La vie littéraire. Première série

Chapter 12

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Je serais impardonnable d'oublier qu'il était excellent humaniste: car il m'a donné, par pure bienveillance, plusieurs leçons de grec et de latin qui m'ont fort avancé dans mes études. Son zèle à rendre service s'exerçait en toute rencontre. Je l'ai vu interrompre des calculs compliqués dont un astronome l'avait chargé et fendre du bois pour obliger une vieille servante. Sa mémoire était fidèle; il gardait le souvenir de tous les événements de sa vie, hors de celui qui l'avait bouleversée. La mort de son fils semblait tout à fait sortie de sa mémoire; du moins, on ne lui entendit jamais prononcer un seul mot qui pût faire croire qu'il se rappelait en quoi que ce fût ce terrible malheur. Il était d'humeur égale, presque gaie, et reposait volontiers son esprit sur des images douces, affectueuses, riantes. Il recherchait la compagnie des jeunes gens. Son esprit avait pris dans leur fréquentation un tour pédagogique très prononcé. J'ai pensé à lui depuis lors en lisant l'excellent _Traité des études_ de Rollin. Il n'entrait guère, je dois le dire, dans la pensée de ses jeunes amis; il suivait la sienne d'un cours obstiné que rien ne pouvait rompre. Mais j'ai remarqué une disposition analogue chez toutes les personnes véritablement supérieures qu'il m'a été donné de fréquenter. Après s'être vêtu pendant une vingtaine d'années, été comme hiver, d'un surtout de toile à matelas, il parut un jour avec une veste à petits carreaux qui n'était pas ridicule. Son humeur était changée comme son costume, mais il s'en fallait de beaucoup que ce changement fût aussi heureux. Le pauvre homme était triste, silencieux, taciturne. Quelques mots, à peine intelligibles, qui lui échappaient, trahissaient l'inquiétude et l'épouvante. Son visage, qui avait toujours été fort rouge, se couvrait de larges plaques violettes. Ses lèvres étaient noires et tombantes. Il refusait toute nourriture. Un jour, il parla du fils qu'il avait perdu. On le trouva, le lendemain matin, pendu dans sa chambre. Le souvenir de ce vieillard m'inspire une véritable sympathie pour les fous qui lui ressemblent. Mais je crois que c'est le petit nombre. Il en est des fous comme des autres hommes: les bons sont rares, et l'on visiterait bien des maisons de santé sans trouver un second vieillard à la toile à matelas ou un autre M. Dick. M. Paul Hervieu n'est pas éloigné de penser, comme Dickens, que les fous sont seuls intéressants. Il nous raconte, dans _l'Inconnu_, une terrible histoire de folie qui finalement se trouve n'être qu'un rêve, mais bien le plus effrayant et le mieux suivi des rêves: le rêve d'un fou. Il n'est tel qu'un fou pour conduire un cauchemar dans la perfection. C'est ce que M. Paul Hervieu a montré avec un rare talent. Cartésien à rebours, il nous a apporté les raisons de la folie. Il a suivi dans ses détraquements successifs la machine à penser, avec l'intérêt qu'un horloger pervers doit porter à l'examen d'une montre extraordinairement mauvaise. Son livre est bien curieux et tout à fait original. Il produit deux effets: il fait peur et donne à réfléchir. La peur, je vous l'épargnerai, non sans motifs. Il me faudrait avoir tout le talent de M. Paul Hervieu et en faire l'usage qu'il en a fait pour vous communiquer le frisson dont il m'a secoué. Quant aux réflexions que son livre inspire, elles sont nombreuses. C'est le moins qu'il m'en échappe une. Il est si agréable de philosopher! Pendant que j'écris, un acacia balance à ma fenêtre ses branches légères et fleuries, et je me répète à moi-même ce distique d'un poète de l'Anthologie: «Asseyons-nous sous ce bel arbre: il sera doux de converser à son ombre.» Un bel arbre et de calmes pensées, qu'y a-t-il de meilleur au monde? Mon acacia, que la brise agite doucement, répand jusque sur ma table la neige parfumée de ses fleurs. Sous cette agréable influence, il m'est impossible de me défendre d'une véritable sympathie pour les fous qui ne font pas beaucoup de mal. Quant à n'en pas faire du tout, cela est bien défendu aux hommes, fous ou sensés. Il n'existe aucun moyen de vivre sans nuire. Il ne faut point haïr les fous. Ne sont-ils pas nos semblables? Qui peut se flatter de n'être fou en rien? Je viens de chercher dans le _Dictionnaire_ de Littré et de Robin la définition de la folie, et je ne l'ai point trouvée; du moins celle qu'on y lit est-elle à peu près dénuée de sens. Je m'y attendais un peu: car la folie, quand elle n'est caractérisée par aucune lésion anatomique, demeure indéfinissable. Nous disons qu'un homme est fou quand il ne pense pas comme nous. Voilà tout. Philosophiquement, les idées des fous sont aussi légitimes que les nôtres. Ils se représentent le monde extérieur d'après les impressions qu'ils en reçoivent. C'est exactement ce que nous faisons, nous qui passons pour sensés. Le monde se réfléchit en eux d'une autre façon qu'en nous. Nous disons que l'image que nous en recevons est vraie et que celles qu'ils en reçoivent est fausse. En réalité, aucune n'est absolument fausse et aucune n'est absolument vraie. La leur est vraie pour eux; la nôtre est vraie pour nous. Écoutez cette fable: Un jour, un miroir dont la surface était parfaitement plane rencontra, dans un jardin, un miroir convexe.

--Je vous trouve bien impertinent, lui dit-il, de représenter la nature comme vous faites. Il faut que vous soyez fou pour donner à toutes les figures un gros ventre avec des pieds et des têtes grêles, et changer toutes les lignes droites en lignes courbes.

--C'est vous qui déformez la nature, répondit avec humeur le miroir convexe; votre plate personne s'imagine que les arbres sont tout droits parce qu'elle les fait tels, et que tout est plan hors de vous comme en vous. Les troncs des arbres sont courbes. Voilà la vérité. Vous n'êtes qu'un miroir trompeur.

--Je ne trompe personne, reprit l'autre. C'est vous, compère convexe, qui faites la caricature des hommes et des choses.

La querelle commençait à s'échauffer quand un géomètre passa par là. C'était, dit l'histoire, le grand d'Alembert.

--Mes amis, vous avez raison et tort tous deux, dit-il aux miroirs. Vous réfléchissez tous deux les objets selon les lois de l'optique. Les figures que vous en recevez sont l'une et l'autre d'une exactitude géométrique. Elles sont parfaites toutes deux. Un miroir concave en produirait une troisième fort différente et toute aussi parfaite. Quant à la nature elle-même, nul ne connaît sa figure véritable, et il est même probable qu'elle n'a de figure que dans les miroirs qui la reflètent. Apprenez donc, messieurs les miroirs, à ne pas vous traiter de fous parce que vous ne recevez pas le même reflet des choses.

Voilà, je pense, une belle fable; je la dédie aux médecins aliénistes qui font enfermer les gens dont les passions et les sentiments s'écartent sensiblement des leurs. Ils tiennent pour privés de raison un homme prodigue et une femme amoureuse, comme s'il n'y avait pas autant de raison dans la prodigalité et dans l'amour que dans l'avarice et dans l'égoïsme.

Ils estiment qu'un homme est fou quand il entend ce que les autres n'entendent pas et voit ce que les autres ne voient pas; pourtant Socrate consultait son démon et Jeanne d'Arc entendait des voix. Et d'ailleurs ne sommes-nous pas tous des visionnaires et des hallucinés? Savons-nous quoi que ce soit du monde extérieur et percevons-nous autre chose dans toute notre vie que les vibrations lumineuses ou sonores de nos nerfs sensitifs? Il est vrai que nos hallucinations sont constantes et habituelles, d'un ordre général et coutumier. Les perceptions des fous sont rares, exceptionnelles et distinguées. C'est à cela surtout qu'on les reconnaît.

C'est un fou aussi que nous fait connaître, dans le _Horla_, M. Guy de Maupassant, le prince des conteurs. Le pauvre homme est hanté par un vampire qui trouble son sommeil et lui boit son lait sur sa table de nuit. Il en est furieux et désespéré. Ce n'est pas sans raison; car rien n'est plus affreux que de se sentir aux prises avec un ennemi invisible.

Mais dirai-je toute ma pensée? Pour un fou, cet homme manque un peu de subtilité. À sa place, je laisserais le vampire se gorger de lait tout à loisir et je me dirais: «Voilà qui va bien, à force d'absorber le liquide alcalin, cet animal ne manquera pas de s'assimiler quelques éléments opaques, et il deviendra visible. En attendant, il ne peut demeurer invisible sans rester transparent; donc, si je ne le vois pas, je verrai du moins dans son corps le lait qu'il aura bu. S'il vous plaît, je ne m'en tiendrais pas au lait: je tâcherais de lui faire avaler de la garance, pour le colorer en rouge des pieds à la tête.

À cela près, et pourvu qu'ils ne boivent ni lait ni eau, les invisibles peuvent fort bien exister. Et pourquoi non, je vous prie? Qu'y a-t-il d'absurde à supposer leur existence? C'est l'hypothèse contraire, pour peu que l'on y songe, qui choque la raison. Car ce serait un grand hasard si la vie, dans toutes ses formes, tombait sous nos sens, et si nous étions constitués de manière à embrasser l'échelle entière des êtres. Pour nous apparaître, il faut que la vie se manifeste dans des conditions très particulières de température. Si elle existe dans les milieux gazeux, ce qui, après tout, n'est pas impossible, nous n'en pouvons rien connaître, et ce n'est pas une raison pour la nier. La matière n'a pas, à l'état gazeux, moins d'énergie qu'à l'état solide. Pourquoi les soleils, qui semblent remplir dans l'univers, au centre de chaque système, des fonctions royales et paternelles, seraient-ils le séjour de l'éternel silence? Pourquoi ne porteraient-ils pas dans leurs vastes flancs la vie et l'intelligence en même temps que la chaleur et la lumière? Et pourquoi l'atmosphère des planètes, pourquoi l'atmosphère de la terre ne seraient-elles pas également habitées? Ne peut-on imaginer des êtres très légers, tout à fait diaphanes, puisant leur nourriture dans les couches atmosphériques supérieures?

Rien n'empêche qu'il n'existe des enfants de l'air, comme il existe des enfants des eaux et des fils de la terre.

LES FÉLIBRES À LA FÊTE DE SCEAUX

LE CHEVALIER DE FLORIAN

Les félibres de séjour à Paris ont célébré dimanche dernier, selon la coutume, la fête de Florian. Florian, né dans la belle Occitanie, est leur compatriote. Il est vrai qu'il écrivit dans la langue des barbares, dans l'idiome de la Fontaine et de Voltaire; il est vrai qu'il vécut et mourut sur la terre étrangère. Mais les félibres sont indulgents. Ils sont pleins de joie et d'oubli. Ils ont tout pardonné. Leur piété facile, leur riante sagesse égayent chaque année la tombe du poète. On y chante, on y boit. C'est-à-dire qu'on y accomplit les actes les plus agréables de la religion populaire. Ces félibres entendent admirablement la vie et la mort. Tout leur est fête.

Sans eux, l'auteur de _Galatée_ tomberait dans l'oubli, et ce serait dommage. On éprouve à rappeler le souvenir du chevalier de Florian le genre d'agrément que donne la rencontre, dans une boutique de bric-à-brac, d'un vieux pastel très fin, à demi effacé.

«Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Cévennes, entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le genêt fleuri, le narcisse émaillent la terre; le grenadier, l'aubépine exhalent dans l'air des parfums; un cercle de collines parsemées d'arbres touffus ferme de tous côtés la vallée, et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon.» C'est ainsi que Florian décrit lui-même, dans son _Estelle_, la vallée où fut son berceau. Faisant allusion à ce passage, le bon Sedaine disait au poète en le recevant académicien: «L'hommage que vous rendez aux lieux qui vous ont vu naître est une nouvelle preuve de cette sensibilité qui vous caractérise.»

Fils d'un pauvre chevalier de Saint-Louis, Florian fut élevé dans le château bâti à grands frais par son aïeul. «C'était, a-t-il dit, un gentilhomme qui dissipait tout son bien avec les femmes et les maçons.» Sa mère, Gillette de Salgues, était d'origine castillane. Boissy d'Anglas, ami de la famille, nous apprend «qu'elle avait conservé quelque chose des moeurs et des habitudes particulières au pays où elle était née, et qu'elle l'avait transmis à son fils». Il la perdit de bonne heure et fut mis au collège. Il eut beaucoup de maîtres. L'un deux le menait souvent chez une demoiselle de la rue des Prêtres, qui demeurait au cinquième étage et peignait des éventails. «Je remarquai, contait-il lui-même plus tard, qu'il avait presque toujours quelque chose à lui dire en particulier, ce qui les obligeait de passer dans la chambre d'à côté. Un jour, j'eus la curiosité d'aller regarder par le trou de la serrure; je les vis qui causaient, mais d'une manière qui me rendit rêveur pour plus de huit jours.»

Ce n'est pas des leçons de ce maître qu'il profita le moins. Nous savons de son propre aveu qu'avant dix-sept ans il était «assez heureux pour posséder une maîtresse, un coup d'épée et un ami». L'ami était un bretteur de la pire espèce qui avait des démêlés avec le guet et causa quelques désagréments au jeune chevalier. Par bonheur, Florian avait aussi un oncle, et cet oncle, ayant épousé une nièce de Voltaire, envoya son neveu à Ferney. Voltaire trouva son petit parent gentil, le caressa et l'appela Floriannet. Il fit mieux encore: il le fit entrer à seize ans comme page chez le duc de Penthièvre. Pour sa bienvenue, le chevalier but avec les autres pages du duc tant de café et de liqueurs, «qu'il en gagna une maladie assez sérieuse». Ces petits garnements faisaient mille folies. Le bon seigneur n'était pas homme à s'en aviser. C'était un saint. Dans son innocence, il ne voyait jamais le mal. On raconte qu'un jour, à la foire, un marchand, qui ne le connaissait point, lui montra et fit mouvoir devant lui des figurines obscènes. L'excellent duc crut en toute candeur que c'étaient des jouets d'enfant, et il les acheta pour une petite princesse à laquelle il les remit le lendemain.

Cet homme de bien s'intéressa à Florian et lui donna bientôt une compagnie dans son régiment de dragons. C'était l'usage. «Lindor, dit Marmontel dans un de ses _Contes moraux_, venait d'obtenir une compagnie de cavalerie au sortir des pages.» Devenu ensuite gentilhomme ordinaire du duc de Penthièvre, Florian célébra la bienfaisance inépuisable, de cet excellent maître.

Avec lui la bonté, la douce bienfaisance Dans le palais d'Anet habitent en silence, Les vains plaisirs ont fui, mais non pas le bonheur. Bourbon n'invite point les folâtres bergères À s'assembler sous les ormeaux; Il ne se mêle point à leurs danses légères, Mais il leur donne des troupeaux.

C'est auprès du duc, dans les châteaux d'Anet et de Sceaux, que Florian composa ces bergeries où l'on ne voit pas de loups, ces jolies comédies italiennes dans lesquelles Arlequin lui-même est sensible et ces romans poétiques dont on disait alors avec une politesse exquise: «Ils sont dédiés à Fénelon, et l'offrande n'a point déparé l'autel». À la veille de la Révolution, le jeune chevalier faisait danser ses bergères. _Galatée_ parut en 1783, _Numa Pompilius_ en 1786, _Estelle_ en 1788. Sans inspirer l'enthousiasme, ces ouvrages furent bien reçus. Encore que les gens de goût en sentissent la faiblesse, les pastorales devinrent à la mode. Les dessinateurs, et particulièrement Queverdo y mirent de galants frontispices où l'on voyait des pastourelles avec des fleurs à leur chapeau, des rubans à leur houlette et le nom d'Estelle gravé sur l'écorce des chênes. Laharpe, bien qu'ami de l'auteur, maltraita _Gonzalve de Cordoue_. Mais il avait loué _Galatée_. On dit qu'un jour Rivarol, rencontrant Florian qui marchait devant lui, un manuscrit à demi sorti de sa poche, s'écria: «Ah! monsieur, comme on vous volerait si on ne vous connaissait pas.» Mais ce n'est là qu'un joli mot. Nous savons, par le témoignage d'un contemporain, qu'_Estelle_ rapporta à Florian beaucoup plus que l'_Emile_ et _la Nouvelle Héloïse_ n'avaient rapporté à Jean-Jacques.

Quoi qu'il en semble aujourd'hui, Florian avait le génie de l'à-propos. Il se fit berger au temps où toutes les belles dames étaient bergères. Il parla nature et sentiment à une société qui ne voulait entendre que sentiment et nature. Son _Numa Pompilius_, publié trois ans avant la réunion des états généraux, n'est qu'une longue allusion aux voeux politiques de la France. Ce roi inspiré par la sagesse, ce prince, disciple de Zoroastre, élevé par le choix des peuples à l'auguste et suprême magistrature, ce Numa qui fait des noms de père et de roi deux parfaits synonymes, n'était-ce point l'image du monarque constitutionnel, du prince philosophe qu'attendait la nation? N'était-ce point l'emblème des espérances que Louis XVI donnait alors à son peuple idolâtre?

On voyait tout en rose. La philosophie nous gouvernera, disait-on. Et quels bienfaits la raison ne répandra-t-elle pas sur les hommes soumis à son tout-puissant empire? L'âge d'or imaginé par les poètes deviendra une réalité. Tous les maux disparaîtront avec le fanatisme et la tyrannie qui les ont enfantés. L'homme vertueux et éclairé jouira d'une félicité sans trouble. On rêvait les moeurs de Galatée et la police de Numa.

Le chevalier de Florian montrait patte blanche. Néanmoins il entrait comme un jeune loup dans le bercail des théâtres à la mode. On trouve dans ses poésies fugitives les vers que voici:

À MADAME G...

Après l'avoir vue jouer _la Mère confidente_ Que j'aime à t'écouter, quand d'un accent si tendre Tu dis que la vertu fait seule le bonheur! Ton secret pour te faire entendre, C'est de laisser parler ton coeur. Mais, en blâmant l'amour, ta voix trop séduisante Vers l'amour, malgré moi, m'entraîne à chaque instant; Et depuis que j'ai vu _la Mère confidente_ J'ai grand besoin d'un confident.

Cette madame G... n'est autre que Rose Gontier, qui n'avait pas sa pareille pour faire passer le spectateur du sourire aux larmes. Elle était de huit ans plus âgée que le chevalier. Il l'aima, mais elle l'aima bien davantage. Il ne nous reste de ces amours qu'un seul et tardif témoignage. Longtemps, longtemps après la mort de Florian, Rose Gontier, devenue la bonne mère Gontier, amusait ses nouvelles camarades comme une figure d'un autre âge. Fort dévote, elle n'entrait jamais en scène sans faire deux ou trois fois dans la coulisse le signe de la croix. Toutes les jeunes actrices se donnaient le plaisir de lutiner celle qui jouait si au naturel _Ma tante Aurore_; elles l'entouraient au foyer et lui refaisaient bien souvent la même question malicieuse:

--Mais est-ce bien possible, grand'maman Gontier, est-il bien vrai que M. de Florian vous battait?

Et, pour toute réponse et explication, toute retenue qu'elle était, la bonne maman Gontier leur disait dans sa langue du dix-huitième siècle:

--C'est, voyez-vous, mes enfants, que celui-là ne payait pas[9].

Il est piquant de savoir qu'Estelle était battue par Némorin. La Révolution contraria vivement le chevalier de Florian, qui l'avait comprise d'une tout autre manière. Dès les premiers troubles, il se réfugia à Sceaux, où il vécut très retiré. Il écrivit le 17 février 1792 à Boissy d'Anglas:

«Je passe doucement ma vie au coin de mon feu, lisant Voltaire et fuyant des sociétés qui sont devenues des arènes affreuses où tout le monde hait la raison, où les vertus ne sont même plus louées, où l'humanité, la première des vertus, et la modération, la première des qualités, sont méprisées par tous les partis. Je me trouve fort bien de ma solitude, et, si j'y recevais souvent de vos nouvelles, je l'aimerais encore plus.»

Florian s'était montré très empressé, vers ce temps-là, auprès de la troisième fille de M. Le Sénéchal, administrateur des domaines. Elle n'avait pas été insensible aux attentions d'un homme plus âgé qu'elle de quatorze ans, mais agréable et célèbre. Sans être fiancés l'un à l'autre, ils avaient échangé des engagements sur la foi desquels Sophie (c'est le nom de cette jeune fille) se reposait avec confiance. Nous possédons un portrait littéraire de Sophie à dix-neuf ans. Il n'est pas inutile de dire, avant de mettre ce portrait sous les yeux du lecteur, qu'il est de la main d'un rival malheureux du chevalier. «À la régularité de ses traits, si l'on en croit ce témoin, Sophie joignait une physionomie animée. C'était une beauté grecque ou une beauté française, suivant qu'il lui convenait; seulement il lui manquait l'éclat du teint. La fierté semblait d'abord le premier caractère de sa figure, mais les impressions de la pitié y jetaient comme un rayon céleste. Dès qu'elle entendait raconter une belle action, ses yeux lançaient une noble flamme. Elle aimait avec un goût trop vif les traits saillants de l'esprit.»

Et le portraitiste amoureux ajoute ingénument: «C'est ce qui faisait ma désolation, car je ne pouvais soutenir avec elle ce genre de lutte.» Puis il met les derniers traits au tableau: «Une extrême activité compromettait sa santé, qui déjà donnait quelques signes inquiétants. La musique, la peinture, la traduction de quelques romans anglais, auxquels elle ajoutait parfois des scènes très vivement frappées, remplissaient alors des journées qu'il fallait disputer aux chagrins les plus poignants.» Vive, spirituelle, mélancolique et lettrée, Sophie Le Sénéchal était tout à fait à la mode et au goût du temps. Son père occupait une de ces fonctions civiles que la riche bourgeoisie se partageait: car les offices de judicature et de finance à tous les degrés appartenaient alors au tiers état. M. Le Sénéchal avait établi ses deux filles aînées dans la noblesse; la première était marquise de Chérisey, la cadette marquise d'Audiffret. C'était par lui-même un homme insignifiant. Mais sa femme avait quelque prétention au bel esprit et tenait un salon ouvert aux gens de lettres. Cette famille, naguère opulente, était à peu près ruinée par la Révolution. Les biens de l'administrateur des domaines, tenus sous séquestre, s'y dévoraient sûrement. Après le 10 Août, M. Le Sénéchal jugea prudent de quitter Paris, où il était soupçonné de modérantisme. Il se retira à Rouen avec sa famille. C'est là qu'il connut Charles Lacretelle, dit Lacretelle jeune, âgé alors de vingt-six ans. Celui-ci ne fréquenta pas longtemps la maison Le Sénéchal sans devenir amoureux de la jeune Sophie. Il lui cacha cet amour avec d'autant plus de facilité qu'elle ne le partageait pas. Elle lui disait: «Mon frère,» et il ne tarda pas à sentir toute l'amertume de ce nom dont il avait d'abord goûté la douceur. Comme c'était un fort honnête jeune homme, il informa de ses vues et de ses sentiments la mère de la belle Sophie. La réponse qu'il obtint ne pouvait être favorable. La voici, telle qu'il nous l'a transmise:

«C'est au frère aîné de Sophie que je vais faire une confidence qui mourra dans son sein et que je crois nécessaire à votre repos.--Ne vous abusez pas; renoncez à tout espoir. Ma fille est aimée du chevalier de Florian et ne paraît pas insensible à cet hommage; je souhaiterais pourtant qu'elle en perdît le souvenir: car j'ai vu l'amour du chevalier décliner à mesure que notre fortune lui a paru baisser, et chaque jour de la Révolution en compromet les restes. N'imaginez pas que ce soit l'homme de ses bergeries; il a trop de probité pour être un séducteur; mais il a trop de prudence et de calcul pour être un Némorin.»