La vie littéraire. Première série

Chapter 14

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Un si beau talent ne s'était pas formé sans étude. Carrel avait beaucoup lu et beaucoup réfléchi. Il avait mis dans le bateau de pêche qui l'avait porté en Espagne une trentaine de volumes choisis qu'il lisait au bivouac, entre deux alertes, imitant ainsi les grands capitaines, auxquels il ressemblait par la promptitude et l'audace de l'intelligence autant que par la fermeté du coeur. Aussi montra-t-il, jeune encore, un esprit bien armé. Il avait gardé de son premier état un vif amour des choses militaires, et, bien qu'il ait traité avec talent d'innombrables sujets de politique, d'économie sociale et de littérature, ses plus belles pages sont inspirées par l'art de la guerre. L'article, entre autres, qu'il consacra en 1832 aux _Mémoires de Gouvion Saint-Cyr_ est un mâle chef-d'oeuvre qui devrait être étudié et commenté dans nos écoles militaires. Il commence par ces mots: «On persuaderait difficilement aux hommes, et surtout aux hommes de notre temps, qui ont vu beaucoup de militaires, que l'art de la guerre est celui de tous peut-être qui donne le plus d'exercice à l'esprit. Cela est pourtant vrai, et ce qui fait cet art si grand, c'est qu'il exige le caractère autant que l'esprit, et qu'il met en action et en évidence l'homme tout entier.» J'éprouve un véritable malaise à ne pouvoir tout citer.

Derrière l'écrivain on sentait l'homme. Carrel répondit toujours de ce qu'il écrivait. Sa polémique ardente le conduisit trois fois sur le terrain. Il mettait un soin extrême à arranger à l'amiable les affaires d'honneur de ses amis; mais il avait moins de patience quand il s'agissait des siennes. Tous les détails du duel qui eut pour lui une issue funeste ont été relatés minutieusement; j'en veux rappeler quelques-uns, qui sont des traits de caractère. Arrivé sur le terrain, il s'avança vers M. Emile de Girardin, son adversaire, et lui dit:

--Monsieur, vous m'avez menacé d'une biographie. La chance des armes peut tourner contre moi; cette biographie, vous la ferez alors, monsieur; mais, dans ma vie privée et dans ma vie politique, si vous la faites loyalement, vous ne trouverez rien qui ne soit honorable, n'est-ce pas, monsieur?

--Oui, monsieur, répondit M. de Girardin.

Carrel tira le premier. M. de Girardin s'écria:

--Je suis touché à la cuisse, et fit feu.

--Et moi à l'aine, dit Carrel après avoir essuyé le feu de son adversaire.

Il eut encore la force d'aller s'asseoir sur un talus au bord de l'allée, où ses témoins et son médecin lui donnèrent les premiers soins. Puis ils le prirent dans leurs bras pour le porter dans une maison voisine. En passant auprès de M. Girardin, il voulut s'arrêter.

--Souffrez-vous, monsieur de Girardin? demanda-t-il.

Il mourut après quarante-cinq heures de souffrances, à l'âge de trente-six ans, le 24 juillet 1836. Il avait donné dans sa vie trop courte, malgré de graves fautes, l'exemple d'une volonté ferme, d'un mâle courage et d'une intelligence généreuse. Les âmes ainsi trempées étaient rares de son temps; peut-être sont-elles encore plus rares aujourd'hui. Il est croyable pourtant que notre époque vaut mieux que la sienne et qu'il est meilleur d'y vivre. Elle est moins violente et moins troublée. Le sentiment national s'est affermi. Bien des abîmes, jadis béants, sont comblés. Bien des réconciliations sont faites. D'autres se feront insensiblement. Nous avons la vie plus facile et des devoirs mieux tracés. Dans la régularité présente, les médiocres eux-mêmes savent se garder contre les erreurs dans lesquelles les meilleurs étaient autrefois entraînés.

LOUIS DE RONCHAUD

SOUVENIRS

J'apprends en ce moment avec une vive douleur que M. de Ronchaud vient de mourir à Saint-Germain.

Je le connaissais depuis mon enfance. Sa loyale figure est associée à mes plus vieux souvenirs. Je le vois encore tel qu'il était vers 1860, tout blond, le front découvert, l'oeil bleu, avec un air de douceur et de gravité profondes et la simplicité des grandes âmes. Je l'entends encore parler de l'art grec et de l'art florentin comme le plus candide amant de leur beauté. Alors il préparait son _Phidias_; alors M. de Lamartine lui consacrait un numéro entier du _Cours familier de littérature_.

Autant qu'il m'en souvient, l'image que le grand poète traçait de notre ami était vague, idéale, élyséenne et pourtant ressemblante. «M. de Ronchaud, disait il eût été dans d'autres temps un orateur comme il est un poète et un historien de l'art.» Pour être tout à fait orateur, il eût fallu que M. de Ronchaud vécût dans des temps fabuleux et qu'un dieu vînt délier sa langue; car il parlait les dents serrées, d'une voix sourde et rauque. Mais il était éloquent par la force de la pensée, par la sincérité de l'expression et par l'incomparable beauté du regard.

Sa conversation fut un de mes premiers enchantements. J'étais encore un enfant. Bien souvent, au retour du collège, je l'entendais parler au milieu du petit cercle qui se formait tous les soirs dans le magasin de librairie de mon père. Il me ravissait. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait. Mais, quand on est très jeune, on n'a pas besoin de tout comprendre pour tout admirer. Je sentais qu'il était en possession du beau et du bien. J'étais sûr qu'il partageait la table des dieux et le lit des déesses.

Le lendemain, en classe, je devinais que mon modeste professeur n'était point de cette race divine, et je l'en méprisais. J'étais choqué de le voir si ignorant de la beauté antique. C'est ainsi que l'influence de M. de Ronchaud me fit manquer un certain nombre de classes dont je passai le temps au Louvre, devant une métope du Parthénon. Mais, comme dit M. Renan, on peut faire son salut par diverses voies.

M. de Ronchaud savait aimer. C'est un secret qu'il connut toute sa vie et qui l'empêcha de vieillir. M. de Ronchaud aima toute sa vie la poésie, l'art et la liberté.

Il fréquentait, sous l'empire, le salon de madame d'Agoult, centre de l'opposition républicaine. Il était lui-même un ardent républicain. Je me rappelle encore un article qu'il donna en 1856, dans la _Revue de Paris_, à propos du _César_ de M. de Lamartine et d'une étude sur le même personnage par M. Troplong. Ce divin Jules passait alors de durs moments. On lui faisait tous les mauvais compliments qu'on ne pouvait, pas faire à Napoléon III. M. de Ronchaud se conforma à cet usage. Il reprocha en termes couverts au fils auguste de Vénus d'avoir fait le 2 Décembre. Je crois bien que cet article fut poursuivi; car il souleva beaucoup d'enthousiasme parmi mes camarades de classe. Nous en récitions des tirades dans les cours de récréation, et il ne me serait pas impossible d'en retrouver encore aujourd'hui quelques phrases dans ma mémoire: «Pour grands que soient les Césars, au dire de leurs flatteurs, eussent-ils fait un pacte avec la victoire, et le monde entier fût-il pour eux, nous..., etc., etc.» C'était bien naïf, mais que cela nous semblait beau!

M. de Ronchaud avait le génie intérieur et l'âme d'un grand poète. Il sentait comme Lamartine, mais l'expression ne servait pas toujours sa pensée. Il portait jusque dans ses vers cette négligence, cet abandon, cet oubli de soi que ses amis savent bien qu'il étendait à toute sa personne: car ils l'ont connu fort insoucieux de tout ce qui le touchait et laissant à sa noblesse naturelle le soin de réparer seule le désordre de ses habits. Ses vers pareillement sont incultes et beaux d'une beauté native. Je songe surtout à son dernier recueil, les _Poèmes de la mort_. C'est sans doute en le lisant que M. D. Nisard a dit qu'avec une forme plus châtiée M. de Ronchaud serait un des premiers poètes de ce siècle. Il y a, en effet, dans ce recueil un poème de quinze cents vers, _la Mort du Centaure_, dont on ne peut sentir sans frissonner le souffle puissant. Je citerai les plaintes du vieux Chiron, regrettant sa jeunesse et la jeunesse des choses, qui s'en sont allées ensemble:

Encore un jour de plus levé sur l'univers! Que j'en ai vu depuis que mes yeux sont ouverts! Que d'aurores depuis cette joyeuse aurore Où ma course à travers l'air brillant et sonore Vint réveiller l'écho dormant dans ces vallons! Les jours comme aujourd'hui ne me semblaient pas longs. Étonné de moi-même et de mon être étrange, De l'homme et du cheval mystérieux mélange,...

* * * * *

Curieux d'inconnu, l'âme de désirs pleine, J'embrassais d'un regard, j'aspirais d'une haleine Et l'air et la lumière, et la terre et le ciel. Tout était liberté, joie, amour, lait et miel. Cette immortalité, qui maintenant me pèse, Je la portais superbe, avec un coeur plein d'aise, Et, sur la terre en fleurs, sous les cieux éclatants, Libre, je m'emparais de l'espace et du temps. Un jour, je rencontrai Pholoë sur la cime Où m'avait emporté mon vertige sublime. Superbe, le front haut, ses longs cheveux épars, Les seins au vent, le ciel était dans ses regards. On eût dit à la voir, dans sa grâce ingénue, Une fille du ciel, une enfant de la nue, Ou la divinité sauvage du vieux mont. Moitié femme, moitié cavale, son beau front Rayonnait dans l'air pur de lumière et de gloire, Et son pied frémissant creusait la terre noire. Que je la trouvai belle! Elle me regarda...

* * * * *

À mon désir muet son âme fut séduite; Et tous deux emportés par une même fuite, Nous allâmes cacher dans les bois nos amours...

Ce poème de _la Mort du Centaure_ est inspiré par une belle philosophie. Ayant la joie de dîner il y a quelques jours avec un très grand sage, j'appris de lui quelle philosophie il est convenable d'avoir si l'on veut n'être pas trop dupe de la vie et des choses.--«C'est, me dit ce sage, le panthéisme pour soi et le déisme pour les autres.» M. de Ronchaud ne connut jamais une sagesse si prudente. Il était panthéiste pour les autres comme pour lui-même. Il professait une riante obéissance aux lois éternelles. Il croyait hautement aux dieux bons cachés dans la nature. De toutes les doctrines philosophiques, le panthéisme est assurément la plus favorable à la poésie. M. de Ronchaud doit au panthéisme ses plus beaux vers. Ce poème de Chiron, dont j'ai cité un passage, est un admirable cantique chanté à la divine nature. Le vieux centaure y symbolise l'humanité et, quand l'oracle de Dodone dit au bestial et noble sagittaire:

Tes parents Sont dans les flots profonds et les cieux transparents, Et toute la nature, alliée à ta race, Dans sa maternité t'enveloppe et t'embrasse!

ce sont nos propres origines que le poète nous enseigne.

Chiron, rassasié de la vie, a soif de la mort. Il sait qu'elle est bonne, qu'elle est nécessaire, qu'elle est divine puisqu'elle est naturelle. Il aspire à rentrer dans le grand tout.

La pensée du centaure était bien celle de M. de Ronchaud lui-même. Comme il avait beaucoup de candeur, il croyait à la bonté de la nature, et cette illusion fit la douceur de sa vie.

M de Ronchaud publia en 1861 un livre intitulé: _Phidias, sa vie et ses ouvrages_. C'est à Londres, devant les marbres arrachés au Parthénon, qu'il eut la première idée de ce livre. En contemplant ces beaux restes, il fut saisi d'une généreuse émotion et, songeant à l'art grec et à ses paisibles merveilles, il s'écria avec Chandler: «Il a disparu, ce banquet des yeux, et il n'en reste rien de plus que d'un songe!» Le récit qu'il a fait de sa visite à la salle Elgin du British Muséum garde l'empreinte d'une ardente et pieuse admiration: «Il semble, dit M. de Ronchaud, qu'on a devant les yeux les morceaux d'une lyre antique brisée: on essaye de les rassembler par la pensée et d'évoquer encore une fois le génie qui animait les cordes muettes. Mais les membres dispersés du poète ne se réuniront plus; la tête d'Orphée, échouée sur un rivage barbare, n'exhale plus qu'une mélodie confuse et plaintive.

»Et cependant quelle beauté respire dans ces ruines de la beauté! Nulle part on ne sent mieux la puissance de l'art et du génie que devant ces débris d'où rien n'a pu effacer l'empreinte de la main qui s'y est posée autrefois pour leur donner la vie avec la forme. La forme a été brisée, mais la vie éclate encore dans ces restes épars. Sur cette création, à moitié rentrée dans le chaos d'où le génie l'avait fait sortir, plane encore le souffle qui l'avait autrefois suscitée; il semble même par moments qu'on va la voir de nouveau surgir dans sa glorieuse intégrité. Mais bientôt on s'aperçoit combien l'imagination est impuissante à restaurer ces chefs-d'oeuvre de l'art antique. Le regret de l'irréparable, l'attrait du problème insoluble ajoutent alors pour nous à la beauté de ces statues le seul charme qui leur ait manqué dans le temps de leur gloire, la poésie du mystère et de l'infini. Le sentiment qu'elles font naître tient à la fois de la tendresse et de l'admiration pour la beauté humaine, de l'enthousiasme pour le génie, du respect de l'antiquité, de la tristesse qui s'attache aux ruines, de la curiosité pour une énigme et de l'inquiétude d'un désir irréalisable[10].»

Ce livre, conçu si ardemment, fut exécuté avec un soin laborieux. Il représentait, quand il parut, l'état de la science. Il ne faut pas se plaindre si vingt-sept ans de travaux archéologiques et de fouilles dans le sol de la Grèce l'ont un peu vieilli. M. de Ronchaud en préparait, peu de temps avant sa mort, une nouvelle édition entièrement remaniée. Il faut espérer que de pieux éditeurs la publieront bientôt.

Ce sont les travaux les plus nobles et les plus désintéressés sur l'histoire de l'art qui désignèrent M. de Ronchaud au poste d'administrateur des musées nationaux. L'exemple d'un tel choix est assez rare pour qu'on félicite ceux qui l'ont donné. On peut dire que M. de Ronchaud honora les fonctions auxquelles il fut élevé et que, s'il n'avait pas toutes les aptitudes spéciales d'un parfait administrateur, il ne cessa de montrer, dans son trop court passage au Louvre, cet amour ardent et lumineux du beau et du bien qui inspira toute sa vie.

Il emporte en mourant les plus pures et les plus nobles visions que les chefs-d'oeuvre de l'art aient jamais imprimées dans une âme bien née. Il nous laisse quelques vers admirables, des pages où l'enthousiasme est uni à la science et le souvenir d'une belle vie.

LA TERRE

Vous savez que M. Zola vient d'éprouver le même traitement que le patriarche Noé. Cinq de ses fils spirituels ont commis à son égard, pendant qu'il dormait, le péché de Cham. Ces enfants maudits sont MM. Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte et Gustave Guiches. Ils ont raillé publiquement la nudité du père. M. Fernand Xau, imitant la piété de Sem, a étendu son manteau sur le vieillard endormi. C'est pourquoi il sera béni dans les siècles des siècles. Ainsi l'ancienne loi est l'image de la nouvelle et M. Émile Zola est véritablement Celui qui avait été annoncé par les prophéties.

Tous les journaux ont publié le manifeste littéraire de MM. Gustave Guiches, Paul Margueritte, Lucien Descaves, J.-H. Rosny et Paul Bonnetain. Voici comment le nouveau roman du maître, _la Terre_, y est apprécié: «Non seulement l'observation est superficielle, les trucs démodés, la narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie. Le Maître est descendu au fond de l'immondice.»

Ainsi parlent les Cinq. Leur déclaration a causé quelque surprise. Il y en a pour le moins deux d'entre eux qui ne sont pas tels qu'il faut être pour jeter la première pierre. M. Bonnetain, pour sa part, est l'auteur d'un roman qui ne passe pas pour chaste. Il est vrai qu'il répond qu'ayant commencé comme finit M. Zola, il compte bien finir comme M. Zola a commencé. Mais le manifeste, en lui-même, n'est pas irréprochable. Il contient des appréciations sur l'état physiologique de l'auteur de _la Terre_ qui passent les bornes de la critique permise. Expliquer l'oeuvre par l'homme est un procédé excellent quand il s'agit du _Misanthrope_ ou de l'_Esprit des Lois_, mais qui ne saurait être appliqué sans inconvénients aux ouvrages des contemporains. Les romans de M. Zola appartiennent à la critique, et l'on verra tout à l'heure si je crains de dire ce que j'en pense. Quant à la vie privée de M. Zola, elle doit être absolument respectée; il n'y faut point rechercher la raison des obscénités qu'il étale dans ses livres. On ne veut pas savoir si c'est par goût ou si c'est par intérêt que M. Zola accorde tant à la lubricité. Enfin le manifeste se termine par un avis aux lecteurs qui, venant de jeunes romanciers, n'a pas paru tout à fait désintéressé. «Il faut, ont dit les Cinq, il faut que le jugement public fasse balle sur _la Terre_ et ne s'éparpille pas en décharge de petit plomb sur les livres sincères de demain.» Évidemment ces messieurs ont quelques volumes sous presse. Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer dans ce conseil, ou de son astuce ou de son ingénuité.

Les Cinq n'ont point attendu, pour juger _la Terre_, d'en connaître la fin. M. Zola s'en est plaint. Il est vrai qu'ordinairement, pour juger une oeuvre, il faut attendre qu'elle soit terminée. Mais ce n'est pas ici une oeuvre ordinaire. _La Terre_ n'a ni commencement ni milieu. M. Zola, quoi qu'il fasse, n'y saurait mettre une fin. C'est pourquoi je me permettrai, à l'exemple de ces messieurs, d'en dire tout de suite mon avis. J'en suis resté au moment où la Grande, paysanne de quatre-vingt-neuf ans, est violée par son petit-fils, ainsi qu'il est dit au quatre-vingt-sixième feuilleton. On est donc averti que ce que je vais dire ne s'applique pas aux faits postérieurs à ce trait de moeurs champêtres.

Le sujet du livre, est, comme le titre l'indique, la terre. Au dire de M. Zola, la terre est une femme ou une femelle. Pour lui, c'est tout un. Il nous montre «les anciens mâles usés à l'engrosser». Il nous décrit les paysans qui veulent «la pénétrer, la féconder jusqu'au ventre», qui l'aiment «pendant cette intimité chaude de chaque heure» et qui respirent «avec une jouissance de bon mâle l'odeur de sa fécondation».

C'est là de la rhétorique brutale, mais de la rhétorique encore. D'ailleurs, tout le livre est plein de vieux épisodes mal rajeunis, la veillée, la fenaison, la noce champêtre, la moisson, les vendanges, la grêle, l'orage, déjà chanté par Chênedollé avec un sentiment plus juste de la nature et du paysan; le semeur, dont Victor Hugo avait montré «le geste auguste»; la vache au taureau, dont M. Maurice Rollinat a fait un poème assez vigoureux. Avez-vous lu, par hasard, le _Prædium rusticum_? C'est un poème en vers latins qu'un jésuite du XVIIIe siècle, composa à l'imitation de Virgile, pour les écoliers. Eh bien, le livre de M. Zola m'a fait songer à celui du P. Vanière, par je ne sais quel fond poncif qui leur est commun. Rien, dans ces pages d'un pseudo-naturaliste, ne révèle l'observation directe. On n'y sent vivre ni l'homme ni la nature. Les figures y sont peintes par des procédés d'école qui semblent aujourd'hui bien vieux. Que dire de ce notaire «assoupi par la digestion du fin déjeuner qu'il venait de faire?», de ce curé apparu «dans l'envolement noir de sa soutane?», de cette maison qui «était comme ces très vieilles femmes dont les reins se cassent?», de ce «bruit doux et rythmique des bouses étalées?», de cette «douceur berçante qui montait des grandes pièces vertes»? Voyons-nous mieux les paysans attablés quand on nous a dit qu'«un attendrissement noyait leurs faces»? M. Zola n'a guère mis dans ce nouveau livre que ses défauts. Le plus singulier est l'effet de cet oeil de mouche, de cet oeil à facettes qui lui fait voir les objets multipliés comme à travers une topaze taillée. C'est ainsi qu'il termine la description, assez exacte et assez vive d'ailleurs, d'un marché dans un chef-lieu de canton, par ce trait inconcevable: «De grands barbets jaunes se sauvaient en hurlant, une patte écrasée.» C'est ainsi qu'une hallucination lui fait voir des myriades de semeurs à la fois. «Ils se multipliaient, dit il, pullulaient comme de noires fourmis laborieuses, mises en l'air par quelques gros travail, s'acharnant sur une besogne démesurée, géante à côté de leur petitesse; et l'on distinguait pourtant, même chez les plus lointains, le geste obstiné, toujours le même, cet entêtement d'insectes en lutte avec l'immensité du sol, victorieux à la fin de l'étendue et de la vie.»

M. Zola ne nous montre pas distinctement les paysans. Ce qui est plus grave encore, c'est qu'il ne les fait pas bien parler. Il leur prête la loquacité violente des ouvriers des villes.

Les paysans parlent peu; ils sont volontiers sentencieux et expriment souvent des idées très générales. Ceux des régions où l'on ne parle pas patois ont pourtant des mots savoureux qui gardent le goût de la terre. Rien de cela dans les propos que M. Zola met dans leur bouche.

M. Zola[11] prête aux campagnards des propos d'une obscénité prolixe et d'une lubricité pittoresque qu'ils ne tinrent jamais. J'ai causé quelquefois avec des paysans normands, surtout avec des vieillards. Leur parole est lente et sentencieuse. Elle abonde en préceptes. Je ne dis pas qu'ils parlent aussi bien qu'Alcinoüs et les vieillards d'Homère; tant s'en faut! mais ils en rappellent quelque peu le ton grave et la façon didactique. Quant aux jeunes, ils ont la verve rude et la langue lourde quand ils causent ensemble au cabaret. Leur imagination est courte, simple, point grivoise. Leurs plus longues histoires sont héroïques et non pas amoureuses: elles ont trait à de grands coups donnés ou reçus, à des exemples de force et d'audace, à des hauts faits de batteries ou de buveries.

J'ai le regret d'ajouter que, quand M. Zola parle pour son propre compte, il est bien lourd et bien mou. Il fatigue par l'accablante monotonie de ses formules: «Sa chair tendre de colosse,--son agilité de brune maigre,--sa gaieté de grasse commère,--la nudité de son corps de fille solide.»

Il y a une beauté chez le paysan. Les frères Lenain, Millet, Bastien-Lepage l'ont vue. M. Zola ne la voit pas. La gravité morne des visages, la raideur solennelle qu'un incessant labeur donne au corps, les harmonies de l'homme et de la terre, la grandeur de la misère, la sainteté du travail, du travail par excellence, celui de la charrue, rien de cela ne touche M. Zola. La grâce des choses lui échappe, la beauté, la majesté, la simplicité le fuient à l'envi. Quand il nomme un village, une rivière, un homme, il choisira le plus vilain nom; l'homme s'appellera Macqueron, le village Rognes, la rivière l'Aigre. Il y a pourtant beaucoup de jolis noms de villes et de rivières. Les eaux surtout gardent, en souvenir des nymphes qui s'y baignaient autrefois, des vocables charmants, qui coulent en chantant sur les lèvres. Mais M. Zola ignore la beauté des mots comme il ignore la beauté des choses.

Il n'a pas de goût, et je finis par croire que le manque de goût est ce péché mystérieux dont parle l'Écriture, le plus grand des péchés, le seul qui ne sera pas pardonné. Voulez-vous un exemple de cette irrémédiable infirmité? M. Zola nous montre dans _la Terre_ un paysan crapuleux, un ivrogne, un braconnier que sa barbe en pointe, ses longs cheveux, ses yeux noyés ont fait surnommer Jésus-Christ. M. Zola ne manque jamais de l'appeler par ce surnom. Il obtient par ce moyen des phrases comme celles-ci: «C'était Jésus-Christ qui s'empoignait avec Flore, à qui il demandait un litre de rhum.--Ce qu'il rigolait, Jésus-Christ, de la petite fête de famille!...--Jésus-Christ était très venteux.» Il n'y a pas besoin d'être catholique ni chrétien pour sentir l'inconvenance de ce procédé.