeur la coupe d'or de la première amante ou le livre témoin d'une studieuse adolescence! Les reliques du coeur et celles de l'esprit sont également chères et sacrées.

Il me semble que cette anecdote, pour peu qu'on l'ornât, ferait assez bon effet dans l'éloge académique de M. Cuvillier-Fleury. Je puis me tromper, faute d'étude et de vocation. En tout cas, c'est de bon coeur que je l'offrirais au successeur de l'académicien zélé que nous enterrons aujourd'hui, à M. J.-J. Weiss, par exemple[14].

M. ERNEST RENAN

HISTORIEN DES ORIGINES

M. Ernest Renan nous donnera, la semaine prochaine, le tome premier d'une _Histoire d'Israël_ qui comprendra trois volumes. Cet ouvrage formera une sorte d'introduction à l'histoire des _Origines du Christianisme_. Quand il sera publié, M. Renan aura achevé sa vaste entreprise. Il aura recherché les sources profondes de la religion qui devait alimenter tant de peuples, et qui, aujourd'hui encore, partage avec le bouddhisme et l'islamisme l'empire des âmes.