La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 6

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Comme le Raskolnikof du romancier de Moscou, le Saniel de M. Hector Malot est jeune, intelligent, énergique. Il a donné un but à sa vie et il se dit: pour atteindre ce but, il faut que je supprime une existence humaine, celle d'un être méprisable et nuisible. Il regarde son crime en face et il le commet, il tue un vieil usurier. Ce Saniel, fils d'un rude paysan d'Auvergne, ignore la haine comme l'amour. Il est étranger à toute sympathie humaine, il ne vit que pour la science et s'absorbe dans des recherches physiologiques qui l'ont conduit déjà à de grandes découvertes. Une telle âme est incapable de remords. Aussi n'a-t-il point l'horreur de son crime. Il se dit même que ce qu'il a fait est raisonnable; pourtant il lui est impossible de se retrouver après l'acte ce qu'il était avant. Comme Raskolnikof encore, il est saisi, possédé par son crime. Son esprit obéit à une logique aussi étrange qu'implacable. Il se passe en lui des phénomènes analogues à ceux que M. de Vogüé a si précisément décrits à propos du héros de Dostoïevsky: «Par le fait irréparable d'avoir supprimé une existence humaine, tous les rapports du meurtrier avec le monde sont changés; ce monde, regardé à travers le crime, a pris une physionomie et une signification nouvelles qui excluent pour le coupable la possibilité de sentir et de raisonner comme les autres, de trouver sa place stable dans le vie.» (_Le Roman russe_, par le vicomte E.-M..de Vogüé, p. 248.)

Dans cette étude, l'écrivain russe passe de beaucoup en atrocité le romancier français. Mais qui pourrait distiller la terreur comme ce Dostoïevsky dont on a dit: «Sa puissance d'épouvante est trop supérieure à la résistance nerveuse d'une organisation moyenne.» D'ailleurs, il avait, pour traiter un semblable sujet, un avantage que M. Hector Malot ne lui enviera pas. Il était épileptique et, par cela même, en communion directe avec ces âmes qu'une obscure maladie voue au crime et qu'un physiologiste moderne propose de désigner sous le nom d'épileptoïdes. Cette maladie nerveuse le travaillait quand il écrivait _Crime et Châtiment_. Il eut, pendant la composition du livre, des accès terribles. «L'abattement où ils me plongent, dit-il, est caractérisé par ceci: Je me sens un grand criminel; il me semble qu'une faute inconnue, une action scélérate pèsent sur ma conscience.» De là cette sympathie qui l'attachait à son malheureux Raskolnikof.

Oui, malheureux, car c'est être malheureux que d'être criminel. Les méchants sont bien dignes de pitié et je ne suis pas éloigné de comprendre la folie de ce prêtre catholique dont le coeur saignait à la pensée des souffrances de Judas Iscariote. «Judas, se disait-il, a accompli les prophéties; en livrant Jésus il a fait ce qui était annoncé et concouru à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Le salut du monde est attaché à son crime. Judas fit le mal; mais ce mal était nécessaire. Faut-il qu'il soit damné pour l'éternité?» Ce prêtre agita longtemps cette idée dans sa tête, et il finit par en être absolument possédé. Il en souffrait beaucoup, car elle contrariait la foi de son âme, la foi de sa vie Pour échapper au trouble qui l'envahissait, il eut recours aux jeûnes et aux prières. Mais, au milieu des actes de foi et des oeuvres de pénitence, il ne demandait à Dieu qu'une chose, le pardon de Judas. En ce temps de crise morale, il était un des vicaires de Notre-Dame de Paris. Une nuit, il entra par une petite porte dont il avait la clef dans la cathédrale déserte et silencieuse, qu'éclairait confusément la lune. Il s'avança jusqu'au pied du maître-autel, et là, s'étant prosterné le front sur la dalle, il fit cette prière:

«Mon Dieu, Dieu de justice et de bonté, s'il est vrai, comme j'en ai l'intime créance, que vous avez pardonné au plus malheureux de vos disciples, faites-moi connaître par un signe certain cette ineffable merveille de votre miséricorde. Envoyez à votre serviteur l'apôtre Judas qui siège aujourd'hui à votre droite parmi vos élus. Que l'Iscariote vienne de votre part et qu'il pose sa main sur mon front prosterné! Par ce signe, je serai sacré prêtre du pardon, selon l'ordre de Judas, et j'annoncerai aux hommes la bonne nouvelle que vous m'avez révélée.»

À peine le vicaire eut-il achevé cette prière qu'il sentit une main douce et tiède se poser sur son front. Il se releva radieux et tout en larmes.

Dès qu'il fit jour, il alla conter à l'archevêque sa prière de la nuit et l'investiture qu'il avait miraculeusement reçue. Vous devinez l'accueil qu'on lui fit. Pour moi, qui ne suis pas archevêque, j'éprouve une vive et profonde sympathie pour le pauvre visionnaire et je trouve dans sa folie une bienveillante sagesse. Je suis touché de l'entendre désigner Judas avec pitié comme le plus malheureux des apôtres. Et remarquez que son mysticisme confine à la philosophie naturelle. Ce que ce pauvre prêtre pensait du traître du mont des Oliviers, le philosophe le pense de tous les criminels. L'anthropologie ne voit plus dans le criminel qu'un malade incurable; elle regarde les scélérat avec une tranquille pitié; elle dit à l'assassin ce que Jocaste disait à Oedipe, après avoir percé le mystère de la destinée de cet homme aveuglé: «Malheureux!... C'est le seul nom dont je puisse te nommer et je ne t'en donnerai jamais plus d'autre.» Pensée humaine et prudente!

Le déterminisme nous a tous plus ou moins touchés. La doctrine de la responsabilité est ébranlée dans les esprits les plus fermes. Le plus sage est de répéter aujourd'hui les paroles si douces et si désolées de la malheureuse reine de Thèbes. Mais fut-il jamais une époque où les hommes aient cru pleinement à la liberté humaine? Je n'en vois pas. Les philosophes furent toujours partagés sur ce point comme sur tous les autres. Quant au christianisme, il s'est toujours efforcé de concilier le libre arbitre avec la prescience divine sans jamais y parvenir.

Tout est mystère dans l'homme et nous ne pouvons rien connaître de ce qui n'est pas l'homme. Voilà la science humaine! En vérité, la doctrine de l'irresponsabilité des criminels n'est pas une nouveauté dangereuse. Elle n'a même pas pratiquement un intérêt très considérable. Elle viendrait à prévaloir, que nos lois n'en seraient pas sensiblement modifiées. Pourquoi? Parce que les codes sont fondés sur la nécessité et non sur la justice. Ils ne punissent que ce qu'il est nécessaire de punir. Les criminalistes philanthropes n'admettent pas qu'on mette un voleur en prison: ce serait le punir, et on n'en a pas le droit. Ils proposent de le retenir dans un asile, sous de bons verrous. Je n'y vois pas grande différence. La peine de mort pourrait même résister au triomphe des doctrines de l'irresponsabilité; il suffirait de déclarer que ce n'est pas proprement une peine.

Irons-nous plus loin et tiendrons-nous, avec la nouvelle école anthropologique, l'irresponsabilité du criminel comme physiologiquement, anatomiquement démontrée? Dirons-nous avec Maudsley que le crime est dans le sang, qu'il y a des scélérats dans une société, comme il y a des moutons à tête noire dans un troupeau, et que ceux-là sont aussi faciles à distinguer que ceux-ci? Entrerons-nous dans les vues d'un anthropologiste italien des plus convaincus, l'auteur de l'_Uomo delinquente_?

M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain voué au crime par son organisation même. Il y a, selon lui, un criminel-né, reconnaissable à divers signes dont les plus caractéristiques sont: la petitesse et l'asymétrie du crâne, le développement des mâchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure abondante, les oreilles mal ourlées, le nez camus. En outre, les criminels sont ou doivent être gauchers, daltoniens, louches et débiles. Par malheur, ces signes manquent à la plupart des criminels et se trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honnêtes gens. Le crâne de Lamennais et celui de Gambetta étaient très petits; le crâne de Bichat n'était pas symétrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de débilité, ou qui sont camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en état d'annoncer aveu certitude, après examen, que tel sujet sera criminel et que tel autre restera innocent, ou qu'il renonce à se déclarer en possession des caractères spécifiques de l'_uomo délinquante_. Les connaissances positives se reconnaissent à la sûreté des prévisions qu'on en tire. À vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne parviendra jamais à ramener à un type unique tous les hommes criminels. Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement différents les uns des autres, et que le nom qui les désigne ne présente rien de net à l'esprit. M. Lombroso n'a pas même songé à définir ce mot de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire. Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une très grave infraction à la morale et aux lois. Mais, comme il y a beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversités du crime sont infinies. En réalité, ce que M. Lombroso appelle un criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se ressembler en quelque chose. Le régime qui leur est commun détermine en eux certaines anomalies particulières par lesquelles ils se distinguent à la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des prêtres et des moines, qu'on reconnaît encore quand ils ont quitté le froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence, les assassins, il est impossible, je le répète, de les ramener à un type unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous d'une même essence. Quel rapport établir, par exemple, entre ce Saniel dont M. Malot nous conte l'histoire, ce médecin qui tue pour assurer ses découvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta à l'eau pour gagner un litre de vin qu'il avait parié?

Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut être criminel sans être fou ni malade. L'humanité a commencé tout entière par le crime. Chez l'homme préhistorique, le crime était la règle et non l'exception. De nos jours encore, il est de règle chez les sauvages. On peut dire qu'il se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour il fit mettre à mort une de ses femmes coupable de lui avoir présenté une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup d'intelligence et une aptitude singulière à comprendre les idées des peuples civilisés.

Comment ne pas le reconnaître? c'est la nature elle-même qui enseigne le crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La férocité des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dévorent souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux; on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des crimes; et si les pauvres bêtes qui les commettent n'en sont pas responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attaché vraiment trop de misères à la condition des hommes et des animaux.

Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente édification de la morale! Les hommes ont peu à peu constitué la justice. La violence, qui était la règle, est aujourd'hui l'exception. Le crime est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite à force de patience et de courage. Entré dans une existence, le crime la ronge et la dévore: il est désormais un vice radical, un germe morbide. C'était le vieux nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les misérables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait voir après Dostoiëvsky.

LA MORT ET LES PETITS DIEUX[11]

[Note 11: _La Nécropole de Myrina_, fouilles exécutées au nom de l'École française d'Athènes. Texte et notices par Edmond Pottier et Salomon Reinach. 2 vol. in-4.]

--Il est un poète que j'aime d'autant plus chèrement que je suis seul à l'aimer. Dans sa vie, qui fut douce, obscure et courte, il se nommait Saint-Cyr de Rayssac. Maintenant, il n'a plus de nom, puisque personne ne le nomme.

L'Italie était la véritable patrie de son âme. Il aimait les jardins et les musées. Un jour, au sortir du Capitole, après avoir contemplé ce _Génie funèbre_, si pur et si tranquille, le poète, jeune et déjà mourant, écrivit ces vers délicieux:

De ses flancs ondulés, quand j'ai vu la blancheur, Quand j'ai vu ses deux bras relevés sur sa tête, Comme au sommet vermeil d'une amphore de Crète Les deux anses du bord qui s'élèvent en choeur,

O mort des anciens jours, j'ai compris ta douceur, Le charme évanoui de ton oeuvre muette, Lorsqu'insensiblement tu couvrais de pâleur Un profil corinthien de vierge ou de poète.

Le calme transpirait sur le front déserté, Du sourire perdu la grâce était plus molle, Tout le corps endormi flottait en liberté:

On eût dit une fleur qui distend sa corolle, Tandis que de sa bouche une abeille s'envole, Emportant ses parfums et non pas sa beauté.

Le Louvre possède une bonne réplique du Génie funèbre et, devant ce bel immortel endormi dans la mort, je me suis plus d'une fois répété le sonnet païen de Saint-Cyr de Rayssac. Le poète a bien traduit, ce me semble, la pensée antique: dormir, mourir. La mort n'est qu'un sommeil sans fin.

Ce n'est point que la mort fût charmante en soi chez les Grecs. La mort fut de tout temps hideuse et cruelle. On aura beau dire qu'il ne faut pas la craindre et qu'être mort, c'est seulement ne pas être, l'homme répondra que l'idée de la dernière heure est pleine d'affres et d'épouvantes. Les Grecs aussi craignaient la mort. Du moins, ils ne l'enlaidissaient pas; loin de là. L'imagination hellénique embellissait toutes choses et donnait même de la grâce à l'évanouissement suprême. Le moyen âge, au contraire, nous a effrayés par la peur de l'enfer, par une lugubre fantasmagorie de diables happant au passage l'âme du pécheur, par les simulacres funèbres des sépulcres, par les images des squelettes et des vers du cercueil rongeant la chair corrompue, enfin par les danses macabres. La mort en fut bien aggravée.

C'est au XVIIIe siècle seulement que les tombeaux cessèrent d'être horribles. Surmontés d'urnes gracieuses et d'amours en fleurs, ils ornaient les jardins anglais et les parcs à la mode. Quand la belle et bonne madame de Sabran visita le tombeau de Jean-Jacques dans l'île d'Ermenonville, elle fut toute surprise de n'éprouver que des impressions douces et paisibles. Ce tombeau, se disait-elle, invite au repos. Et elle écrivit aussitôt à Boufflers, son ami: «J'avais quelque envie d'être à la place de Rousseau; je trouvais ce calme séduisant, et je pensais avec chagrin que je ne serais pas même libre un jour de jouir de ce bonheur-là, tout innocent qu'il est. Notre religion a tout gâté avec ses lugubres cérémonies, elle a pour ainsi dire personnifié la mort; les anciens ne souffraient point de cette image horrible que nous présente notre destruction.» Madame de Sabran avait raison. Les anciens mouraient plus naturellement que nous. Ils quittaient la vie avec facilité parce qu'ils la quittaient sans trop craindre ni trop espérer. Les choses souterraines ne les touchaient guère, et ils ne se figuraient point que cette vie fût une préparation à l'autre. Ils disaient: J'ai vécu. Le chrétien mourant dit: Je vais enfin vivre. L'idée païenne de la mort est bien marquée dans les stèles funéraires de beau style grec; qui représentent les morts, assis, beaux et paisibles. Parfois un ami vivant, une femme qu'ils ont laissés sur la terre viennent leur poser doucement la main sur l'épaule; mais ils ne peuvent tourner la tête pour les voir. Ils sont à jamais exempts de joie et de douleur. Pour l'antique Hellène, la mort est sûre.

C'est un sommeil sans songes comme sans réveil. Certaines épigrammes de l'_Anthologie_ expriment admirablement la paix des tombes antiques. On y dort bien. Et si les ombres parlent, elles ne parlent que des choses de la terre. Elles n'en savent point d'autres. Écoutez ces paroles échangées il y a deux mille ans sur quelque route parfumée de myrtes, bordée de blancs tombeaux, entre un voyageur et l'ombre d'une jeune femme:

«Qui es-tu; de qui es-tu fille, ô femme couchée sous ce cippe de marbre?--Je suis Praxo, la fille de Callitèle.--Où es-tu née?--À Samos.--- Qui t'a élevé ce tombeau?--Théocrite, qui délia ma ceinture.--Comment es-tu morte?--Dans les douleurs de l'enfantement.--Quel âge avais-tu?--Vingt-deux ans.--Laisses-tu un enfant?--Je laisse un fils de trois ans, le petit Callitèle.--Puisse-t-il arriver à l'âge où l'on honorera ses cheveux blancs?--Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite en cette vie!»

Voilà des êtres bienveillants! Et comme la morte et le vivant sont encore du même monde! Cette bonne Praxo, du fond de son tombeau, ne connaît qu'une seule vie, celle de la terre. La mort, ainsi comprise, était quelque chose d'extrêmement simple.

Aussi ne faut-il pas s'étonner si les tombeaux antiques ne présentent point aux yeux des images lugubres. Deux jeunes savants du plus grand mérite, MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach, ont exploré dans les années 1880, 1881 et 1882 la nécropole de l'antique Myrina, une des villes amazoniennes de l'Éolide, sur le sol de laquelle végète maintenant un misérable village turc. Myrina ne fut jamais ni très illustre ni très riche. Ses citoyens vivaient obscurément avant d'aller dormir leur éternel sommeil dans le tuf crayeux où leurs tombes étaient creusées. MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach ont fouillé ces tombes avec un zèle que rien ne put ralentir. Un brillant élève de l'École d'Athènes, Alphonse Veyries, qui partageait leurs travaux et leurs fatigues, y succomba. Il mourut à Smyrne le 5 décembre 1882. Les survivants viennent de publier le résultat de ces fouilles fructueuses. La nécropole de Myrina, dont ils ont exploré méthodiquement une grande partie, reçut des corps pendant les deux siècles qui ont précédé l'ère chrétienne.

Beaucoup de ces corps furent brûlés. Quelques-uns ne le furent qu'en partie, mais la plupart étaient mis en terre sans avoir subi les atteintes du feu. De tout temps on a volontiers enterré les morts. Ce n'est pas difficile et cela ne coûte rien. Au contraire le bûcher, dont les élégiaques latins nous ont décrit la célèbre magnificence, ne s'élevait qu'à grands frais. On a trouvé, dans les tombes de Myrina, des objets usuels, tels que miroirs, spatules et strigiles; des parures et des diadèmes, des coupes, des plats, des fioles, des pièces de monnaie et des statuettes de terre cuite. Pieuse illusion! Les Myriniens se plaisaient à laisser au mort, dans son existence souterraine, les objets familiers parmi lesquels il avait passé sa vie. C'est ainsi qu'ils abandonnaient aux femmes, dans la tombe, un miroir et un pot de fard, persuadés que l'ombre d'une femme se mire et se met du rouge encore avec plaisir. Ils ceignaient les morts de diadèmes d'or. Ce n'était pas sans doute pour leur déplaire. Mais tout en les honorant, ils les trompaient quelque peu. Ces lames d'or étaient si minces qu'un souffle les eût réduites en poudre, et les baies des lauriers funèbres n'étaient que des boules de glaise dorée. Les bons Myriniens savaient que les morts ne sont pas difficiles et que, pourvu qu'on les ensevelisse, ils ne reviennent jamais. C'est pourquoi ils se tiraient d'affaire avec eux au meilleur compte. Ils leurs mettaient dans la bouche l'obole de Caron. C'était une méchante pièce d'airain. MM. Pottier et Reinach n'ont pas trouvé une seule médaille d'or ou d'argent.

Quant à la coutume des offrandes funéraires, il en restait quelques traces au IIe et au IIIe siècle avant l'ère chrétienne. Les hommes plus anciens et plus naïfs portaient à manger et à boire à leurs amis morts. En souvenir de ces vieux rites, les Myriniens déposaient parfois dans les tombes des tables de terre cuite, grandes comme le creux de la main, et sur lesquelles étaient figurés des gâteaux, des raisins, des figues et des grenades. Ils y ajoutaient des petites bouteilles d'argile qui n'étaient même pas creuses. Ces gens-là ne croyaient plus que les morts eussent faim ni soif, ils les jugeaient insensibles et pourtant, ils ne pouvaient s'imaginer que des êtres qui avaient senti eussent perdu tout à fait le sentiment.

Les habitants de Myrina étaient des hommes comme nous: ils tombaient dans d'inextricables contradictions. Ils savaient que les morts sont morts et ils se persuadaient parfois que les morts sont vivants. Par une pieuse coutume que nous devons bénir, car elle a gardé à notre curiosité des vestiges charmants de l'art des coroplastes, les Grecs jetaient dans les tombes de leurs morts bien-aimés des petites figures de terre cuite représentant des dieux ou seulement des hommes, et même parfois de pauvres petits hommes contrefaits et ridicules. Le sens de cet usage ne saurait être exactement précisé. Nous savons qu'il était très répandu sur le continent et dans les îles. Ce ne pouvait être qu'un usage religieux. Il est vrai qu'on trouve, parmi les figurines offertes aux morts, des masques comiques, des bouffons, des esclaves, des jeunes femmes coquettement attifées. Mais c'est, en somme, le panthéon oriental et funéraire qui domine dans ces délicats monuments d'un art plein de fantaisie. Peut-être que les limites entre le divin et l'humain n'étaient pas très nettes dans l'esprit d'un Myrinien du IIe siècle avant l'ère chrétienne. Quoi qu'il en soit, tant religieuses que profanes, les figurines de terre cuite ne sont pas rares dans la nécropole explorée par MM. Pottier et Reinach. Ces deux savants pensent que les Myriniens brisaient eux-mêmes ces offrandes en les apportant. «En un grand nombre de cas, disent-ils dans le récit de leurs fouilles, les statuettes étaient couchées face contre terre, privées de la tête ou d'un membre, qu'on retrouvait du côté opposé; ce qui semble bien indiquer le mouvement d'une personne qui, se tenant au bord du tombeau, casserait en deux l'objet qu'elle tient et jetterait de chaque main un des morceaux dans la fosse.» Que signifiait ce rite funèbre? Pourquoi mutilaient-ils ainsi ces petites images humaines ou divines? On ne sait.

Elles sont pour la plupart, extrêmement curieuses. Le Louvre en possède une partie. Plusieurs sont charmantes; presque toutes ont de l'agrément. Pourtant elles ont perdu leurs vives couleurs. Primitivement toutes étaient peintes. Au sortir du four on les trempait dans un bain de lait de chaux, puis on les recouvrait de teintes claires parmi lesquelles dominaient le bleu et le rose. Ainsi, harmonieuses et vives dans leur fraîche nouveauté, elles réalisaient ce rêve de statuaire polychrome si cher de nos jours à l'érudit sculpteur, M. Soldi.