La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 7

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Bien différentes des figurines de Tanagra, qui gardent je ne sais quoi de sévère dans la coquetterie même, les terres cuites de Myrina expriment tout le sensualisme et tout l'énervement de l'Asie. L'artiste aime à marquer en lignes molles et douces l'incertitude du sexe et il se plaît à modeler des adolescents aux formes féminines. Tel est le joli Éros qu'on peut voir au Louvre, les cheveux bouclés sur le front et coiffé d'une sorte de fanchon. Il incline doucement sa tête charmante. Il vole--car il a des ailes. Sa tunique ouverte laisse voir ses jambes presque mâles, qui conviendraient à une Diane. On dirait une âme voluptueuse, ou plutôt un esprit très sensuel et très subtil, le rêve pervers d'un délicat. M. Pottier (dont les notices, je le dis en passant, sont d'excellents mémoires d'archéologie et d'art) m'apprend que cet Éros apporte un pot de fard à sa mère. Mais il est lui-même le fard et les onguents de la beauté: il est l'éternel désir. C'est par lui que Vénus est belle.

Les coroplastes de Myrina ont beaucoup de goût pour les figures ailées. Leur art, extrêmement sensuel, est en même temps très idéal. Ils excellent à donner un mouvement sublime à des formes voluptueuses. Ils mêlent avec une fantaisie étrange la grâce céleste et la langueur mortelle, en sorte que cet art est à la fois aphrodisiaque et presque douloureux. C'est le rêve des sens, mais c'est le rêve encore. Ces Éros, ces Atys beaux comme des vierges, ces Aphrodites nues, ces Sirènes funéraires, ces Victoires mêlées aux Éros dans le cortège de l'amante divine d'Adonis, ces Bacchus et ces Ménades, enfin tous ces petits dieux peints de fraîches couleurs, je les vois en imagination rangés, tout neufs, dans la boutique de l'humble coroplaste, comme aujourd'hui les Vierges et les Saint-Joseph dans les vitrines des magasins de la rue Saint-Sulpice. Ce devait être la joie des bonnes petites filles et des vieilles femmes d'alors.

Il y a une frappante analogie entre les terres cuites de Myrina et les figurines de plâtre peint qu'on vend dans le voisinage de nos églises catholiques. C'est un nouveau personnel divin qui a été substitué à l'autre et qui répond aux mêmes besoins des âmes. La petite Aphrodite sortant de l'onde, la Deméter et la Cora des mystères antiques ont été remplacées par Notre-Dame des Victoires avec l'enfant Jésus, par l'Immaculée Conception, dont les mains ouvertes répandent des grâces sur le monde, et par la jeune Notre-Dame de Lourdes, qui porte une écharpe bleue sur sa robe blanche. Les Aphrodites étaient mieux modelées et d'un bien meilleur style; les bonnes vierges sont plus chastes. Mais Vénus et vierges ont également apporté de l'idéal aux simples. Les dévots ont moins changé qu'on ne croit. Des deux parts, c'est la même puérilité touchante, et le paganisme de la rue Saint-Sulpice ne le cède en rien pour la candeur et pour une sorte de sensualisme innocent à celui des coroplastes de Myrina. Dans l'un comme dans l'autre les grandes idées divines sont exclues. On ne trouve pas plus Zeus à Myrina qu'on ne rencontre Dieu le père chez nos marchands de bonnes vierges.

C'est pourquoi il me semble qu'une dévote de Myrina, si elle revenait subitement à la vie, ne serait pas trop dépaysée au milieu des innombrables statuettes de piété qui représentent toutes les personnes de la nouvelle mythologie chrétienne. Elle ferait, sans doute, quelques identifications audacieuses. Mais elle ne se tromperait guère, je crois, sur le sentiment général de ces minces symboles. Elle en comprendrait tout de suite la grâce attendrie.

LA GRANDE ENCYCLOPÉDIE[12]

[Note 12: _Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts_, par une société de savants et de gens de lettres, t. Ier. à V, in-4°. H. Lamirault, éditeur.]

L'Allemagne et l'Angleterre possèdent de bonnes encyclopédies qu'on tient soigneusement au courant. Le _Conversations-Lexikon_ de Brockhaus notamment est un excellent répertoire des connaissances humaines. La France n'avait rien qui approchât du Brockhaus. L'_Encyclopédie Didot_, commencée en 1824 et terminée en 1863 a beaucoup vieilli. Le _Grand Dictionnaire_ de P. Larousse manque absolument de critique et de sérieux. Un nouvel inventaire des sciences et des arts était attendu par tous ceux qui ont le besoin ou l'amour de l'étude. Mais de semblables entreprises sont pénibles et ingrates. L'établissement seul du plan dévore des années, l'exécution de ce plan exige une organisation puissante et le concours de beaucoup de forces. C'est pourquoi il faut se réjouir de voir paraître une nouvelle encyclopédie, conçue dans un esprit vraiment scientifique. La direction de cette oeuvre a été confiée, à des savants tels que MM. Berthelot, Hartwig Derembourg, Giny, Glasson, Hahn, Laisant, H. Laurent, Levasseur, H. Marion, Müntz, A. Waltz. M. Camille Dreyfus, délégué comme secrétaire, active l'entreprise. Enfin, la liste des collaborateurs comprend déjà plus de trois cents noms connus et estimés. La _Grande Encyclopédie_ est loin d'être terminée. Elle n'a encore rempli qu'une faible partie du vaste cercle qu'elle s'est tracé; elle a terminé son cinquième volume et attaqué la lettre B, qui est, comme on sait, une des plus riches de l'alphabet. C'est assez déjà pour qu'on puisse juger du mérite de l'oeuvre. Cette encyclopédie est conduite avec beaucoup de méthode. Les directeurs et les rédacteurs y font oeuvre de science. Ils ont recherché l'exactitude et l'impartialité. La pratique de cette dernière vertu a pu coûter à quelques-uns d'entre eux, mais tous l'ont observée. Le secrétaire général, M. Camille Dreyfus lui-même, avait donné l'exemple.

Quelques-uns des articles publiés dans les cinq premiers volumes sont de véritables mémoires. Il m'a semblé que les questions militaires étaient traitées, notamment, avec soin et dans de grands détails.

Des figures rendent, au besoin, le texte plus clair, et de bonnes cartes en couleurs accompagnent les articles géographiques. Enfin, ce qui donne un prix particulier à ce grand ouvrage, c'est, à mon sens, la bibliographie sommaire qui est placé au bas de chaque article. Les indications de ce genre permettent aux curieux de faire des recherches sur les points qui les intéressent.

Pour montrer à M. Lamirault que j'ai feuilleté avec intérêt les cinq gros volumes dont l'exécution matérielle lui fait honneur, je présenterai deux observations assez minutieuses. La première a trait à l'article Avaray (comte d'). Il s'agit de ce comte d'Avaray à qui le comte de Provence montrait tant d'amitié. L'auteur de cet article a omis d'indiquer dans sa bibliographie _la Relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz_, dont l'auteur n'est autre que Louis XVIII lui-même. Pourtant ce livre constitue la source principale de la biographie du comte d'Avaray. Mon second grief est un peu plus sérieux. Il porte sur la biographie d'une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises. Le rédacteur a confondu deux personnes distinctes. Il lui suffisait de lire la _Jeanne d'Arc à Domrémy_ de M. Siméon Luce pour ne pas tomber dans cette méprise. Voilà de bien petites chicanes.

Quelle belle chose aussi qu'une encyclopédie bien faite! Et que de richesses contiendra ce nouvel inventaire de nos sciences! Le cercle des connaissances humaines s'est merveilleusement agrandi depuis un demi-siècle. Notre vue atteint aujourd'hui des phénomènes qu'on ne soupçonnait pas avant nous. Pour nous en tenir nous aussi à la lettre A, la plus noble des sciences, l'astronomie, nous a fait coup sur coup des révélations étonnantes; elle nous a montré dans la sphère lumineuse du soleil des bouleversements dont nous n'avons pas l'idée, nous qui vivons sur une très petite planète, en somme assez paisible. Imaginait-on, il y a seulement vingt-cinq ans, qu'il se fît sur le tissu gazeux dont s'enveloppe le soleil des déchirures mille fois grandes comme la terre et qui se réparent en quelques minutes? Il ne reste plus rien de ce ciel incorruptible décrit dans les antiques cosmogonies. Nous savons aujourd'hui que les espaces éthérés sont le théâtre des énergies qui produisent la vie et la mort. Nous savons que les étoiles s'éteignent; nous savons même à quels signes on peut annoncer la mort d'un astre. Une étoile qui ne brille plus que d'un éclat rouge et fumeux va bientôt mourir. Mais qu'est-ce que mourir, sinon renaître? La mort d'un soleil n'est peut-être que la naissance d'une planète. Quant aux planètes, elles ne sont pas exemptes de la caducité universelle. Elles périssent à l'heure marquée et l'on a observé, non loin de la terre, les débris épars de la planète de Kepler. Tout est en mouvement dans l'univers, ou plutôt tout est mouvement. Les étoiles, qu'on croyait fixes, nagent dans le ciel avec la rapidité de l'éclair. Et pourtant nous ne les voyons pas bouger. Comment cela se peut-il faire? Écoutez: Voici un boulet; au moment où il est lancé hors du canon, sa surface est modifiée par des agents chimiques d'une grande puissance, elle se couvre de germes féconds; une flore et une faune infiniment petites y naissent: ce boulet est devenu un monde. Après bien des efforts et d'innombrables essais, des types d'une animalité supérieure s'y produisent et tendent à s'y fixer.

Enfin, des êtres intelligents y voient le jour. Ils ont soif d'aimer et de connaître. Ils mesurent leur monde et l'immensité de ce monde les étonne. Leur intelligence est pleine d'inquiétude et d'audace. Armés d'appareils puissants, ils se mettent en communication avec cette partie de l'univers dans laquelle ils sont lancés. Ils sondent l'espace, ils découvrent des formes inintelligibles dans l'infini, ils distinguent, sans connaître leur véritable nature, quelques soldats des deux armées, un moulin et le clocher vers lequel ils se dirigent à leur insu. Ils parviennent même à mesurer approximativement quelques distances. Mais ils se figurent que le monde dont ils peuplent la superficie est suspendu immobile dans l'espace et que les figures inconnues qu'ils distinguent à peine au sein de l'infini sont également immobiles. Et comment auraient-ils une autre impression, puisque la vie de chacun d'eux est si courte qu'ils l'accomplissent tout entière, avec ses joies et ses douleurs et ses longs désirs, avant que ce boulet, leur monde, ait franchi une partie appréciable de l'espace. Ce qui est un moment dans le trajet du projectile est pour eux une longue suite de siècles. Pourtant, comme ils sont géomètres, leurs savants finissent par s'apercevoir que la sphère qu'ils habitent, immobile en apparence, est animée en réalité d'un mouvement très rapide et que les corps lointains qu'ils découvrent aux confins de leur univers sont également animés de mouvements propres. Peu à peu, sous l'action de causes très complexes, le boulet devient inhabitable, l'intelligence, puis la vie s'y éteignent, et ce n'est plus qu'une masse inerte quand il va se loger avec fracas dans le clocher d'une pauvre église de village. Aucune des générations innombrables qui l'avaient habité dans sa période féconde n'avait soupçonné ni le point du départ, ni le point d'arrivée, ni le but du voyage. Les sages du boulet avaient dit avec raison: «Il faut renoncer à connaître l'inconnaissable.» Mais les âmes anxieuses jetées par l'aveugle destinée sur le projectile en marche avaient tour à tour adoré et blasphémé Dieu, cru, douté, désespéré. Là, des âges immémoriaux s'étaient déroulés en trois de nos secondes. Ce boulet, c'est la terre, et la race intelligente qui y accomplit ses riches destinées d'un instant, c'est l'humanité. Nous sommes trop petits pour regarder voler les astres. Pourtant, ils volent comme des oiseaux de mer, en cercles harmonieux. Nous durons trop peu de temps pour voir les constellations changer de figure. La Grande Ourse nous semble à jamais immobile. Pourtant, la Grande Ourse, dans quelques milliers de siècles, présentera aux habitants de la Terre un visage nouveau. Mais les amants d'alors, qui la contempleront en se tenant par la main, la salueront aussi tout frissonnants, comme l'immuable témoin de leur joie éphémère. Et l'humanité aura vécu sans savoir d'où viennent et où s'en vont ces papillons dont le ciel est le jardin.

Depuis peu, l'astronomie a jeté de nouveaux épouvantements dans l'imagination des hommes. Elle nous a montré une petite étoile qui vacille et elle nous a dit: «Celle-ci du moins est notre voisine, et de toutes la plus rapprochée. C'est l'_alpha_ du Centaure. Si les astres se parlent entre eux, notre soleil ne doit guère avoir de secrets pour cette étoile: ils se touchent pour ainsi dire. Eh bien, un rayon de l'_alpha_ du Centaure, voyageant avec une vitesse de 79 000 lieues par seconde, met trois ans et demi à nous parvenir. Les autres étoiles sont plus éloignées. La belle flamme rouge de Sirius emploie dix-sept ans à venir jusqu'à nous. Sirius est encore un voisin. Mais il est telle étoile qui peut être éteinte depuis des siècles et dont nous recevons encore la lumière. Ainsi les lueurs innombrables que nous envoie le ciel des nuits ne sont pas contemporaines. Tous ces beaux regards nous parlent de passés divers. Quelques-uns nous parlent d'un passé insondable. Tel rayon qui vient aujourd'hui caresser nos yeux voyageait déjà dans le ciel quand la terre n'existait pas encore. Immensité du temps et de l'espace! Distinguez-vous ce point lumineux, si pâle dans cette poussière de mondes? C'est une nébuleuse, située aux confins de l'univers visible. Et voici que le télescope la décompose en des milliers d'étoiles. Ce point, c'est un autre univers, plus grand peut être que le nôtre. Ce grain de sable est à lui seul autant et plus que tous les astres de nos nuits.

Cette immensité, la science la ramènera à l'unité. L'analyse spectrale nous fera connaître la composition chimique des étoiles. Elle nous apprendra que les substances qui brûlent à la surface de ces astres lointains sont celles mêmes dont est formé notre soleil. Ces substances se retrouvent toutes sur la terre qui est la fille du soleil, la chair de sa chair. En sorte que cette goutte de boue où nous vivons contient pourtant en elle tout l'univers.

Il était temps que l'astronomie physique nous apportât cette révélation et nous montrât notre infini quand nous ne voyions plus que notre néant. La Terre n'est rien, mais ce rien possède les mêmes richesses que Sirius et la Polaire. Les pierres mêmes qui nous sont tombées du ciel ne nous ont rien apporté d'inconnu.

La chimie contemporaine aussi s'est fait une idée nouvelle et philosophique des choses. Son analyse subtile a si bien pénétré les corps qu'ils se sont tous évaporés. Elle a relégué la matière au rang des grossières apparences. Elle a montré que la substance n'était pas, que rien n'existait en soi, qu'il n'y a que des états, et que ce qu'on nommait substance n'est qu'un insaisissable Protée. Elle a fondé le dogme de l'instabilité universelle. Elle a dit: «Chaleur, lumière, électricité, magnétisme, affinité chimique, mouvement sont les apparences diverses d'une même réalité encore inconnue. L'illusion, l'éternelle illusion révèle seule le dieu caché. La nature ne nous apparaît que comme une vaste fantasmagorie et la chimie n'est que la science des métamorphoses. Il n'y a plus ni gaz, ni solides, ni fluides, il y a seulement le sourire de l'éternelle Maïa.»

La chimie, donnant la main à la physiologie, a reconnu que la matière organique n'était point distincte dans son principe de la matière inerte, ou plutôt qu'il n'y avait point de matière inerte et que la vie avec le mouvement étaient partout.

La physiologie philosophique s'applaudit de ramener au même type la vie animale et la vie végétale, en constatant chez la plante la motilité, la respiration et le sommeil.

L'homme est aujourd'hui plus intimement rattaché à la nature. Sans parler des grandes hypothèses formées sur ses origines, l'archéologie préhistorique lui rappelle ses humbles commencements et ses longs progrès. Elle le montre misérable et nu, et pourtant ingénieux déjà, au temps du mammouth, dans les cavernes qu'il disputait aux grands ours. On sait maintenant de science certaine ce que ces Grecs pleins de sens avaient deviné quand ils firent de beaux contes sur les satyres et sur Héraclès, vainqueur des monstres. La science du langage, rattachée aux sciences naturelles, les égale désormais en précision. De nouvelles méthodes historiques sont inaugurées. L'étude des microbes fournit à la médecine pratique de nouveaux moyens d'action; les progrès de la physiologie donnent à la chirurgie une audace effrayante et pourtant heureuse. La neurologie provoque et systématise des phénomènes nerveux dont l'étrangeté semble tenir du prodige. De grandes découvertes appliquées à l'industrie changent les conditions mêmes de la vie.

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?

Que de richesses pour la _Grande Encyclopédie_ et qu'il nous tardait de voir enfin dresser un inventaire exact de nos connaissances!

M. HENRI MEILHAC À L'ACADÉMIE FRANÇAISE

En préférant M. Henri Meilhac à deux concurrents tout à fait académisables, l'Académie a fait un choix hardi, brillant, heureux, qui plaît par sa crânerie même. L'Académie ne risque rien à ressembler au ciel où l'on arrive par diverses voies. L'Église triomphante accueille, à côté des saints de profession, d'aimables pécheurs prédestinés au salut éternel. Elle gagne, à cette pratique, de mettre une agréable diversité parmi les élus. S'il n'y avait qu'une sorte d'académiciens et qu'une sorte de bienheureux, l'Académie et le Paradis seraient monotones.

Ne le dites pas, mais je me sens au fond du coeur une inclination secrète pour les prédestinés qui, comme sainte Marie l'Égyptienne et comme M. Meilhac, furent élus par un coup éclatant de la grâce, alors qu'ils n'y pensaient point et même qu'ils pensaient à tout autre chose. Et qui ne sent que la grâce est meilleure que la justice?

Oui, MM. les académiciens ont fait un excellent choix. Savent-ils même jusqu'à quel point leur choix est excellent? Savent-ils que l'auteur de _Gotte_ est un rare et charmant esprit; qu'il est attique à sa façon, et que cette façon est des meilleures, car elle est naturelle? Se sont-ils bien dit que M. Henri Meilhac alliait, dans ses, oeuvres faciles, la vérité à la fantaisie et le comique audacieux à l'observation juste?

Voilà un bon choix. Il en faut de tels. Il en faut aussi de mauvais, il en faut de détestables. Ce n'est point un paradoxe d'affirmer que les mauvais choix sont nécessaires à l'existence de l'Académie française. Si elle ne faisait pas dans ses élections la part de la faiblesse et de l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au hasard, elle se rendrait si haïssable qu'elle ne pourrait plus vivre. Elle serait dans les lettres françaises comme un tribunal au milieu de condamnés. Infaillible, elle paraîtrait odieuse. Quel affront pour ceux qu'elle n'accueillerait pas, si l'élu était toujours le meilleur! La fille de Richelieu doit se montrer un peu légère pour ne pas paraître trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des fantaisies. Son injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la savons capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est parfois si avantageux de se tromper que je suis tenté de croire qu'elle le fait exprès. Telle de ses élections désarme l'envie. Puis, au moment ou l'on désespérait d'elle, elle se montre ingénieuse, libre et perspicace. Il est bien vrai qu'il faut, dans toutes les choses humaines, faire la part du hasard.

UN POÈTE OUBLIÉ

SAINT-CYR DE RAYSSAC

M. Théodore de Banville dit communément que les hommes ont besoin de poésie autant que de pain. Je serais tenté de le croire: les paysans, qui ne savent rien, savent des chansons et l'amour des vers est naturel aux personnes bien nées. Je l'ai bien vu l'autre jour quand j'ai reçu vingt lettres me demandant quel était ce Saint-Cyr de Rayssac dont j'avais cité un si beau sonnet[13].

[Note 13: Le sonnet sur le _Génie du sommeil éternel_, voir plus haut, p. 84 de ce volume.]

J'ai goûté alors, je vous assure, plus de joie que je n'en avais encore éprouvé dans toute ma carrière littéraire. Je me suis dit: Il n'est donc pas tout à fait vain d'écrire! Ces petits signes noirs que nous jetons sur le papier vont donc répandre par le monde l'émotion qui nous agitait quand nous les tracions. Il y a donc des esprits qui correspondent à notre esprit, des coeurs qui battent avec notre coeur! Ce que nous disons répond quelquefois dans les âmes.

C'est ainsi que j'ai eu le bonheur de faire goûter, aimer quatorze beaux vers jusque-là inconnus et comme inédits. On m'a écrit de Paris, de Rome, de Bucarest: Quel est donc ce Saint-Cyr de Rayssac? Ses poésies ont-elles été publiées? Je réponds d'abord à la seconde question. Les poésies de Saint-Cyr de Rayssac ont été publiées en 1877, chez l'éditeur Alphonse Lemerre, avec une préface d'Hippolyte Babou. Quant au poète lui-même, je dirai avec plaisir ce que je sais de lui et pourquoi je l'aime.

Saint-Cyr de Rayssac naquit à Castres en 1837. Son père, cadet d'une vieille famille albigeoise, fier comme Artaban et pauvre comme Job, avait épousé, à quarante ans, après d'innombrables aventures d'amour, une innocente jeune fille, mademoiselle Noémi Gabaude. Royaliste et duelliste d'inclination, il était devenu directeur des postes par l'injure du sort. C'était un mari prodigieusement jaloux. Ses perpétuelles fureurs terrifiaient la pauvre créature, qui l'adorait en tremblant. Quand il la vit enceinte, ses soupçons redoublèrent: «Malheur à vous, lui criait-il, si votre enfant n'a pas les yeux bleus!» Et la pauvre femme, frissonnant et pleurant, priait Dieu de bleuir les prunelles du petit enfant qu'elle portait dans son sein.

--Et voilà pourquoi j'ai les yeux bleus, disait parfois Saint-Cyr avec un sourire mélancolique. Mais voilà aussi pourquoi je suis venu au monde deux mois avant terme, et si chétif qu'on me croyait perdu.

N'ayant pu le porter assez longtemps, sa mère le couva si bien qu'il vécut. Il annonça dès l'enfance une âme ardente et tendre. À l'âge de douze ans, transplanté avec sa famille dans le Lyonnais, à Saint-Chamond, où son père venait d'être nommé directeur des postes, il dévora la bibliothèque publique que Saint-Chamond doit à la libéralité posthume de Dugas-Montbel, son plus illustre enfant. Le bon Dugas-Montbel, qui traduisit Homère avec simplicité, avait rassemblé les monuments de la poésie et de l'art antiques. Au milieu de ces nobles richesses, Saint-Cyr sentit l'amour du beau gonfler son coeur adolescent. On dit qu'en même temps la beauté vivante commençait à le troubler et qu'il était dès lors irrévocablement destiné à d'exquises souffrances.

Ses études terminées, il vint à Paris. Mais bientôt il fut appelé au chevet de son père mourant. Il perdit presque en même temps son frère cadet, qui revint du Mexique blessé mortellement. Assombri par ce double deuil, il alla chercher en Italie la divine consolation. L'Italie le reçut comme une mère. Au soleil de Florence il chanta. Il ne fit que passer, mais il emportait les ardentes images du beau. En quittant Florence, il lui laissa pour adieu un de ces sonnets à la fois précieux et négligés dans lesquels il coulait volontiers sa pensée:

Hôtesse aux bras ouverts, qui me jetais des fleurs, Toi, l'amante d'un jour que jamais on n'oublie, Qui, dès les premiers pas, fais aimer l'Italie, Son ciel et sa beauté, sa gloire et ses malheurs,

Oh! sans doute le temps a fané tes couleurs: Mais tu gardes encor sous ta mélancolie Ce parfum d'élégance et d'amitié polie Qu'on cueille sur ta bouche et qu'on emporte ailleurs.

Pour tous les souvenirs tu tiens une merveille. Ton enceinte riante est comme une corbeille, Les festons sur le bord, les perles au milieu.

Bref, ton charme est si doux, colline de Florence, Que je trouvai des pleurs, et je venais de France, Des pleurs pour te bénir en te disant adieu.