La vie littéraire. Première série

Chapter 11

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Son goût se fixa de bonne heure sur les poètes antiques, et particulièrement sur les latins, dont il discerna tout de suite le sérieux, la gravité et ce que j'appellerai la probité sublime. C'est avec Virgile, Ovide et Lucain qu'il fit son droit à Paris. Il feignit plus tard d'avoir eu besoin d'un guide et d'un initiateur, et cette illusion, à demi volontaire, lui inspira des vers délicieux:

Ô poète, c'est toi, c'est ta mémoire agile Qui, se jouant aux vers relus et médités, D'abord me fit connaître Euripide et Virgile, Et m'ouvrit le trésor des deux antiquités.

C'est toi qui me menas vers le docte Racine Formé, dès son enfance, à la langue des dieux. Je marchais altéré... la source était voisine... À peine un clair rideau la voilait à mes yeux.

Mais il fallut ta main pour m'écarter les branches Et, prolongeant sous bois un facile sentier, Pour me faire entrevoir le choeur des formes blanches, Amours du vieux Ronsard et du jeune Chénier!

La vérité est que de secrètes affinités, un irrésistible instinct l'attiraient vers la muse antique. Il eut pour elle toutes les curiosités minutieuses de l'amour. Il ne s'arrêta pas à l'érudition, il poussa jusqu'à la philologie. Sa thèse sur _Properce_, dans laquelle l'élégiaque latin est compris à l'aide de toutes les ressources de la science, avec les intuitions du coeur et l'édition de ce poète qui doit prendre place, à côté du _Virgile_ du regretté Benoist, dans une collection savante, sont les fruits de ces labeurs. Il ne faut donc pas être surpris si l'on rencontre de nombreuses études d'après l'antique sous cette enseigne de _la Lampe d'argile_. Ceux qui aiment les petits tableaux d'André Chénier prendront sans doute plaisir à visiter ce musée, plein de figures de héros et de nymphes. Mais ce qui donne à ce livre le plus grand prix, ce qui le met à côté des meilleurs, ce sont les onze poèmes de _la Muse nouvelle_. Là est la vraie flamme de _la Lampe d'argile_; c'est une flamme amoureuse, et combien forte, et paisible, et douce! Tout le sérieux du poète breton se retrouve uni à une grâce irrésistible dans ces vers à celle par qui «tous ses jours sont fleuris»,

Qui près de _lui_ le soir travaille sous la lampe.

Par là, par ces nobles élégies, l'illustrateur de Properce se montre un nouveau Properce, moins majestueux, moins ample, mais plus sincère peut-être et plus pur que le premier.

MARIE BASHKIRTSEFF

_Son Journal, 2 vol. in-18._

Marie Bashkirtseff, dont on vient de publier le _Journal_, mourut à vingt-quatre ans, le 31 octobre 1884, laissant plusieurs toiles et quelques pastels qui témoignent d'un sentiment sincère de la nature et d'un amour ardent de l'art. Petite-fille d'un des défenseurs de Sébastopol, le général Paul Grégorievitch Bashkirtseff, elle se vantait d'avoir, par sa mère, du vieux sang tartare dans les veines. Elle avait le teint blanc, les cheveux d'un roux magnifique, les pommettes saillantes, le nez court, un regard profond et des lèvres enfantines. Elle était petite et parfaitement bien faite. C'est pour cela sans doute qu'elle aimait beaucoup à regarder les statues. À Rome, âgée de seize ans, elle passait de longues heures devant les marbres du musée du Capitole. Il ne faut pas s'étonner si elle fut ravie dans le même temps d'une amazone «en drap noir, faite d'une seule pièce par Laferrière... une robe princesse collante partout». Ses mains, fines et très blanches, n'étaient pas d'un dessin très pur; mais un peintre a dit que c'était une beauté que la façon dont elles se posaient sur les choses. Marie Bashkirtseff en avait le culte. Elle se savait jolie; pourtant elle se décrit assez peu dans son journal intime. J'ai noté seulement, à la date du 17 juillet 1874, ce portrait, fort joliment arrangé: «Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux; un fichu de dentelle autour du cou. J'ai l'air d'un de ces portraits du premier empire; pour compléter le tableau, il me faudrait être sous un arbre et tenir un livre à la main.» Et elle ajoute qu'elle aime la solitude devant une glace.

Elle était plus vaine de sa voix que de sa beauté. Cette voix s'étendait à trois octaves moins deux notes. Un des premiers rêves de Marie Bashkirtseff fut de devenir une grande cantatrice.

Elle a voulu se montrer dans son _Journal_ telle qu'elle était, avec ses défauts et ses qualités, sa mobilité constante et ses perpétuelles contradictions. M. Edmond de Goncourt, du temps qu'il écrivait l'histoire de Chérie, demandait aux jeunes filles et aux femmes des confidences et des aveux. Marie Bashkirtseff a fait les siens. Elle a tout dit, s'il faut l'en croire; mais elle n'était pas d'humeur à s'adresser à un seul confesseur, si distingué qu'il fût; sa vanité ne pouvait s'accommoder que d'une confession publique, et c'est à la face du monde qu'elle a ouvert son âme.

Qui ne prendrait en pitié et en grâce cette pauvre enfant dont le malheur fut de n'avoir pas eu d'enfance? Ce n'est, sans doute, la faute de personne, mais Marie Bashkirtseff ne fut jamais semblable à ceux que le Dieu qu'elle priait tous les jours désignait comme seuls dignes d'entrer dans le royaume des cieux. Elle ne connut jamais l'ineffable douceur d'être humble et petite. À quinze ans, elle eut des ailes sans le souvenir du nid. Ce qui lui manqua toujours, c'est l'allégresse naïve et la simplicité.

Les premières confidences qu'elle nous fait sont celles d'une petite intrigue qu'elle noua pendant le carnaval, à Rome, et qui n'eut d'autre dénouement qu'un baiser sur les yeux. La jeune fille y déploya beaucoup de coquetterie et de manège.

«--Vous ne m'aimez pas, soupira un jour le jeune neveu de cardinal qu'elle avait pris pour _patito_; hélas! vous ne m'aimez pas!

»--Non.

»--Je ne dois pas espérer?

»--Mon Dieu, si! Il faut toujours espérer. L'espérance est dans la nature de l'homme; mais, quant à moi, je ne vous en donnerai pas.»

Le neveu du prêtre se montrait très tendre, mais Marie Bashkirtseff ne s'y laissa pas prendre. «Je serais au comble de la joie si je le croyais, dit-elle; mais je doute, malgré son air vrai, gentil, naïf même. _Voilà ce que c'est que d'être soi-même une canaille_.»

Et elle ajoute:

«D'ailleurs, cela vaut mieux.»

Elle n'avait pas la moindre envie d'épouser le pauvre Pietro.

«Si j'étais sa femme, pensait-elle, les richesses, les villas, les musées des Ruspoli, des Doria, des Torlonia, des Borghèse, des Chiara m'écraseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire qu'on aime une pareille créature, parce qu'on ne la connaît pas! Si on la connaissait, cette créature... Ah! baste! on l'aimerait tout de même.» Se montrer, paraître, briller, voilà son rêve perpétuel. L'orgueil la dévore. Elle répète sans cesse: «Si j'étais reine!» Elle s'écrie, en se promenant dans Rome: «Je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape!» Elle ne trouve de beauté qu'aux princes, au duc de H..., au grand-duc Wladimir, à don Carlos. Le reste ne vaut pas un regard.

Les idées les plus incohérentes se mêlent dans sa tête. C'est un étrange chaos. Elle est très pieuse; elle prie Dieu matin et soir; elle lui demande un duc pour mari, une belle voix et la santé de sa mère. Elle s'écrie, comme le Claudius de Shakespeare: «Il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir prier.» Elle a une dévotion spéciale à la sainte Vierge: elle pratique la religion orthodoxe et elle lit l'avenir dans un miroir brisé, où elle découvre une multitude de petites figures, un plancher d'église en marbre blanc et noir, et peut-être un cercueil. Elle consulte le somnambule Alexis, qui voit dans son sommeil le cardinal Antonelli; elle se fait dire pour un louis la bonne aventure par la mère Jacob. Elle a toutes les superstitions: elle est persuadée que le pape Pie IX a le mauvais oeil. Elle craint un malheur parce qu'elle a vu la nouvelle lune de l'oeil gauche. Ses idées changent à tout moment. À Naples, tout à coup, elle se demande ce que c'est qu'une âme immortelle qui se replie devant une indigestion de homard. Elle ne conçoit pas qu'un malaise de l'estomac puisse faire envoler la céleste Psyché, elle en conclut qu'il n'y a pas d'âme, que c'est «une pure invention». Quelques jours plus tard, elle se met un chapelet au cou, pour ressembler à Béatrix, dit-elle, et aussi parce que «Dieu, dans sa simple grandeur, ne suffit pas. Il faut des images à regarder, des croix à baiser». Elle est coquette, elle est folle; mais cette tête de linotte est meublée comme celle d'un vieux bibliothécaire. À dix-sept ans, Marie Bashkirtseff a lu Aristote, Platon, Dante et Shakespeare. Les récits de l'histoire romaine d'Amédée Thierry la captivent. Elle se rappelle avec plaisir «un ouvrage intéressant sur Confucius». Elle sait par coeur Horace, Tibulle et les sentences de Publius Syrus. Elle sent profondément la poésie d'Homère. «Personne, il me semble, ne peut, dit-elle, échapper à cette adoration des anciens... Aucun drame moderne, aucun roman, aucune comédie à sensation de Dumas ou de George Sand ne m'a laissé un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi naturelle que la description de la prise de Troie. Il me semble avoir assisté à ces horreurs, avoir entendu les cris, vu l'incendie, été avec la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière les autels de leurs dieux, où les lueurs sinistres du feu qui dévorait leur ville allaient les chercher et les livrer... Et qui peut se défendre d'un léger frisson en lisant l'apparition du fantôme de Créuse?» Son esprit est un magasin où elle fourre pêle-mêle la _Corinne_ de madame de Staël, l'_Homme-Femme_ de M. Alexandre Dumas fils, _Roland furieux_, les romans de M. Zola et ceux de George Sand. Elle voyage sans cesse allant de Nice à Rome, de Rome à Paris, de Paris à Pétersbourg, à Vienne et à Berlin. Sans cesse errante, elle s'ennuie sans cesse. Sa vie lui semble amère et vide. «Dans ce monde, dit-elle, tout ce qui n'est pas triste est bête, et tout ce qui n'est pas bête est triste.» Elle manque de tout parce qu'elle veut tout. Elle est dans une affreuse détresse, elle pousse des cris d'angoisse. Et pourtant elle aime la vie. «Je la trouve bonne, dit-elle. Le croira-t-on? Je trouve tout bon et agréable, jusqu'aux larmes, jusqu'à la douleur. J'aime pleurer, j'aime me désespérer. J'aime à être chagrine et triste... et j'aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante.» À certaines heures, elle a l'obscure et terrible conscience du mal qu'elle couve. Dès le printemps de 1876, elle se sent touchée. «Tout à l'heure, écrit-elle à la date du 3 juin, en sortant de mon cabinet de toilette, je me suis superstitieusement effrayée. J'ai vu à côté de moi une femme vêtue d'une longue robe blanche, une lumière à la main, et regardant, la tête un peu inclinée et plaintive, comme ces fantômes des légendes allemandes. Rassurez-vous, ce n'était que moi réfléchie dans une glace. Oh! j'ai peur qu'un mal physique ne procède de toutes ces tortures morales.»

En 1877, une passion unique s'empara de cette âme en peine: Marie Bashkirtseff se consacra tout entière à la peinture. Elle rassembla enfin les trésors épars de son intelligence. Tous ses rêves de gloire se fondirent en un seul et elle ne vécut plus que pour devenir une grande artiste. Elle étudia avec ardeur dans l'académie de Julian, dont elle devint bientôt une des meilleures élèves. Ce fut, si j'ose dire, une de ces conversions subites dont les vies de saints offrent tant d'exemples et qui révèlent une nature sincère, excessive, instable. Dès lors, les princes ne lui furent plus rien. Elle devint républicaine, socialiste et même un peu révolutionnaire. Elle ne mit plus d'amazones de chez Laferrière et porta gaiement le sarreau noir des femmes artistes. Elle découvrit la beauté des misérables. C'était une créature nouvelle. Au bout de six mois, elle tenait la tête de la classe avec mademoiselle Breslau. Elle a tracé de sa rivale un portrait qui, sans doute, n'est pas flatté: «Breslau est maigre, biscornue, ravagée quoique avec une tête intéressante, aucune grâce, et garçon, et seule!» Elle se flatte que, si elle avait le talent de mademoiselle Breslau, elle s'en servirait d'une manière plus féminine. Alors elle serait unique à Paris. En attendant, elle travaille avec acharnement. C'est le 21 janvier 1882 qu'elle vit pour la première fois Bastien Lepage, dont elle admirait et imitait la peinture. «Il est tout petit, dit-elle, tout blond, les cheveux à la bretonne, le nez retroussé et une barbe d'adolescent.» Il était déjà frappé du mal dont il devait bientôt mourir. Elle-même se sentait profondément atteinte. Depuis deux ans, elle était secouée par une toux déchirante. Elle maigrissait. Elle devenait sourde. Cette infirmité la désespérait. «Pourquoi, disait-elle, pourquoi Dieu fait-il souffrir? Si c'est lui qui a créé le monde, pourquoi a-t-il créé le mal, la souffrance, la méchanceté?... Je ne guérirai jamais... Il y aura un voile entre moi et le reste du monde. Le vent dans les branches, le murmure de l'eau, la pluie qui tombe sur les vitres, les mots prononcés à voix basse, je n'entendrai rien de tout cela!» Bientôt elle apprend qu'elle est poitrinaire et que le poumon droit est pris. Elle s'écrie: «Qu'on me laisse encore dix ans, et, pendant ces dix années, de la gloire et de l'amour! et je mourrai contente à trente ans. S'il y avait avec qui traiter, je ferais un marché:--Mourir à trente ans passés, ayant vécu.»

La phtisie suit son cours fatal. Marie Bashkirtseff écrit, le 29 août 1883:

«Je tousse tout le temps, malgré la chaleur; et, cet après-midi, pendant le repos du modèle, m'étant à moitié endormie sur le divan, je me suis vue couchée et un grand cierge allumé à côté de moi...

»Mourir? J'en ai très peur.»

Maintenant que la vie lui échappe, elle l'aime éperdument. Arts, musique, peinture, livres, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire, tristesse, mélancolie, amour, froid, soleil, toutes les saisons, les plaines calmes de la Russie et les montagnes de Naples, la neige, la pluie; le printemps et ses folies, les tranquilles journées d'été et les belles nuits avec des étoiles, elle adore, elle admire tout! Et il faut mourir. «Mourir, c'est un mot qu'on dit et qu'on écrit facilement, mais penser, _croire_ qu'on va mourir bientôt? Est-ce que je le crois? Non, mais je le _crains_.»

Et, quelques jours plus tard, écartant ces illusions, si obstinées à s'asseoir au chevet des phtisiques, elle voit distinctement la mort:

«La voilà donc la fin de toutes nos misères! Tant d'aspirations, tant de désirs, de projets, tant de... pour mourir à vingt-quatre ans au seuil de tout.»

Pendant qu'elle se mourait, Bastien Lepage mourant se faisait porter presque chaque jour chez elle. Le journal s'arrête au lundi 20 octobre. Ce jour-là encore Bastien Lepage était venu, soutenu par son frère, au chevet de la malade. Marie Bashkirtseff s'éteignit onze jours après, «par une journée de brume, dit M. André Theuriet, pareille à celle qu'elle avait peinte dans un de ses derniers tableaux, _l'Allée_.»

C'est toujours un spectacle touchant quand la nature, par un terrible raccourci, nous montre l'un près de l'autre l'amour et la mort; mais il y a dans la vie si courte de Marie Bashkirtseff je ne sais quoi d'âcre et de désespéré qui serre le coeur. On songe, en lisant son _Journal_, qu'elle a dû mourir inapaisée et que son ombre erre encore quelque part, chargée de lourds désirs.

En pensant aux agitations de cette âme troublée, en suivant cette vie déracinée et jetée à tous les vents de l'Europe, je murmure avec la ferveur d'une prière ce vers de Sainte-Beuve:

Naître, vivre et mourir dans la même maison!

LES FOUS DANS LA LITTÉRATURE

_L'Inconnu, par Paul Hervieu. 1 vol. in-18.--Le Horla, par Guy de Maupassant. 1 vol. in-18._

Un Français, qui fit le voyage de Londres, alla voir un jour le grand Charles Dickens. Il fut reçu et s'excusa sur son admiration de venir ainsi prendre quelques minutes d'une existence si précieuse.

--Votre gloire, ajouta-t-il, et la sympathie universelle que vous inspirez vous exposent, sans doute, à d'innombrables importunités. Votre porte est sans cesse assiégée. Vous devez recevoir tous les jours des princes, des hommes d'État, des savants, des écrivains, des artistes et même des fous.

--Oui! des fous, des fous, s'écria Dickens, en se levant avec cette agitation à laquelle il était souvent en proie dans les derniers temps de sa vie, des fous! Ceux-là seuls m'amusent.

Et il poussa dehors par les épaules le visiteur étonné.

Les fous, Charles Dickens les aima toujours, lui qui décrivit avec une grâce attendrie l'innocence de ce bon M. Dick. Tout le monde connaît M. Dick, puisque tout le monde a lu _David Copperfield_. Tout le monde en France: car il est aujourd'hui de mode en Angleterre de négliger le meilleur des conteurs anglais. Un jeune esthète m'a confié tantôt que _Dombey and Son_ n'était lisible que dans les traductions. Il m'a dit aussi que lord Byron était un poète assez plat, quelque chose comme notre Ponsard. Je ne le crois pas. Je crois que Byron est un des plus grands poètes du siècle, et je crois que Dickens exerça plus qu'aucun autre écrivain la faculté de sentir; je crois que ses romans sont beaux comme l'amour et la pitié qui les inspirent. Je crois que _David Copperfield_ est un nouvel évangile. Je crois enfin que M. Dick, à qui j'ai seul affaire ici, est un fou de bon conseil, parce que la seule raison qui lui reste est la raison du coeur et que celle-là ne trompe guère. Qu'importe qu'il lance des cerfs-volants sur lesquels il a écrit je ne sais quelles rêveries relatives à la mort de Charles Ier! Il est bienveillant; il ne veut de mal à personne, et c'est là une sagesse à laquelle beaucoup d'hommes raisonnables ne s'élèvent point comme lui. C'est un bonheur pour M. Dick d'être né en Angleterre. La liberté individuelle y est plus grande qu'en France. L'originalité y est mieux vue, plus respectée que chez nous. Et qu'est-ce que la folie, après tout, sinon une sorte d'originalité mentale? Je dis la folie, et non point la démence. La démence est la perte des facultés intellectuelles. La folie n'est qu'un usage bizarre et singulier de ces facultés.

J'ai connu dans mon enfance un vieillard qui était devenu fou en apprenant la mort d'un fils unique, enseveli, à vingt ans, sous une avalanche du Righi. Sa folie consistait à s'habiller de toile à matelas. À cela près, il était parfaitement sage. Tous les petits polissons du quartier le suivaient dans la rue en poussant des cris sauvages. Mais, comme il joignait à la douceur d'un enfant la vigueur d'un colosse, il les tenait en respect, leur faisant assez de peur sans leur faire aucun mal. En cela, il donnait l'exemple d'une excellente police. Quand il entrait dans une maison amie, son premier soin était de dépouiller l'espèce de souquenille à grands carreaux qui le rendait ridicule. Il l'arrangeait sur un fauteuil de manière qu'elle semblât autant que possible recouvrir un corps humain. Il y plantait sa canne comme une sorte de colonne vertébrale, puis il coiffait la pomme de cette canne avec son grand chapeau de feutre, dont il rabattait les bords et qui prenait sous ses doigts un aspect fantastique. Quand cela était fait, il contemplait un moment sa défroque de l'air dont on regarde un vieil ami malade qui dort, et aussitôt il devenait l'homme le plus raisonnable du monde, comme si en vérité ce fût sa propre folie qui sommeillât devant lui dans un habit de carnaval. Il lui restait un vêtement de dessous très décent, une sorte de grand gilet noir à manches, assez semblable à ce qu'on nommait une veste sous Louis XVI. Que de fois j'ai pris plaisir à le voir et à l'entendre! Il parlait sur tous les sujets avec beaucoup de raison et d'intelligence. C'était un savant, nourri de tout ce qui peut faire connaître le monde et les hommes. Il avait notamment dans la tête une riche bibliothèque de voyages, et il était sans pareil pour raconter le naufrage de la Méduse ou quelque aventure de matelots en Océanie.