La vie littéraire. Deuxième série
Chapter 8
Il resta plus longtemps à Rome, dont il aimait les splendeurs et les ruines. La désolation de la campagne romaine le charmait infiniment:
À peine à l'horizon voit-on sur un coteau Quelques buffles errants, que le pâtre abandonne Pour se coucher en paix sur un fût de colonne Et dormir au soleil, drapé dans un manteau. ............................................ Au ciel, pas un soupir, pas un battement d'ailes: C'est bien la majesté des douleurs éternelles Qui n'ont plus rien à dire et plus rien à pleurer.
C'est à Rome que Saint-Cyr de Rayssac eut la plus abondante révélation de la beauté. Son âme débordait d'enthousiasme. Tantôt il visitait pieusement les chambres de Raphaël au Vatican et s'exaltait dans la contemplation d'un art idéaliste:
Sages sous le portique, apôtres au concile, Tous ils portent au front la lumière subtile, Le voile transparent de l'immortalité.
Tantôt il adorait la _Vénus du Capitole_, «cette blanche goutte d'écume», toute pure de la pureté de ses formes, qui n'a de charnel,
Que son geste impudique et ses cheveux défaits,
et que revêtent comme des voiles augustes l'harmonie et la grâce. Saint-Cyr de Rayssac, à Rome, se promène avec ivresse des marbres antiques aux fresques de la Renaissance. Il admire également l'art grec et l'art chrétien. Pourtant, il réserve peut-être ses plus intimes tendresses à ces statues issues ou inspirées de l'esprit hellénique et qui ont apporté au monde cette chose incomparable: le divin naturel. Quelle force l'entraînait vers la _Vénus du Capitole_ et le _Génie du sommeil éternel_? Celle-là même qui, dans les années d'adolescence, lui faisait pressentir l'amour et la beauté sous la poussière des livres amassés par le vieux Dugas-Montbel, l'union féconde du sensualisme et de l'idéal, la généreuse ardeur qui fait le génie des Prud'hon et des Chénier. L'âme méditative de Saint-Cyr de Rayssac était servie par des sens exquis. C'est pourquoi il sentait si fortement la caresse des lignes et la divinité des formes. Il y avait aussi dans son génie une fierté, une pudeur que seul l'art hellénique contentait pleinement. Il savait gré aux sculpteurs antiques de leur sublime impassibilité:
S'ils eurent l'âme triste ou le front radieux, Ils ne l'ont jamais dit aux marbres de l'Attique.
Aussi, quand enfin il lui faut quitter sa Rome bien-aimée; il revient s'attendrir une dernière fois dans cette salle où la Muse est si belle.
Il s'écrie:
Oh! si ses bras chéris pouvaient enfin s'ouvrir!
Je crus un instant, ajoute-t-il,
Je crus que son regard mélancolique et tendre Pour tomber dans le mien venait de s'allumer.
Puis; étonné, honteux de son généreux blasphème, il craint d'avoir offensé la Muse.
Pardonne, pardonne, j'étais fous de tendresse;
Et je te vis sourire à force de t'aimer!
À son retour d'Italie, Saint-Cyr de Rayssac fréquenta l'atelier d'un artiste lyonnais, bien oublié aujourd'hui, Janmot, qui s'honorait de l'amitié d'Ingres, de Flandrin et de Victor de Laprade.
C'était un peintre mystique d'une grande distinction. Il peignait des anges. Volontiers il leur donnait la figure d'une de ses élèves, âgée de seize ans; pupille de madame Janmot, née de Saint-Paulet. Cette jeune fille royaliste, catholique ardente, étudiait avec zèle la musique et la peinture, dans cet atelier où régnait le calme des sanctuaires. Saint-Cyr de Rayssac, tout plein des images de l'art italien, vit en elle un de ces anges qui, descendus du ciel, ramassaient le pinceau échappé des mains de Fra Angelico et peignaient la fresque pendant le sommeil du bon moine. Il l'aima, l'épousa et l'aima encore.
Tous ceux qui ont connu Madame Saint-Cyr de Rayssac attestent sa rare beauté et son esprit charmant. Son mari l'a peinte en deux vers:
Française des beaux jours, héroïque et charmante, Avec la lèvre humide et le coup d'oeil moqueur.
Il dit ailleurs: «On loue votre taille et vos yeux. Rien n'est plus beau; mais ce qui me charme le plus en vous, c'est votre voix.» Madame de Rayssac avait, en effet, une voix délicieuse. Quelqu'un qui a entendu cette dame a dit: «Quand elle parle, elle chante un peu, comme l'oiseau qui se pose vole encore.» Dès la première jeunesse, au dire du même témoin, elle avait la mémoire ornée et riche. Instruite par son père, qui avait beaucoup vu, et par sa marraine, une des femmes les plus brillantes de la société lyonnaise, elle contait avec beaucoup d'abondance et d'agrément. On lui dit un jour:
--Mais, pour parler ainsi de M. de Villèle et d'Armand Carrel, de M. de Jouy et de Victor Hugo, de madame de Souza et de madame de Girardin, d'Alfred de Musset et de Stendhal, quel âge avez-vous donc?
Et elle répondit:
--J'ai l'âge de ma marraine, l'âge de mon père et quelquefois le mien.
Les vers d'amour que lui fit Saint-Cyr de Rayssac ont été heureusement conservés. Ils nous apprennent que Berthe (madame de Rayssac se nommait Berthe) était jalouse du passé. C'est un grand malheur auquel les âmes délicates et fières sont sujettes. Elle souffrait cruellement à la pensée que celui qu'elle aimait avait donné jadis à d'autres qu'elle une part du trésor où elle puisait maintenant avec délices. Elle ne put retenir ses plaintes. Le poète lui fit un sonnet pour la consoler.
Dans ce temps, j'épelais pour mieux savoir te lire, Et tous les vieux amours qu'il te plaît de maudire Enseignaient à mon coeur quelque chose pour toi. ..................................................... Et j'ai mis à tes pieds, virginale maîtresse, La brûlante moisson de toute ma jeunesse, Le sauvage bouquet fait de toutes mes fleurs.
À son tour, il lui faisait des reproches. Il avait à se plaindre d'elle, puisqu'il l'aimait. Madame de Rayssac était musicienne et peintre avec ardeur. Elle chantait pendant de longues heures et allait dessiner dans son atelier. «Je m'effraye de ces dépenses», disait le poète avec l'accent d'un tendre reproche:
Ce qu'on donne à la poésie, En es-tu sûre, enfant chérie, N'est-il pas perdu pour l'amour?
Tels étaient les soucis de ces deux êtres heureux et bons. Mais un jour le poète se réveilla pâle et souffrant. La phtisie l'avait atteint; elle fit des progrès rapides. Saint-Cyr de Rayssac mourut à Paris le 15 mai 1874, dans sa trente-septième année.
Ses vers furent publiés quatre ans après par les soins d'Hippolyte Babou. Le public ne les connut pas. Les poètes de métier, je dois le dire, ne les goûtèrent que médiocrement. Saint-Cyr de Rayssac est un poète négligé. Cela ne se pardonnait pas en 1878. Ses sonnets ne sont pas réguliers. Ils sont rimés avec peu d'exactitude. On le vit et l'on ne vit pas que le sentiment en est rare et souvent exquis.
On lui sut mauvais gré d'être de l'école de Musset et de défendre l'auteur des _Nuits_. Musset passait pour léger, on l'en méprisait; Saint-Cyr ne l'en admirait que plus.
Oh! léger! quelle gloire.--Amis, soyons légers, Légers comme le feu, les ailes et la plume, Comme tout ce qui monte et tout ce qui parfume, Comme l'âme des fleurs dans les bois d'orangers.
Je le reconnais. Saint-Cyr de Rayssac a bien des défauts: chez lui, l'expression est parfois molle et incertaine. Mais il est simple, naturel, harmonieux; il a le goût excellent, le style pur, le vers facile et chantant. N'est-ce donc rien que cela? Il est profondément, intimement poète. Il a des images neuves. N'eût-il écrit que ces trois vers, sur la _Madeleine_ du Corrège, je l'aimerais de tout mon coeur:
La voilà donc; pieds nus, la belle pécheresse, Pieds nus, cheveux en pleurs, et la tiède paresse Gonfle, en les déroulant, les anneaux de sa chair.
Que cela est expressif et senti!
J'ai cité l'autre jour le sonnet _Sur le Génie funèbre du Capitole_, et la grâce morbide de ces quatorze vers a enchanté l'élite de mes lecteurs. Voici un autre sonnet d'un ton plus grave et non moins touchant:
UNE PIETA
Oh! non, pas un blasphème et pas un désaveu; Mais je tombe, Seigneur, et je me désespère, Mais quand ils ont planté le gibet du calvaire, C'est dans mon coeur ouvert qu'ils enfonçaient le pieu!
Crois-tu que je t'aimais, moi dont le manteau bleu, T'abrita quatorze ans comme un fils de la terre? Oh! pourquoi, juste ciel, lui donner une mère? Qu'en avait-il besoin, puisqu'il était un Dieu?
L'angoisse me dévore; au fond de ma prunelle, Roule toujours brûlante une larme éternelle Qui rongera mes yeux sans couler ni tarir.
Seigneur, pardonnez moi, je suis seule à souffrir. Ma part dans cette épreuve est bien la plus cruelle, Et je peux bien pleurer sans vous désobéir.
Je ne sais, mais il me semble que la poésie de Saint-Cyr de Rayssac est originale dans sa simplicité et qu'on y goûte un mélange particulier d'idéalisme et de sensualité. Je me figure que ce poète peut plaire à quelques délicats. Il est tout à fait inconnu. Je serai bien heureux si je l'avais fait goûter de quelques personnes bien douées. Celles-là penseraient de temps, en temps à moi et diraient: «Nous lui devons un ami.»
LES TORTS DE L'HISTOIRE[14]
[Note 14: _L'Histoire et les Historiens_, essai critique sur l'histoire considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8°; Alcan, éditeur.]
Les philosophes, ont, en général peu de goût pour l'histoire. Ils lui reprochent volontiers de procéder sans méthode et sans but. Descartes la tenait en mépris. Malebranche disait n'en pas faire plus de cas que des nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune d'Aguesseau et le favorisait même de quelques entretiens sur la métaphysique; mais un jour, l'ayant surpris un Thucydide à la main, il lui retira son estime: la frivolité de cette lecture le scandalisait. Avant-hier encore, étant assez heureux pour causer avec un philosophe dont l'entretien m'est toujours profitable, M. Darlu, j'eus grand'peine à défendre contre lui l'histoire; qu'il tient pour la moins honorable dès oeuvres d'imagination.
Aussi n'ai-je pas éprouvé trop de surprise en ouvrant, ce matin, le livre tout à fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau rejette les oeuvres des historiens au rang des fables, avec les contes de ma Mère l'oie. D'après M. Bourdeau, comme d'après le moraliste Johnson, l'histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent prétendre à une plus haute dignité que celle de faiseurs d'almanachs.
«L'histoire, dit M. Louis Bourdeau, n'est et ne saurait être une science.» Les raisons qu'il en donne ne sont pas sans faire impression sur mon esprit; et il y a, peut-être, quelque raison à cela. Pour tout dire, j'avais essayé de les indiquer avant lui. Je les avais jetées légèrement et par badinage il y a dix ans, dans un petit livre intitulé _le Crime de Sylvestre Bonnard_. Je n'y tenais point. Mais maintenant que je vois qu'elles valent quelque chose, je m'empresse de les reprendre.
«Et d'abord, avais-je dit, dans ce petit livre, qu'est-ce que l'histoire? L'histoire est la représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas? C'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Mais un fait est quelque chose d'extrêmement complexe. L'historien représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits?
«Et je suppose que l'historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu'en réalité, il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons d'intérêt ou de sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art, et on n'y réussit que par l'imagination.»
Ce sont là, précisément, si je ne me trompe, les idées fondamentales sur lesquelles M. Louis Bourdeau s'appuie pour refuser à l'histoire toute valeur scientifique. Il reproduit cette définition du _Dictionnaire de l'Académie_: «L'histoire est le récit des choses dignes de mémoire.»
Et il ajoute:
«Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des historiens, ne saurait suffire à l'institution d'une science et, plus on la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans l'ensemble des développements de la vie humaine, les choses «dignes de mémoire»? Ont-elles une essence propre, des caractères fixes? Nullement. Cette qualification résulte d'une appréciation arbitraire qui échappe à toute règle... Jusqu'où doivent s'étendre, dans le détail, les tenants et aboutissants des choses célèbres? Cela n'est pas indiqué. La frontière reste indécise. Chacun place des bornes à sa fantaisie.»
Puis venant à examiner la valeur des témoignages et la créance due à la tradition, M. Bourdeau établit aisément que la constatation des faits par l'historien est toujours une opération malaisée et de succès incertain.
Nous voilà parfaitement d'accord, M. Bourdeau et moi. J'en suis fier, car je tiens l'esprit de M. Bourdeau pour ferme et assuré. Donc il n'y a pas, à proprement parler, de science historique.
Du moins, cette vérité qu'on poursuit en vain quand il s'agit d'établir un événement ancien, pourra-t-on l'atteindre si l'on se borne à constater un fait contemporain? Si le passé nous échappe, pouvons-nous saisir le présent? M. Bourdeau ne le croit pas. Il défend bien aux chroniqueurs et aux mémorialistes de ne point mentir, et il raconte à ce propos l'aventure de Walter Raleigh. Enfermé à la Tour de Londres, cet homme d'État s'occupait à écrire la seconde partie de son _Histoire du monde_. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d'une querelle qui éclatait sous les fenêtres de sa prison. Il suivit d'un regard attentif les incidents de la rixe et crut s'en être bien rendu compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en avait aussi été témoin et même y avait pris une part active, il fut contredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son histoire.
Il est à remarquer, toutefois, que cette difficulté de connaître la vérité la plus prochaine a frappé tous les historiens et qu'ils n'ont pas tous brûlé leurs écrits. Entre les esprits pénétrés de l'incertitude universelle, M. Renan se distingue par un sentiment particulier de défiance résignée. Il ne s'est jamais fait d'illusions sur l'irrémédiable incertitude des témoignages historiques:
«Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des auteurs; nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé, pour ma part, comme expérience de critique historique, de me faire une idée complète d'événements qui se sont passés presque tous sous mes yeux, tels que les journées de Février, de Juin, etc. Je n'ai jamais réussi à me satisfaire.»
Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de l'histoire. Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus dès que nous savons qu'elle nous trompe. Le doute constant sera notre certitude. Prudemment nous nous acheminerons d'erreurs en erreurs vers une vérité relative. Un mensonge même est une sorte de vérité.
Quant à M. Bourdeau, il ne veut pas être trompé, même sciemment, et il répudie absolument l'histoire. Il la chasse comme décevante, impudique et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois, ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la statistique, qui est proprement «la science des faits sociaux exprimés par des termes numériques». Plus de beaux récits, plus de narrations émouvantes, seulement des chiffres.
«Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et d'interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune. L'activité de la raison se résout toujours en actes, et l'unique manière de s'en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions définies, de les constater au moment où ils s'accomplissent, de les dénombrer dans des conditions déterminées de population, d'époque et de territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés où successifs, de noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que font les multitudes dont l'humanité se compose.»
Désormais, les seuls documents historiques seront les tables de population, les tarifs des douanes, les états de commerce, les bilans des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte qu'ils tromperont moins que les témoignages invoqués par des historiens tels que Tacite ou Michelet. Il peut avoir raison, bien que la statistique soit elle-même soumise à beaucoup d'incertitudes. Il n'y a pas que les Muses qui mentent.
M. Bourdeau veut que l'histoire, exclusivement consacrée jusqu'ici aux personnages illustres et aux événements extraordinaires, s'attache désormais aux actes journaliers de la vie des peuples. À cet égard, il faut le reconnaître, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent mieux que le récit d'une bataille ou de l'entrevue de deux souverains.
M. Bourdeau veut qu'on sache comment ont vécu les millions d'êtres obscurs dont l'énergie harmonieuse fait la vie d'un peuple. Il veut que cette grande activité collective soit décomposée, étudiée pièce à pièce, méthodiquement, notée, chiffrée.
«Voilà, dit-il, l'histoire qu'il faudra faire désormais, non seulement pour les jeunes États qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais même pour les vieilles sociétés d'Europe qui aspirent, à se régler aussi sur un idéal d'ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous sommes parvenus, toute autre manière d'étudier l'histoire est inexacte et puérile. Une réforme s'impose et se fera par les historiens ou contre eux. L'âge de l'historiographie littéraire touche à son terme; celui de l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra qu'aucun récit ne présente autant d'intérêt, d'enseignement et de grandeur.»
Je n'y contredis point. Créez la science de l'histoire: nous y applaudirons. Mais laissez-nous l'art charmant et magnifique des Thucydide et des Augustin Thierry.
M. Bourdeau sent lui-même qu'il est cruel. Il nous ôte nos belles histoires; mais il nous les ôte à regret. «Puisqu'il nous faut choisir entre la beauté et la vérité, dit-il, préférons sans hésiter la seconde.» Pour ma part, s'il me fallait choisir entre la beauté et la vérité, je n'hésiterais pas non plus: c'est la beauté que je garderais, certain qu'elle porte en elle une vérité plus haute et plus profonde que la vérité même. J'oserai dire qu'il n'y a de vrai au monde que le beau. Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu'il nous soit permis de connaître. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer l'histoire statistique à l'histoire narrative? C'est remplacer une rose par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les fleurs de la poésie et ces «racines nourrissantes qui rendent les âmes savantes», comme disait le bon M. Lancelot. Je sais aussi bien que vous que l'histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hérodote jusqu'à Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fâche pas. Je veux bien qu'un Hérodote me trompe avec goût; je me laisserai éblouir par le sombre éclat de la pensée aristocratique d'un Tacite; je referai avec délices les rêves de ce grand aveugle qui vit Harold et Frédégonde. Je regretterais même que l'histoire fût plus exacte. Je dirai volontiers avec Voltaire: Réduisez-la à la vérité, vous la perdez, c'est Alcine dépouillée de ses prestiges.
Elle n'est qu'une suite d'images. C'est pour cela que je l'aime; c'est pour cela qu'elle convient aux hommes. L'humanité est encore dans l'enfance. On a déterminé récemment, ou cru déterminer, d'une manière approximative l'âge de la terre. La terre n'est pas vieille. Elle existe à l'état solide depuis 25 millions d'années au plus et il n'y a guère que 12 millions d'années qu'elle a donné la vie à des herbes marines et à des coquillages. Une lente évolution a produit les plantes et les animaux. L'homme est venu le dernier: il est né d'hier. Il est encore dans le feu de la jeunesse. Il ne faut pas lui demander d'être trop raisonnable. Il a besoin d'être amusé par des contes. Ne lui ôtez pas l'histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. S'il faut des contes à l'humanité, répondra M. Bourdeau, n'avons-nous pas les poètes. Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup plus faux. M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les chroniqueurs et généralement pour tous les mémorialistes, garde, au contraire, dans son coeur, des trésors d'indulgence pour les poètes. Comme ils ne tirent point à conséquence, il leur pardonne tout. J'ai remarqué que les philosophes vivaient généralement en bonne intelligence avec les poètes. Les philosophes savent que les poètes ne pensent pas; cela les désarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les historiens pensent, et qu'ils pensent autrement que les philosophes. C'est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie à l'_Iliade_ et à _Peau d'Ane_. Ce sont là de beaux contes. Mais nous n'y croyons plus guère. Nous voulons des contes que nous puissions croire, l'histoire de la Révolution française, par exemple. Laissez-nous le roman de l'histoire. S'il n'est pas vrai tout entier, il contient quelque vérité. Je dirai même qu'il renferme des vérités que votre statistique ne contiendra jamais. La vieille histoire est un art; c'est pourquoi elle a, dans sa beauté, une vérité spirituelle et idéale bien supérieure à toutes les vérités matérielles et tangibles des sciences d'observation pure: elle peint l'homme et les passions de l'homme. C'est ce que la statistique ne fera jamais. L'histoire narrative est inexacte par essence. Je l'ai dit et ne m'en dédis pas: mais elle est encore, avec la poésie, la plus fidèle image que l'homme ait tracée de lui-même. Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu'une autopsie.
SUR LE SCEPTICISME[15]
[Note 15: _Les Sceptiques grecs_, par M. Victor Brochard. Impr. nat., 1 vol. in-8°.]