La vie littéraire. Deuxième série
Chapter 9
J'ai vécu d'heureuses années sans écrire. Je menais une vie contemplative et solitaire dont le souvenir m'est encore infiniment doux. Alors, comme je n'étudiais rien, j'apprenais beaucoup. En effet, c'est en se promenant qu'on fait les belles découvertes intellectuelles et morales. Au contraire, ce qu'on trouve dans un laboratoire ou dans un cabinet de travail est en général fort peu de chose, et il est à remarquer que les savants de profession sont plus ignorants que la plupart des autres hommes. Or, un matin de ce temps-là, il m'en souvient, je suivais à l'aventure les allées sinueuses du Jardin des Plantes, au milieu des biches et des moutons qui passaient leur tête entre les arbustes pour me demander du pain. Et je songeais que ce vieux jardin, peuplé d'animaux, ressemblait assez au paradis terrestre des anciennes estampes. Tout à coup je vis venir à moi l'abbé L*** qui, son bréviaire à la main, marchait avec la mâle allégresse d'une âme pure. C'était en effet un saint homme, que l'abbé L***; c'était aussi un savant; son coeur était pacifique, mais son esprit disputait sans cesse. Il faut l'avoir connu pour savoir comment l'orgueil d'un prêtre, peut s'unir à la simplicité d'un saint. Sa messe dite, il argumentait tout le jour. Il avait lu tout ce qu'on peut trouver sur les parapets de théologie, de morale et de métaphysique relié en veau, avec des tranches rouges. Les bouquins dont il couvrit les marges de notes et de tabac sont innombrables. Il dépensait en conversations sur les quais et dans les jardins publics l'éloquence d'un incomparable docteur. Au reste, il était assez mal vu à l'évêché. Ses supérieurs estimaient la pureté de ses moeurs, mais ils redoutaient la superbe de son esprit. Peut-être n'avaient-ils pas tout à fait tort. Ce jour-là, l'abbé L*** me parla en ces termes:
«Jean le Diacre rapporte que saint Grégoire ayant pleuré à la pensée que l'empereur Trajan était damné, Dieu, qui se plaît à accorder ce qu'on n'ose lui demander, exempta l'âme de Trajan des peines éternelles. Cette âme demeura en enfer, mais, depuis lors, elle n'y ressentit aucun mal. Il est permis d'imaginer que le fils adoptif de Nerva erre dans ces pâles prairies où Dante vit les héros et les sages de l'antiquité. Leurs regards étaient lents et graves; ils parlaient d'une voix douce. Le Florentin reconnut Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon. Comment ne vit-il point aussi Pyrrhon parmi ces âmes coupables seulement d'avoir vécu dans l'ignorance de la loi sainte? De tous les philosophes de l'antiquité, Pyrrhon fut le plus sage. Non seulement il pratiqua des vertus que le christianisme a sanctifiées, non seulement il fut humble, patient et résigné, amoureux de la pauvreté, mais encore il professa la doctrine la plus vraie de toute l'antiquité profane, la seule qui s'accorde exactement avec la théologie chrétienne. Né dans les ténèbres du paganisme, il connut qu'il était sans lumière et il faut le louer hautement d'avoir flotté dans l'incertitude. Encore aujourd'hui, si on a le malheur de n'être pas chrétien, la sagesse est d'être pyrrhonien. Que dis-je? En tout ce qui n'est point article de foi, le philosophe chrétien est lui-même un pyrrhonien: il reste en suspens. Tout ce qui n'a pas été révélé est sujet au doute. Ce serait même une question de savoir si la religion chrétienne n'a pas fourni au scepticisme de nouveaux arguments et si la foi aux mystères ainsi qu'aux miracles n'a pas rendu la nature plus incompréhensible et la raison plus incertaine.»
L'abbé s'arrêta un moment devant la maison du zèbre. Il se frappa la poitrine.
«Pour moi, ajouta-t-il, c'est le monde invisible qui me révèle le monde visible. Je ne crois à la réalité de l'homme que parce que je crois à l'existence de Dieu. Je sais que j'existe uniquement parce que Dieu me l'a dit. L'Éternel m'a parlé, _docutus est patribus nostris, Abraham et seminis ejus in sæcula_. Et j'ai répondu: Me voici donc puisque vous m'avez parlé. Hors la révélation, tout, au physique comme au moral, est sujet de doute; rien n'est distinct, par conséquent rien n'est intéressant, et la religion seule, me soulevant entre ses mains lumineuses, m'arrache à l'ataraxie pyrrhonienne. Sans l'amour de Dieu, je n'aurais point d'amour; je ne croirais à rien si je ne croyais pas à l'impossible et à l'absurde. C'est pourquoi je tiens Pyrrhon pour le plus sage des païens.»
Ainsi parla l'abbé L***.
Je me rappelle littéralement ses paroles qui firent sur moi une profonde impression. Je n'avais jamais entendu de tels accents dans la bouche d'un prêtre, et je n'en ouïs plus jamais de tels depuis lors. Je crois ne pas me tromper en disant que l'Église se défie des apologistes qui, comme mon abbé L***, poussent en avant avec une excessive logique. Elle se rappelle à temps la mémorable parole du diable: «Et moi aussi, je suis logicien.» Le diable ne se flattait pas en parlant ainsi. Il demeure en définitive le seul docteur qu'on n'ait pas encore réfuté. Pour moi, c'est devant la maison du zèbre, en entendant l'abbé L***, que je commençai à douter de beaucoup de choses qui, jusque-là, m'avaient paru croyables.
Hélas! l'abbé L***, qui mourut curé d'un petit village de la Brie, repose maintenant dans un cimetière inculte et fleuri, à l'ombre d'une svelte église du XIIIe siècle. La pierre qui couvre ses restes porte cette inscription en témoignage d'une foi vive: _Speravit anima mea_. En lisant ces mots, je songeai à l'épitaphe en forme de dialogue qu'un spirituel Grec de Byzance composa pour Pyrrhon:
«Es-tu mort, Pyrrhon?--Je ne sais.»
Et je me pris à penser que, sauf un point, le philosophe et le prêtre avaient pourtant pensé de même.
Tous ces souvenirs me sont revenus tantôt à tire-d'aile, tandis que je lisais l'étude que M. Victor Brochard consacre à Pyrrhon dans son excellent livre sur les sceptiques grecs. Rien n'est plus intéressant. Ces Grecs ingénieux ont inventé d'innombrables systèmes philosophiques. Les écoles s'amusent de la brillante vanité des disputes, les esprits sont tiraillés, assourdis; c'est alors que naît le scepticisme. Il paraît au lendemain de la mort d'Alexandre dans cette orgie militaire qui souille de crimes monstrueux la terre classique du beau et du vrai.
Démosthène et Hypéride sont morts. Phocion boit la ciguë.
Il n'y a plus rien à espérer des hommes ni des dieux. C'en est fait de la liberté et des vertus antiques. Il est vrai que l'état politique d'un peuple ne détermine pas nécessairement la condition privée de ses habitants. La vie est quelquefois très supportable au milieu des calamités publiques, mais véritablement les temps de Cassandre et de Démétrius étaient exécrables. D'ailleurs, il faut se rappeler que la tyrannie, même douce, répugna longtemps à l'âme hellénique.
Pyrrhon était d'Élis, en Élide; peintre d'abord et poète, il naquit avec une imagination vive et une âme irritable. Mais il changea tout à fait de caractère par la suite. Ayant embrassé la philosophie, qui était alors en Grèce une sorte de monachisme, il suivit avec Anaxarque, son maître, l'expédition d'Alexandre. Il vit dans l'Inde les mages que les Grecs ont nommé des gymnosophistes et qui vivaient nus dans des ermitages. Leur mépris du monde et des vaines apparences, leur vie immobile et solitaire; leur soif du néant et de l'oubli, tous ces caractères d'un pessimisme doux et résigné frappèrent le jeune Pyrrhon; et certains caractères de la doctrine du philosophe d'Élis sont d'origine hindoue.
Après la mort d'Alexandre, Pyrrhon retourna dans sa ville. Là, sur les bords charmants du Pénée; dans cette vallée fleurie où les nymphes viennent le soir danser en choeur; il mena l'existence d'un saint homme. Il vécut pieusement (Grec: ehusethôs), dit son biographe. Il tenait ménage avec sa soeur Philista, qui était sage-femme. C'est lui qui portait à vendre la volaille et les cochons de lait au marché de la ville. Il balayait la maison et nettoyait les meubles.
Voilà l'exemple que ce sage donnait à ses disciples. Ainsi sa vie servait de témoignage à sa doctrine du renoncement et de l'indifférence. Il enseignait que les choses sont toutes également incertaines et discutables. Rien, disait-il, n'est intelligible. Nous ne devons nous fier ni aux sens ni à la raison. Il faut douter de tout et être indifférent à tout. Il ne subtilisait pas. Sa doctrine était surtout, dit M. Brochard, une doctrine morale, une règle de vie.
Selon Pyrrhon, «n'avoir d'opinion ni sur le bien ni sur le mal, voilà le moyen d'éviter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les hommes se rendent malheureux par leur faute; ils souffrent parce qu'ils sont privés de ce qu'ils croient être un bien ou que, le possédant, ils craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre, et tous les maux disparaîtront...»
Pour Pyrrhon, comme pour Démocrate, le bien suprême est la bonne humeur, l'absence de crainte, la tranquillité.
«Se replier sur soi-même, dit M. Victor Brochard, afin de donner au malheur le moins de prise possible; vivre simplement et modestement, comme les humbles, sans prétention d'aucune sorte; laisser aller le monde et prendre son parti de maux qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher; voilà l'idéal du sceptique.» Pyrrhon soutenait qu'il n'importe pas plus de vivre que de mourir ou de mourir que de vivre.
--Pourquoi donc ne mourez-vous pas? lui demanda-t-on.
--C'est à cause de cela même, répondit-il, c'est parce que la vie et la mort sont également indifférentes.
Dans un grand péril de naufrage, il fut le seul que la tempête n'étonna point. Comme il vit les autres passagers saisis de crainte et de tristesse, il les pria d'un air tranquille de regarder un pourceau qui était là et qui mangeait à son ordinaire.
--Voilà, leur dit-il, quelle doit être l'insensibilité du sage.
À merveille. Le pourceau était sage; mais il y avait peu de mérite. Il est difficile d'être insensible quand on pense vivement, et c'est pour la plupart des hommes un exemple décourageant que la sérénité d'un cochon. Laissez-moi vous redire, à ce sujet, ce qu'un disciple de Lamettrie dit un jour à la belle mistress Elliott, que les patriotes de Versailles avaient mise en prison comme aristocrate. Le geôlier donna pour compagnon de chambre à la jeune Écossaise un vieux médecin de Ville-d'Avray, fort entêté de matérialisme et d'athéisme.
Il pleurait. Les larmes délayaient la poussière dont ses joues étaient couvertes, et le visage du pauvre philosophe en était tout barbouillé.
Madame Elliott prit une éponge, dont elle lava son compagnon en lui murmurant des paroles consolantes:
--Monsieur, lui dit-elle, il est croyable que nous allons mourir tous deux. Mais d'où vient que vous êtes triste quand je suis gaie? Perdez-vous plus que moi en perdant la vie?
--Madame, lui répondit-il, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes saine et belle, et vous perdez beaucoup en perdant la vie; mais, comme vous êtes incapable de réflexion, vous ne savez pas ce que vous perdez. Pour moi, je suis pauvre, je suis vieux, je suis malade; et m'ôter la vie, c'est m'ôter peu de chose; mais je suis philosophe et physicien: j'ai la notion de l'existence, que vous n'avez point; et je sais exactement ce que je perds. Voilà, madame, d'où vient que je suis triste quand vous êtes gaie.
Ce vieux médecin de Ville-d'Avray était bien moins sage que Pyrrhon, mais il était plus touchant. Et, en vérité, ses larmes, encore qu'un peu trop imbéciles, sont plus humaines que l'insensibilité vertueuse du sage d'Elis. On rapporte de cette insensibilité un exemple merveilleux. Ayant vu, dit-on, Anaxarque, son maître, tomber dans un fossé, Pyrrhon passa sans daigner lui tendre la main. Non seulement le maître ne se plaignit point, mais il loua l'indifférence de son disciple. Bayle, qui rapporte ce fait, ajoute: «Que pourrait-on faire de plus surprenant sous la discipline de la Trappe?»
M. Brochard a fort bien appelé Pyrrhon un _ascète grec_. C'est en effet dans les vies des pères du désert qu'on voit les exemples d'un pareil effort pour dépouiller l'homme de toute humanité.
La vie sainte que Pyrrhon menait à Élis le rendit vénérable à ses concitoyens qui l'élevèrent au sacerdoce. Il remplit les fonctions de grand prêtre avec exactitude et décence, comme un homme qui respectait les dieux de la République. En montrant ce respect, il n'abandonnait rien de sa philosophie, car le scepticisme ne nia jamais qu'il ne fallût se conformer aux coutumes et pratiquer les devoirs de la morale. Il prenait parti sur ces choses-là sans attendre la certitude. De même, notre Gassendi put professer la théologie sans croire en Dieu, et c'était un fort honnête homme.
_P.-S._--Il n'était et ne pouvait être dans mon dessein de donner au lecteur une idée du livre de M. Victor Brochard. Ce livre a été couronné par l'Académie des sciences morales. On en trouvera une juste appréciation dans le rapport adressé en 1885 par M. Ravaisson à cette Académie. Ma causerie l'effleure à peine. Mais je ne voudrais pas avoir l'air d'ignorer les grands mérites de cet ouvrage, qui allie à la sûreté de la critique l'originalité des vues. Carnéade et Pyrrhon y sont présentés sous un jour nouveau. Il y a dans un petit roman que je viens de publier dans la _Revue des Deux Mondes_ une dizaine de pages que je n'aurais jamais écrites si je n'avais pas lu le livre de M. Brochard. C'est là un aveu que M. Brochard n'a nul intérêt à entendre, mais-que j'avais le devoir de faire.
EURIPIDE[16]
[Note 16: _L'Apollonide_, drame lyrique en trois parties et cinq tableaux (d'après l'Ion d'Euripide), par M. Leconte de Lisle in-8, Lemerre, éditeur.]
M. Leconte de Lisle nous donne aujourd'hui un drame lyrique, _l'Apollonide_, qui est une étude d'après l'antique. On sait qu'à l'exemple de Goethe, l'auteur des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes barbares_ a plusieurs fois transporté dans notre langue, avec un art consommé, les formes de la poésie grecque. Il a donné notamment, il y a douze ans, une tragédie, dont le sentiment et la couleur étaient empruntés à Eschyle.
_L'Apollonide_, qui paraît aujourd'hui en librairie, est une étude de même nature. Mais le modèle est bien différent. Cette fois, ce n'est plus Eschyle, c'est Euripide. _L'Apollonide_, c'est l'Ion du troisième tragique d'Athènes.
M. Leconte de Lisle, qui avait montré tant de vigueur en luttant contre le titan du théâtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se mesurer avec un génie fluide et caressant comme Euripide. Il a trouvé pour cette rencontre des trésors de douceur, de grâce et de tendresse. Lui, robuste et violent quand il lui plaît, s'est montré ici harmonieux et pur. En vérité, on ne saurait pousser plus avant que n'a fait ce maître l'art prestigieux du vers. Cette nouvelle oeuvre, comme les précédentes, étonne par son infaillible perfection.
J'ai dit que la grâce de _l'Apollonide_ était une grâce, pieuse. Il y a, en effet, dans l'original? grec un parfum de sanctuaire que le poète français a soigneusement conservé. Le héros est un prêtre adolescent, la scène un temple, chaque choeur une prière, le dénouement un oracle.
Euripide n'était pas religieux. Il était athée. Mais il était tout ensemble athée et mystique. Il excellait à peindre les jeunes religieux qui, comme Ion et Hippolyte, unissent à la beauté de l'éphèbe la pureté de l'ascète.
Au lever du jour, ce jeune Ion, vêtu de blanc et couronné de fleurs, descend les degrés du temple d'Apollon et dit, en cueillant un rameau de laurier symbolique:
Ô laurier, qui verdis dans les jardins célestes, Que l'aube ambroisienne arrose de ses pleurs! Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes, Qui d'un songe immortel sais charmer nos douleurs! Permets que, par mes mains pieuses, ô bel arbre, Ton feuillage mystique effleure le parvis, Afin que la blancheur vénérable du marbre Éblouisse les yeux ravis!
Ô sources, qui jamais ne serez épuisées, Qui fluez et chantez harmonieusement Dans les mousses, parmi les lis lourds de rosées, À la pente du mont solitaire et charmant! Eaux vives! sur le seuil et les marches pythiques, Épanchez le trésor de vos urnes d'azur, Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques Couler comme vous, chaste et pur!
Ô magie des beaux vers! Nous voilà transportés par enchantement dans la sainte Athènes des poètes, des sculpteurs, des architectes et des philosophes.
Ce petit rocher de Cécrops fut longtemps rude, couvert d'idoles raides et peintes, qui souriaient mystérieusement. Là vivaient des hommes à la fois grossiers et magnifiques, qui portaient des cigales d'or dans leurs longs cheveux nattés et tout un peuple de matelots nourri d'ail et de chansons. Les femmes, encore sauvages, déchiraient sur la place publique les messagers des désastres. Un génie héroïque et barbare dominait la petite cité et pesait sur les formes trapues du vieux Parthénon que les guerres médiques devaient détruire.
La plus belle des choses humaines, le génie attique, éclata soudainement. Marathon et Salamine, la Grèce sauvée par les Athéniens, les trésors conquis sur les Perses, la Victoire ôtant ses sandales dorées pour s'asseoir dans sa cité d'élection; une gloire si prompte, et tant de joie transformèrent Athènes, en firent la ville aux blancs frontons, aux colosses d'or et d'ivoire, la protectrice opulente des cités ioniennes, la belle rivale de Sparte, la patrie enfin dont les tragédies de Sophocle reflètent le génie harmonieux. Mais ces heures radieuses dureront peu. Ils passeront vite, les jours de modération dans la puissance, de simplicité dans la richesse, d'obéissance aux dieux, de paix sereine, au cours de cette vie attique, si riche et si rapide. Quand l'harmonie, quand les parfaits accords se seront tus, lorsque les troubles de l'esprit philosophique agiteront les fils des soldats de Marathon, que les droits de la personne seront imprudemment proclamés, que la science ruinera les préjugés utiles, que les dieux de la cité seront, attaqués par le raisonnement et vengés, par le poison, légal, qui sera le poète des jours inquiets? Quelle figure anxieuse et mélancolique exprimera la pensée nouvelle? Euripide.
S'il en faut croire une histoire qui commence comme un conte de nourrice, Mnésarque, fils de Mnésarque, était cabaretier et sa femme Clito était marchande d'herbes dans l'île de Salamine; où ils s'étaient réfugiés devant les Perses de Xerxès. Clito devint mère et les pauvres époux mirent de grandes espérances sur l'enfant attendu. Le bon Mnésarque alla consulter le dieu sur un sujet si cher et le dieu répondit que cette destinée qui allait commencer au cabaret s'achèverait dans les honneurs «avec de douces et saintes couronnes». L'enfant naquit dans la première année de la soixante-quinzième olympiade, le jour de la glorieuse bataille qui ensanglanta l'Euripe, et il fut nommé Euripide. Pour aider à l'accomplissement de l'oracle, les pauvres parents firent de leur fils un athlète. Les couronnes de l'arène étaient les seules qu'ils pussent imaginer. D'ailleurs, la Grèce honorait les athlètes. Comment la mâle, beauté des lutteurs n'eut elle pas été chère à un peuple adorateur de la forme humaine? Seuls, les philosophes estimaient viles les gloires du pugilat, du pentathle et de la course:
--L'athlète, disaient-ils, ne peut nous être comparé, car au-dessus de la force des hommes et des chevaux est notre sagesse.
Euripide était enclin à la philosophie. Pourtant, s'il abandonnai l'arène, s'il cessa d'oindre ses membres d'huile, ce fut pour peindre à la cire sur des tablettes de bois et s'appliquer à dessiner, selon le goût hellénique, des formes pures, présentées sans raccourcis et sans perspective. Mais il n'exerça pas longtemps le cestre et les baguettes rougies au feu. Se tournant vers un autre art, il étudia la rhétorique sous Prodicos. Ce maître enseignait que rien, n'est absolu, qu'on nomme bon ce qui est agréable et mauvais ce qui déplaît. Négateur des dieux qu'adorait le vulgaire, il paya de sa vie sa sage impiété: Il but la ciguë. En entrant dans la maison de Prodicos, Euripide avait trouvé des esprits amis, des parents intellectuels. L'orgueil de la pensée, l'amour des raisonnements subtils, une impiété douce, sa propre nature enfin lui étaient révélés. Mais le vrai maître d'Euripide fut Anaxagore de Clazomène, qui enseignait à Athènes les doctrines ioniennes. Conformément à l'esprit de ces écoles, il recherchait le principe des choses et il croyait l'avoir trouvé dans ce qu'il appelait «nous», c'est-à-dire l'esprit. Les animaux, les plantes, le monde, tout, disait-il, est diversement pénétré de l'esprit. Par lui, les plantes connaissent et désirent: elles se réjouissent de porter des feuilles et s'affligent en les sentant mourir. L'esprit, qui détermine toute forme et toute pensée, a donné l'empire à l'homme en lui donnant deux mains. La contemplation de la nature, une soumission triste et fière aux lois éternelles, le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse de l'homme, voilà ce qu'Euripide jeune était fait pour comprendre à l'école de ce philosophe, profond dans l'observation des phénomènes et grand par la liberté de son esprit. La physique d'Anaxagore était tout à fait rationnelle. Du fils d'Hypérion, de «l'infatigable Hélios qui, traîné par ses chevaux, éclaire les hommes mortels et les dieux immortels», elle faisait un bloc incandescent, plus grand que le Péloponnèse. Pour elle, les vents n'étaient plus divins et résultaient d'une raréfaction soudaine de l'air. Anaxagore révéla la cause des éclipses aux Athéniens qu'il priva ainsi d'une terreur antique et chère. Accusé d'impiété, il fut sauvé de la mort par les larmes de Périclès. Les Athéniens l'exilèrent ou plutôt, comme il le disait, ils s'exilèrent de lui. Il se retira à Lampsaque. Sa dernière pensée fut bienveillante et révèle un vieillard souriant: il demanda que l'anniversaire de sa mort fût un jour de congé pour les écoliers. Il mourut à l'âge de soixante-douze ans; et l'on croit qu'il sortit volontairement de ce monde, où il avait beaucoup pensé.
Son disciple, bien jeune encore, se révéla poète. La première année de la 81e olympiade, il fit représenter sa première tragédie sur le théâtre de Bacchus, qui, adossé au rocher de Cécrops, était éclairé par de véritables rayons de soleil.
L'élève d'Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect nouveau. Il fit passer dans le drame la philosophie dont il s'était nourri. Le destin pesait jusque-là sur la tragédie et l'enveloppait d'une obscure épouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible, extérieure aux hommes, qu'elle livre en proie les uns aux autres; des héros gigantesques attendant dans une fière immobilité, dans une tranquille horreur, l'heure fatale de tuer ou de périr, des meurtres héréditaires, des égorgements pompeux comme des hécatombes, telles sont les images dont le vieil Eschyle épouvantait les yeux, oppressait les poitrines des spectateurs. Sophocle lui-même, le plus parfait des poètes, le plus pur des tragiques, avait conçu le destin comme une force indépendante de l'homme. Euripide vint et plaça le destin de l'homme dans l'homme même. Il détermina les mobiles des actes. Le premier, il montra tout l'intérêt du travail de la vie, toute la beauté de ces maladies de l'âme, plus chères mille fois et plus précieuses que la santé, je veux dire, les passions.