La vie littéraire. Première série

Chapter 18

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Je lutte contre la nécessité. Qu'on veuille excuser cette vaine obstination. Je porte aux études latines un amour désespéré. Je crois fermement que, sans-elles, c'en est fait de la beauté du génie français. Le latin, ce n'est pas pour nous une langue étrangère, c'est une langue maternelle; nous sommes des Latins. C'est le lait de la louve romaine qui fait le plus beau de notre sang. Tous ceux d'entre nous qui ont pensé un peu fortement avaient appris à penser dans le latin. Je n'exagère pas en disant qu'en ignorant le latin on ignore la souveraine clarté du discours. Toutes les langues sont obscures à côté de celle-là. La littérature latine est plus propre que toute autre à former les esprits. En parlant ainsi, je ne m'abuse pas, croyez-le bien, sur l'étendue du génie des compatriotes de Cicéron; j'en vois les limites. Rome eut des idées simples, fortes, peu nombreuses. Mais c'est par cela même qu'elle est une incomparable éducatrice. Depuis elle, l'humanité conçut des idées plus profondes; le monde eut un frisson nouveau au contact des choses, il est vrai. Il est vrai aussi que, pour armer la jeunesse, rien ne vaut la force latine.

Voyez _Hamlet_, c'est tout un monde immense. Je doute qu'on ait jamais fait quelque chose de plus grand. Mais que voulez-vous qu'un écolier y prenne? Comment saisira-t-il ces fantômes d'idées plus insaisissables que le fantôme errant sur l'esplanade d'Elseneur? Comment se débrouillera-t-il dans le chaos de ces images, aussi incertaines que les nuées dont le jeune mélancolique montre à Polonius les formes changeantes? Toute la littérature anglaise, si poétique et si profonde, offre de semblables complexités et une telle confusion. J'en dirai autant de la littérature allemande, pour toutes les parties qui n'ont été inspirées ni par Rome ni par la France. Je relisais hier le _Faust_ de Goethe, le premier _Faust_, dans la belle traduction, aujourd'hui sous presse, de M. Camille Benoit. C'est un riche magasin d'idées et de sentiments; c'est mieux encore: c'est un laboratoire où la substance humaine est mise au creuset. Pourtant, que de brumes dans cette oeuvre du plus lumineux génie de toute la Germanie! On y marche à tâtons par des sentiers tortueux, le regard aveuglé de météores. Cela non plus ne sera jamais classique pour nous. Maintenant, ouvrez les histoires de Tite-Live. Là tout est ordonné, lumineux, simple; Tite-Live, ce n'est pas un génie profond; c'est un parfait pédagogue. Il ne nous trouble jamais; c'est pourquoi nous le lisons sans vif plaisir. Mais comme il pense régulièrement! Qu'il est aisé de démontrer sa pensée, d'en examiner à part toutes les pièces et d'expliquer le jeu de chacune. Voilà pour la forme. Quant au fond même, qu'y trouve-t-on? Des leçons de patriotisme, de courage et de dévouement, la religion des ancêtres, le culte de la patrie. Voilà un classique! Je ne parle pas des Grecs. Ils sont la fleur et le parfum. Ils ont plus que la vertu, ils ont le goût! J'entends ce goût souverain, cette harmonie qui naît de la sagesse. Mais il faut convenir qu'ils ont toujours tenu peu de place dans les programmes du baccalauréat.

Et voici que le latin est devenu, dans nos lycées, semblable au grec. Voici qu'il n'est plus qu'une vaine ombre, jouet d'un souffle léger.

L'enseignement secondaire se dépouillera de plus en plus de cette incomparable splendeur qu'il tirait de son apparente inutilité. Puisque cette transformation est nécessaire, puisqu'elle correspond au changement des moeurs, il ne serait pas bien philosophique de s'en affliger outre mesure. Si je suis inconsolable, la raison me donne tort; la nature n'est jamais du parti des inconsolables. C'est toujours une attitude un peu sotte que celle de bouder l'avenir. Les nations ont l'instinct de ce qui leur est convenable et la France nouvelle trouvera peut-être l'enseignement dont elle a besoin pour ses enfants. Et nous autres, cependant, si ce plaisir égoïste nous est permis, nous nous réjouirons d'avoir été appelés les derniers au banquet des Muses et nous murmurerons ces vers d'un docte poète, Frédéric Plessis, en nous refusant toutefois, par un sentiment pieux, à croire à l'entier accomplissement de la menace prophétique qu'ils contiennent:

Les siècles rediront que, d'Athène et de Rome, Au stérile Occident l'art fécond est venu, Et ceux qu'autour de nous la voix du jour renomme Périront dès demain pour l'avoir méconnu.

Dans la route banale où leur foule s'engage Ils trouvent la fortune et l'applaudissement; Mais la noble pensée et le noble langage Par eux ne seront pas foulés impunément.

PROPOS DE RENTRÉE

LA TERRE ET LA LANGUE

_La Vie des mots, par Arsène Darmesteter, in-8°, Delagrave, éditeur._

Les premières bises de l'hiver nous chassent vers la ville. Les jours se font courts et brumeux. Pendant que j'écris, au coin du feu, dans la maison isolée, la lune se lève, toute rouge, au bout de l'allée que jonchent les feuilles mortes. Tout se tait. Une immense tristesse s'étend à l'horizon: Adieu les longs soleils, les heures lumineuses et chantantes! Adieu les champs et leur clair repos! Adieu la terre, la belle terre fleurie, la terre maternelle de laquelle nous sortons tous pour y rentrer un jour!

À la veille du départ, quand déjà les malles sont faites et les sacs bouclés, je n'ai sous la main, dans la demeure attristée, qu'un seul volume, et tout mince. C'est par aventure que ce petit volume est resté là, sur la cheminée. Le hasard est mon intendant. Je lui laisse le soin de mes biens et le gouvernement de ma fortune. Il me vole souvent, mais le coquin a de l'esprit: il m'amuse et je lui pardonne. D'ailleurs, si mal qu'il fasse, je ferais plus mal encore. Je lui dois quelques bonnes affaires. C'est un serviteur plein de ressources, et d'une fantaisie charmante. Il ne me donne jamais ce que je lui demande. Je ne m'en fâche pas, en considérant que les hommes ne forment guère que des voeux imprudents et qu'ils ne sont jamais si malheureux que quand ils obtiennent ce qu'ils demandent. «Tu n'es devenu misérable, dit Créon à Oedipe, que pour avoir fait toujours ta volonté.» Hasard, mon intendant, ne fait point la mienne. Je le soupçonne d'être plus avant que moi dans les secrets de la destinée. Je me fie à lui, en mépris de la sagesse humaine.

Pour cette fois, au moins, il m'a bien servi en laissant, ce soir, à la portée de mon bras ce petit volume jaune que j'avais déjà lu avec une certaine émotion intellectuelle, cet été, et qui est tout à fait en harmonie avec mes songeries de ce soir, car il parle du langage et je songe à la terre.

Vous me demandez pourquoi j'associe ces deux idées? Je vais vous le dire. Il existe une relation intime entre la terre nourricière et le langage humain. Le langage des hommes est né du sillon: il est d'origine rustique, et, si les villes ont ajouté quelque chose à sa grâce, il tire toute sa force des campagnes où il est né. À quel point la langue que nous parlons tous est agreste et paysanne, c'est, en ce moment, ce qui me frappe et me touche. Oui, notre langage sort des blés, comme le chant de l'alouette.

Le livre de M. Arsène Darmesteter, qui m'aide à faire, en tisonnant, ces rêveries d'automne, que je jette décolorées sur le papier, est un livre de science dont il faudrait faire un plus utile usage, une plus sérieuse étude. M. Arsène Darmesteter est un linguiste doué d'un esprit à la fois analytique et généralisateur qui s'élève par degrés jusqu'à la philosophie de la parole. Sa rigoureuse et vigoureuse intelligence inaugure une méthode et construit un système.

Darwin de la grammaire et du lexique, il applique aux mots les théories transformistes et conclut que le langage est une matière sonore que la pensée humaine modifie insensiblement et sans fin, sous l'action inconsciente de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. Il conviendrait d'analyser méthodiquement cette étude méthodique. Je laisse ce soin à d'autres, plus savants, à M. Michel Bréal, par exemple. Je n'entrerai pas dans la pensée profonde et régulière de M. Arsène Darmesteter. Je m'amuserai seulement un peu tout autour. Je vais feuilleter son livre, mais en détournant de temps en temps les yeux vers le sillon que la nuit couvre à demi, et dont je m'éloignerai demain avant le jour.

Oui, le langage humain sort de la glèbe: il en garde le goût. Que cela est vrai, par exemple, du latin! Sous la majesté de cette langue souveraine, on sent encore la rude pensée des pâtres du Latium. De même qu'à Rome les temples circulaires de marbre éternisent le souvenir et la forme des vieilles cabanes de bois et de chaume, de même la langue de Tite-Live conserve les images rustiques que les premiers nourrissons de la Louve y ont imprimées avec une naïveté puissante. Les maîtres du monde se servaient de mots légués par les laboureurs, leurs ancêtres, quand ils nommaient cornes de boeuf ou de bélier (_cornu_) les ailes de leurs armes; enclos de ferme (_cohors_), les parties de leurs légions, et gerbes de blé (_manipulus_), les unités de leurs cohortes.

Et voici qui nous en dira plus sur les Romains que toutes les harangues des historiens. Ces hommes laborieux, qui s'élevèrent par le travail à la puissance, employaient le verbe _callere_ pour dire être habile. Or, quel est le sens primitif de _callere_? C'est avoir du cal aux mains. Vraie langue de paysans, enfin, celle qui exprime par un même mot la fertilité du champ et la joie de l'homme (_lætus_), et qui compare l'insensé au laboureur s'écartant du sillon (_lira_, sillon; _deliare_, délirer)!

Je tire ces exemples du livre de M. Arsène Darmesteter sur la _Vie des mots_. Le français pareillement naquit et se forma dans les travaux de la terre. Il est plein de métaphores empruntées à la vie rustique; il est tout fleuri des fleurs des champs et des bois. Et c'est là pourquoi les fables de La Fontaine ont tant de parfum.

Qui dit campagnard dit chasseur ou braconnier. On ne vit point aux champs sans tirer sur la plume ou le poil. Mon aimable confrère M. de Cherville, l'auteur de la _Vie à la campagne_, ne me démentira pas. Or, les hommes changent moins qu'on ne pense; de tout temps, il s'est trouvé en France beaucoup de chasseurs et plus encore de braconniers. Aussi le nombre est grand des métaphores que la chasse fournit à notre idiome.

M. Darmesteter en cite de curieux exemples. Ainsi quand nous disons: _aller sur les brisées de quelqu'un_, nous employons, à notre insu, une image tirée des pratiques de la vénerie. Les _brisées_ sont les branches rompues par le veneur pour reconnaître l'endroit où est passée la bête.

Parmi les personnes qui emploient le verbe _acharner_, combien peu savent qu'il signifie proprement lancer le faucon sur la chair? La chasse a donné à la langue courante: être à l'_affût_, _amorce_, ce que mord l'animal, _appât_, ce qu'on donne à manger à la bête pour l'attirer; _rendre gorge_ qui se disait au propre du faucon avant de se dire au figuré des concussionnaires; _gorge-chaude_, curée de l'oiseau, d'où: _s'en faire des gorges chaudes_, s'en donner à plaisir; _hagard_, _faucon hagard_, qui vit sur les haies et n'est pas apprivoisé, d'où: _air hagard_, air farouche; _niais_, proprement oiseau qui est encore au nid, etc.

«Les mots, dit M. Arsène Darmesteter, les mots gardent l'empreinte primitive que leur a donnée la pensée populaire. Les générations se suivent, recevant des générations antérieures la tradition orale d'expressions, d'idées et d'images qu'elles transmettent aux générations suivantes.» Aussi peut-on lire, quand on est averti, toute l'histoire de France dans un dictionnaire français. Je me rappelle un propos de table de M. Renan. On parlait des Mérovingiens. «Le genre de vie d'un Clotaire ou d'un Chilpéric, nous dit M. Renan, n'était pas bien différent de celui que mène, de notre temps, un gros fermier de la Beauce ou de la Brie.» Or, l'étymologie des mots _cour_, _ville_, _connétable_ et _maréchal_ donne raison à M. Renan, en nous révélant le mode d'existence des rois chevelus. En effet, la cour mérovingienne, la _cortem_, n'était pas autre chose que la _cohortem_ ou basse cour des Romains. Les _connétables_ étaient les chefs des écuries, et les _maréchaux_ les gardiens des bêtes de somme. Et le roi résidait dans sa _villa_, c'est-à-dire dans sa métairie.

«Toutes les misères du moyen âge, dit M. Darmesteter, se révèlent dans le _chétif_, c'est-à-dire dans le _captivum_, le prisonnier (_chétif_, au moyen âge, signifie encore prisonnier), le faible incapable de résister, dans le _serf_, l'esclave, ou dans le _boucher_, celui qui vend de la viande de _bouc_.

«On voit la féodalité décliner avec le _vasselet_ ou _vaslet_, le jeune _vassal_, qui se dégrade au point de devenir le valet moderne, et la bourgeoisie s'élever avec l'humble _minister_ ou serviteur, qui devient le _ministre_ de l'État.»

Tous les actes, toutes les institutions de la vie nationale ont laissé leur empreinte dans la langue. On retrouve dans le français actuel les marques qu'y ont mises l'église et la féodalité, les croisades, la royauté, le droit coutumier et le droit romain, la scolastique, la renaissance, la réforme, les humanités, la philosophie la révolution et la démocratie. On peut dire sans exagération que la philologie, qui vient de se constituer récemment en science positive, est un auxiliaire inattendu de l'histoire.

C'est le peuple qui fait les langues. Voltaire s'en plaint: «Il est triste, dit-il, qu'en fait de langues comme d'autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers pas d'une nation.» Platon disait au contraire: «Le peuple est, en matière de langue, un très excellent maître.» Platon disait vrai. Le peuple fait bien les langues. Il les fait imagées et claires, vives et frappantes. Si les savants les faisaient, elles seraient sourdes et lourdes. Mais, en revanche, le peuple ne se pique pas de régularité. Il n'a aucune idée de la méthode scientifique. L'instinct lui suffit. C'est avec l'instinct qu'on crée. Il n'y ajoute point la réflexion. Aussi les langues les plus sages et les plus savantes sont-elles tissues d'inexactitudes et de bizarreries. Sans doute, on peut en ramener tous les faits à des lois rigoureuses, parce que tout dans l'univers est sujet aux lois, même les anomalies et les monstruosités. Le grand Geoffroy Saint-Hilaire n'a pas fait autre chose que de déterminer avec la dernière rigueur les lois de la tératologie. Il n'en est pas moins vrai de dire que le quiproquo et le coq-à-l'âne entrent pour une certaine part dans la confection des langues en général et, en particulier, de celle que Brunetto Latini estimait la plus délectable de toutes.

J'en citerai deux exemples curieux.

Foie, vient de _ficus_ qui veut dire figue, ou, pour être tout à fait exact, d'un dérivé de _ficus_. Comment? Le plus naturellement du monde. Les Romains, qui devinrent gourmands dès qu'ils furent riches, ce qui était fatal, les Romains recherchaient le foie gras préparé aux figues, _jecur ficatum_ ou _ficatum_ tout court. Ce dernier mot, _ficatum_, arriva à désigner, non seulement le foie en pâté de figues, mais encore le foie tout simplement. Et voilà comment foie vient d'un dérivé de _ficus_.

L'étymologie de truie est analogue, mais plus curieuse encore. _Truie_ est le latin populaire _troia_, le nom même de la ville de _Troie_!

Les Romains appelaient _porcus troianus_ (en latin vulgaire _porcus de Troia_) un porc qu'on servait à table farci de viande d'autres animaux. C'était une allusion comique et tout à fait populaire au cheval de Troie, à cette machine _foeta armis_, comme dit Virgile. De là, par restriction ou par absorption du déterminé dans le déterminant, Troia seul vint à prendre ce sens de _porc farci_, puis, grâce à sa terminaison féminine, à se spécialiser au sens féminin. Truie est la forme populaire de Troia, dont Troie représente la formation savante.

Les caprices et les erreurs du langage sont innombrables; et ces caprices s'imposent, ces erreurs ne sauraient être redressées. Les savants voient le mal; ils n'y peuvent remédier. On a beau connaître qu'il faudrait dire _l'endemain_ et _l'ierre_, on est bien obligé de dire _le lendemain_ et _le lierre_.

On parle pour s'entendre. C'est pourquoi l'usage est la règle absolue en matière de langue. Ni la science, ni la logique, ne prévaudront contre lui, et c'est mal s'exprimer que de s'exprimer trop bien. Les plus beaux mots du monde ne sont que de vains sons, si on ne les comprend pas. Voilà une vérité dont la jeune littérature n'est pas assez pénétrée. Le style décadent serait le plus parfait des styles, qu'il ne vaudrait rien encore, puisqu'il est inintelligible. Il ne faut pas trop raffiner ni pécher par excès de délicatesse. L'Église catholique, qui possède au plus haut point la connaissance de la nature humaine, défend à l'homme de faire l'ange, de peur qu'il ne fasse la bête. C'est précisément ce qui arrive à ceux qui veulent s'exprimer trop subtilement et donner à leur «écriture» des beautés trop rares. Ils s'amusent à des niaiseries et imitent les cris des animaux. Le langage s'est formé naturellement; sa première qualité sera toujours le naturel.

M. BECQ DE FOUQUIÈRES

Je le proclame heureux et digne d'envie. Il est mort, mais il a vécu une pleine vie, il a achevé son oeuvre et élevé son monument. C'est de M. Becq de Fouquières que je parle. Combien j'estimais, combien j'enviais cet honnête homme qui fut l'homme d'un seul livre! Je ne l'avais jamais vu. Une fois seulement et trop tard, il me fut donné de le rencontrer. Ce fut sur une petite plage normande où je passais l'été, voilà trois ans. Il avait l'air d'un soldat. À le voir, l'oeil vague, la moustache pendante, le dos rond, on eût dit un vieux capitaine rêveur et résigné. L'expression de son visage trahissait une âme solitaire, innocente et généreuse. Il allait silencieux, un peu las, triste et doux. Il me parla tendrement, comme à quelqu'un qui a retrouvé dix vers inédits d'André Chénier; mais sa voix tombait. Il semblait aspirer dès lors au repos définitif qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être il m'eût semblé moins éteint s'il n'avait été accompagné, dans cette promenade le long de la falaise, par M. José-Maria de Hérédia, l'excellent poète, qui est tout éclat et toute sonorité, qui pétille, crépite et rayonne sans cesse. Mais, sans ce contraste, il était visible que déjà Becq de Fouquières consentait à mourir: il avait publié les oeuvres d'André Chénier, établi le texte du poète avec autant d'exactitude qu'il est possible de le faire actuellement; il avait éclairci, commenté, illustré ce texte par des notes et des préfaces, par un recueil de documents et par des lettres adressées tant à M. Antoine de Latour qu'à M. Prosper Blanchemain et à M. Reinhold Dezeimeris. Sa tâche était faite. Rien ne le retenait plus en ce monde, et la maladie, qui commençait à venir, ne lui semblait pas trop importune.

Sa vie fut modeste. Mais César, à le prendre au mot, s'en serait contenté. Car M. Becq de Fouquières fut le premier dans son village. Il laisse le renom de prince des éditeurs. Entendons-nous: son domaine n'est pas celui où règnent les grands philologues, les Madvig et les Henri Weil. Ceux-là sont des savants. M. Becq de Fouquières fut un lettré. Le texte qu'il constitua est un texte français, presque contemporain. Mais, comme il l'a dit lui-même avec raison: «Constituer un texte est toujours une tâche délicate où les esprits les mieux exercés peuvent souvent faiblir.» Le public n'a pas la moindre idée des soins que prend un éditeur soucieux de ses devoirs, un Paul Mesnard, par exemple, un Marty-Laveaux, ou un Maurice Tourneux. On ne peut établir exactement une tragédie de Racine ou seulement une fable de La Fontaine sans beaucoup d'application et un certain tour d'esprit qui ne s'acquiert point. Pourtant les _Fables_ ont été imprimées du vivant de La Fontaine, et Racine a revu lui-même l'édition complète de son _Théâtre_, en 1697. Les difficultés grandissent quand il s'agit des _Essais_, dont Montaigne a laissé en mourant un exemplaire corrigé qu'on ne saurait ni tout à fait écarter, ni suivre tout à fait. La sagacité de l'éditeur est mise a une épreuve plus redoutable encore en face des pensées de Pascal et des poésies d'André Chénier. Ce sont là, on le sait, des fragments épars et des ruines d'une nature particulière sur lesquelles le chaos règne avec tous ses droits, les ruines d'un édifice qui n'a jamais été construit. Ce que M. Ernest Havet a déployé de zèle pour ordonner les pensées de Pascal, je n'ai pas à le dire ici. Quant à Chénier, il trouva en M. Becq de Fouquières le plus amoureux et le plus fidèle des éditeurs. C'est sa vie tout entière que M. Becq de Fouquières consacra à la gloire d'André.

Pour se préparer à sa tâche d'éditeur, non seulement il étudia, fragment par fragment, vers par vers, mot par mot, les oeuvres inachevées de son auteur, mais encore il le suivit pas à pas dans son existence terrestre et il revécut la vie que le poète avait vécue, cette vie courte et pleine, si généreusement dédiée à l'amitié, à l'amour, à la poésie et à la patrie, cette vie toute chaude de mâles vertus. Il fréquenta les amis d'André, les de Pange, les Trudaine, les Brézais. Il aima les femmes qu'André avait aimées; il s'attacha aux ombres charmantes des Bonneuil, des Gouy d'Arsy, des Cosway, des Lecoulteux et des Fleury. Bien plus: il partagea les études du poète comme il en partageait les plaisirs. Le fils de Santi L'Homaca avait appris le grec avec amour et, pour ainsi dire, naturellement. Il vivait en commerce intime avec la muse hellénique et la muse latine. M. Becq de Fouquières fréquenta, sur la trace du jeune dieu, Homère et Virgile, les élégiaques latins, la pléiade alexandrine, Callimaque, Aratus, Méléagre et l'Anthologie, et Théognis et Nonnos. Il ne négligea pas les faiseurs de petits romans, les diégématistes; il n'oublia ni Héliodore d'Émèse, ni Achille Tatius, ni Xénophon d'Antioche, ni Xénophon d'Éphèse. Il n'oublia personne, hormis toutefois Théodore Prodrome, qui composa, comme vous savez peut-être, les _Aventures de Rhodate et de Dosiclès_. M. Becq de Fouquières faillit en ce point. Il ne lut pas les _Aventures de Rhodate et de Dosiclès_. Or, c'est précisément dans ce livre, c'est à Théodore Prodrome que Chénier a emprunté un de ses chefs-d'oeuvre, le _Malade_:

Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères.

M. Reinhold Dezeimeris le lui fit bien voir, dans une élégante et subtile dissertation. C'est là un exemple frappant et digne d'être médité. Nous avons tous notre talon d'Achille. Si bien préparés que nous soyons à la tâche qui nous incombe, il y a toujours un Théodore Prodrome qui nous échappe. Il faut nous résoudre à ne pas tout savoir, puisque Becq de Fouquières lui-même a ignoré une des sources de son poète.

C'est en 1862 que cet éditeur plein d'amour donna sa première édition critique des poésies d'André Chénier. Dix ans plus tard, il en donnait une seconde bien améliorée et beaucoup enrichie, tant pour la notice que pour le commentaire.