La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 5

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Il parle d'une manière fort intéressante, avec une bonne humeur tout à fait agréable. Il m'a inspiré de la sympathie. Je sais de lui des traits qui l'honorent, je l'estime profondément, mais je ne connais pas de livres qui me déplaisent plus que les siens. Je ne sais rien au monde de plus désobligeant que ses conceptions, ni de plus disgracieux que son style.

J'avoue que jusqu'ici je l'avais fort peu pratiqué comme «auteur». Je distinguais mal les romans dont il a rempli l'univers. J'éprouvais à leur égard une secrète et sûre défiance; je sentais qu'ils n'étaient pas faits pour moi et j'avais l'instinct que cela m'était ennemi. Si je m'étais cru, je serais mort sans avoir lu une ligne de M. Ohnet. Je me serais épargné cette pénible et dangereuse épreuve. Je mets beaucoup de soin à éviter dans la vie ce qui me semble laid. Je craindrais de devenir très méchant si j'étais forcé de vivre en face de ce qui me choque, me blesse et m'afflige. C'est pourquoi j'étais résolu à ne pas lire _Volonté_. Mais le sort en a disposé autrement.

J'ai lu _Volonté_, et j'ai d'abord été très malheureux. Il n'y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne m'ait choqué, offensé, attristé. J'eus envie d'en pleurer avec toutes les Muses. Je n'avais jamais lu encore un livre si mauvais: cela même me le rendit considérable, et je finis par en concevoir une espèce d'admiration. M. Ohnet est détestable avec égalité et plénitude; il est harmonieux et donne l'idée d'un genre de perfection. C'est du génie cela. Je ne dis pas trop en disant qu'il a sa puissance, sa vertu et sa magie: tout ce qu'il touche devient aussitôt tristement vulgaire et ridiculement prétentieux. Les miracles de la nature et de l'humanité, la splendeur du ciel et la beauté des femmes, les trésors de l'art et les secrets délicieux des âmes, enfin, tout ce qui fait le charme et la sainteté de la vie devient, en passant par sa pensée, d'une écoeurante banalité. Voilà donc ce qu'il voit, voilà donc ce qu'il sent! Et il aime vivre! C'est incompréhensible! Ce qui m'émerveille plus que tout le reste, c'est la fadeur de ces perpétuelles caricatures au milieu desquelles il vit et se meut naturellement.

J'ai dit qu'il était détestable, flatteur que j'étais! La vérité, c'est qu'il est médiocre. Comme écrivain, c'est un parfait _snob_. Ce genre de niaiserie confortable que les Anglais appellent le _snobisme_, il l'a portée jusqu'au génie, et c'est pourquoi il est l'idéal des millions de snobs qui fourmillent sur les continents et les îles de cette planète.

Toutes ses conceptions de la vie sont du plus grand penseur que le snobisme ait enfanté pour le malheur des êtres simple, beaux et purs. Il est snob premièrement dans son amour grossier de luxe, quand il nous montre, comme il fait dans _Volonté_, «une Victoria descendant la rue Boissy-d'Anglas au trot de ses deux chevaux steppant avec grâce»; quand il nous fait monter à sa suite «un escalier à marches de pierre recouvertes d'un somptueux tapis»; et quand il nous introduit «dans la salle d'un hôtel féeriquement éclairé à la lumière électrique», où nous respirons «une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la capiteuse odeur des femmes».

Lorsque Buridan, le capitaine, s'écrie: «Ce sont de grandes dames, de très grandes dames!» on sourit avec indulgence; on n'est pas trop choqué de l'admiration que les princesses inspirent à cet écolier robuste, naïf et famélique. Buridan montre sa bonhomie et sa simplicité. Mais M. Ohnet a des mouvements, pour nous présenter ses baronnes et ses duchesses, qui donnent un grand mal de coeur; je ne puis lire cette simple phrase sans être exaspéré: «Hélène prenait un secret plaisir à toucher ce tissu merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce goût pour les choses raffinées.» Cela est vain et faux à crier. Il n'y a pas d'aristocratie à aimer les belles étoffes. Ce qui fait ou, pour mieux dire, ce qui faisait l'aristocrate, c'était l'héréditaire et longue habitude du commandement. Quant à se délecter aux contacts suaves, ce peut être le goût d'une petite bourgeoise aussi bien que d'une patricienne. Mais il est inutile de disputer quand on sait qu'on ne pourra jamais s'entendre. Ne critiquons plus, exposons seulement.

Cette Hélène, qui trahit «sa nature aristocratique» par son goût pour les choses raffinées, est l'héroïne de _Volonté_.

Elle est sublime. Aimée par deux hommes dont l'un est «fatalement beau», elle préfère l'autre, par générosité.

--Allons, soyez franche, interrompit Thauziat. (_Clément Thauziat, c'est l'homme fatalement beau_.)... Voyons, n'oserez-vous pas avouer devant moi, que vous l'aimez?

À ce défi, mademoiselle de Graville (_Elle est pauvre, mais elle a de la race_) sentit en elle une révolte.

Et, bravant Thauziat du regard:

--Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, soyez donc satisfait: oui, je l'aime.

--Qu'a-t-il fait pour cela? s'écria Clément avec amertume.

--Il est faible et a besoin d'être défendu.

--Dites qu'il est lâche et vicieux.

--Eh bien, je serai sa bravoure et sa vertu.

--S'il vous trouve supérieure à lui, il vous prendra en haine.

--Ayant tout fait pour le bien, je souffrirai sans me plaindre.

--Pensez-vous que je vous, laisserai ainsi vous sacrifier?

--De quel droit interviendrez-vous? (P. 213.)

Ce dialogue serré et pressant, c'est proprement du Corneille pour les snobs. Mais poursuivons: ce M. Clément de Thauziat auquel Hélène résiste si fièrement appartient aussi à la plus fine aristocratie. Il était, «dans sa mise, d'une sobriété recherchée qui lui donnait un remarquable cachet de distinction». (P. 11.) «Au XVe siècle, il eût été un de ces condottieri superbes qui, etc.» (P. 12.)»Avec lui la destinée d'une femme sera grande, sera heureuse, sera enviée.» (P. 201.) «Son étreinte est chaude et frémissante.» (P. 187.) «Il est pâle et brun.» (_Passim._) «Il apparaît resplendissant d'une beauté satanique.» (P. 362.) Il est tué d'une balle au coeur, dans un duel loyal, mais terrible. Après sa mort il est encore fatalement beau. «Il était tombé élégant et correct, ainsi qu'il avait vécu.» (P. 416.)

À côté de ce héros qui a tant de «cachet», M. Ohnet se plaît à évoquer une jeune Anglaise, belle et perfide, au coeur de marbre, lady Diana. «Ses cheveux blonds brillaient comme un casque d'or.» (P. 93.) On ne pouvait soutenir «l'éclat de ses yeux bleus, clairs et durs comme l'acier.» (P. 345.) «Sa taille, élancée et souple, moulée dans son amazone, se cambrait voluptueusement.» (P. 253.) Lady Diana a pour rivale, piquant contraste, Émilie Lereboulley, une petite bossue spirituelle et tendre, ironique et généreuse. «Cette fille si disgraciée de la nature semblait avoir voulu compenser par l'élévation éclatante de son esprit la dégradation misérable de son corps.» (P. 11.) Comprenez-vous maintenant ce qui fait ma tristesse et mon dégoût, et ne sentez-vous pas que tout, même la brutalité raffinée des naturalistes, même l'obscurité tortueuse des décadents, tout enfin est préférable à cette misérable platitude.

Ces méchantes rapsodies trouvent, je le sais, des lecteurs par centaines de mille. _Volonté_ fera les délices d'un grand nombre de personnes. Cela est digne de réflexion, et les êtres ingénieux ne manqueront pas de se demander par quel étrange mystère les abominables pauvretés que je viens de citer avec un mélange de dégoût généreux et de joie perverse se transforment, dans d'innocentes cervelles, en poésie romanesque et touchante. N'en doutez pas, il y aura des femmes, des femmes charmantes, qui trouveront cela beau et qui en pleureront. Eh bien, je ne leur en ferai pas un reproche. Je les louerai, au contraire, de leur candeur et de leur simplicité. Il faut aussi que les pauvres d'esprit aient leur idéal. N'est-il pas vrai que les figures de cire, exposées aux vitrines des coiffeurs inspirent des rêves poétiques aux collégiens? Or, les romans de M. Georges Ohnet sont exactement, dans l'ordre littéraire, ce que sont, dans l'ordre plastique, les têtes de cire des coiffeurs.

BIBLIOPHILIE[8]

J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de personnes bien nées. Il n'y a pas, de véritable amour sans quelque sensualité. On n'est heureux par les livres que si l'on aime à les caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile à la manière dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur quelque bouquin précieux, rare, aimable, ou tout au moins honnête, ne le presse point d'une main à la fois douce et ferme, et ne promène pas voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume attendrie, celui-là n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons pas. Nous lui répondrons: Vous les aimez pour leur utilité. Est-ce aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans désintéressement? Non! vous êtes sans flamme et sans joie, et vous ne connaîtrez jamais les délices de promener des doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin.

[Note 8: _Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains français du XVe au XVIIIe siècle_, par Jules Le Petit. In-8°; Quantin, éditeur.]

Il me souvient de deux vieux prêtres qui aimaient les livres et qui n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un était chanoine et logeait proche Notre-Dame; celui-là portait une âme douce dans un petit corps. C'était un petit corps tout rond, fait à souhait pour ouater et capitonner une âme canonicale. Il méditait d'écrire les _Vies des saints de Bretagne_ et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre, était plus grand, plus beau, plus triste. Les fenêtres de sa chambre donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les boîtes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tâche sur la terre était de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins reliés en veau, avec les tranches rouges. Ce sont là sans doute des travaux simples, modestes et bien appropriés à la vie ecclésiastique. Je dirais même qu'il y a moins de danger, pour un prêtre, à fouiller les étalages sur les parapets qu'à contempler la nature dans les champs et dans les forêts. Quoi qu'en dise Fénelon, la nature n'est pas édifiante. Elle manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles: on s'y sent environné de baisers et de souffles ardents. Sa paix même est lascive. Un poète sensible à la volupté a eu bien raison de dire:

Évitez Le fond des bois et leur vaste silence.

Une promenade sur les quais, d'étalage en étalage, n'offre aucun de ces dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des caractères d'autrefois, et ils font penser à la mort en même temps qu'à l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrèrent le plus souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe siècle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure. Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les papillons font tressaillir dans le mystère de leur corolle charmante. Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pensée.

Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il était jovial. À soixante-dix ans, il avait l'âme et les joues d'un petit enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussèrent un nez plus simple pour éclairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses joues creuses, fut peut-être un saint: le chanoine était assurément un juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualité. Ils regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau fauve avec volupté. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur orgueil à disputer aux princes des bibliophiles les éditions princeps des poètes français; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les ouvrages à figures, contenant double et triple suite. Non, ils étaient pauvres avec joie, humbles avec allégresse. Ils portaient jusque dans leur goût pour les livres l'austère simplicité de leur vie. Ils n'achetaient que de modestes ouvrages modestement reliés. Ils recueillaient volontiers les écrits des vieux théologiens dont personne ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie naïve, sur les curiosités dédaignées qui tapissent la boîte à dix sous du bouquiniste expert. Ils étaient contents quand ils avaient trouvé l'_Histoire des perruques_ de Thiers ou le _Chef-d'oeuvre d'un inconnu_, par M. le Dr Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin suffisaient à leurs désirs, mais ces désirs étaient ardents; ils avaient la flamme et l'aiguillon: c'étaient enfin de ces désirs que la symbolique chrétienne, au moyen âge, représentait dans les églises sous la forme de diablotins à tête d'oiseau et à pieds de bouc, avec des ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des _Vies des pères du désert_. C'est là un péché. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce livre est janséniste. Quant au vicaire, il reçut un jour d'une vieille demoiselle un exemplaire de l'_Imitation_ elzévir, relié en drap pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brodé de sa main un calice d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'écria: «Voilà un présent dont M. Bossuet lui-même eût été honoré!» Je veux croire que mon vicaire et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont dès maintenant à la droite du Père. Mais tout se paye, et dans le livre de l'Ange,

In quo totum continetur Unde mundus judicetur,

la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire dans ce livre des livres:

«M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'être délecté aux contacts suaves.--Tel autre jour, avoir respiré des parfums chez un libraire du quai des Grands-Augustins... M. le vicaire, _Imitation, elzévir_ petit in-8°: orgueil et concupiscence.»

Voilà, à n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera lu le jour du jugement dernier.

Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les rencontrai le nez dans les boîtes des quais! Quand on voyait l'un, on était sûr de découvrir bientôt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient point; ils s'évitaient plutôt. Il faut bien avouer qu'ils étaient un peu jaloux l'un de l'autre.

Et comment en eût-il été autrement, puisqu'ils chassaient sur les mêmes terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est-à-dire tous les jours, ils échangeaient un long salut onctueux pendant lequel ils s'épiaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourrées de livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine avait une conception béate et simple de l'univers qui ne pouvait satisfaire le vicaire dont l'âme était grosse de controverse et de disputes savantes. Le chanoine goûtait ici-bas par avance la paix promise aux hommes de bonne volonté. Comme saint Augustin et comme le grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de Monseigneur avec une liberté qui faisait frissonner le bon chanoine dans sa douillette.

Le chanoine n'était pas fait pour les situations difficiles. Je le rencontrai un jour bien affligé. C'était par une giboulée de mars, devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'était élevée, et le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes étalées sur les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le vîmes s'élever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous à qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers Saint-Cloud. Un quart d'heure après, le temps s'était rasséréné; sous le fin soleil, l'excellent prêtre, les yeux encore humides, la bouche déjà souriante, achetait un vieux Lactance au père Malorey, et se réjouissait de lire cette phrase, imprimée en la belle italique des Aldes: _Pulcher hymnis Dei homo immortalis_. L'italique des Aldes lui avait fait oublier la perte de son riflard.

J'ai connu dans le même temps, sur les quais, un bibliomane plus étrange encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui déplaisaient et, comme il avait le goût délicat, il ne lui restait pas dans sa bibliothèque un seul volume complet. Ses collections étaient composées de lambeaux et de débris qu'il faisait relier magnifiquement. J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront quand j'aurai dit qu'il composait lui-même des livres somptueux et bizarres sur la numismatique et les publiait par fascicules. Les souscripteurs étaient peu nombreux; il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est resté célèbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'était fait inscrire le premier et était fort exact à retirer chaque livraison à mesure qu'elle paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre l'apprit: Aussitôt il publia un nouveau fascicule et envoya aux souscripteurs l'avis suivant: «Tout exemplaire du dernier fascicule qui n'aura pas été retiré par le souscripteur dans le délai de quinze jours sera détruit.» Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait revenir à temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'était pas possible. Mais le colonel fit l'impossible et se présenta chez l'auteur-éditeur le seizième jour, au moment même où celui-ci jetait le fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers où il entassait toutes sortes de débris des siècles. Il possédait des boîtes de momies, l'échelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il était de ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le rêve de tout collectionneur. Et comme ce rêve est irréalisable, les vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur même, des tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la terre sous clef, dans une vitrine. De là leur mélancolie profonde.

J'ai pratiqué aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe siècle, et pour qui la _Bible des pauvres_, avec ses grossières figures, a plus de charmes que toutes les séductions de la nature unies à toutes les magies de l'art; ceux qui réunissent les royales reliures faites pour Henri II, Diane de Poitiers et Henri III, les _petits fers_ du XVIe et du XVIIe siècle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une régularité qui manque aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes et des reines; ceux enfin qui rassemblent les éditions originales de nos classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de ceux-là, mais ils vous auraient moins amusés, je crois, que ceux de mon pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles comme des autres hommes. Ceux qui nous intéressent le plus ne sont point les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides.

Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le bibliophile se réjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre fût-il _la Guirlande de Julie_, calligraphiée par Jarry, il y a quelque chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogène. On est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses collections.

Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothèques et de musées. Nos pères s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature. M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments: «Messieurs, je vous apporte des considérations inspirées non par le tapis vert, mais bien par la verte campagne.» Cette image, un peu étrange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je la goûte infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de faire des promenades.

À cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses.

Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les décrit exactement et en reproduit les titres en fac-similé. Notre littérature est là tout entière, représentée par ses éditions princeps, depuis le _Romant de la rose_ jusqu'à _Paul et Virginie_. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas sans émotion. «Voilà donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur nouveauté pour les contemporains _les Provinciales_, et les _Fables de La Fontaine_! Cet in-4º à large vignette représentant un palmier dans une cartouche de style renaissance, c'est _le Cid_, tel qu'il parut en 1637 chez Augustin Courbé, libraire, à Paris, dans la petite salle du Palais, à l'enseigne de la Palme, avec la devise: _Curvata resurgo_. Ces six petits volumes in-12, dont le titre, coupé par un écusson du style Louis XV, est ainsi conçu: _Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes_, recueillies et publiées par J.-J. Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est _la Nouvelle Héloïse_, telle qu'elle fit pleurer nos arrière-grand'mères. Voilà ce que virent, voilà ce que touchèrent les contemporains de Jean-Jacques!» Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout à fait réconcilié avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas d'amour sans fétichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux.

LES CRIMINELS[9]

_Conscience_ a été publié ici même[10]. On a retrouvé dans ce roman la probité et le sérieux qui caractérisent le talent de M. Hector Malot. Je ne me crois pas permis de juger cet ouvrage à la place même où il a paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande _Conscience_ aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors même qu'on les divertit. En écrivant _Conscience_, l'auteur des _Victimes d'amour_ et de _Zyte_ a très intelligemment approprié à notre milieu et à notre culture le drame que Dostoïevsky conçut et exécuta avec l'atrocité ingénue d'une âme slave, quand il écrivit cette oeuvre d'épouvante, _Crime et Châtiment_.

[Note 9: _Conscience_, par Hector Malot.]

[Note 10: Je prends la liberté de rappeler au lecteur que cet article, comme tous ceux qui composent ce volume, a d'abord paru dans le journal le _Temps_. J'ai évité les retouches; le naturel est le seul mérite de ces causeries.]