La vie littéraire. Première série

Chapter 10

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--Et moi, me répondit-il, je les ai aimées à la folie. J'en ai souffert mille morts. C'est pourquoi je les déteste et les tiens pour diaboliques. N'avez-vous point lu l'histoire véritable de cet homme que la Joconde de Léonard rendit insensé et qui, un jour, en sortant du Salon carré, se jeta dans la Seine? Ne vous souvient-il pas de ce que dit Lucien de Samosate d'un jeune Grec à qui la Vénus de Cnide inspira un amour sacrilège et funeste? Ignorez-vous que le marbre de l'Hermaphrodite du Louvre a été usé par les caresses des visiteurs, et que l'administration des musées a dû protéger par une barrière cette figure monstrueuse et charmante? Vous échappe-t-il que les Christs en croix et les Vierges peintes sont dans toute la chrétienté les objets de la plus grossière idolâtrie? Il faut dire d'une manière générale que les tableaux et les statues troublent les sens, égarent l'esprit, inspirent le dégoût et l'horreur de la réalité, et rendent les hommes mille fois plus malheureux qu'ils n'étaient dans leur barbarie primitive. Ce sont des oeuvres impies et abominables.

J'objectai timidement que la part de la statuaire et de la peinture est bien petite, en somme, dans les troubles de la chair et du sang qui agitent les hommes, et que l'art, au contraire, ravit ses amants dans des régions sereines où ils goûtent seulement des voluptés paisibles.

Mon interlocuteur ferma sa vieille petite Bible et poursuivit sans daigner me répondre:

--Il y a des images plus funestes mille fois que les images taillées et peintes dont Iaveh voulut préserver Israël: ce sont les images par excellence, les images idéales que conçoivent les romanciers et les poètes. Ce sont les types et les caractères, ce sont les personnages des romans. Ces figures-là vivent d'une vie active: elles sont des âmes, et il n'est que juste de dire que leurs malins auteurs les jettent parmi nous comme des démons pour nous tenter et pour nous perdre. Et comment leur échapper, puisqu'elles habitent en nous et nous possèdent? Goethe lance Werther dans le monde: aussitôt les suicides se multiplient. Tous les poètes, tous les romanciers sans exception troublent la paix de la terre. L'_Iliade_ d'Homère et le _Germinal_ de M. Zola ont également enfanté des crimes. L'_Émile_ fit des terroristes et des égorgeurs de ceux que Jean-Jacques voulait ramener à la nature. Les plus innocents, comme Dickens, sont encore de grands coupables; ils détournent vers des êtres imaginaires notre tendresse et notre pitié, qui seraient mieux placées sur la tête des vivants dont nous sommes entourés. Tel romancier produit des hystériques, tel autre des coquettes, un troisième des joueurs ou des assassins. Mais le plus diabolique de tous, le Lucifer de la littérature, c'est Balzac. Il a imaginé tout un monde infernal, que nous réalisons aujourd'hui. C'est sur ses plans que nous sommes jaloux, cupides, violents, injurieux et que nous nous ruons les uns sur les autres, avec une furie homicide et ridicule, à la conquête de l'or, à l'assaut des honneurs. Balzac est le prince du mal et son règne est venu. Pour tous les sculpteurs, pour tous les peintres, pour tous les poètes, pour tous les romanciers qui, depuis les premiers temps du monde jusqu'à cette heure, firent du mal à l'humanité, que Balzac soit maudit!

Il s'arrêta pour souffler.

--Hélas! monsieur, lui dis-je, ce que vous dites n'est pas sans quelque raison (il était convenable de le flatter); mais les hommes n'ont point attendu les artistes pour être violents et débauchés. Attila et Gengis-Khan, qui n'avaient point lu Homère, furent des guerriers plus destructeurs qu'Alexandre. Les Fuégiens et les Boschimans sont dépravés, et ils ne savent ni lire ni dessiner. Les paysans assassinent leurs vieux parents sans aucun souvenir romanesque. La concurrence vitale était meurtrière avant Balzac. Il y eut des grèves devant que _Germinal_ fût écrit. Les arts vous inspirent trop de haine, et je crains, monsieur, que vous ne soyez un moraliste partial.

Il me tira son large chapeau et me dit:

--Je ne suis pas moraliste, monsieur; je suis sculpteur, poète et romancier.

Quand il fut parti:

--C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, monsieur, me dit le bouquiniste; mais il n'est pas heureux, et Balzac lui a fait perdre la tête.

Je n'ai pas revu depuis ce jour l'homme au grand chapeau. Mais le souvenir de cette conversation me revient à l'esprit tandis que je parcours le _Répertoire de la Comédie humaine_, que M. Calmann Lévy vient de m'envoyer. Ce répertoire a été dressé soigneusement par deux balzaciens enthousiastes, MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe.

Il contient la biographie sommaire des deux mille personnages que Balzac a conçus, enfantés et dessinés dans son oeuvre énorme. En feuilletant ce Vapereau d'un nouveau genre, je suis confondu de la puissance créatrice de Balzac, et je suis presque tenté de crier à l'impie, comme faisait l'homme au chapeau. Je demeure stupide et j'admire. C'est un monde! Il est inconcevable qu'un homme ait suivi, sans les brouiller, les fils de tant d'existences. Je ne veux pas me faire plus balzacien que je ne suis. J'ai une préférence secrète pour les petits livres. Ce sont ceux-là que je reprends sans cesse. Mais, quand Balzac me ferait un peu peur, et si même je trouvais qu'il a parfois la pensée lourde et le style épais, il faudrait bien encore reconnaître sa puissance. C'est un dieu. Reprochez-lui après cela d'être quelquefois grossier: ses fidèles vous répondront qu'il ne faut pas être trop délicat pour créer un monde et que les dégoûtés n'en viendraient jamais à bout.

Une des qualités de ce grand homme me frappe particulièrement. Quand il est bon, quand il ne tombe pas dans le chimérique et le romanesque, il est un historien perspicace de la société de son temps. Il en révèle tous les secrets. Il nous fait comprendre mieux que personne le passage de l'ancien régime au nouveau, et il n'y a que lui pour bien montrer les deux grandes souches de notre nouvel arbre social: l'acquéreur de biens nationaux et le soldat de l'Empire. Il n'a jamais trouvé, ni sans doute cherché, pour faire valoir ses fortes études, quelque cadre étroit et charmant, comme celui que Jules Sandeau donna, par exemple, à _Mlle de la Seiglière_, quand il fit des portraits et des scènes de l'époque si bien comprise par Balzac. Sandeau avait un goût et une mesure que l'autre ne posséda jamais. Comme encadreur, Sandeau vaut infiniment mieux. Comme peintre, c'est tout le contraire. Pour le relief et la profondeur, Balzac ne peut être comparé à personne. Il a, plus que tout autre, l'instinct de la vie, le sentiment des passions intimes, l'intelligence des intérêts domestiques.

Les romans de Balzac servent d'autant mieux à l'histoire qu'ils ne contiennent, pour ainsi dire, ni faits ni personnages historiques. Ceux-là, hommes et choses, ne peuvent que s'altérer et se dénaturer en passant de l'histoire dans le roman. Le romancier bien inspiré prend pour ses héros les inconnus que l'histoire dédaigne, qui ne sont personne et qui sont tout le monde, et dont le poète compose des types immortels. C'est ainsi qu'un poème ou un roman peut nous faire voir le peuple, la nation et la race, cachés souvent dans l'histoire par un rideau de personnages publics. Obéissant à un sentiment très sûr des lois de son art, Balzac se refuse à entraîner les hommes historiques dans le cercle de ses créations et à leur attribuer des actions imaginaires. C'est ainsi que l'homme qui domine le siècle, Napoléon, ne figure que six fois dans toute _la Comédie humaine_, et de loin, dans des circonstances tout à fait accessoires. (Voy. le livre de MM. Cerfberr et Christophe, page 47). Balzac, mêle à ses deux mille personnages imaginaires un très petit nombre de personnages réels. MM. Cerfberr et Christophe indiquent indifféremment les uns et les autres. J'aurais souhaité qu'ils distinguassent les noms réels par un astérisque ou par tout autre signe. Cette distinction est peu utile, j'en conviens, pour Napoléon, Louis XVIII, madame de Staël ou même pour madame Falcon, Hyde de Neuville et madame de Mirbel, dont je relève les noms dans le livre que j'ai sous les yeux. J'allais ajouter Marchangy, qui est aussi connu comme magistrat servile que comme écrivain ridicule; mais je m'aperçois qu'il a été omis dans le répertoire, bien qu'il figure dans la belle scène de la réhabilitation de César Birotteau[8].

Tout le monde, par contre, ne sait peut-être pas que Barchou de Penhoen, pour ne citer que lui, a réellement existé et composé de gros livres. Jugez, par la finesse de cette minutieuse critique, si je ne deviens pas à mon tour un pur balzacien. Que dis-je! Je me sens, pour le moment, d'humeur à renchérir de balzacisme sur MM. Cerfberr et Christophe eux mêmes. Je souhaite ardemment qu'ils ajoutent bientôt à leur répertoire un peu de statistique. La statistique est une belle science qui, appliquée à la société créée par Balzac, ne manquera pas de donner d'intéressants résultats. J'ai dit que les personnes de cette société sont au nombre de deux mille. C'est un chiffre approximatif. On préférerait peut-être le chiffre exact. On serait curieux, j'imagine, de savoir le nombre des adultes et des enfants, des hommes, des femmes, des célibataires et des gens mariés. On aimerait à connaître leur nationalité. Des tables de mortalité ne seraient pas déplacées. Il ne serait point indifférent non plus de joindre à l'ouvrage un plan de Paris et une carte de France, pour l'intelligence des oeuvres d'Honoré de Balzac. La géographie de _la Comédie humaine_ présenterait autant d'intérêt que la statistique.

MM. Cerfberr et Christophe ne nous donnent pas cela; mais ils nous donnent, ce qui vaut mieux encore, une belle introduction critique où M. Paul Bourget se montre une fois de plus ce qu'il fut tant de fois, habile et élégant historien des affaires de l'esprit.

TROIS POÈTES

SULLY-PRUDHOMME--FRANÇOIS COPPÉE--FRÉDÉRIC PLESSIS

Grâces au ciel, nous avons des poètes; nous en aurons longtemps encore, nous en aurons toujours. On peut douter qu'il en vienne bientôt d'héroïques. Le cycle de l'épopée m'a tout l'air d'être clos pour longtemps. Mais les poètes élégiaques et les poètes philosophes ne sont pas près de se taire au milieu de l'indifférence. Nous les écouterons volontiers tant que l'amour et le doute agiteront nos âmes. Un savant qui a gardé la pure fraîcheur du sentiment et qui joint à la connaissance des vieilles formes littéraires le goût de la poésie nouvelle, M. Gaston Paris, disait un jour, dans un banquet, à M. Sully-Prudhomme, son ami: «Vous avez mérité la sympathie et la reconnaissance de tous ceux qui lurent vos vers dans leur jeunesse: vous les avez aidés à aimer.» C'est à cela que servent les poètes. Et c'est pour cela qu'ils nous sont chers. Ils mettent la lumière en même temps que la parole sur nos joies confuses et sur nos obscures douleurs; ils nous disent ce que nous sentons vaguement; ils sont la voix de nos âmes. C'est par eux que nous prenons une pleine conscience de nos voluptés et de nos angoisses. M. Sully-Prudhomme a accompli cette mission délicate avec un bonheur mérité. Il avait, pour y réussir, non seulement les dons mystérieux du poète, mais encore une absolue sincérité, une inflexible douceur, une pitié sans faiblesse et cette candeur, cette simplicité sur lesquelles son scepticisme philosophique s'élève comme sur deux ailes dans les hautes régions où jadis la foi ravissait les mystiques. On chercherait en vain un confident plus noble et plus doux des fautes du coeur et de l'esprit, un consolateur plus austère et plus tendre, un meilleur ami. Son athéisme est si pieux, qu'il a semblé chrétien à certaines personnes croyantes. Son désespoir est si vertueux, qu'il ressemble à l'espérance pour ceux qui font de l'espérance une vertu. C'est une heureuse illusion que celle des âmes simples qui croient que ce poète est religieux; n'a-t-il pas gardé de la religion la seule chose essentielle, l'amour et le respect de l'homme?

Sa pensée, suivant son cours naturel, a passé du sentiment à la réflexion, de l'amour à la philosophie, de l'élégie au poème didactique, et le poète du _Vase brisé_ est devenu le poète de _la Justice_. Il ne pouvait se flatter d'être suivi jusqu'au bout par tous ceux qui d'abord lui avaient fait cortège. Beaucoup qu'il avait aidés à aimer ne lui demandèrent pas qu'il les aidât à penser. Comment s'en étonner, puisque tous nous sommes si bien faits pour sentir et si mal pour comprendre? La poésie philosophique n'est pas bonne pour le grand nombre. Les trois quarts d'entre nous sont comme ce prince de la comédie de Shakespeare qui voulait que tous les livres de sa bibliothèque fussent bien reliés et qu'ils parlassent d'amour. C'est pourquoi _la Justice_ n'est pas, comme les _Stances et Poèmes_, dans tous les coeurs généreux et sur toutes les lèvres aimantes. Pourtant, quel beau manuel de philosophie! Jamais le mal universel n'avait été envisagé d'un coeur aussi pur, enseigné d'une voix aussi douce. M. Sully-Prudhomme laisse le blasphème aux enfants. Il ne déclame jamais. Sa tristesse est infinie et sereine comme la nature qui la cause. Il semble que le poète se soumette aux harmonies de la douleur universelle avec une sorte de joie, parce que ce sont des harmonies encore. N'en fait-il pas la plus concise et la plus noble des idylles dans les dix vers que voici:

La nymphe bat le vieux Silène Avec un sceptre d'églantier Qu'un zéphir bat de son haleine, Et dont la fleur bat le sentier

Et Silène à trotter condamne Son baudet tardif et têtu; Il le bat, et, du pied de l'âne, Le gazon naissant est battu.

Et personne, églantiers, zéphirs, Bêtes ni gens, n'en est surpris. . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

Je crois que _le Bonheur_ entrera plus vite et plus profondément que _la Justice_ dans la conscience du monde intelligent. Le poète, à en juger par les fragments déjà publiés, s'y révèle avec une aisance nouvelle et dans toute sa plénitude. Et puis le sujet est heureux et nous touche profondément. Nous nous soucions en somme assez peu de la justice. Au sens philosophique du mot, ce n'est rien; au sens vulgaire, c'est la plus triste des vertus. Personne n'en veut. La foi lui oppose la grâce, et la nature l'amour. Il suffit qu'un homme se dise juste pour qu'il inspire une véritable répulsion. La justice est en horreur aux choses et aux êtres. Dans l'ordre social, elle n'est qu'une machine, indispensable sans doute, et par là respectable, mais cruelle à coup sûr, puisqu'elle n'a d'autre fonction que de punir et qu'elle met en oeuvre les geôliers et les bourreaux. Le poète, je n'ai pas besoin de le dire, ne s'inquiétait nullement de celle-là. Il cherchait la plus illustre des inconnues, la justice de Dieu. C'est elle qu'il poursuivit à travers les générations des hommes, des animaux et des plantes, et par delà la cellule germinative jusque dans la nébuleuse originelle. Vaine poursuite, qui fatigua plus d'un lecteur! On se résigne, de guerre lasse, à ne pas saisir cette fugitive plus rapide que la lumière, qu'on annonce partout et qu'on ne trouve nulle part, pas même dans les cieux, théâtre éternel de carnage et de mort, où l'astronomie nous montre l'action impitoyable de ces mêmes lois de la vie par lesquelles le mal se perpétue sur la terre. La justice éternelle, je ne l'ai vue, pour ma part, que sur la toile fameuse de Prud'hon. Elle a les traits d'une femme. Sa robe, noblement drapée, révèle une poitrine et des flancs puissants; elle pourrait être amante et mère, c'est-à-dire deux fois humaine, deux fois injuste. C'est l'image de l'injustice sublime, jetée sur la toile par le pinceau-poète du plus suave des artistes... Mais, si nous nous résignons volontiers à ignorer à jamais la justice, nous voulons connaître le bonheur. Il nous fuit comme elle; cependant, à certaines heures, nous entrevoyons son ombre, et elle nous semble si belle, que nous ne pouvons nous défendre de la poursuivre les bras ouverts. C'est quelque chose, quoi qu'on dise, que d'embrasser une ombre charmante. Aussi le nouveau poème de M. Sully-Prudhomme serait-il bien venu. Eût-il, comme je le crois pour conclusion le néant du bonheur, nous enseignât-il que l'art d'être heureux est l'art de souffrir et qu'il n'est de volupté vraie que dans le sacrifice, nous en goûterions avec délices la beauté sérieuse et profonde.

_Le Bonheur_ nous viendra cet hiver; en attendant, nous avons, pour charmer notre printemps mouillé, des vers d'amour de M. François Coppée. Celui-là aussi a beaucoup aidé à aimer. Ce n'est pas par méprise qu'on l'a admis dans l'intimité des coeurs. C'est un poète vrai. Il est naturel. Par là, il est presque unique, car le naturel dans l'art est ce qu'il y a de plus rare; je dirai presque que c'est une espèce de merveille. Et, quand l'artiste est, comme M. François Coppée, un ouvrier singulièrement habile, un artisan consommé qui possède tous les secrets du métier, ce n'est pas trop, en voyant une si parfaite simplicité, que de crier au prodige. Ce qu'il peint de préférence ce sont les sentiments les plus ordinaires et les moeurs les plus modestes. Il y faut une grande dextérité de main, un tact sûr, un sens raisonnable. Les modèles étant sous tous les yeux, la moindre faute contre le goût ou l'exactitude est aussitôt saisie. M. François Coppée garde presque toujours une mesure parfaite. Et, comme il est vrai, il est touchant. Voilà pourquoi il est chèrement aimé. Je vous assure qu'il n'use pas d'autre sortilège pour plaire à beaucoup de femmes et à beaucoup d'hommes. S'il suffit d'une médiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffiné pour le goûter entièrement. Aussi son public est-il très étendu. Comme il a du tact, il sait parler de lui-même fort agréablement, et c'est là, pour un poète, un singulier avantage; car, en faisant leurs confidences, les poètes font les nôtres et, cela nous flatte. Pendant qu'ils nous content joliment les affaires de leur coeur, nous croyons entendre celles de notre propre coeur et nous sommes ravis. Ils ne pensent qu'à eux, nous ne pensons qu'à nous; c'est une excellente disposition pour s'entendre. Il fut un temps où je flânais tous les jours avec délices. J'ai souvent écouté, en ce temps-là, les conversations des bonnes gens sur les bancs des jardins publics. J'en ai surpris de fort douces et même d'un peu attendries.

Celles-là consistaient en des confidences alternées dont l'interlocuteur n'entendait que le murmure en songeant à ce qu'il allait dire. Toutes les répliques commençaient par ces mots: «Vous dites bien, c'est comme moi...» Ils ne s'ennuyaient pas l'un l'autre. C'est pourquoi le doux murmure des poètes intimes ne nous ennuie pas non plus. C'est pourquoi plus d'une jeune femme, en finissant de lire _Olivier_ ou _l'Exilée_, murmure: «C'est comme moi...», et reste pensive. Si sa rêverie a été profonde et douce, elle dira: «M. François Coppée est un bon poète.»

Aujourd'hui, il nous donne en cinquante pages ses feuilles d'automne. Un mince cahier de vers d'amour, qu'il intitule: _Arrière-saison_. Il y montre avec une douce mélancolie ses cheveux qui grisonnent aux tempes. Il est jeune encore, puisqu'il dit qu'il vieillit. Ce n'est pas que je le soupçonne de quelque affectation. Je suis persuadé, au contraire, qu'il sent l'âge venir et qu'il en est attristé. Quoi de plus naturel? La vieillesse ne se sent vivement que par avance. L'on en goûte le frisson et les affres avant d'y être entré. Le crépuscule de la jeunesse est l'heure la plus mélancolique de la vie. Il faut du courage ou de l'étourderie pour le passer sans trop rechigner. M. Coppée n'est point un étourdi, pourtant il ne rechigne pas, et, s'il lui échappe quelque plainte, on y sent autant de résignation que de tristesse. C'est un moment à passer. Il est probable que, quand on est vraiment vieux, on ne s'en aperçoit pas. Du moins, on n'en avise pas les autres. M. Coppée verra cela plus tard. Je n'espère pas le consoler en lui disant que nous le verrons ensemble. _Arrière-saison_ forme comme les _Élégies_ de Parny ou l'_Intermezzo_ de Heine, une sorte de roman d'amour très simple et d'autant plus intéressant. L'héroïne en est une jeune ouvrière, mise en apprentissage à seize ans,

Qui rentrait à la hâte et voulait rester sage.

Mais fille du peuple, sans mère et sans foyer, elle n'évita point ce qui ne pouvait être évité.

En mai, sous le maigre feuillage, Chantaient les moineaux des faubourgs. N'est-ce pas? le vague ennui, l'âge?...

Qu'importe le passé? Elle est «douce, triste et jolie». Il est «tendre et clément». Ils s'aiment. L'été, ils vont ensemble à la campagne. Elle prend

Sa robe la plus claire et sa plus fraîche ombrelle.

Ils se promènent dans les bois. Ils dînent à l'auberge du bourg, où ils trouvent sur la nappe grossière la vaisselle de faïence, les couverts d'étain

Et des cerneaux tout frais dans une assiette à fleurs.

L'hiver, il quitte pour elle le monde, où il s'ennuie. Tous ses projets sont faits; ils ne se sépareront pas, elle lui fermera les yeux. Les vers du poète seront à demi oubliés. C'est lui qui le dit, et il ajoute:

Oh! si par bonheur doit survivre Un humble poème de moi, Qu'il soit donc choisi dans ce livre Que j'ai, mignonne, écrit pour toi.

Ce n'est là ni le pompeux orgueil avec lequel Ronsard annonçait sa gloire posthume à l'ingrate Cassandre, ni la bonhomie grivoise de Béranger, disant à Lisette:

Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse!

C'est un sentiment nouveau, plus simple, plus délicat, plus affectueux.

Cet amour d'_arrière-saison_ se résume à peu près à ce que je viens de dire. C'est assez pour qu'il soit charmant. Quand le poète compare les désirs d'automne à un dernier vol d'hirondelles, on se dit: «C'est cela!» et on est saisi de je ne sais quel attendrissement tranquille et doux. C'est du vrai Coppée, et du meilleur.

Je ne parle aujourd'hui que pour ceux qui aiment les vers, moins encore pour ceux qui les aiment beaucoup que pour ceux qui les aiment bien. Je promets à ceux-là un plaisir digne d'eux s'ils lisent _la Lampe d'argile_, de M. Frédéric Plessis. J'entends, par aimer bien les vers, en aimer peu, n'en aimer que d'exquis et sentir ce qu'ils contiennent d'âme et de destinée; car les plus belles formes ne valent que par l'esprit qui les anime. Que ceux que aiment ainsi les vers lisent le livre de M. Frédéric Plessis. Ils y embrasseront la plus heureuse partie d'une vie, la fleur de quinze années d'études, de rêves et d'amour.

L'auteur, aujourd'hui maître de conférences dans une de nos facultés, s'est révélé poète à dix-sept ans. Il sortait d'une vieille petite ville bretonne où il avait été élevé avec une tendresse grave, quand il parut, presque enfant encore, dans le cercle des poètes parnassiens, chez l'éditeur Alphonse Lemerre. Il était notre cadet. Mais, laborieux et rêveur, il montrait déjà ce doux entêtement et cet idéalisme sincère qui caractérisent sa race et constituent le fond même de sa nature. À vrai dire, comme M. Renan, il n'est qu'à demi Breton, et compte par sa mère des ancêtres provençaux. «C'est pourquoi, a-t-il dit lui-même,

Né parmi les barbares du Nord, Sous leur ciel gris hanté par le dieu de la mort, J'aime de tant d'amour la vie et la lumière! Et je retiens en moi, d'une souche première, Une sève inconnue aux lieux où j'ai grandi, La sève qui fermente au soleil du Midi. Je suis resté ton fils, ô province romaine, Et le vieux sang latin bleuit encor ma veine.

Il est permis de croire que c'est grâce à cette double origine qu'il unit, selon une expression qui lui appartient et que je veux lui appliquer,

La kymrique rudesse aux grâces d'Ausonie.

Il fut partagé de bonne heure entre le sentiment de la nature, qui troublait son âme pensive, et l'étude des lettres, qui donnait à l'activité de son esprit un but précis.