La vie littéraire. Première série
Chapter 13
Il ne paraît pas que le rival qui entendit ces paroles les ait le moins du monde adoucies. Telles qu'il les rapporte, elles sont vraiment trop dures. Si le chevalier ne s'empressait pas d'épouser Mlle Le Sénéchal, il était facile de supposer à ses retards d'autres raisons que celle de la cupidité déçue. Suspect lui-même et sans cesse inquiété dans sa retraite de Sceaux, il pouvait raisonnablement juger qu'à la veille de la proscription ce n'était pas le temps d'unir sa destinée à celle d'une jeune fille notée elle-même d'incivisme. C'eût été là une généreuse folie, et M. de Florian n'était capable de folies d'aucune sorte. Il professait volontiers avec Parny que:
Une indifférence paisible Est la plus sage des vertus.
Il était trop prudent pour n'être pas un peu égoïste et il estimait, lui aussi, que, dans une pareille époque, c'est assez de vivre, sans rien de plus. Madame Le Sénéchal, qui ne se faisait pas d'illusions sur son caractère, loin de là, ne tarda pas à acquérir une nouvelle preuve des dispositions paisibles du chevalier. Fixée à Montrouge avec sa famille dans les derniers mois de 1792, cette dame donna asile au marquis d'Audiffret, son gendre, qui était porté sur une liste d'émigrés. Il fut dénoncé par des patriotes de Montrouge et aussitôt arrêté. Madame Le Sénéchal pria Florian d'attester que M. d'Audiffret n'avait pas quitté le territoire de la République. C'était la vérité, mais il y avait péril à porter ce témoignage. D'Audiffret n'était point un émigré, mais c'était un ci-devant. Son beau-frère, le marquis de Chérisey, avait émigré. D'Audiffret était deux fois suspect. Florian, ci-devant lui-même, ne pouvait se montrer sans danger. Il s'excusa. Son jeune rival, trop heureux de saisir une occasion qu'on lui laissait, s'offrit pour témoin. Il courait les plus grands risques en faisant cette démarche: car sa collaboration au _Journal de Paris_, avec André Chénier, pouvait n'être pas oubliée. Pourtant il n'hésita pas, se présenta devant la municipalité et obtint la liberté du beau-frère de Sophie. Est-il besoin de dire qu'il n'en fut pas aimé davantage? Heureux encore si on lui pardonna d'avoir laissé voir une grandeur d'âme que l'homme aimé n'avait point montrée! C'est là un grief qu'une femme qui aime ne supporte pas volontiers.
Le chevalier faisait visite assez souvent à madame Le Sénéchal à Montrouge. Il avait perdu sa gaieté et ne montrait plus à Sophie ni amour ni galanterie. «Un soir, dit Lacretelle, il entra brusquement au moment où nous improvisions, vaille que vaille, une comédie-proverbe tirée de Gil Blas, où le général Baraguay d'Hilliers, à la grande et noble stature, représentait le capitaine Roland, moi _Gil Blas_, et la jolie madame d'Audiffret la vieille Hébé, qui servait à boire aux voleurs. Je ne vis jamais une figure plus sombre, plus indignée que celle de Florian. C'était un prophète aux cheveux hérissés. Il venait de lire une séance des Jacobins, pleine d'atroces propositions qui ne devaient être que trop tôt converties en décrets, et pour lui il les lisait comme autant de décrets déjà rendus. Il semblait se plaire, pour nous punir de notre gaieté, à nous pétrifier de terreur. Peu s'en fallut qu'il ne nous annonçât notre mort à nous tous. L'avis eût été bon s'il y avait eu des moyens de fuir. C'est ce que fit observer avec douceur madame Le Sénéchal. Après son départ, nous voulûmes reprendre la pièce commencée, mais nous n'y pûmes parvenir.»
Certes le chevalier avait tort de n'être point gai. Je tiens d'une personne fort spirituelle et fort sensée que la gaieté est la forme la plus aimable du courage. Mais il faut reconnaître que les inquiétudes du ci-devant chevalier étaient fondées. Bientôt, cet homme inoffensif, victime d'une odieuse et folle suspicion, fut mis en état d'arrestation et conduit à la Bourbe. On appelait vulgairement ainsi l'ancien couvent de Port-Royal de Paris, devenu une prison sous le nom de Port-Libre. C'était une demeure habitable encore, malgré l'encombrement, et dont le régime était moins dur que celui des autres maisons d'arrêt.
La compagnie y était excellente. Le soir, les femmes, parées avec grand soin, se réunissaient aux hommes dans la salle commune, qu'elles transformaient en un salon élégant. Le poète Vigée et le citoyen Coittant y disaient des vers. Le baron de Wirbach y donnait des concerts, et l'on affirme que ce baron de Wirbach était la première viole d'amour de son siècle. Un acacia, planté dans une des cours, abritait, dit-on, les plus douces confidences. Un poète reconnaissant le célébra dans un ode qui se termine par ce vers:
Sous son ombrage on fut heureux.
On lit dans le journal d'un des détenus de la Bourbe, à la date du 27 messidor an II (15 juillet 1794): «On nous a amené ce matin un homme bien estimable, le chevalier de Florian, auteur de _Numa_, d'_Estelle_, etc.» Trois jours après, les détenus se réunirent, le soir, pour entendre un des leurs chanter une chanson du nouveau venu, dont ils s'honoraient d'être les compagnons d'infortune. Il ne paraît pas que Florian se soit associé à ces pâles fêtes de la captivité. On ne dit pas qu'il s'entretint avec les femmes galamment vêtues ni qu'il s'assit, la nuit, sous l'acacia. D'ailleurs, sa détention fut de courte durée. Il sortit de la Bourbe peu de jours après le 9 Thermidor. De retour dans sa chère retraite de Sceaux, il ne put retrouver en lui-même la paix qui l'environnait. La fièvre le consumait. À chaque coup frappé à sa porte, son imagination troublée lui figurait des patriotes armés de piques venus pour l'arrêter. Il languit ainsi quelques semaines et mourut le 29 fructidor an II (15 septembre 1794), à l'âge de trente-huit ans. Peu de mois après, mademoiselle Sophie Le Sénéchal se maria avec un homme obscur et riche, et, quatre ans plus tard, Rose Gontier épousa son camarade Allaire.
Tel est le véritable Florian. Il battait sa maîtresse, et il n'épousa pas mademoiselle Sophie. Mais l'ombre d'Estelle sourit encore sur sa tombe dans le cimetière du village où il repose.
À PROPOS DE L'INAUGURATION DE LA STATUE D'ARMAND CARREL À ROUEN
Il y a différentes manières, pour un homme de parti, d'inspirer du respect à ses adversaires. On y parvient le plus sûrement par une longue, immuable et majestueuse incapacité. Mais il n'est pas toujours impossible d'en venir à bout par la force du talent unie à la grandeur du caractère. Carrel en est un exemple. Ses ennemis politiques, bien qu'il leur fût redoutable, s'inclinaient devant la noblesse de son âme. Carrel avait été sous-lieutenant avant de devenir journaliste. Il porta dans la vie politique les brillantes vertus des armes. Quelques traits suffiront à peindre sa fierté.
Fils d'un marchand de toile de la ville de Rouen, Armand Carrel était, en 1820, un des plus intelligents et des plus capricieux élèves de Saint-Cyr. Sa fougue et son élégance annonçaient un bon officier. Mais il était peu docile; il étalait, en outre, avec une généreuse imprudence, son admiration pour les soldats de la République et de l'Empire. Le commandant de l'École était alors le général comte d'Albignac de Castelnau, brave militaire qui, oubliant ses services honorables dans la Grande-Armée, se souvenait seulement d'avoir émigré en 1791. Il affectait de regarder le libéralisme comme une bassesse indigne d'un officier.
--Pensant comme vous faites, dit-il un jour au jeune ami des brigands de la Loire, vous feriez mieux de tenir l'aune dans le comptoir de votre père.
Carrel lui répondit:
--Mon général, si jamais je reprends l'aune de mon père, ce ne sera pas pour mesurer de la toile.
Trois ans plus tard, Carrel se battait en Espagne, contre l'armée de la Foi, dans la légion libérale étrangère, composée de Français et d'Italiens. Dans un engagement, le colonel commandant la légion, un Italien, crut voir que les Français commençaient à plier. Il se jeta au galop de leur côté et s'écria:
--Français, vous fuyez!...
Alors Carrel, s'élançant au-devant de son chef, lui dit d'une voix forte:
--Vous en avez menti!
L'année suivante, traduit devant un conseil de guerre français, il opposait à l'accusation le témoignage de son honneur.
--Dans votre position, lui dit le président, vous ne pouvez invoquer l'honneur.
En entendant ces mots, Carrel saisit sa chaise, et il allait la lancer à la tête du président lorsqu'il fut entraîné hors de la salle par les soldats qui le gardaient.
Voilà l'homme peint en trois traits. La fierté fut le ressort de son âme. Aussi n'est-il pas surprenant que, dès l'adolescence, il se soit senti du goût pour les armes. Ce n'est pas à dire qu'il eût la vocation militaire. Les vertus qui lui manquaient pour faire un soldat exemplaire ne sont pas, peut-être, les plus éclatantes; ce ne sont pas assurément les moins nécessaires. Il ne savait pas obéir. L'esprit de sacrifice lui fit toujours défaut. Il ne soupçonna jamais ce sublime amour du renoncement qui fait les bons prêtres et les bons soldats. Aussi verrons-nous qu'il resta peu de temps au service et fut loin de s'y conduire d'une manière irréprochable.
Il fut nommé sous-lieutenant l'année de la mort de Napoléon. C'était un douloureux moment pour entrer dans l'armée. Il est vrai que la loi Gouvion Saint-Cyr, votée en 1818, malgré l'opposition des royalistes _ultra_, retirait l'avancement au bon plaisir du roi pour le soumettre à des règles fixes. Il est vrai que beaucoup d'officiers de l'Empire étaient rentrés dans les cadres. Mais le commandement s'exerçait encore bien souvent dans un esprit de haine et de rancune. Les vieux soldats, punis de leur gloire, obéissaient en frémissant à des fils d'émigrés. Ils entendaient crier le sang des héros dont ils avaient été les compagnons et qu'on avait indignement mis à mort: Ney, les deux frères Fauchet, Labédoyère, Mouton-Duvernet, Charton, sans compter le brave colonel Boyer de Peyreleau, condamné à la peine capitale pour avoir défendu la Guadeloupe contre les Anglais, sous le drapeau tricolore. Cette armée, justement irritée, désespérée, pleine de regrets aussi grands que ses souvenirs et haïssant ses drapeaux neufs, était travaillée par les nombreuses sociétés secrètes que les libéraux organisaient autour d'elle. La _charbonnerie_, née sur la terre classique des complots, dans les cabanes des Abruzzes, établissait dans toute la France ces réunions mystérieuses qu'elle nommait des ventes, parce qu'à l'origine les conjurés se donnaient pour des charbonniers vendant leur charbon. Ceux-ci et les «chevaliers de la Liberté», qui leur étaient affiliés, tramaient sans relâche des complots militaires, débauchant des officiers et des sous-officiers auxquels ils faisaient courir plus de dangers qu'ils n'en couraient eux-mêmes.
Carrel était alors sous-lieutenant au 29e de ligne, qui tenait garnison dans Belfort et Neuf-Brisach. Très jeune, très ardent, amoureux du péril autant que de la liberté, il entra dans un complot qui avait pour but de soulever les garnisons de l'Est et de proclamer un gouvernement provisoire. Une nuit, il quitta secrètement sa compagnie, qui était à Neuf-Brisach, et accompagna un des carbonari à Belfort où devait éclater le mouvement. Mais, quand il arriva dans cette ville, les trames étaient découvertes, les complices arrêtés ou en fuite. Il reprit à franc étrier la route de Neuf-Brisach, où il arriva de bon matin, avant l'exercice. Un de ses biographes, ayant raconté ses faits, ajoute: «Lorsqu'on fit une instruction pour rechercher les complices des officiers de Belfort et surtout pour savoir quel était celui qui s'était rendu de Neuf-Brisach dans cette ville, on ne put rien découvrir, et les soupçons se portèrent sur tout autre que Carrel; car ses manières légères et insouciantes l'avaient fait regarder par ses chefs comme tout à fait en dehors des menées.» Cette conséquence de son action dut être particulièrement pénible à ce jeune homme loyal, toujours prêt à réclamer le prix de ses actes, ce prix fût-il la mort. D'ailleurs, la conspiration de Belfort eut des suites plus lamentables. Les sous-officiers du 45e de ligne, gagnés par les carbonari, conspiraient encore. Les quatre sergents de la Rochelle payèrent de leur tête pour tout le monde: car tout le monde était plus ou moins dans l'affaire, même La Fayette, même M. Laffitte. On voudrait croire qu'un tel exemple fit une impression profonde sur l'esprit de Carrel et que cet homme de coeur détesta dès lors ces conjurations militaires dont l'issue la plus probable est la perte de quelques malheureux. Mais il faut reconnaître que Carrel n'eut jamais un sens juste des devoirs du soldat. Son impatience, son orgueil et plus encore le malheur des temps firent de lui un mauvais officier. Il ne cessa jamais de conspirer. En garnison à Marseille, il envoya à un journal de cette ville des attaques anonymes contre son colonel. Il écrivit aussi aux Cortès espagnoles une lettre politique qui fut saisie. C'est là une conduite qu'il est impossible d'approuver, à quelque parti qu'on appartienne: car elle offense grièvement l'esprit militaire et la discipline de l'armée. En 1823, quand le gouvernement prépara la campagne d'Espagne, Carrel fut laissé à Aix au dépôt de son régiment. Donnant dans cette ville de nouveaux sujets de plainte, il reçut l'ordre de garder les arrêts forcés. Cette disgrâce lui fut amère. On ne saurait nier qu'il ne l'eût bien méritée. J'ai sous les yeux une lettre qu'il écrivit alors au général baron de Damas, qui commandait la 10e division militaire. Bien qu'elle soit un peu longue, je la donne tout entière, moins encore parce qu'elle est absolument inédite que parce qu'elle me semble très intéressante et surtout très instructive.
Mon général,
J'ai reçu, à Aix, l'ordre de garder les arrêts forcés en attendant une décision du ministre provoquée contre moi par M. le colonel Lachau.
Je suis accusé par lui d'avoir cherché à exciter des troubles dans la compagnie dont je faisais partie. J'ignore ce qu'il a pu imaginer pour donner un caractère probable à cette accusation; j'ose donc réclamer de vos bontés une enquête prompte et sévère depuis le 10 courant, jour auquel mon ordre de départ pour Aix m'a été remis, jusqu'au 13 courant, mon départ pour cette destination. Le seul exposé des relations qui ont existé entre moi et la 5e compagnie du 1er bataillon, pendant ces trois jours prouvera l'atrocité d'une calomnie dont le but paraît être de me faire passer devant un conseil de guerre sous le poids d'une odieuse prévention.
Les officiers de ma compagnie et l'adjudant-major de mon bataillon attesteront que je n'ai point paru au quartier depuis l'appel du 10 au soir, où j'assistais comme officier de semaine, et un billet que j'ai écrit aux sous-officiers de la 5e compagnie suffira pour me laver des provocations au désordre que l'on m'attribue. L'enquête que je demande ne saurait manquer de m'être favorable; j'en attendrai le résultat pour donner ma démission, fondée sur la double injustice dont je crois avoir à me plaindre. Je ne crois pas, en effet, que rien puisse motiver mon renvoi au dépôt: à peine sorti de l'École militaire, bien portant, aussi capable de servir que qui que ce soit, fermement décidé à faire mon devoir, il n'appartient pas à de vaines opinions de me fermer une carrière qu'on nous montre comme celle de l'honneur, à moins que des mots à peine définis ne soient des garantis de dévouement pour les uns et des titres d'exclusion pour les autres. Mécontent avec de tels motifs de l'être, j'ai pu le témoigner devant des camarades ou des étrangers. La chaleur naturelle à un jeune homme, l'aigreur qui naît du sentiment d'une injustice ont pu donner à mes plaintes un caractère violent, mais il y a loin de là aux tentatives criminelles qu'une vengeance particulière a pu seule inventer pour me perdre, et jamais soldat ni sous-officier n'a entendu de moi les expressions ignobles dont je saurai me laver dans l'enquête que je demande. Je prouverai là, par des récriminations qui me sont faciles, que le mal existant aujourd'hui dans le 29e n'est venu ni de moi, ni des officiers dont je partage la disgrâce, et que celui qui, contre les intentions encore inconnues du ministre et les assurances consolantes que vous-même, mon général, avez bien voulu nous donner, a peint à nos anciens camarades et subordonnés les officiers mis au dépôt comme des artisans de trouble et des ennemis du gouvernement, est le seul capable d'indisposer le régiment, si le dévouement à la monarchie, l'esprit de subordination dont il a donné de si belles preuves avant lui pouvaient cesser d'être inébranlables. C'est le colonel Lachau qui a créé parmi nous des coteries secrètes, des partis qui n'existaient point, et y a distribué, classé les individus selon son caprice. Nous ne connaissions avant lui ni haine, ni défiance, ni espionnage. Il n'y avait point de nuances d'opinion pour des hommes qui servaient également bien. Le colonel s'est séparé de nous. Ses harangues scandaleuses ne nous ont jamais témoigné que des soupçons et de l'animosité. Il a souffert qu'on chantât en sa présence des couplets aussi injurieux pour son corps d'officiers que bassement adulateurs pour lui. J'en ai trop dit peut-être, mon général, mais, si les voix de tous ceux que le colonel force au silence par la terreur pouvaient s'élever avec la mienne, vous verriez jusqu'à quel point il a abusé de l'affreux principe: diviser pour régner.
J'espère qu'avant la décision du ministre vous aurez la bonté de faire droit à ma demande. Je suis prêt à quitter le service, mais je tiens à confondre d'abord mes accusateurs. Il importe peut-être à la sage modération avec laquelle vous avez toujours commandé qu'aucun des officiers qui ont eu l'honneur de servir sous vos ordres ne soit victime de perfidies qu'une injustice éclairée peut dévoiler. Dans cette confiance, j'ose vous exprimer mes regrets de ne point être appelé à combattre dans les rangs de mes camarades et vous prier de croire aux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
Mon général,
Votre très respectueux et très soumis, CARREL,
Officier attaché au dépôt du 29e de ligne, à Aix.
Il faut le reconnaître, un tel langage n'est pas digne de Carrel. On souffre d'entendre cet officier porter par la voie hiérarchique des plaintes contre un chef qu'il avait d'abord secrètement vilipendé dans les journaux. On veut croire que le chef qu'il accuse a beaucoup de torts. Il est impossible de croire qu'il les ait tous. On a beau se reporter aux temps qui étaient cruels, on ne peut qu'excuser Carrel sans l'absoudre. Il ne lui sied pas de se porter garant du dévouement du régiment à la monarchie. Sa situation était fausse, si son caractère était franc; et son langage se ressent de sa situation plus que de son caractère. Pour rester égal à lui-même, il devait ne point crier à l'injustice et ne point se plaindre après avoir trahi.
Comment ne sentait-il pas dans sa conscience qu'après Neuf-Brisach et Belfort il y avait incompatibilité entre l'armée de la Restauration et lui, et que la seule chose séante qui lui restât à faire était de se démettre en silence?
Hâtons-nous de dire qu'il se démit en effet quelques jours après et que, devenu libre, il se jeta dans une aventure héroïque et malheureuse, que le patriotisme condamne, mais où il put cependant montrer tout entière l'inébranlable fermeté de son coeur.
En effet, pendant que ses anciens compagnons d'armes se massaient sur la frontière d'Espagne pour faire une guerre que réprouvent nos instincts libéraux et nos sentiments du droit des peuples, mais qui du moins n'était point impolitique; car elle fortifia le gouvernement des Bourbons en rattachant l'armée au drapeau blanc, pendant que le duc d'Angoulême se préparait à franchir la Bidassoa à la tête de quatre-vingt mille hommes, Armand Carrel se jetait dans un bateau pêcheur qui le débarquait à Barcelone et de là se portait au coeur de la Catalogne pour s'engager comme sous-lieutenant au régiment des volontaires français, dit régiment Napoléon II, et combattre dans l'uniforme de la vieille garde, avec la cocarde tricolore, sous l'aigle impérial, pour les Cortès, contre cette armée de la Foi et ces mêmes soldats de Ferdinand VII que venaient soutenir les baïonnettes françaises, au-dessus desquelles flottaient les fleurs de lis.
Il y montra le plus ardent courage. Mais, hélas! ce fut contre des Français. Son régiment décimé dut se fondre avec la légion italienne. Après deux jours de combats, où le corps dont il faisait partie perdit les deux tiers de son effectif, il se rendit avec ses camarades au général de Damas, qui leur laissa leurs épées et les insignes distinctifs de leur uniforme. Le gouvernement français ne crut pas devoir ratifier cette capitulation, et Carrel, condamné à mort par deux conseils de guerre, fut définitivement acquitté par un troisième. Je n'entrerai pas dans le détail de ces procédures. Je ne raconte pas la vie de Carrel, j'essaye de marquer seulement quelques traits de la physionomie de cet homme extraordinaire. C'est un fait digne de réflexion que Carrel put, en 1823, combattre contre des Français sans manquer à l'honneur. Plus d'un des généraux de l'armée royale qu'il avait combattue s'étaient trouvés dans l'armée des Princes en face des soldats de la République. L'inspirateur de la guerre d'Espagne, le ministre qui l'avait rendue inévitable, Chateaubriand, n'avait-il pas servi sous Condé contre la France? Et pourtant Chateaubriand était un homme d'honneur. On peut dire, il est vrai, que Chateaubriand, homme de l'ancien régime, mit son honneur à combattre pour son roi, tandis qu'Armand Carrel appartenait par son origine et par ses sentiments à la France démocratique, et qu'il était sans excuse, ne pouvant avoir d'autre religion que celle de la patrie. Mais il faut considérer que le devoir est difficile dans les époques troublées. Les contemporains de Carrel l'ont absous. Leur jugement est rendu. Nous n'avons point qualité pour le reviser. Réjouissons-nous seulement des progrès du sentiment patriotique, qui interdirait absolument aujourd'hui à tout homme d'honneur la conduite que Carrel put croire permise. Lui-même, ayant occasion de rappeler, en 1823, comme témoin, devant la cour d'assises d'Eure-et-Loir, son passage en Espagne, il le fit dans des termes qui trahissaient un noble repentir. «Vous savez, messieurs les jurés, dit-il, que le drapeau tricolore a eu aussi son émigration, et que les émigrations ne sont pas heureuses.» Il n'y a rien à ajouter à cette parole. D'ailleurs, Carrel se trompa plus d'une fois. Mais il fut souvent héroïque, toujours désintéressé. Et cette tournure d'esprit donne à quelques-unes de ses erreurs mêmes un caractère superbe. Il ne considéra jamais son propre intérêt. Il avait un magnifique dédain de ce que le vulgaire estime de plus. «Il lui est arrivé une fois, dit son biographe, en jetant au feu des papiers indifférents, d'y jeter en même temps un billet de banque qui lui faisait grand besoin.» Carrel fut plus à l'aise dans la vie civile qu'il ne l'avait été dans la vie militaire. Il devint en peu d'années un grand journaliste. Par la force de son caractère plus encore que par celle de son talent, il conquit d'emblée l'opinion. Pourtant il faut estimer très haut les articles qu'il donna au _Producteur_, au _Constitutionnel_, à la _Revue française_, à la _Revue américaine_, à la _Revue de Paris_ et ceux qu'il publia en si grand nombre dans _le National_, dont il était l'âme. Carrel fut un très grand journaliste. Il pensait vite et juste; il s'exprimait avec une pureté et une fermeté classiques. Ceux qui savent encore ce que c'est que d'écrire admirent la robuste nudité de son style.